A. Lozovsky

L’Internationale communiste
et la lutte
pour la conquête des masses

L’Internationale communiste
(Organe du Comité exécutif de l’I.C.)
numéro spécial, mars 1929


 

Dans quelle situation était la classe ouvrière immédiatement après la guerre? Les masses avaient été poussées au désespoir par le long et horrible carnage. Insurrections en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, mouvement de masse en France et en Angleterre, grèves gigantesques aux États-Unis, tout cela reflétait le mécontentement profond des masses.

Celles‑ci cherchaient une issue à l’impasse créée par la guerre, mais ces recherches ne sortaient que rarement du cercle tracé par la social-démocratie. Le mouvement de masse, quoique ne s’encastrant pas objectivement dans le cadre du réformisme international, avait un caractère extrêmement trouble au point de vue idéologique et politique et, par suite, ne pouvait atteindre aux buts imposés par la lutte de classe. Le processus historique inconscient qui avait jeté les masses dans les rues ne trouvait pas son expression organisée consciente. Les groupes et les partis communistes étaient idéologiquement, politiquement et organiquement très faibles : de là la défaite de tous les mouvements de masse pendant la période immédiatement consécutive au soulèvement armé. Ces mouvements spontanés montraient que les masses étaient en proie à un mécontentement profond, mais que, l’influence des partis social-démocrates et des syndicats réformistes étant encore forts, elles suivaient les organisations déjà constituées sans se rendre compte que ces organisations créées par elles‑mêmes s’étaient transformées, d’organes de lutte contre le régime capitaliste, en organes de maintien, de consolidation et d’assainissement de la société capitaliste.

La première vague du mouvement ouvrier fut refoulée par la social-démocratie et les syndicats dans les cadres légaux. Même les organisations révolutionnaires qui surgirent au moment de la poussée (comités d’entreprises, soviets) furent transformées par la social-démocratie en organes auxiliaires de sa politique bourgeoise, et là où le mouvement ouvrier déborda le cadre de la légalité bourgeoise (Hongrie et Bavière) et où la classe ouvrière tenta de prendre le pouvoir en main, ces tentatives, par suite de la faiblesse politique et organique du P.C., se terminèrent par l’écrasement sanglant de l’avant-garde de la classe ouvrière.

Tous ces facteurs posaient impérieusement devant les organisateurs de l’I.C. le problème de la lutte pour les masses. Dans toutes leurs décisions à l’égard des différents partis, les congrès et les organes dirigeants de l’I.C. furent constamment guidés par le souci d’arracher les masses à la bourgeoisie et à la social-démocratie et de les gagner au communisme international. Dix années d’Internationale communiste, c’est dix années de lutte tenace et acharnée pour la conquête des masses, pour la conquête de la majorité de la classe ouvrière.

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Pour lutter avec succès contre la bourgeoisie, il faut une haute conscience politique des masses et une solide organisation communiste révolutionnaire. C’est là une chose qui, pour un bolchévik, n’a pas besoin de démonstration. Chaque communiste du rang comprend parfaitement qu’il faut conquérir les masses. Mais comment le faire, par où commencer? Quelles sont les chaînons auxquels il faut s’accrocher? Quels sont les centres sur lesquels il faut particulièrement appuyer en ce moment? Quelles sont les questions sur lesquelles il faut concentrer l’attention des masses? Voilà ce qui a fait l’objet de l’attention de l’I.C. Voilà ce à quoi cette dernière a donné, durant dix ans, des réponses concrètes.

Ces réponses concernaient la politique et l’organisation. Pour conquérir les masses, il faut avoir une politique juste. Cela semble en somme une vérité élémentaire, mais elle cesse d’être élémentaire lorsqu’on se demande ce que c’est qu’une politique juste. L’I.C. ne peut se borner à une réponse abstraite à cette question, elle ne peut se borner à une formule comme, par exemple, la suivante : nous appelons politique juste celle qui rassemble les masses autour du P.C., élève leur conscience, renforce les organisations révolutionnaires de masse et contribue au succès de la lutte de la classe ouvrière contre la bourgeoisie. Si l’I.C. n’avait eu qu’à donner une formule aussi générale ce n’aurait pas été difficile, mais elle ne pouvait se borner à une formule. Elle devait non pas déterminer ce qu’est une politique bolchéviste juste, mais fixer cette politique dans le domaine international, ainsi que pour chaque pays particulier. Et c’est là précisément que commençaient les difficultés. Elles venaient de ce qu’il fallait appliquer dans une situation déterminée les principes fondamentaux de la tactique bolchéviste. Il fallait, de l’expérience internationale de la lutte de classe révolutionnaire, tirer ce qui peut être valable pour chaque pays, pour un pays donné dans une situation déterminée. Le bolchévisme n’est pas un dogme, une formule abstraite. S’il en était ainsi il serait très facile d’apprendre une fois pour toute cette formule et de devenir bolchevik. Non, ce n’est pas une formule qu’il suffit d’apprendre et de répéter, mais une méthode d’action révolutionnaire. La diversité extrême des conditions de la lutte de classe, la corrélation diverse des forces entre les classes et à l’intérieur de la classe ouvrière, les différentes conceptions idéologiques et politiques dans les masses ouvrières, le degré de désagrégation du capitalisme, etc., tout cela doit être pris en considération pour la détermination de la tactique communiste dans un pays et dans une situation donnée. Les opportunistes en infèrent qu’il faut avoir autant de communismes que de pays. C’est évidemment faux, car le communisme est un et indivisible. Mais il n’est pas douteux que les méthodes pour aborder les masses varient en fonction de la situation et qu’il est impossible de conquérir les masses par une simple formule.

Mais, pour appliquer intelligemment la tactique révolutionnaire, il fallait avant tout déblayer le terrain des traditions social-démocrates de toute sorte, des survivances idéologiques et organiques tirant en arrière non seulement les masses ouvrières, mais leur détachement avancé : le parti communiste.

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Déblayer le terrain, c’était avant tout déterminer quelle époque nous traversons et quel est le rôle de la classe ouvrière à cette époque. C’est dans cette question précisément que passait la ligne de démarcation entre le communisme et la social-démocratie. Et c’est dans cette question que l’influence de la social-démocratie et de la bourgeoisie sur les masses ouvrières était la plus forte. "Il ne s’est rien passé de spécial. La guerre est une convulsion inévitable, mais avec l’action combinée de toutes les classes, on arrivera rapidement à guérir les blessures qu’elle a causées", telle était la plate‑forme de la social-démocratie. Il fallait, avant tout, frapper cette philosophie qui faisait entrevoir à la classe ouvrière la perspective de la pérennité de la société capitaliste et qui transformait la classe ouvrière en combattant d’avant-garde pour le capitalisme. Époque des réformes paisibles ou époque de la révolution sociale, lutte pour la démocratie ou lutte pour la dictature, conquête pacifique ou violente du pouvoir, expropriation des expropriateurs ou nationalisation au moyen d’une compensation, d’une indemnité, démocratie bourgeoise ou système soviétique, etc., voilà les questions qui étaient posées par le cours même de la lutte Ces questions introduisaient une différenciation dans les masses, elles obligeaient les ouvriers à déterminer leur attitude, car l’expérience contredisait toute la doctrine social-démocrate, toute la "philosophie" social-démocrate "de l’histoire".

Mais cette position politique de la question ne touchait qu’une partie des ouvriers. Les éléments conscients, révolutionnaires commençaient à se rallier autour des groupes et des organisations communistes, transformant les organisations en avant-garde de la classe ouvrière de chaque pays. Mais c’était loin d’être suffisant. Le problème des masses, posé le jour de la naissance de l’I.C, n’avait pas été résolu dans les premières années de l’existence de l’I.C., et cela parce que des masses considérables d’ouvriers suivaient la social-démocratie même dans cette période d’orage et de poussée furieuse. Il était clair que, quand la vague s’affaisserait et que le mouvement déclinerait, l’influence de la social-démocratie se consoliderait. C’est ainsi que le problème des masses se posait devant l’I.C. la veille du IIIe congrès, qui est en ce sens un des congrès les plus importants de l’Internationale communiste.

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Le IIIe congrès de l’I.C. constata (voir thèses "La situation mondiale et nos tâches")[1] :

A l’heure actuelle, la lutte révolutionnaire ouverte du prolétariat pour le pouvoir subit à l’échelle internationale un temps d’arrêt, un ralentissement. Mais, en réalité, il était impossible d’attendre que l’offensive révolutionnaire consécutive à la guerre, du moment qu’elle n’était pas arrivée du coup à la victoire, se développât constamment en ligne ascendante. Le développement politique a aussi ses cycles, ses hauts et ses bas. L’ennemi ne reste pas passif, il lutte. Si l’offensive du prolétariat n’est pas couronnée par la victoire, la bourgeoisie, à la première occasion, passe à la contre-offensive.

Le IIIe congrès constatait ainsi, au milieu de l’année 1921, un ralentissement du rythme de la révolution mondiale. L’attaque frontale avait été repoussée, la bourgeoisie était passée à l’offensive. Quelles étaient les causes de l’insuccès des premières vagues révolutionnaires? Nous les avons énumérées plus haut : Il n’y avait pas de directeur, d’organisateur de la lutte, il n’y avait pas de partis communistes de masse.

Quelle conclusion en tira le IIIe congrès de l’I.C.? Il en conclut que, quelque héroïque que fût la lutte de petits groupes, cette lutte était condamnée à l’insuccès si les P.C. ne savaient pas entraîner à leur suite les larges masses dans la bataille. La deuxième conclusion, c’était que les P.C. ne pourraient entraîner derrière eux les masses que s’ils se guérissaient du sectarisme et des erreurs opportunistes. Autrement dit, la première conclusion essentielle de la nouvelle situation devait revêtir la forme du mot d’ordre : "Ni sectarisme, ni putschisme, ni opportunisme". Mais qu’est-ce que cela signifie? Cela signifie qu’une minorité active ne peut ni ne doit remplacer les masses, qu’il ne faut pas créer des théories de l’offensive (comme cela a eu lieu en Allemagne en 1921) et croire que l’offensive, indépendamment de la situation, du rapport des forces, des conditions de la lutte, est toujours avantageuse pour la classe ouvrière.

Que signifiait, en 1921, la théorie de l’offensive en Allemagne? C’était quelque chose d’analogue à l’excitant de la terreur préconisée autrefois en Russie par les s.-r.[2] qui, on le sait, estimaient que tout acte terroriste stimule les masses et les fait se lever pour la lutte. L’offensive d’une minorité active devait soi‑disant jouer le même rôle que celui que les s.-r. attribuaient à l’acte terroriste. L’I.C. ne pouvait adopter ce point de vue, car il était en contradiction avec toute l’expérience de la lutte de classe internationale, avec l’expérience du bolchévisme. Cette théorie qui amenait à se détacher des masses, cette théorie d’une minorité héroïque faisant la révolution pour les masses est très proche de la conception anarcho-syndicaliste sur les rapports entre une minorité d’initiative et la classe ouvrière, théorie qui n’a rien de commun avec la façon bolchéviste de poser le problème : "le parti et la classe".

Mais la négation de la façon syndicaliste de poser la question d’une minorité active ne signifiait nullement que l’on dût s’adapter constamment aux masses, que l’avant-garde dût, en théorie et en pratique, retarder sur l’armée. Le parti est précisément une avant-garde pour marcher à la tête des masses, et non pour se traîner à leur remorque. Tout l’art de la tactique bolchéviste consiste à être toujours dans l’avant-garde, à ne pas se détacher du gros du prolétariat, à ne pas courir trop loin en avant, mais à ne pas non plus se traîner en queue, à sentir le pouls des masses, à refléter toujours les dispositions combatives de ces dernières et à combattre les éléments arriérés de sa propre classe. Mais, pour remplir ce rôle d’avant-garde véritablement combative, il faut mettre en ordre ses propres rangs et en éliminer tous les éléments qui reflètent un état d’esprit retardataire, qui ne sont pas débarrassés des traditions social-démocrates, qui, dans le P.C., reflètent le passé et non l’avenir de la classe ouvrière, c’est‑à‑dire déraciner l’opportunisme.

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On peut se demander maintenant quelle est la différence entre la théorie d’une minorité d’initiative et la conception bolchéviste du rôle du parti. Le P.C. n’est‑il pas une minorité d’initiative? N’est‑il pas la partie la plus active de la classe ouvrière? Pourquoi donc l’I.C., dès les premiers jours de son existence, s’est‑elle élevée catégoriquement contre la théorie anarcho-syndicaliste de la minorité d’initiative?

Il est hors de doute que le P.C. est une minorité active qui, sons le capitalisme, ‑ comme l’affirmait déjà la résolution du IIe congrès de l’I.C., ‑ "aura en règle générale dans ses rangs organisés seulement la minorité des ouvriers". Mais le centre de nos divergences avec les anarcho-syndicalistes est dans la tactique de cette minorité active : il s’agit de savoir si cette minorité peut remplacer la lutte de masse. Peut‑elle toujours, dans toutes les conditions, commencer la lutte sans tenir compte de l’état des masses? Doit‑elle courir loin en avant, se détacher du gros de l’armée dans l’espoir que les masses la soutiendront? Comment les anarcho-syndicalistes, par exemple, considéraient‑ils les grèves? "Toute grève est un bien. Notre tâche est de déclarer la grève et l’affaire des ouvriers est de s’associer à la grève déclarée par nous." Les communistes n’ont jamais agi et ne peuvent agir ainsi. Nous ne pouvons ni déclarer des grèves, ni organiser des insurrections à succès problématique. Dans tous ces cas, nous devons nous régler sur la situation de notre armée, voir s’il existe un étroit contact entre l’avant-garde et l’armée, si l’armée suivra l’avant-garde, s’en éloignera ou restera passive. C’est pourquoi les divergences entre anarcho-syndicalistes et communistes concernent les rapports avec la masse. Les anarcho-syndicalistes ont une morgue d’intellectuels pour la plèbe; toute leur tactique est fondée sur le principe "les héros et la foule". Il y a des personnalités héroïques et il y a une masse inconsciente pour laquelle les héros doivent lutter. Les communistes fondent leur tactique sur la masse. Le P.C. est la partie la plus consciente, la plus avancée de la classe ouvrière. Il est toujours avec la masse, et seulement avec elle. Son degré de bolchévisation se mesure non seulement à la quantité de ses membres, mais aussi et surtout à sa capacité de prendre la tête du mouvement de masse, d’être en avant, sans se détacher du gros des prolétaires.

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Cette attitude de l’I.C. envers le mouvement de masse lui attire les attaques des ennemis du bolchévisme. Les anarchistes et les social-démocrates accusent les communistes de se traîner à la remorque des masses, de favoriser les "bas instincts" et la mentalité arriérée, d’exploiter l’état d’esprit retardataire et le manque de culture des masses. Signalons en passant que ces accusations se retrouvent encore aujourd’hui dans la bouche des social-démocrates lorsqu’ils parlent de la révolution d’Octobre, que jusqu’à présent ils ne reconnaissent pas. Par bonheur, cette révolution n’a pas besoin de leur reconnaissance, et c’est pourquoi il est inutile de réfuter ceux qui tentent de l’expliquer en la présentant comme le résultat d’une émeute inconsciente. Que répondait Lénine à des accusations de ce genre? Un des dirigeants des social-démocrates indépendants d’Allemagne, Däumig, s’étant élevé dans cette question contre les communistes, Lénine écrivait[3] :

Dire que les communistes encouragent le spontané et l’inconscient, c’est un mensonge de M. Däumig, un mensonge analogue à celui que nous avons entendu maintes fois des menchéviks et des s.-r. Les communistes n’encouragent pas les interventions impréparées, les explosions dispersées, ils nous apprennent l’insurrection organisée, systématique, réalisée avec ensemble, opportune, mûre[4]. Les calomniateurs philistins que sont les Däumig, Kautsky et consorts n’arriveront pas à réfuter ce fait.

Mais les philistins ne sont pas capables de comprendre que les communistes considèrent, et avec raison, que leur devoir est d’être avec les masses des opprimés qui combattent, et non avec les héros de la petite bourgeoisie qui se tiennent à l’écart dans une expectative peureuse. Dans la lutte des masses il y a inévitablement des fautes commises : voyant ces fautes, les expliquant aux masses, les leur faisant corriger, défendant la supériorité du conscient sur l’inconscient, les communistes restent avec les masses. Il est mieux d’être avec les masses combattantes se débarrassant peu à peu de leurs erreurs au cours de la lutte que d’être avec de petits intellectuels, des philistins, des kautskistes attendant à l’écart la victoire complète. Voilà la vérité qua MM. Däumig et consorts ne peuvent pas comprendre. (Article "Les héros de l’Internationale de Berne".)

Lénine donne ici, avec la netteté qui lui est propre, la conception des communistes dans cette question cardinale de la tactique bolchéviste. Pour conquérir les masses, il faut être toujours avec elles. Voilà ce que dit Lénine et voilà ce qu’il a légué en précepte à l’Internationale communiste.

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L’I.C. ayant constaté, au milieu de l’année 1921, le ralentissement du rythme de la révolution et le passage de la bourgeoisie à l’offensive, devait naturellement poser la question des nouvelles méthodes de conquête des masses. En 1919 et 1920, lorsque les masses étaient en effervescence, on pouvait espérer qu’elles viendraient au communisme au cours même de leur action ouverte. Mais la force d’inertie de l’énorme appareil social-démocrate, la pression des syndicats réformistes s’avérèrent si puissantes qu’une minorité seulement alors suivit les communistes. L’écrasante majorité des ouvriers resta sous l’emprise de la social-démocratie. Il fallait trouver le chemin menant aux masses, il fallait poser devant tous les P.C la question de l’adoption d’une nouvelle tactique, la question du passage des attaques frontales à la guerre de position, aux mouvements enveloppants; il fallait, au lieu d’essayer de conquérir les masses au moyen d’actions ouvertes, les conquérir au moyen d’un travail journalier, minutieux, souterrain. Comment le faire? Dans la mesure où la bourgeoisie était passée à la contre-offensive et commençait à s’attaquer aux conquêtes primordiales des ouvriers, il était naturel de mettre à la base la lutte pour les revendications journalières et de constituer une forte armée prolétarienne pour la défense, puis de passer de la défense à l’attaque. De là le revirement brusque du IIIe congrès de l’I.C. sous le mot d’ordre "Aux masses!". Le IIIe congrès ne donna pas seulement comme directive d’aller aux masses, il indiqua comment s’y prendre. Les communistes doivent apprendre à se mettre à la tête du prolétariat dans ses combats journaliers, car ces combats ont un caractère profondément politique. C’est ce que le IIIe congrès de l’I.C exprima dans la formule suivante, frappante de netteté[5] :

L’essence révolutionnaire de l’époque actuelle, c’est précisément que les revendications vitales les plus modérées des masses ouvrières sont incompatibles avec l’existence de la société capitaliste et que, par suite, la lutte pour ces revendications se transforme en lutte pour le communisme.

Cette façon de poser la question montre clairement que la tâche essentielle est de relier la lutte pour les revendications partielles au but final. Comment le faire? Le IIIe congrès de 1’I.C. donne à ce sujet une réponse qui, maintenant encore, a conservé toute sa signification. Tout d’abord, il pose le problème de la direction indépendante de la lutte. Voici ce que nous trouvons sur cette question dans la résolution concernant la tactique[6] :

Cette politique de défense des intérêts vitaux du prolétariat, de sa partie active la plus consciente, n’est couronnée de succès et ne mène à l’éveil des masses arriérées que si les buts de la lutte surgissent de la situation concrète, s’ils sont intelligibles aux masses, si celles‑ci voient dans ces buts leurs buts à elles, quoiqu’elles ne soient pas encore capables de lutter d’elles-mêmes pour ces buts.

Mais le parti communiste ne doit pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, il ne doit pas se borner à le défendre contre les coups qui s’abattent sur les masses ouvrières. Le P.C., dans la période de la révolution mondiale, est essentiellement un parti d’offensive, d’assaut contre la société capitaliste; il est obligé de transformer toute lutte défensive croissant et s’intensifiant en assaut lancé contre, la société capitaliste. Il est obligé de tout faire pour mener directement les masses ouvrières à cette offensive, partout où les conditions existent pour cela.

Cette résolution, écrite avec la participation directe de Lénine, a maintenant encore un intérêt d’une actualité brûlante. On y trouve tous les éléments essentiels de la tactique bolchéviste en ce qui concerne la direction du mouvement de masse. On y trouve la lutte pour les revendications partielles, les conditions nécessaires pour élever la lutte à son plus haut degré, les méthodes pour conférer un caractère politique aux combats économiques, en un mot des questions qui sont encore loin d’être comprises entièrement par toutes les sections de l’I.C. Les décisions du IVe congrès de l’I.S.R. et du VIe congrès de l’I.C. n’ont fait que concrétiser dans ce domaine les décisions du IIIe congrès. Cela montre, mieux que tout, combien ridicules sont les efforts des communistes de droite qui cherchent à opposer les résolutions des trois premiers congrès à celles des autres.

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Étant donné que la social-démoeratie était à la tête des organisations syndicales de masse, l’IC. devait naturellement poser et résoudre le problème de l’attitude du P.C. envers les syndicats réformistes. Le rôle des syndicats pendant la guerre et immédiatement après avait été si infâme que beaucoup d’ouvriers avancés s’étaient persuadés de la nécessité d’abandonner les syndicats et de commercer immédiatement à créer d’autres organisations spéciales. Mais comme les syndicats réformistes comptaient des millions de prolétaires, cet abandon ne supportait pas la moindre critique. Voilà pourquoi l’I.C. posa résolument le problème du travail dans les syndicats réactionnaires. "Il ne faut pas s’énerver, il ne faut pas fuir les organisations où se trouvent les ouvriers, il faut travailler dans les syndicats, quelque réactionnaires que soient leurs dirigeants" ‑ voilà ce que dit l’I.C. à tous les prolétaires révolutionnaires qui abandonnaient les syndicats à cause du réactionnarisme de leurs chefs. "Il faut conquérir les masses ouvrières se trouvant dans les syndicats", dit l’I.C., se rendant parfaitement compte du caractère réactionnaire de tout l’appareil syndical, du rôle félon de la bureaucratie syndicale. L’I.C. a toujours compris la conquête des syndicats comme la conquête du gros des syndiqués, et non comme la conquête de l’appareil syndical réformiste, des fonctionnaires syndicaux. Elle a défendu ce point de vue avec vigueur durant dix années entières, instruisant tous les partis de cette vérité que les communistes en aucun cas ne doivent se détacher des masses, qu’ils doivent être là où elles se trouvent.

Mais, tout en enseignant aux communistes à ne pas s’enfuir des syndicats réformistes, l’I.C. s’élevait systématiquement contre les communistes qui étaient pour l’unité à tout prix, qui professaient une sorte de fétichisme pour les syndicats, qui étaient sous l’emprise du légalisme syndical et qui se soumettaient aux statuts et aux règles syndicales au détriment du mouvement communiste. De la nécessité de travailler dans les syndicats réformistes, on inférait, dans beaucoup de partis, que seuls les syndicats peuvent et doivent diriger la lutte économique du prolétariat et que la tâche des communistes est uniquement de pousser les réformistes à la lutte. De là le mot d’ordre "Obligez les bureaucrates syndicaux â lutter", la renonciation à la direction indépendante de la lutte économique et un légalisme syndical confinant au crétinisme. Les communistes travaillent dans les syndicats réformistes uniquement pour conquérir les ouvriers qui s’y trouvent, et non pour inculquer aux masses l’esprit d’obéissance et de loyauté envers la bureaucratie syndicale. Ils travaillent dans les syndicats réformistes non pas pour pousser les fonctionnaires réformistes à la lutte, mais pour expulser ces traîtres du mouvement ouvrier. Voilà pourquoi l’I.C. a déclaré la guerre à tous ceux qui sacrifient les principes communistes et les intérêts du mouvement ouvrier au légalisme syndical. Avec de telles méthodes, non seulement on ne conquerra pas la masse ouvrière, mais on perdra encore l’influence dont on disposait auparavant. La conduite des communistes de droite en Allemagne en est une brillante confirmation […]

Il ne faut pas oublier que la notion de masse change chaque jour. Au troisième congrès de l’I.C. déjà, Lénine s’était arrêté sur cette question. Selon les pays, selon la situation, quelques milliers d’ouvriers peuvent former une masse; dans d’autres pays, on ne peut parler de masse que quand des dizaines ou des centaines de milliers d’ouvriers entrent dans le mouvement. Voici ce que disait à ce sujet Lénine au troisième congrès de l’I.C.[7] :

Si quelques milliers d’ouvriers sans-parti vivant leur vie habituelle et traînant une lamentable existence, n’ayant jamais entendu parler de politique, commencent à agir révolutionnairement, on a là une masse. Si le mouvement s’étend et se renforce, il se transforme progressivement en une véritable révolution. Quand la révolution est déjà suffisamment préparée, la notion de masse change : quelques milliers d’ouvriers ne forment déjà plus une masse. Ce mot commence à signifier quelque chose d’autre. La notion de masse se modifie en ce sens qu’on entend par masse la majorité, et nos pas simplement la majorité des ouvriers, mais la majorité des exploités; aucune autre conception n’est admissible pour un révolutionnaire, tout autre sens de ce mot devient incompréhensible.

Il ne s’ensuit nullement que Lénine n’admit pas la possibilité de la révolution avant que le parti eût uni la majorité formelle de la classe ouvrière. Non, il n’abordait pas la question sous l’angle de la quantité des membres d’un parti donné et de son influence sur les masses. Dans ce même discours, il disait[8] :

Il est possible qu’un petit parti, par exemple le parti anglais ou américain, après avoir bien étudié l’évolution politique, la vie et les habitudes des masses sans‑parti, suscite, au moment favorable, un mouvement révolutionnaire. Si, à ce moment, il intervient avec ses mots d’ordre et s’il est suivi de millions d’ouvriers, on a alors un mouvement de masse. Je ne nie nullement que la révolution puisse être commencée par un très petit parti et menée jusqu’à la victoire, mais il faut savoir par quelle méthode attirer les niasses de son côté. Pour cela, il faut une préparation fondamentale de la révolution. Il suffit d’un tout petit parti pour entraîner à sa suite les masses. A certains moments il n’est pas nécessaire de grandes organisations.

Mais, pour la victoire, il faut la sympathie des masses. La majorité absolue n’est pas toujours nécessaire, mais pour la victoire, pour maintenir le pouvoir, il faut non seulement la majorité de la classe ouvrière ‑ j’emploie ici le terme "classe ouvrière" au sens de l’Europe occidentale, où il signifie prolétariat industriel ‑ mais aussi la majorité des exploités et des travailleurs de la population rurale.

Le problème des rapports du parti et des masses dans la révolution est posé ici avec une telle netteté qu’il convient de rappeler souvent ce passage à tous les partis. Le travail pratique de l’I.C. consistait précisément à expliquer à tous les partis ce que c’est que les masses et comment il faut les conquérir. Dans cette question comme dans d’autres, la voie a été frayée par Lénine.

 

Notes



[1]. 3e Congrès de l’Internationale communiste (22 juin – 12 juillet 1921) – Thèses sur la situation mondiale et la tâche de l’Internationale Communiste (adoptées dans la 16e Séance, le 4 juillet 1921).

http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1921_06_22-07_12_IC_III_Theses_situation_taches.htm

[2]. Socialistes-révolutionnaires (Parti socialiste révolutionnaire).

[3]. Lénine : "Les héros de l’Internationale de Berne" (28/5/1919); Oeuvres, tome 29; Paris, Éditions sociales, 1962; p. 397, pour la citation : p. 401.

[4]. Souligné par nous. [A. L.]

[5]. 3e Congrès de l’I.C. –  Thèses sur la situation mondiale et la tâche de l’Internationale Communiste.

[6]Idem.

[7]. 3e Congrès de l’I.C. – Lénine : Discours en faveur de la tactique de l’I.C., 1er°Juillet 1921; Oeuvres, tome 32; Paris, Éditions sociales, 1962; p. 498, pour la citation : p 506.

[8]Ibidem.