La rue arabe de l’émotion à la révolution

        Contenir l’entrée en scène des peuples arabes, contenir cette fameuse « rue arabe » que révélaient, déjà, les émeutes du pain du Caire en 1977, celles de Casablanca en juin 1981, puis celles de Tunis fin décembre 1983/ début janvier 1984 : voilà ce qui fait courir Europe et USA.

 

Cette rue arabe sismique et incendiaire, émotive et amnésique, en peine de transformer ses émeutes en révoltes, à défaut de les traduire en révolutions, à cause des différenciations sociales inachevées en leur sein et de leur attachement romantique à l’extraordinaire utopie de fraternité qui leur permit de s’unir dans la lutte anticoloniale.

Epouvantail commode et masse de manœuvre facile pour les provocations dans le style des caricatures racistes et islamophobes, elle a longtemps épuisé son énergie dans ses impuissances historiques. Il faut bien constater qu’en Tunisie et en Egypte, depuis ces émeutes du pain, cette rue s’est structurée et a su transformer ses émeutes en révolution. Nous sommes déjà au-delà de la révolte et les débats politiques mobilisent non les seules élites, mais les peuples égyptien et tunisien tout entiers.

 

Du côté populaire, les masses, à Tunis comme au Caire, démontrent par leur impressionnante mobilisation qu’elles ne veulent plus être gouvernées comme avant. Du côté des gouvernants, UE et USA font tout pour faire croire qu’ils peuvent encore gouverner en multipliant les conseils publics de « bonne conduite » dans cette phase de crise, mais ni l’hyperpuissance américaine ni sa vassale européenne n’arrivent à encadrer les choix politiques comme avant.

 

Les émeutes égyptiennes du pain de 1977 constituèrent la première grande révolte populaire contre les mesures de libéralisation qui suivirent Camp David et connues sous le nom d’Infitah ou ouverture.

 

Depuis lors, les régimes égyptiens de Sadate comme de Moubarak devinrent des interfaces -empruntons l’image à l’électronique – entre le système impérialiste et le peuple égyptien, dont il fallait maîtriser les révoltes et les utopies nassériennes.

Les services de renseignements – et non l’armée égyptienne – et la police étaient en charge des révoltes, les Frères étaient en charge des utopies.

Mais tout le reste des décisions vitales appartenait, depuis Camp David, au système impérialiste à travers le FMI et les autres institutions. Le plan d’ajustement structurel, en 1991, en orientant, entre autres, la production agricole vers l’exportation, a réduit la production de blé, ruiné la sécurité alimentaire et livré le pain des Egyptiens aux exportateurs de blé américains.

Réellement, le peuple égyptien fait face à une gouvernance mondialisée euro-israélo-US de son économie, de son territoire, notamment le Sinaï, de sa sécurité.

Les véritables gouvernants de l’Egypte – les puissances extérieures – ne peuvent donc plus gérer comme avant. La solution US résidait dans des arrangements entre les Frères et les Moukhabarates représentées par le Général Omar Souleimane, mort opportunément.

Nous sommes alors dans une crise de type révolutionnaire qui aboutira ou échouera selon l’intelligence de ses acteurs, la réunion des conditions nécessaires et la mobilisation des forces populaires.

La puissante mobilisation du peuple égyptien avait à l’époque fait capoter la combinaison Frères-Moukhabarates, dont Tantaoui semblait être une couverture. L’intrusion de l’armée, en tant qu’armée, avec les premières manifestations de ralliement d’officiers et de soldats à la révolte n’était souhaitée par aucune puissance étrangère.

 

L’urgence américaine était de bloquer le développement inattendu et indésirable de la révolte des couches moyennes mondialisée et face-bookées vers les couches proprement populaires et vers le mouvement ouvrier égyptien aguerri par près de quarante ans de luttes contre l’effroyable misère sociale engendrée par la soumission de l’Egypte aux compradores et ses interfaces avec le système impérialiste mondial.

 

L’alliance du peuple et de « son armée », celle qui porte dans la tête de ses milliers et milliers d’officiers et dizaines de milliers de sous-officiers et soldats, l’héritage contrarié de ses luttes antisionistes et antiimpérialistes, est évidemment l’alternative insupportable à la vieille combinaison des Frères et des Moukhabarates.

L’impératif pour les puissances impérialistes est de calmer la rue en acceptant des solutions d’attente et de sauver les Frères musulmans du naufrage, puis de les recadrer avant de les remettre à la besogne. C’est la tâche de C. Ashton, de Hagel, de Kerry, de Hague et de l’inénarrable Fabius.

L’urgence est de discréditer l’esquisse de cette alliance « peuple-armée dans sa composante populaire » et de la bloquer, en coupant la séquence historique actuelle de sa chaîne de déterminations et de causalités, et en traitant la déposition de Morsi de coup d’Etat.

La « rue arabe » sortie du mythe pour fabriquer l’histoire réelle saura-t-elle dégager sa route de ces traquenards impérialistes ?

Alger le 1er Août 2013

Mohamed Bouhamidi.