En 2014, le groupe Alstom ‑ à l’époque, au niveau mondial, un des principaux groupes dans deux secteurs, le transport ferroviaire et l’énergie ‑ a entamé une période de mutation profonde. La quasi-totalité des activités liées à l’énergie a été cédée au groupe General Electric. Par conséquent, le groupe Alstom en l’état actuel couvre uniquement les activités de transport ferroviaire. Il était évident depuis le début que cette séparation entre les deux composantes du groupe impliquait des restructurations de grande envergure de part et d’autre.

Il s’agit d’évènements qui ne forment qu’un élément d’une série de cas similaires qui surviennent régulièrement dans le cadre du système économique capitaliste. Aux travailleurs confrontés à cette réalité, est posé un problème récurrent: comment faire face à ce qui par de multiples effets entraine une dégradation considérable de leurs conditions de travail et de vie.

Parmi les perspectives proposées, le principe de la nationalisation est présent constamment, depuis au moins la première moitié du 20e siècle. En tout cas, il y a une filiation directe entre les positions exprimées aujourd’hui, et l’époque des années 1960. Voici cité, au hasard, un passage du compte rendu du 35e Congrès de la CGT tenu en mai 1965:

Notre Congrès, nous en sommes convaincus, approuvera cette idée essentielle que la base de tout changement profond dans le sens de la démocratie, est d’en finir avec la domination des monopoles sur l’économie et sur la vie du pays. C’est dans ce but que la C.G.T. propose la nationalisation des principaux secteurs-clé de l’économie (crédit, banques d’affaires et compagnies d’assurances, sidérurgie, industrie du pétrole et énergie atomique, groupes dominants de la grande industrie chimique, marine marchande) et une gestion démocratique des entreprises nationalisées qui mette fin au détournement de leur exploitation en faveur des sociétés capitalistes et leur permette, au contraire, d’assurer leur mission au service de la Nation.

La trajectoire passe ensuite par Mai 1968, l’accord sur un programme commun de gouvernement conclu en 1972 entre le PS et le PCF, la venue au gouvernement des socialistes en 1981 et les nationalisations suivies de dénationalisations qu’ils mettent en œuvre. La phase suivante, marquée par une accentuation des restructurations du secteur public en faveur du secteur privé ne fait nullement disparaitre les nationalisations de la gamme de mots d’ordre utilisée par les forces politiques et syndicales dites de gauche. Cependant les propositions en ce sens s’adaptent au contexte de ce qui est désigné couramment comme « néolibéralisme » (concept lié à une vision pour le moins tronquée des caractéristiques du capitalisme). Enfin, pour en revenir aux évènements actuels, la succession depuis des années de restructurations effectuées par les grands groupes capitalistes privés dans leur propre périmètre, fait que la dénonciation des mesures de privatisation de la part des gouvernements est passée au second plan.

Pourtant, les raisonnements dont les forces dites de gauche continuent à faire la promotion, restent calqués sur les mêmes lignes directrices qu’il y a cinquante ans, à la différence près qu’ils se font plus discrets. À titre d’exemple, les orientations adoptées par la CGT concernant le cas considéré ici (que ce soit côté Alstom ou côté General Electric) en témoignent.

On retrouve en premier lieu les deux points centraux: secteur public, politique industrielle.

« L’état français doit prendre ses responsabilités dans cette affaire en entrant majoritairement dans le capital de l’entreprise. » [Déclaration FTM CGT, 28 avril 2014.] « L’État pourra ainsi s’appuyer sur un pôle industriel stratégique pour la mise en œuvre d’une véritable politique nationale de développement énergétique et du transport que nous appelons de nos vœux. » [Tract CGT Alstom, mai 2014.]

Et puisque dans le contexte de la « mondialisation » il faut voir grand, est invoquée également la perspective planétaire.

« Mais l’Agence internationale de l’énergie dans son dernier rapport, ce mois-ci, estime réel le risque que les futurs investissements dans l’énergie ne soient pas suffisants pour satisfaire la consommation mondiale. » [Tract CGT Alstom, 12 juin 2014.]

Le fait d’amener ce type d’argument est lourd de sens. Cela revient à faire abstraction des caractéristiques spécifiques de l’économie mondiale, comme s’il s’agissait des besoins de « l’Humanité ». Or, les hypothèses prévisionnelles telles que celles citées sont formulées sur la base de projections concernant le développement des économies nationales réelles, c’est-à-dire capitalistes. D’ailleurs, le vocabulaire utilisé le montre: il n’est pas question de « besoins », mais de « consommation ». Et en s’inquiétant ainsi d’un éventuel manque d’investissements au niveau mondial, on place d’emblée les entreprises concernées sur l’échiquier non pas français, mais mondial, avec tout ce que cela implique. Il y a un double langage. Côté façade, c’est le discours « bienfaiteur de l’humanité »; mais indirectement, on ne dédaigne pas les calculs propres aux milieux des affaires: Alstom, et General Electric, sont invités à investir là où il y a des « opportunités ». En effet, concrètement on lit par exemple:

« Renforcer les partenariats, avec la SNCF, EDF, RATP, AREVA, dans une politique commune sur les marchés internationaux […] nouveaux produits et l’innovation technologique en réponse aux différents marchés. » [Tract CGT Alstom, 12 juin 2014.]

La distinction entre industrie vertueuse et finance vicieuse est omniprésente.

« une autre stratégie qui favorise l’industrie et l’emploi, plutôt que les critères financiers et de marge toujours plus élevées. » [Tract CGT Alstom, 12 juin 2014.]

Ceux qui croient dur comme fer en la pertinence de cette juxtaposition devraient se sentir interpelés par la réflexion suivante, dans la mesure où elle provient de John D. Rockefeller:

« Probablement, le plus grand obstacle particulier au progrès et au bonheur du peuple américain, réside dans le fait que tant d’hommes sont disposés à investir leur temps et leur argent en vue de la multiplication d’industries compétitives, plutôt qu’afin d’ouvrir des champs nouveaux, et afin de mettre leur argent dans des filières d’industrie et de développement dont on a besoin. » [John D. Rockefeller, Random Reminiscences of Men and Events (1909)]

Ce qui veut dire que des représentants éminents du grand capital « Rockefeller en est un » peuvent parfaitement concevoir que « mettre leur argent » selon les conseils cités peut rapporter gros (de l’argent bien sûr).

Cela dit, les travailleurs confrontés à des restructurations d’envergure impliquant un grand nombre de suppressions de postes, doivent évidemment agir au mieux afin de défendre leurs intérêts, c’est-à-dire notamment préserver autant que possible leurs emplois. Les observations formulées plus haut ne signifient pas que des exigences adressées au gouvernement ne puissent pas faire partir de l’arsenal de lutte. Ainsi les péripéties autour de la transaction entre Alstom et General Electric dans le domaine de l’énergie ont permis que les actions et les dénonciations entamées par les salariés mettent dans un embarras certain le gouvernement et la direction de General Electric; cela n’a pas été totalement inutile du point de vue de la lutte revendicative. Toutefois les arrangements côté dirigeants, publics et privés, ont justement montré que le gouvernement représente la bourgeoisie, pas les travailleurs, et qu’il est vain de l’implorer « selon une rengaine consacrée » d’écouter enfin les salariés et un peu moins le Medef.

Cependant, tout en adressant éventuellement au gouvernement et aux pouvoirs publics en général des revendications, des réclamations, des accusations, il est indispensable néanmoins de s’assurer que la démarcation soit claire et explicite vis-à-vis des illusions véhiculées couramment, comme par exemple quand il est demandé « que le patronat prenne ses responsabilités et que le gouvernement agisse enfin dans le sens de l’intérêt général et rappelle à l’ordre ces “entrepreneurs” du dividende. » [Déclaration FTM CGT, 25 novembre 2014.] Le besoin d’éviter les confusions s’est fait sentir particulièrement dans le cas d’Alstom, puisque compte tenu des circonstances propres à cette « affaire », nombreux médias au service de la bourgeoisie dénonçaient eux-mêmes à divers titres l’opération. On a pu ainsi lire par exemple des critiques virulentes de la part de Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf-Aquitaine et de la SNCF, dans le magazine Challenges (18 septembre 2014), dans le Figaro (30 juillet 2016), et aussi… dans l’Humanité Dimanche (19 juillet 2014).

Voici une phrase figurant dans un tract de la CGT, et qui met en lumière l’approche erronée discutée ici.

« General Electric a décidé de supprimer des emplois chez les ex-salariés d’Alstom pour des raisons de pure logique financière sans aucun lien avec des problèmes de compétitivité dans les différents secteurs concernés. » [Tract CGT General Electric, 26 janvier 2016]

Certes, dans le cas précis d’Alstom les motivations initiales de cette opération relèvent effectivement d’une « pure logique financière », autant de la part du principal actionnaire, Martin Bouygues, que des dirigeants de General Electric. Mais des argumentations de la part des directions des grands groupes industriels évoquant des « problèmes de compétitivité » ne sont pas plus valables que des « raisons de pure logique financière », du point de vue des travailleurs qui en subissent les conséquences néfastes.

Au-delà de revendications relativement limitées demandant que l’Etat devienne l’actionnaire principal d’Alstom, certains renouvèlent à quelques variations près la formule traditionnelle « nationalisation des principaux secteurs-clé de l’économie ». Par exemple « la nationalisation d’Alstom » etc. pour « créer un grand pôle public de l’énergie, d’initier un grand pôle public de l’industrie ». À qui s’adresse cette proposition? Qui serait censé la mettre en œuvre? Sarkozy? Juppé? Montebourg? Le PCF? Le Parti de Gauche? Mélenchon? Quel peut être le sens d’une telle proposition à l’heure actuelle, ou dans un avenir proche? On peut s’évertuer à vouloir « bâtir des châteaux en Espagne »… ou des châteaux de sable en France. Mais tout cela ne fait que semer la confusion, et mène à des impasses, tant que la classe ouvrière organisée n’aura pas renversé le pouvoir bourgeois-capitaliste, pour instaurer son propre pouvoir.

Ernest

Lire en page 12, quelques rappels des positions communistes issus de notre brochure:

A propos du mot d’ordre de nationalisation