l’impérialisme aujourd’hui
pour adopter une orientation révolutionnaire marxiste-léniniste

VDC N°25 – Septembre 2019

 

Dans le cadre du système capitaliste impérialiste, deux classes s’opposent comme ennemis antagoniques: la classe capitaliste et la classe ouvrière. La lutte entre elles se déroule à la fois à l’intérieur de chaque état, mais aussi sur le terrain international, indépendamment des frontières nationales. De multiples affrontements se produisent, aiguisés sous l’effet de la concurrence pour la domination que se livrent les grandes puissances impérialistes. Or parmi les communistes marxistes-léninistes, de nombreuses positions erronées se manifestent, qui ont une influence négative considérable en ce qui concerne le développement des luttes menées par le prolétariat et les masses opprimées contre l’exploitation capitaliste que mettent en oeuvre les forces de l’impérialisme. Nous nous efforçons de critiquer régulièrement les erreurs en question, en rapport avec des situations concrètes. Parmi les aspects visés, se trouvent notamment: l’illusion que des pays dominés par l’impérialisme puissent, au moyen d’une politique appropriée, se soustraire à cette dépendance; la confusion introduite en assimilant le terme d’impérialisme à un groupe restreint de quelques grandes puissances, voire une seule qui serait le maitre du monde; l’absence de compréhension en ce qui concerne les notions de libération nationale et de souveraineté nationale; des distinctions entre différents types de bourgeoisies – impérialiste, compradore, nationale – qui ne correspondent pas à la réalité.
Il ne suffit pas de se démarquer au cas par cas de telles interprétations. Pour éliminer les effets nocifs qu’elles engendrent à l’égard de la lutte contre l’impérialisme, pour la révolution prolétarienne, il est nécessaire de mettre en évidence, d’un point de vue général, les éléments inhérents à la base économique du système impérialiste pour autant qu’ils déterminent les enjeux mentionnés.
Friedrich Engels écrit en 1895 [1]:
« La cinquième section du Livre III [du Capital] et en particulier le chapitre XXVII nous montrent quelle est la place que la Bourse occupe dans la production capitaliste. Mais depuis 1865, date à laquelle le livre fut rédigé, des changements sont survenus qui assignent aujourd’hui à la Bourse une importance accrue et toujours grandissante; ces changements tendent, à plus longue échéance, à concentrer entre les mains des boursiers toute la production industrielle et agricole, l’ensemble des communications, aussi bien des moyens de transport que des organes d’échange, de sorte que la Bourse devient la représentante la plus éminente de la production capitaliste même. […]
« Suit une transformation progressive de l’industrie en entreprises par actions. Toutes les branches, les unes après les autres, succombent au destin. […] Enfin tous les investissements à l’étranger se font sous forme d’actions. […] Ensuite la colonisation. Celle-ci est aujourd’hui une véritable succursale de la Bourse, pour les intérêts de laquelle les puissances européennes ont partagé l’Afrique il y a quelques années et les Français conquis Tunis et le Tonkin. L’Afrique est directement affermée à des compagnies (Niger, Afrique du Sud, Sud-Ouest africain allemand et Afrique orientale allemande). Et le Mozambique et le Natal pris en possession pour la Bourse par sir Cecil Rhodes. »
Lénine, en 1917, démontre comment cette tendance décrite par Engels a conduit à l’émergence de l’impérialisme comme stade suprême[2] du capitalisme. La caractérisation que Lénine donne du capitalisme à son stade impérialiste souligne notamment les éléments suivants[3]: concentration de la production et du capital conduisant à la formation de monopoles; fusion du capital bancaire et du capital industriel en un « capital financier »; importance particulière de l’exportation des capitaux. Cette analyse des fondements de l’impérialisme capitaliste reste entièrement valable, en ce qui concerne le système capitaliste en son état actuel.
Évidemment, ce système ne s’est pas maintenu à l’identique depuis l’époque de Lénine. Le terme de « mondialisation », bien que faisant partie du jargon alimenté par les économistes bourgeois, reflète de manière biaisée des aspects de la réalité que les marxistes-léninistes doivent analyser afin de formuler une orientation correcte pour leur action militante.
Parmi les éléments fondamentaux: les monopoles, l’exportation de capitaux
La formation de groupes monopolistiques de capitaux découle du processus général de la mise en œuvre du capital. L’accumulation, c’est-à-dire l’accroissement progressif du capital par la reproduction, conduit à la concentration de masses de capitaux toujours plus grandes en des pôles individuels éparpillés. Ce phénomène de la concentration est renforcé par un autre, celui d’une centralisation qui consiste en la réunion de capitaux déjà constitués, dont l’autonomie individuelle est ainsi abolie, ce qui réduit l’éparpillement en pôles individuels. Toutefois, parallèlement, s’exerce aussi une tendance contraire à la formation de nouveaux capitaux et l’éclatement de capitaux anciens.
Concrètement, quand on dit « monopole », il s’agit d’un groupe de sociétés rassemblées autour d’un centre qui détient directement ou indirectement la propriété de ces moyens de production, et dont émane le pouvoir de commande. Le caractère de « monopole » consiste en la capacité de faire sortir les mécanismes de réalisation de la plus-value du cadre du capitalisme tel qu’il fonctionnait dans la phase initiale, quand chaque capitaliste individuel s’appropriait une part de la plus-value globale selon un taux de profit qui oscillait autour du profit moyen.
Parler « des monopoles » est une facilité de langage. Si on se focalise sur certains domaines extrêmement spécialisés, on peut trouver des cas où une seule société détient le monopole. Mais en dehors de ces exceptions, il s’agit au mieux de situations d’oligopole, c’est-à-dire plusieurs groupes se partagent des segments d’activité, ou alors concluent des ententes pour exercer collectivement le monopole au sens strict. Globalement, la situation de « monopole » consiste plutôt en ce qu’un certain nombre (ce qui peut signifier plusieurs dizaines) de grands groupes disposent d’une envergure dont l’échelle de grandeur est largement supérieure à celle de tous les autres groupes et sociétés, et qui couvrent l’essentiel du marché mondial.
On peut sans doute identifier un certain nombre de grands groupes économiques dont le caractère monopolistique est avéré dans la pratique. Et pour une partie considérable des entreprises au niveau mondial – non seulement celles désignées d’emblée comme « petites et moyennes », mais aussi des entreprises de grande envergure – le fait qu’elles n’ont pas ce caractère monopolistique est manifeste. Néanmoins la zone entre ces deux extrêmes de l’éventail est très étendue, et en général même une étude détaillée au cas par cas pourrait difficilement aboutir à une classification qui ne comporte pas une part d’arbitraire.
Par comparaison à la question des monopoles, le phénomène de l’exportation de capitaux présente des aspects quantitatifs qui peuvent être plus facilement délimités. Toutefois, il est nécessaire de ne pas se contenter d’une vision partielle et approximative. D’abord, il faut distinguer différents types de transferts internationaux de capitaux. Il peut s’agir de transactions dans les sphères du capital bancaire et du capital marchand, notamment en ce qui concerne le capital de prêt. Mais le motif fondamental d’exportation de capitaux est de pousser le plus loin possible l’échelle de l’accumulation de capitaux, et à cet égard l’exportation de capitaux doit s’effectuer directement en tant que capital productif. Cela implique d’ailleurs qu’il faut, pour mesurer le phénomène, considérer le résultat cumulé des flux d’investissements, afin de déterminer le stock global de capitaux détenus à l’issu de ces flux. Ensuite, si pour un pays donné on examine les flux de capitaux uniquement dans le sens des exportations, on est amené à une vision tronquée de la réalité. À l’époque de Lénine, le schéma consistait essentiellement en ce que les puissances impérialistes exportaient des capitaux vers les colonies et les pays dominés par l’impérialisme. Or, dans le cadre actuel, les flux de capitaux entre pays ne vont plus principalement de quelques pays maitres vers les pays qu’ils dominent respectivement. Les capitaux circulent selon des voies multilatérales diversifiées. Si on veut analyser le cas de pays susceptibles de sortir d’une situation de domination en engageant un développement qui les rapproche des puissances impérialistes, on est confronté au fait qu’ils exportent des capitaux et simultanément sont cible d’exportations de capitaux venant d’ailleurs, c’est-à-dire qu’ils importent aussi des capitaux.
Une distribution mouvante du développement des forces productives
À partir des années 1980, et surtout depuis les années 2000, des pays autres que les grandes puissances impérialistes établies comme telles antérieurement, ont réalisé un développement économique considérable. Outre la Chine et la Russie certains autres, par exemple le Brésil ou l’Inde, sont maintenant susceptibles d’être considérés comme ayant, sous divers aspects, des caractéristiques similaires à celles des pays dominants que sont notamment les USA, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, le Japon. Dans ces pays, auxquels les économistes bourgeois font référence entre autre par le terme de « pays émergents », se trouvent effectivement des entreprises pouvant être à des degrés variés assimilées à la catégorie des groupes monopolistiques. Cette qualification s’appuie en particulier sur la présence de flux d’exportation de capitaux, émanant de ces entreprises du fait qu’elles établissent des filiales dans d’autres pays.
Toutefois, pour tirer des conclusions quant à la position de ces groupes dans le cadre du système capitaliste impérialiste mondial, ce constat sommaire ne suffit pas; il faut analyser en détail leurs caractéristiques concrètes. Ci-après nous résumons quelques facteurs en ce sens. Pour une présentation plus détaillée, voir le texte « Considérations concernant certains aspects du système impérialiste mondial ».
Qu’est-ce qu’un pays impérialiste?
Le cadre structurel d’ensemble dans lequel sont placées les entreprises des pays autres que les puissances impérialistes d’origine, qu’elles soient autochtones ou dépendant de groupes extérieurs, est spécifique. Le processus de formation des groupes monopolistiques autochtones s’est déroulé selon des mécanismes qui le différencient de la phase de naissance de l’impérialisme au début du 20e siècle.
Les rapports de production capitalistes en général exigent la mise en valeur du capital, c’est à dire il doit être mis en mouvement pour produire de la plus-value et pour assurer la valorisation de celle-ci, par sa transformation en profit. Sous l’effet du développement des forces productives, ce processus ne peut se déployer autrement qu’à travers l’accumulation de masses de capitaux toujours plus élevées, et le passage au stade impérialiste exprime le fait que les frontières nationales des pays capitalistes dominants étaient devenues trop étroites pour mettre en oeuvre l’accumulation à l’échelle requise.
Voici comment Lénine retrace le passage du capitalisme au stade impérialiste[4]:
« Devenue capitaliste la première, et adoptant le libre-échange vers le milieu du XIXe siècle, l’Angleterre prétendit au rôle d′ »atelier du monde entier », de fournisseur en articles manufacturés de tous les pays, qui devaient, en échange, la ravitailler en matières premières. Mais ce monopole, l’Angleterre commença à le perdre dès le dernier quart de ce siècle. […] Au seuil du XXe siècle, on vit se constituer un autre genre de monopoles: tout d’abord, des associations monopolistes capitalistes dans tous les pays à capitalisme évolué; ensuite, la situation de monopole de quelques pays très riches, dans lesquels l’accumulation des capitaux atteignait d’immenses proportions. Il se constitua un énorme « excédent de capitaux » dans les pays avancés. »
Cette accumulation et l’excédent de capitaux qui en résultait dans les pays avancés constituait la source de l’exportation de capitaux de la part des puissances impérialistes. Les rapports entre celles-ci et les pays dans lesquels l’impérialisme développait ainsi dans une certaine mesure les forces productives tout en les subordonnant à ses propres besoins, ont traversé plusieurs étapes. Des tentatives ont été entreprises dans les pays tenus sous dépendance pour développer une industrie autochtone selon une stratégie dite d’industrialisation par substitution d’importation. Théorisé explicitement en Amérique latine durant les années 1930-1940, ce précepte a marqué diverses pratiques de politique économique, entre autre aussi en Asie du Sud-Est, moyennant des mesures protectionnistes et une intervention coordonnée des gouvernements appuyée sur des organismes publics. Puis à la fin des années 1980, l’impérialisme impose sa propre vision des lignes directrices à appliquer pour orienter les économies des pays dits « émergents »: ouverture des marchés, privatisations, contrôle de l’inflation, dérèglementation, discipline budgétaire. Certaines fractions de la bourgeoisie des pays concernés, conscientes des implications, ont alors tenté de prendre les devants par des mesures d’investissement offensives pour se hisser dans une position de force permettant de faire face aux groupes transnationales plutôt que d’être ou absorbés ou purement et simplement éliminés.
On peut effectuer une comparaison entre les deux moments dans le développement historique de l’impérialisme, que sont les décennies de la fin du 19e et du début du 20e siècle d’une part et les quelques décennies depuis la fin du 20e siècle de l’autre. Le premier moment est celui où des puissances capitalistes dominants se transforment en puissances capitalistes impérialistes et exercent désormais leur domination sur des bases économiques modifiées. Une interprétation superficielle du deuxième moment conduit à voir l’évolution de certains pays comme si de pays soumis à la domination impérialiste, ils avaient réussi à passer de l’autre côté, celui de l’impérialisme dominant. Or, on doit constater que les tenants et les aboutissements de l’évolution réelle des pays concernés tendent à invalider la pertinence de cette vision.
L’examen des flux de capitaux dans lesquels s’insèrent ces pays éclaire la situation. Certes, la présence d’entreprises se rapprochant du degré de développement propre aux groupes monopolistiques transnationales se manifeste par l’établissement d’unités de production à l’extérieur du pays d’origine, et cela génère des flux d’exportation de capitaux. Mais on suggère une image falsifiée de la réalité si on présente l’exportation de capitaux unilatéralement, comme un phénomène isolé. D’abord, ces entreprises n’ont pas éliminé la présence d’entreprises liées à des groupes transnationales extérieurs, qui sont le résultat d’investissements venant de l’extérieur, importés. Puis, les flux sortants sont intimement liés aux flux entrants. Pour les entreprises considérées comme autochtones une partie considérable du capital total est détenue par des actionnaires étrangers, à la fois par l’intermédiaire des transactions en bourse et sous la forme de participations au capital de la part de groupes étrangers dont le centre se trouve dans les pays dominants mentionnés. Parfois le développement d’un groupe monopolistique autochtone conduit au bout du compte à l’intégration des capitaux concernés dans des groupes monopolistiques au niveau supérieur, mondial et il perd ainsi son caractère autochtone en se transformant en filiale d’un groupe transnational externe. Inversement les cas ne sont pas rares où une apparence d’ascension fulgurante s’appuie sur des facteurs qui fragilisent la réussite plus qu’ils ne la consolident. C’est vrai notamment en ce qui concerne les rapports entre les capitalistes entrepreneurs autochtones et l’état, qu’il s’agisse des gouvernements et personnels politiques ou des institutions financières publiques. Ce n’est pas en soi un problème propre aux pays en question, mais le contexte spécifique fait que les mécanismes de clientélisme et de corruption peuvent dévier la gestion de l’économie particulièrement loin d’un fonctionnement sérieux.
D’un point de vue général, la présence d’exportation de capitaux ne signifie donc pas que le pays concerné soit sorti de la situation de domination subie de la part de certaines puissances impérialistes. Pour arriver éventuellement à une telle conclusion il faut procéder à un examen détaillé de la structure des flux de capitaux sous tous les aspects, quantitatifs et qualitatifs: volume, origine, destination, place et rôle dans le processus de création et d’appropriation de plus-value.
Pour toucher des dividendes, il suffit d’investir en bourse
Les flux de capitaux s’effectuent de façons diverses. Les bourses constituent un des moyens, elles se sont multipliées parallèlement à l’élargissement des investissements internationaux. Leur importance relative peut être mesurée par ce qu’on appelle la capitalisation boursière. Celle-ci fournit une indication quant à la « valeur » d’une entreprise en termes monétaires, basée sur le prix global des actions cotées en bourse; ce montant fluctue évidemment dans le temps. Pour un marché boursier, sa capitalisation correspond à la totalité des actions qu’il négocie pour l’ensemble des entreprises inscrites.
Voici un bref aperçu des marchés boursiers les plus importants, selon leur capitalisation boursière en mars 2016 (montants en dollars US)[5]. Les deux plus importants en volume se trouvent à New York: le NYSE (New York Stock Exchange) dont la capitalisation atteint 19,22 billions avec plus de 2400 sociétés inscrites en 2018, et le NASDAQ (National Association of Securities Dealers Automated Quotations) dont la capitalisation atteint 6,83 billions. En troisième, le LSEG (London Stock Exchange Group) qui réunit la bourse de Londres et celle de Milan, avec une capitalisation de 6,19 billions. En quatrième, le Japan Exchange Group qui réunit la bourse de Tokyo et celle d’Osaka dont la capitalisation atteint 4,48 billions avec plus de 3500 sociétés inscrites en 2018. En cinquième la bourse de Shanghai avec une capitalisation de 3,99 billions.
Le reste du lot des dix premiers marchés boursiers comprend deux autres bourses chinoises: la bourse de Hong Kong, où sont inscrites principalement des sociétés basées à Hong Kong, la bourse de Shenzhen avec principalement des sociétés basées en Chine. Apparaissent en outre la bourse de Toronto, ainsi que la bourse Euronext qui couvre les Pays-Bas, le Portugal, la Belgique, la France, l’Irlande, la Grande-Bretagne. En dernier selon le volume, figure la bourse de Francfort (Deutsche Börse), où sont inscrites principalement des sociétés basées en Allemagne ou dans d’autres pays utilisant l’euro, avec une capitalisation de 1,76 billions.
Si on prolonge la liste avec le lot des dix marchés boursiers suivants, on trouve la bourse de Mumbai avec une capitalisation de 1,68 billions, puis la bourse nationale d’Inde avec une capitalisation de 1,64 billions. Apparaissent en outre les bourses de la Suisse (Zurich), d’Australie (Sydney), de Corée du Sud, d’Afrique du Sud (Johannesburg), la BME Spanish Exchanges (une bourse européenne), celle de Taiwan (Taipeh). En dernier figure la bourse brésilienne de Sao Paolo (BM&F Bovespa) qui dispose de bureaux à New York City, Shanghai et Londres, avec une capitalisation de 0,82 billion. Puis au-delà des vingt premiers, la liste se poursuit avec Singapour, Moscou, Arabie Saoudite, Mexique, Malaisie, Thaïlande, Indonésie, Philippines.
Pour interpréter correctement le rôle joué par les bourses, il faut prendre en compte les caractéristiques propres aux structures d’actionnariat des groupes monopolistiques. Un des principaux facteurs est, pour une société donnée, la part du capital total qui consiste en actions négociées en bourse. Quelques chiffres (pourcentages à titre indicatif, puisqu’ils évaluent dans le temps): Renault 63 %, Ford 98 %, Siemens 89,3 %, Alstom 68,5 %, General Electric 74,3 %, Airbus 71,7 %, EDF 15,1 %, Orange 81,2 %.
Le Brésil
Parmi les pays qui exemplifient plus que d’autres l’évolution dans la distribution des forces productives, se trouve le Brésil. Voici quelques considérations pour mettre en lumière la problématique concernant la constellation actuelle du système impérialiste mondial. Le tableau ci-dessous met en rapport le Brésil avec, d’une part, les principaux représentants de l’impérialisme et, d’autre part, les pays d’Amérique latine.

 

Les pays, tous confondus, sont listés selon l’ordre décroissant des stocks de capitaux détenus à l’extérieur. Concernant la Chine et la Russie, leur inclusion parmi les puissances impérialistes n’est pas admise unanimement. Pour élargir la comparaison, est inclue l’Inde qui en Asie (hors Japon, Chine et Russie) constitue le principal représentant des pays susceptibles d’être considérés comme impérialistes.
Hong Kong est une Région administrative spéciale de la République populaire de Chine depuis 1997 (ce qui est d’ailleurs aussi le cas pour Macao depuis 1999). Pour tenir compte de ce fait, il faudrait combiner les valeurs respectives de stocks de capitaux avec celles de la Chine, ce qui cependant ne signifierait pas simplement de les additionner, puisqu’elles incluent des flux échangés entre ces trois entités.
Les données pour le Venezuela doivent être interprétées à la lumière de la situation particulière que connait ce pays depuis quelques années. On peut supposer que la proportion atypique concernant les stocks détenus à partir de l’extérieur et à l’extérieur s’explique entre autre par deux facteurs: les désinvestissements de la part des investisseurs extérieurs, et la fuite de capitaux vers l’extérieur. Les valeurs des stocks à partir de l’extérieur et à l’extérieur étaient, en 1999 respectivement 31.470 et 7.143, en 2011 respectivement 40.206 et 22.357.
Pour le Brésil, on constate qu’en valeur absolue, le stock de capitaux détenus à l’extérieur équivaut à 4,6 % de la valeur correspondante pour les USA, à 24,7 % comparée à la France. La proportion des stocks à l’extérieur en comparaison aux stocks à partir de l’extérieur est de 0,46 pour le Brésil, alors qu’elle est de 1 pour les USA, de 1,66 pour la France.
Globalement, la signification de ces données chiffrées est biaisée par l’effet de divers facteurs, parmi lesquels se trouve notamment le fait qu’en bonne partie les flux de capitaux traversent des points relais. Ainsi les origines apparentes et les destinations apparentes figurant dans les statistiques ne correspondent pas forcément aux points d’origine et de destination effectifs.
C’est en tenant compte de l’ensemble des données, et de la complexité des phénomènes sous-jacents, qu’il faut apprécier la signification de l’existence de groupes monopolistiques et des exportations de capitaux qu’ils génèrent. Voici un recensement de quelques groupes monopolistiques au Brésil, et des implantations à l’extérieur qu’ils ont mis en place.
Petroleo Brasileiro S.A., connu comme Petrobras, est le principal producteur de pétrole de Brésil, comptant pour environ trois quarts de la production du pays. Parmi les sociétés transnationales opérant au Brésil figurent Chevron Corporation, Royal Dutch Shell, BP, Repsol et China Petroleum and Chemical Corporation, connu comme Sinopec. Petrobras opère à l’extérieur dans les pays suivants: Colombie (en association avec Exxon et la société d’État Empresa Colombiana de Petróleo (Ecopetrol), Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili, USA, Japon, Yémen, Chine, Algérie, Angola, Norvège.
Vale. Vale produit la matière première utilisée pour la fabrication d’acier. En outre, Vale produit d’autres métaux, en général comme sous-produit de ses activités minières, tels que nickel, cuivre, minerais de manganèse, ferroalliages, métaux du groupe du platine, or, argent, cobalt, potasse, phosphates et autres composants de fertilisants. Le minerai de fer compte pour 80 % de ses bénéfices, 40 % de son chiffre d’affaires provient du commerce avec la Chine. Vale opère à l’extérieur aux USA et au Canada.
Gerdau. Gerdau se situe dans le secteur de la production et de la vente de produits d’acier. Des sites à l’extérieur se trouvent dans les pays suivants: Argentine, Canada, Chile, Colombie, Espagne, USA, Guatemala, Inde, Mexico, Pérou, République dominicaine, Uruguay, Venezuela.
JBS. JBS procède à la transformation de viande de bœuf, de porc, de volaille. Le groupe dispose d’une filiale aux USA, laquelle est implantée dans les pays suivants: Mexique, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Irlande, France. En outre JBS est implanté en Australie, Italie, Allemagne, Hong Kong, Vietnam.
Et voici quelques indications sur les liens de ces groupes avec la bourse (données récentes, sujettes évidemment à des variations dans le temps).
Petrobras. Des actionnaires étrangers détiennent 35,6 % du capital total. Petrobras est inscrit en bourse à São Paulo, Buenos Aires, Mexico, New York, Madrid, Berlin, Stuttgart, Francfort.
Vale. Le capital flottant se répartit comme suit, selon la nationalité: brésilien 14,42 %, non‑brésilien 46,97 %, ce qui fait en tout 61,39 %. Vale est inscrit en bourse à São Paulo, Buenos Aires, Mexico, New York, Madrid, Paris, Berlin, Stuttgart, Francfort, Munich, Hambourg.
CSN. 19,79 % du capital sont négociés en bourse à São Paulo et 21,88 % à New York.
Gerdau. Le capital flottant s’élève à 39,11 % du capital total. Gerdau S.A. est inscrit en bourse à São Paulo, Mexico, New York, Madrid, Stuttgart, Francfort.
JBS. En février 2019, le capital de JBS est composé de la manière suivante: J&F Investimentos S.A. 40,64 %, capital flottant 56,95 % (dont 21,32 % du capital pour BNDES Participações S.A.).
Bradesco. La part du capital négociée en bourse est de 62 % du capital total. Bradesco est inscrit en bourse à São Paulo, Buenos Aires, Mexico, New York, Madrid, Stuttgart, Francfort.
Rivalités interimpérialistes
Lorsqu’on parle de rivalité interimpérialiste, on pense en premier lieu aux rapports entre grandes puissances impérialistes. Les guerres impérialistes de 1914-1918 et de 1939-1945 avaient pour objectif immédiat la soumission des pays vaincus aux pays vainqueurs, et pour enjeu fondamental le remodelage des sphères d’influence respectives. Ces dernières étaient définies en bonne partie explicitement, par la délimitation des empires coloniaux. Dans le cas de la 1e Guerre mondiale, il s’agissait par ailleurs de la structure des empires existants à la veille de la guerre et qui allaient être démantelés durant la période d’après-guerre. Dans le cas de 2e Guerre mondiale, les conflits portaient à nouveau sur la question des colonies, tandis que toutes les puissances impérialistes sans distinction aspiraient néanmoins à la destruction de la dictature du prolétariat établie en URSS. Parallèlement, dès le début du stade impérialiste, se présentait la situation de pays indépendants formellement, mais subissant la dépendance économique vis-à-vis de tel ou tel puissance impérialiste. C’était le cas entre autre pour les ex-colonies de l’empire espagnol.
À partir de la période de dissolution des empires coloniaux, achevé à quelques exceptions près durant les années 1970, la situation mondiale est marquée principalement par de tels rapports d’indépendance politique formelle couplés à une dépendance économique résultant de l’intégration dans le système capitaliste impérialiste mondial.
Toutefois, quels que soient, pour les différentes unités séparées composant l’ensemble du capital mondial, leurs rapports avec les états, ces unités sont liées entre elles par les mécanismes qui régissent la façon dont chaque unité s’approprie une part de la masse de plus-value créée globalement. Au stade du capitalisme prémonopoliste, la loi qui s’exerçait était celui du profit moyen. Ensuite, le capitalisme monopoliste a imposé la loi du profit maximum.
Staline écrit[6]:
« Mais la loi de la plus-value est une loi d’ordre trop général, qui ne touche pas aux problèmes du taux maximum du profit, dont la garantie est la condition du développement du capitalisme monopoliste. Pour combler cette lacune, il faut concrétiser la loi de la plus-value et la développer, en accord avec les conditions du capitalisme de monopole, en tenant compte que ce dernier ne réclame pas n’importe quel profit, mais le maximum de profit. C’est cela la loi économique fondamentale du capitalisme actuel. »
Dans un premier temps existait un certain parallélisme entre la structuration de ces rapports entre groupes monopolistiques, et les rapports entre puissances impérialistes, tels que les analyse notamment Lénine. En effet, le développement des forces productives dans les autres pays n’atteignait pas le niveau propre aux groupes monopolistiques dominants.
Cette situation s’est modifiée par la suite, avec d’abord l’établissement de filiales des groupes monopolistiques en dehors de leurs pays d’origine, puis le développement aux côtés de ces filiales aussi d’entreprises plus ou moins autonomes sur la base de capitaux autochtones, et dont certaines atteignaient progressivement un niveau comparable de forces productives, du point de vue autant technique qu’organisationnel et de dimensions. Ainsi elles s’intégraient dans les mécanismes d’appropriation de la plus-value tels qu’ils régissent le fonctionnement du capitalisme monopolistique, sans que cela préjuge mécaniquement du caractère « impérialiste » ou non, du pays d’implantation.
Les enjeux de la répartition du monde
Dans le cadre du système capitaliste impérialiste mondial, les groupes monopolistiques mettent en œuvre, partout, l’exploitation des travailleurs salariés et l’appropriation de la plus-value ainsi créée. Ils s’appuient sur les états, dans lesquels le pouvoir est exercé par la classe dominante, la classe des capitalistes des pays respectifs. Les relations entre les groupes monopolistiques sont marquées par un double jeu d’ententes et de rivalités. Les états, de leur côté, entretiennent entre eux le même type de relations, dans l’objectif pour chacun de s’assurer autant que possible une position de force vis-à-vis des autres. La capacité d’un pays d’exercer une domination repose sur de multiples facteurs: la base économique, en volume (production, accumulation de capitaux), ce qui inclut le recours à des investissements venant de l’extérieur; le degré de développement des forces productives, en termes techniques; la balance commerciale, la balance financière, les investissements à l’étranger; la force militaire.
Durant la période initiale de l’impérialisme, le noyau de la structuration de l’économie mondiale était apparent. La formation des groupes monopolistiques se produisait dans les états dont la domination en tant qu’états capitalistes s’était établie dans le cadre de l’essor général du capitalisme au 19e siècle. D’autre part, les empires coloniaux constituaient une cible de choix pour la mainmise sur leur économie de la part de ces groupes monopolistiques. Au vu de cette situation, la caractérisation d’ensemble pouvait se formuler clairement en désignant les puissances impérialistes (ou pays impérialistes, ce qui revenait alors au même) d’une part, les pays subissant la domination de l’autre. En outre, dans la mesure où ces derniers comprenaient en premier lieu les colonies, la question du partage/repartage du monde se posait en bonne partie en termes de « tout ou rien »: quelle grande puissance impérialiste allait intégrer telle colonie, ou tel ensemble de colonies, dans son empire.
L’analyse de la situation mondiale telle qu’elle se présente dans la période actuelle, nécessite quelques précautions dans l’utilisation de certains termes, notamment celui de « pays impérialiste ».
Un pays capitaliste est un pays dont l’économie est basée sur le mode de production capitaliste, lequel est caractérisé par les rapports d’exploitation spécifiques auxquels la classe capitaliste soumet la classe ouvrière. De façon analogue on peut considérer qu’un pays impérialiste est un pays dont l’économie est basée sur le mode de production capitaliste et dont le développement des forces productives a atteint celui propre au stade impérialiste, du point de vue autant technique qu’organisationnel et de dimensions – ce niveau étant caractérise par l’existence de groupe monopolistiques et l’exportation de capitaux associée.
Les intérêts des groupes monopolistiques ne coïncident pas directement avec ceux du gouvernement du pays où sont établies leurs bases principales de direction et de production. L’application par Donald Trump d’une politique protectionniste fournit un exemple. Elle vise à favoriser la position des USA comme puissance économique mondiale. Du point de vue des groupes monopolistiques US, les appréciations sont variées. Les barrières tarifaires protègent effectivement le secteur de la sidérurgie, dont les entreprises sont presque exclusivement implantées aux USA, leur présence à l’extérieur étant très limitée. La situation est différente pour les constructeurs d’automobiles US qui se trouvent devant un dilemme. S’ils continuent à fabriquer à l’extérieur pour importer aux USA, la barrière tarifaire touchant les automobiles freine les ventes sur le marché US. Au cas où ils se soumettent aux injonctions de Trump et modifient la localisation de certains sites vers les USA, ils subiraient ainsi des prix plus élevés de l’acier, et en outre cela perturbe la stratégie globale de choix des implantations, qui a pour objectif la « profitabilité » maximale, ce qui fait intervenir divers facteurs en rapport avec les couts de production, dont les salaires.
Ainsi l’utilisation du terme « pays impérialiste » tel quel induit des confusions. Certes, dès l’origine, le groupe de pays impérialistes ne comprenait pas uniquement les puissances impérialistes régnant sur leurs empires coloniaux respectifs. Il incluait des pays comme la Suisse qui s’intégraient dans l’ensemble des pays impérialistes selon des modalités différentes. Néanmoins, ces pays participaient clairement à la domination imposée par l’impérialisme, au lieu de la subir comme les colonies ou, de façon moins directe, les pays formellement indépendants du point de vue politique mais soumis à la dépendance découlant des mécanismes économiques. Or, la complexité accrue des relations économiques internationales qui s’est établie par la suite, fait qu’un pays impérialiste dans le sens limité énoncé plus haut (« monopoles plus exportation de capitaux ») n’est pas par là-même un pays qui soumet un ou plusieurs autres pays à la domination impérialiste, et il n’est pas non plus par là-même en situation de ne pas subir lui-même la domination impérialiste.
La capacité de la part d’un pays impérialiste – toujours « impérialiste » dans le sens limité – de se soustraire à la domination exercée par le capitalisme impérialiste mondial, et de se placer du côté de ceux qui exercent cette domination, dépend de facteurs multiples, économiques, militaires, diplomatiques. Et dans les conditions propres à la période actuelle du système capitaliste impérialiste mondiale, la question du partage/repartage du monde se pose de façon plus floue qu’autrefois. Les conflits se développent à des niveaux multiples. D’abord au niveau des groupes monopolistiques: concurrence entre les uns et les autres qui se trouvent en relation de voisinage à un lieu donné, par l’intermédiaire de filiales; partage du marché mondial dans un domaine donné, selon des régions; mainmise sur des territoires localement, sans que cela fasse intervenir forcement des pouvoirs d’état extérieurs. Puis, de la part des groupes monopolistiques par l’intermédiaire d’états: interventions diplomatiques, militaires. Finalement, des conflits pris en main directement par des états, qui visent à imposer leur domination, en lien avec des fractions de la bourgeoisie: au bout du compte, cela inclut les interventions militaires à plus ou moins grande échelle, le déclenchement d’invasions, l’éclatement de guerres internationales. Bref, le scénario du repartage du monde est toujours d’actualité.
Les implications politiques
Lorsque Lénine analysait l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme, l’existence des monopoles était devenue la caractéristique prédominant du capitalisme. Par la suite, cette prédominance s’est progressivement imposée de façon omniprésente. Actuellement, l’ensemble des économies nationales est soumis à un système mondial capitaliste impérialiste intégré unique. Quand des exceptions peuvent persister, c’est dans des recoins isolés à l’intérieur de certains pays.
Si on se place dans un cadre de raisonnement formel, se référant à des chiffres interprétés schématiquement et des classements arbitraires basés sur des délimitations approximatives, floues, considérées pertinentes sans l’être, on peut alors répartir mécaniquement selon certains critères les pays du monde en deux groupes: les pays impérialistes, et les autres. Par exemple: Tel pays dispose de monopoles sur son territoire et exporte des capitaux, il est donc impérialiste. Inversement, si ce n’est pas le cas, il est « non impérialiste ».
Tant que les auteurs qui selon des critères mécaniques distinguent « pays impérialistes » et « pays non-impérialistes » prennent ces schémas pour ce qu’ils sont, c’est-à dire des approximations utiles uniquement à titre de facilité de langage, il serait vain d’entrer dans des arguties sur les détails. Par contre, il ne faut surtout pas se baser sur ces « classifications » pour en tirer des conclusions affirmatives déterminées.
Une position erronée répandue consiste en un mélange, sous des formes variées, de deux visions liées dont l’origine remonte aux années 1950-1970.
En 1955 eut lieu à Bandung, sur l’ile de Java, la première conférence afro-asiatique, qui réunit vingt-neuf pays dont la plupart étaient décolonisés depuis peu. Le texte adopté au terme de la conférence ne parvint pas à déterminer une ligne commune face aux USA et à l’URSS. Le mouvement dit de non-alignement en tant que tel naquit en 1956, avec la conférence de Brioni (en Yougoslavie) réunissant trois représentants d’état: le président de l’Égypte Gamal Abdel Nasser, le Premier ministre de l’Inde Jawaharlal Nehru, le Président de la Yougoslavie Josip Broz Tito. En 1961 se tint une conférence de vingt-cinq « pays non alignés » à Belgrade, puis en 1966 se tint à Cuba une conférence dite tricontinentale visant à promouvoir une solidarité entre l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine. Ces agroupements surgissaient parallèlement au processus de dégénérescence révisionniste en URSS, auquel se joignait finalement le régime chinois dans les années 1970. Le double jeu de collusion avec l’impérialisme en tant que système, doublé de concurrence vis-à-vis des puissances impérialistes, dans laquelle s’engageaient ces deux pays s’appuyait sur les velléités en question de la part des pays dépendants et dominés par l’impérialisme. Dans ce contexte furent élaborés diverses interprétations théoriques, émanant soit d’auteurs bourgeois déclarés – le terme « Tiers Monde » fut mis en circulation par Alfred Sauvy -, soit d’auteurs se voulant antiimpérialistes tels que Samir Amin. C’est aux avatars de ces interprétations qu’on est encore confronté actuellement.
Elles se reflètent entre autre dans les prises de position au sujet de la situation au Syrie[7]: « Libye, Irak, Syrie, Yémen, etc… partout le chaos se répand parmi les peuples et les nations qui tentent simplement de se développer de manière indépendante, sans accepter de payer un tribut de vassalité à l’égard de l’impérialisme US. »
À cet égard l’erreur fondamental consiste à identifier un groupe de pays comme incarnation de « l’impérialisme », et de considérer qu’à ces pays s’opposent d’autres, qui voudraient se tenir à l’écart de l’emprise impérialiste, pour développer une économie capitaliste autonome, non impérialiste, avec une bourgeoisie nationale qui serait soucieuse de préserver la souveraineté du pays et donc de résister aux « ingérences » de la part de l’impérialisme.
De même que pour la notion de « pays impérialiste », il faut tenir compte du fait que le terme « bourgeoisie nationale » est lié maintenant à un contexte différent de celui de la première moitié du 20e siècle, et qu’il faut prendre quelques précautions pour éviter les décalages de sens. Durant la période des années 1890 aux années 1920 se déroulait le processus qui établit progressivement la domination du capitalisme monopoliste, impérialiste, sur le capitalisme concurrentiel de la période de « révolution industrielle ». Les colonies en premier lieu, étaient exposées à une situation où la bourgeoisie autochtone devait se positionner en rapport avec la revendication de l’indépendance nationale. À l’époque le terme bourgeoisie « nationale » pouvait désigner une fraction de la bourgeoisie qui considérait avoir des perspectives de développement autonomes. Celle-ci se différenciait de la bourgeoisie dite « compradore », qui par sa situation économique était liée à l’impérialisme et que rien ne poussait vers la revendication de l’indépendance nationale. Dans la mesure où, par la suite, les mécanismes du capitalisme monopoliste se sont imposés de façon quasi universelle, la seule possibilité d’une quelconque fraction du capital d’aspirer à un développement, réside dans son association avec le capital monopoliste international. Cela implique que les bourgeoisies de ce type, dans les pays soumis à la domination impérialiste ne peuvent concevoir leurs intérêts qu’en termes d’interdépendance vis-à-vis des bourgeoisies impérialistes dominantes, en cherchant des moyens pour garder une marge de manœuvre leur permettant de s’enrichir au mieux, malgré leur soumission à l’économie impérialiste mondiale.
En dehors d’une telle imbrication, un quelconque capital qui délibérément veut se limiter à un cadre local restera fatalement cantonné à une échelle de développement réduit. Autrement dit, dans les conditions établies, il ne peut plus y avoir formation substantielle d’une bourgeoisie nationale capable de se soustraire aux rapports capitalistes arrivés au stade impérialiste. Par bourgeoisie nationale on entend ici une bourgeoisie dont les intérêts seraient en contradiction (et non en simple concurrence) avec les bourgeoisies impérialistes en général. Or cette caractérisation réduit fortement le périmètre d’une éventuelle bourgeoisie nationale, incluant tout au plus des entreprises d’envergure réduite, aux techniques de production de complexité limitée.
Il ne s’agit pas d’une barrière qui serait érigée intentionnellement par les représentants du capital monopoliste mondial, mais d’une conséquence intrinsèque du fonctionnement du système, que seule la révolution socialiste pourra éliminer.
Non seulement les conceptions en question sont erronées du point de vue des principes, elles sont aussi viciées par une tendance à arranger de façon purement opportuniste la présentation de la réalité concrète. C’est le cas quand certains qualifient à juste titre la Chine comme puissance impérialiste, mais contestent cette réalité en ce qui concerne la Russie, en prétendant pourtant d’appliquer les mêmes critères dans les deux cas. En l’occurrence ils se basent entre autre sur l’interprétation selon laquelle une nation impérialiste a d’abord une « balance excédentaire » dans ses échanges de capitaux. Formuler les choses ainsi témoigne d’un certain manque de rigueur dans le raisonnement. La balance est une donnée périodique, volatile dans le temps. Il est vrai qu’en termes de balance annuelle, pour la période récente, les flux de capitaux mis en oeuvre par la Chine vont plutôt dans le sens des exportations, mais en termes de stocks, c’est-à-dire de flux cumulés, la situation de la Russie est tout à fait comparable à celle de la Chine. Cette obstination de présenter la Russie sous un jour favorable, de façon générale et en particulier en ce qui concerne le rôle qu’elle joue en Syrie, est manifestement liée à une nostalgie pour l’époque de l’URSS, mal fondée parce que déformée par l’absence de compréhension concernant le révisionnisme.
L’état des choses étant ce qu’il est, nous devons continuer à défendre le droit des nations à l’autodétermination. Par contre, il ne faut pas tomber dans une vision illusoire par rapport à ce que peut être un état national indépendant dans le cadre du système impérialiste mondial. Les états nationaux, même en supposant qu’il s’agisse d’un état constitué comme état propre d’une nation authentiquement identifiée comme telle, restent – à moins de franchir l’étape fondamentale de la révolution socialiste -, des états capitalistes, insérés dans les relations de domination impérialiste qui leur sont imposées de l’extérieur. La nation concernée inclut toutes les classes, donc notamment la bourgeoisie. L’idée qu’il faille, par application de l’argument du droit à l’indépendance nationale, défendre la « souveraineté » de ces états, est erronée. La question de l’indépendance nationale a un caractère politique formel, tandis que la souveraineté au plein sens du terme relève surtout de l’économie. Assumer la défense de cette souveraineté tout en acceptant comme donnée la situation « toutes choses égales par ailleurs » signifie défendre le régime concerné, c’est-à-dire un régime bourgeois; cela signifie donc défendre la bourgeoisie du pays. C’est une entreprise illusoire puisque l’indépendance économique ne peut pas être pleinement réalisée – et ne constitue d’ailleurs pas l’objectif poursuivi par la bourgeoise qui au contraire d’une façon ou d’une autre s’appuie sur les liens économiques avec l’impérialisme -; et c’est surtout une orientation erronée, du point de vue des intérêts de la classe ouvrière internationale.
La mise en avant de la souveraineté nationale prend deux formes différentes. D’un point de vue politique, il peut s’agir de la part d’un pays soumis à la domination impérialiste, d’un rejet justifié face à un danger d’occupation militaire. C’est le cas par exemple pour le Venezuela. Néanmoins, le recours à cette notion de souveraineté nationale sert souvent comme prétexte pour éviter de prendre position aussi sur certains aspects de la situation, en les passant sous le tapis appelé « affaires intérieures », dans lesquelles on ne devraient pas « s’ingérer ». Une telle approche ne permet pas d’avoir une analyse d’ensemble correcte et peut être dommageable, comme lorsqu’elle aboutit à justifier la politique de la Russie vis-à-vis de la Syrie.
D’un point de vue économique, l’erreur fondamentale consiste à penser que l’indépendance économique d’un pays soit possible sans mettre en oeuvre la révolution socialiste. L’interprétation du système capitaliste mondial en termes de centre et périphérie, formulée notamment par Samir Amin dès 1971, survit toujours dans le monde des idées[8].
Samir Amin dénonce « le processus historique de polarisation périphérie-centre » qui est « un processus d’ajustement structurel permanent des périphéries aux exigences de l’accélération et de l’approfondissement de l’accumulation dans les centres »[9]. Il préconise « la déconnexion », qui consiste à « tenter de renverser le rapport, c’est-à-dire contraindre le dominant, l’impérialiste, à reculer ». « La déconnexion aujourd’hui consiste à refuser le statut de sous-traitant, sous-traitant industriel pour certains pays d’Amérique latine, industriel aussi pour l’Inde, mais pas seulement, puisque les services informatiques des États-Unis et de la Grande-Bretagne surtout sont transférés en Inde. » Il s’agirait d’une « stratégie politique »[10]: « Il nous faut nous déconnecter. C’est-à-dire qu’il nous faut prendre nos distances à l’égard de ce système mondial capitaliste tel qu’il est. » « Il faut s’engager dans ce que nous appelons des projets souverains, c’est-à-dire des projets pensés par nous-mêmes, pour nous-mêmes, indépendamment des tendances et des pressions du système capitaliste mondial, autant que possible! Ces projets souverains doivent être des projets d’industrialisation. »
Amin, forcément, peine à trouver des indices qui pourraient témoigner en faveur de la viabilité de ses préconisations. Quand il tente d’en exhiber, il met en évidence l’aberration de ses prétentions[11]: « Il nous faut penser en termes de projets souverains. Est-ce possible? Oui! La Chine pense et agit dans ces termes, autant qu’elle le peut. D’autres pays tentent de mettre en oeuvre des projets souverains, partiellement au moins. Ce sont principalement de grands pays comme le Brésil, l’Inde. »
Comparé aux interprétations tiers-mondialistes ou similaires, d’autres tombent dans l’erreur inverse[12]. Dans un premier temps, constatant la désagrégation des empires coloniaux et le passage au néocolonialisme comme principal mode de domination impérialiste, ils pensaient pouvoir déclarer que l’inclusion des « peuples opprimés » dans l’appel à l’union des « prolétaires des tous les pays » est devenue caduque. Ce raisonnement est entaché par la confusion entre oppression nationale et dépendance économique, abordé plus haut. Certes, lorsque la référence aux peuples opprimés a été utilisée pour la première fois par l’Internationale communiste, c’était en s’adressant particulièrement aux « peuples d’Orient », tandis qu’à cette époque en général les textes, tels que les thèses sur les questions nationales et coloniales adoptées au 2e congrès de l’IC, traitaient principalement des colonies et des nationalités opprimées. Néanmoins ils parlaient aussi des « nations opprimées, dépendantes, protégées » et des « pays opprimés »[13].
En 1924 Staline fait référence aux « peuples opprimés et exploités des colonies et des pays assujettis »[14]:
« Pour éclairer la solution de la question nationale, le léninisme part des thèses suivantes: a) Le monde est divisé en deux camps: d’un côté, une infime minorité de nations civilisées détenant la presque totalité du capital financier et exploitant le reste de la population du globe; de l’autre, les peuples opprimés et exploités des colonies et des pays assujettis, qui forment la majorité de la population; b) Les colonies et les pays assujettis et exploités par le capital financier constituent une immense réserve de forces pour l’impérialisme; c) Ce n’est que par la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme que les peuples opprimés des pays coloniaux et assujettis arriveront à se libérer du joug et de l’exploitation; […]. »
Le contexte du néocolonialisme laissait donc entier le problème des « peuples opprimés des pays assujettis ». Qu’un peuple conquière la libération nationale sur le plan politique n’implique nullement qu’il puisse se soustraire à l’oppression qui résulte de la domination économique de la part de l’impérialisme, sous l’effet de la dépendance et de l’assujettissement imposés par le capital financier international. Le fait que les colonies ne représentent plus qu’une place résiduelle dans le système impérialiste n’implique donc pas que l’appel à l’unité avec les peuples opprimés ait perdu sa raison d’être.
Ce n’est qu’ultérieurement que les mêmes auteurs sont arrivés à l’avis qu’il fallait réviser plus profondément la caractérisation du contexte dans le sens qu’ils voient une prédominance en termes d’extension géographiques d’une catégorie formellement délimitée, celle des pays impérialistes. Désormais, deux tiers de la population vivraient dans des « pays impérialistes ». Pour ce qui est de la problématique autour du statut des « peuples opprimés », elle est absorbée par une reformulation conceptuelle plus large. Dans le monde actuel, il y aurait des pays impérialistes et des pays néocoloniaux; l’union nécessaire serait celle entre le prolétariat international et tous ceux qui subissent l’oppression de la part de capital financier international[15]. Ainsi les doutes éventuelles – non sans fondement – au sujet de la pertinence du terme « peuples opprimés » passent de toute façon au second plan et laissent la place à cette notion d' »opprimés » qui, elle, est clairement critiquable. Elle formule une définition de l’oppression considérée comme universelle dans le monde actuel: les opprimés, ce sont les milliards d’hommes et de femmes qui sont sans travail, qui souffrent la faim, les millions d’enfants abandonnés à eux-mêmes vivant dans la rue, les petits paysans acculés à la ruine, les victimes de la misère massive et des épidémies, l’oppression spécifique qui touche les femmes, etc. La catégorie des « opprimés » ainsi conçue devient un fourretout qui ouvre la voie à toutes sortes de dérives opportunistes, dont on a vu la nocivité en rapport avec les mobilisations des « gilets jaunes ».
Notes
1. F. Engels: Complément et supplément au livre III du Capital – II: La Bourse. (Le Capital – Livre troisième: Le procès d’ensemble de la production capitaliste.)
2. Le texte parut d’abord en 1917, en russe, sous le titre dont la traduction en français donne « L’Impérialisme, en tant qu’étape la plus nouvelle/récente du capitalisme ». Ultérieurement, le libellé devint « L’Impérialisme, en tant que stade supérieur/suprême du capitalisme ».
3. V. I. Lénine, « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » (1916); Oeuvres, t. 22; Paris, Éditions Sociales, 1960; p. 287.
4. idem; p. 260.
5. https://www.ig.com/au/trading-strategies/what-are-the-largest-stock-exchanges-in-the-world–180905

20 Largest Stock Exchanges in the World

https://www.investopedia.com/articles/stocks/11/explaining-eight-biggest-stock-exchanges.asp
6. J. Staline, Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952).
7. https://tribunemlreypa.wordpress.com/2017/07/31/ete-2017-face-au-chaos-en-marche-faire-renaitre-la-resistance/
8. « L’accumulation à l’échelle mondiale », paru en 1971; « Le développement inégal », paru en 1973. Samir Amin est décédé en 2018. Les citations qui suivent sont tirées de textes datant respectivement de 2016 et de 2018.
9. https://legrandcontinent.eu/fr/2018/08/13/nous-avons-rencontre-samir-amin/
10. https://www.thiesvision.com/Professeur-Samir-Amine-Il-faut-des-projets-souverains-aux-pays-africains-pour-esperer-le-developpement_a19043.html
11. idem.
12. Nous tentons ici de retracer des positions développées par le MLPD, au risque de ne pas saisir correctement le cheminement de l’argumentation tel que le conçoivent ses auteurs.
13. IIe Congrès de l’I.C., Juillet-Août 1920, Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales.
On y trouve les formulations « nations opprimées, dépendantes, protégées », « toutes les nations et toutes les classes opprimées du monde », « les mouvements émancipateurs nationaux des colonies et des nationalités opprimées », « pays opprimés ». Voici un extrait:
« Il est nécessaire de dévoiler inlassablement aux masses laborieuses de tous les pays, et surtout des pays et des nations arriérées. la duperie organisée par les puissances impérialistes, avec l’aide des classes privilégiées dans les pays opprimés, lesquelles font semblant d’appeler à l’existence des États politiquement indépendants qui, en réalité, sont des vassaux – aux points de vue économique, financier et militaire. […] Il existe dans les pays opprimés deux mouvements qui, chaque jour, se séparent de plus en plus : le premier est le mouvement bourgeois démocratique nationaliste qui a un programme d’indépendance politique et d’ordre bourgeois; l’autre est celui des paysans et des ouvriers ignorants et pauvres pour leur émancipation de toute espèce d’exploitation. »
Cf. également: V. Lénine, Discours à l’Assemblée des militants actifs de l’organisation de Moscou du PC(b)R, 6 décembre 1920; Oeuvres, tome 31, Paris, Éditions sociales, 1961, p. 470:
« Nous nous présentons vraiment aujourd’hui, non pas seulement comme les représentants des prolétaires de tous les pays, mais comme ceux des peuples opprimés. Une revue de l’Internationale communiste a paru récemment sous le titre : Peuples d’Orient. L’Internationale communiste a lancé aux peuples de l’Orient le mot d’ordre : prolétaires de tous les pays et peuples opprimés, unissez-vous! » Un camarade demandait: « Quand donc le Comité exécutif a-t-il décidé de modifier les mots d’ordre? » Je ne puis, à la vérité, me le rappeler. Certes, du point de vue du Manifeste Communiste, cela n’est pas exact, mais le Manifeste fut rédigé dans des conditions bien différentes, et le nouveau mot d’ordre est juste du point de vue de la politique actuelle. »
14. J. Staline: Des principes du léninisme (1924).
15. Stefan Engel: L ́aube de la Révolution Socialiste Internationale, Verlag Neuer Weg, 2011.
« Pour cette raison, les prolétaires de tous les pays doivent s’unir avec les prolétaires et les larges masses aussi bien des pays impérialistes que des pays néocolonisés, dans leur lutte pour la libération nationale et sociale. Ils ont le même ennemi: l’impérialisme, le capital financier international et, dans tous les pays, la grande bourgeoisie ou bourgeoisie monopoliste réactionnaire qui est soumise au capital financier international. […] Tout cela fait de la lutte commune et de la solidarité inébranlable de la classe ouvrière internationale avec tous les opprimés de la terre une nouvelle tâche de la stratégie et de la tactique marxistes-léninistes. Le prolétariat international ne pourra pas développer une force supérieure et renverser l’impérialisme sans forger, à l’échelle mondiale, une alliance avec tous ceux qui sont opprimés par le capital financier international. »