La construction d’un parti communiste marxiste-léniniste
ne peut pas résulter d’une activité spontanéiste

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 30, 2e semestre 2022 – p. 5-8

Introduction

Le ROCML participe actuellement à un collectif dénommé "Construction communiste", lequel rassemble des organisations et militants se réclamant du marxisme-léninisme. Le communiqué publié lors de la constitution de ce collectif en novembre 2021 indique : "Les organisations et camarades présents ont affirmé leur volonté d’agir dans le cadre du collectif afin de contribuer à faire avancer, sur la base du marxisme-léninisme, les conditions permettant de constituer le Parti d’avant-garde de la classe ouvrière en France." Le texte que nous reproduisons ci-après a été rédigé en tant que contribution aux débats menés au sein du collectif.

Dans le cadre des rapports sociaux capitalistes, la lutte opposant la classe ouvrière à la classe capitaliste est une réalité objective. En France, actuellement, le degré de conflictualité apparente semble faible, comparé à d’autres périodes historiques. Néanmoins l’objectif de renverser le pouvoir de la bourgeoisie et d’instaurer celui du prolétariat, reste valable. L’écart entre la réalité objective et la perception subjective de cette réalité fait que les manifestations de la lutte de classe couvrent un large éventail : de la soumission passive à la révolte ouverte en passant par la résistance hésitante; du mécontentement individuel à l’expression collective; de la réaction spontanée à l’action réfléchie; du militantisme individuel au militantisme en tant que membre d’une organisation… Notre attitude, en tant que militants qui basons notre action sur le marxisme-léninisme, consiste à la fois à tenir compte de cette réalité et à oeuvrer en faveur de la révolution nécessaire. Les discussions parmi les militants concernent notamment les relations respectives entre certains aspects cruciaux : idéologie – théorie – pratique; individu – masse – parti; spontanéité – organisation.

Nous exprimons nos convictions sur ces sujets, comme en l’occurrence la question de la spontanéité. Précisons que nos critiques visant des positions que nous considérons comme erronées ne signifient pas un "rejet", une "condamnation", des manifestations objectives de la lutte de classe ‑ dont les révoltes spontanées rassemblant travailleurs et autres couches dans une seule et même action. Seulement, nous déterminons notre propre orientation et action en fonction des principes et analyses qui nous guident, et nous tenons à les affirmer. Lénine, dans "Que faire?"[1] :

Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

Pour faire face à cette nécessité, il ne suffit pas de se lancer en tant que militant individuellement dans un "travail théorique, politique et d’organisation", même si c’est en contact et en se regroupant avec d’autres militants et avec des prolétaires engagés dans des luttes. Seule la formation effective du parti d’avant-garde de la classe ouvrière mettra les communistes marxistes-léninistes en situation de pouvoir orienter les expressions de la lutte de classe ‑ qui, comme nous l’avons dit ci-dessus, constituent une réalité objective ‑ vers le but précis et indispensable de la révolution prolétarienne.

 

Nous avons traité la question de la classe ouvrière et de la création du parti par divers articles parus dans notre journal, et nous avons publié notamment un recueil de textes sous forme d’une brochure intitulée "Notre combat : Arracher le prolétariat à la domination de la bourgeoisie"[2].

En particulier dans le numéro 28 de notre journal, La Voix des Communiste, nous avons consacré un article au travail politique au sein de la classe ouvrière. Nous sommes conscients qu’il ne suffit pas d’écrire ‑ encore faut-il que cela serve à un débat de fond. Ainsi nous invitons les militants dits ml et communistes à lire ce qui est écrit, et à formuler des critiques non seulement dans des discussions verbales mais aussi par écrit. Il faut construire une ligne politique pour la classe ouvrière, qui soit basée sur la théorie marxiste-léniniste et guidée par l’idéologie du prolétariat. Cette tâche ne pourra jamais être accomplie à travers une pratique d’amateur, spontanée.

Nous tenons à répéter qu’une pratique révolutionnaire nécessite une théorie révolutionnaire. Cette théorie est unique, c’est le marxisme-léninisme. Nous insistons sur le fait que seulement en lien avec cette théorie marxiste-léniniste il sera possible de développer correctement la politique qu’il faut à la classe ouvrière, du point de vue général et dans les détails : déterminer la bonne tactique de lutte et le bon moment pour l’appliquer. Pour réussir, il faut établir l’état des lieux objectivement : les caractéristiques de la classe ouvrière, la détermination concrète de ses buts, ses capacités, forces, faiblesses, ses alliés potentiels… Voici deux extraits d’un texte d’A. Lozovsky, dirigeant de l’Internationale syndicale rouge[3] :

Pour lutter avec succès contre la bourgeoisie, il faut une haute conscience politique des masses et une solide organisation communiste révolutionnaire. C’est là une chose qui, pour un bolchévik, n’a pas besoin de démonstration. Chaque communiste du rang comprend parfaitement qu’il faut conquérir les masses. Mais comment le faire, par où commencer? Quelles sont les chaînons auxquels il faut s’accrocher? Quels sont les centres sur lesquels il faut particulièrement appuyer en ce moment? Quelles sont les questions sur lesquelles il faut concentrer l’attention des masses? […] Pour conquérir les masses, il faut avoir une politique juste. […]

La diversité extrême des conditions de la lutte de classe, la corrélation diverse des forces entre les classes et à l’intérieur de la classe ouvrière, les différentes conceptions idéologiques et politiques dans les masses ouvrières, le degré de désagrégation du capitalisme, etc., tout cela doit être pris en considération pour la détermination de la tactique communiste dans un pays et dans une situation donnée.

Voyons donc la situation de la classe ouvrière en France : division politique et syndicale, dispersion dans des entreprises de taille plus ou moins réduite (le fractionnement des structures est présent même dans les grands centres de production ou d’activité, par exemple les pôles CDG, Orly, la Défense, diverses zones du "Grand Paris", y compris des centres industriels). Les organisations syndicales souffrent d’un manque de moyens pour la lutte ‑ résultat entre autre des modifications successives du Code du Travail ‑, de formation insuffisante, et surtout le niveau de conscience de classe ‑ de conscience au sujet de l’opposition entre classe ouvrière et classe capitaliste ‑ est faible.

En particulier durant l’époque Mitterrand s’est répandu un sentiment de "victoire politique" incarnée par la "gauche" au gouvernement, tandis que parallèlement les travailleurs ‑ rassurés par les promesses ministérielles et parlementaires ‑ ont eu tendance à se replier sur des luttes revendicatives aux marges de la sphère politique. Dans les faits, cela revenait à se mettre à la remorque de la politique de la bourgeoisie. Parmi les arguments avancés pour justifier ouvertement un choix d’abstentionnisme politique se trouvait le rejet de l’hégémonie du PCF au sein de la CGT ‑ or le problème n’était pas la présence d’un lien entre les domaines politique et revendicatif, mais la nature réformiste de cette influence. À cet égard, la "Charte d’Amiens" est régulièrement invoquée, mais pour interpréter correctement cette référence il faudrait en premier lieu analyser le contexte qui à l’époque régnait au sein de la CGT, par la présence de plusieurs conceptions divergentes du syndicalisme.

En ce qui concerne la multiplicité des organisations dites "ml" existantes, on ne peut pas les juger simplement au vu des individus qui en assument la direction, en dehors de l’évaluation de leurs caractéristiques en tant qu’organisation sous les aspects théoriques, politiques et pratiques. Ce serait trop simpliste. Quand on parle de théorie, on pense en premier lieu aux "classiques" du marxisme-léninisme. Évidemment sans théorie marxiste-léniniste, aucune analyse concrète conforme au matérialisme dialectique et historique ne peut saisir correctement la réalité. Exemple de ce défaut : parmi ceux qui voudraient former l’avant-garde de la classe ouvrière, on trouve notamment le PRCF qui de fait met sous le tapis le caractère impérialiste de la France, ainsi que d’autres groupes qui cherchent l’unité avec le PRCF. Autre exemple : CC-Nord-Pas-de-Calais qui s’accroche à Mélenchon, exalte le mouvement interclassiste ‑ il est impossible de jouer un rôle d’avant-garde pour le prolétariat selon de telles orientations. Quant à nous, ROCML, voici un extrait d’un texte fondateur adopté lors du 1er congrès[4] :

Ensuite, le Parti doit être le détachement avancé du prolétariat, son état-major de combat et regrouper dans ses rangs les éléments les plus conscients de la classe.

Mais il n’est pas suffisant de réaffirmer notre attachement aux principes d’une manière abstraite et les mettre en avant hors de toute réalité concrète. Il faut en valider leur justesse et leur nécessité comme seule réponse aux problèmes posés dans la pratique par la lutte de classe non pas pour hier, mais pour aujourd’hui et demain.

Où sont les éventuels "détachements avancés du prolétariat"? Pourquoi ces groupes sont-ils largement dispersés? Les militants qui les composent suivent-ils tous plus ou moins aveuglement leurs chefs?… À ces questions on peut ajouter toute une série d’autres du même type.

Durant des discussions auxquelles nous avons participé, avec des camarades du collectif, une idée est revenue à diverses reprises : l’existence de nombreux groupes séparés et fermés chacun vis-à-vis des autres empêche les militants au sein de la classe ouvrière d’entrer en contact mutuellement; ainsi, la première chose à faire serait de chercher à toute occasion le contact individuel entre ouvriers qui, d’une manière ou d’une autre, luttent pour défendre leurs intérêts.

Sans doute et sans aucune ambigüité, pour nous le cadre principal de nos activités se situe au sein de la classe ouvrière. Cependant pour qu’un membre avancé de la classe ouvrière s’intègre dans une organisation politique (surtout s’il s’agit d’une organisation communiste marxiste-léniniste), il faut qu’il se soit libéré du mode de pensée spontanéiste. En effet le passage essentiel est celui qui passe de la lutte menée par un individu, membre de la classe ouvrière comme classe en soi, à une lutte guidée par la conscience d’être membre de la classe ouvrière comme classe pour soi. Pour un militant avancé le fait d’être ouvrier ou militant d’une autre origine ne détermine pas le fond de son militantisme. En revanche l’orientation du militantisme, assumée consciemment, change tout. Choisir de mener une activité au sein de la classe ouvrière, ce n’est pas la même chose qu’intervenir "partout où on peut rencontrer des ouvriers". Nous comprenons qu’on puisse être tenté de se joindre à des mouvements simplement parce qu’ils s’affrontent au gouvernement, et parce qu’il y a parmi les participants des ouvriers. Mais il est illusoire de penser que ce contexte élémentaire puisse permettre de développer, à partir de rencontres individuels, un lien utile au travail militant visant à construire une organisation d’avant-garde de la classe ouvrière.

Certes les mouvements quels qu’ils soient ne se déroulent pas selon un schéma prédéterminé. En fonction des circonstances ils peuvent contribuer, ou pas, à un aiguisement de la lutte de classe. Mais nous pensons qu’il n’est pas possible de construire une force d’avant-garde sur la base d’un mouvement spontané. Pour construire une organisation d’avant-garde, il faut en premier lieu définir un projet scientifiquement, mettre en place un cadre dans la durée, assurer la référence à la théorie marxiste-léniniste, développer l’orientation politique et l’organisation de la classe ouvrière. Ce n’est qu’à un stade ultérieur, en agissant par le biais d’une organisation déjà constituée, qu’on peut tirer avantage d’un moment de mouvement spontané.

Le travail politique au sein de la classe ouvrière ne sera pas possible simplement à partir de rencontres individuels de militants d’origine ouvrière. Si on veut passer à une étape supérieure, il faut exposer devant ces militants une perspective et un projet précis, mettre en question leur fonctionnement individuel au lieu de les aborder d’égal à égal, d’individu à individu. Certes, aller vers l’avant dans ce sens n’est pas simple : il faut réfléchir à comment nous pouvons rencontrer des militants avancés, pour mener un débat franc, s’organiser à travers des actions au sein de la classe.

Souvent nous entendons comme critique du ROCML : "vous parlez de théorie, où est la pratique". Nous répondons que le caractère modeste de nos forces nous impose évidemment des limites, mais que nous mettons au centre de nos efforts militants l’activité au sein de la classe ouvrière autant qu’il nous est possible.

Dans ce qui est abordé ci-dessus il est question d’objectifs visés, d’intentions. Cependant, il faut souligner que la réalité objective comporte de multiples obstacles sérieux à la poursuite de ces objectifs. Aujourd’hui :

‑ Il n’y pas un pays socialiste qui inspire la classe ouvrière.

‑ Il n’y a pas une organisation internationale marxiste-léniniste qui puisse nous guider.

‑ Il n’y a pas de mouvement ouvrier mondial qui se déploie dans la durée, comme entre la deuxième moitié du 19e siècle et la première moitié du 20e.

‑ Depuis la mort de Staline et la restauration du capitalisme en URSS/Russie, les attaques contre la théorie marxiste-léniniste sous tous ses aspects, et contre les forces révolutionnaires, n’ont pas cessé de s’aggraver.

‑ Il ne faut pas oublier que chaque révolution déclenche une réaction contrerévolutionnaire. La bourgeoisie n’a pas la mémoire courte. Elle utilise tous les moyens (pression, arrestation, massacre…, surtout elle n’abandonne jamais la lutte idéologique et politique).

‑ Les militants avancés de la classe ouvrière sont exposés aux influences d’autres idées étrangères à la classe ouvrière.

Cette liste n’est pas exhaustive…

Certains camarades veulent à la fois fonctionner comme un parti communiste existant, et travailler parmi d’autres mouvements (comme les gilets jaunes) pour ramener des militants. Il est effectivement possible d’influencer ainsi certains individus. Aujourd’hui des militants, dans divers cadres d’activité, accomplissent un travail utile pour maintenir les résistances face à la bourgeoisie. C’est le cas pour le travail syndical, et aussi pour diverses activités associatives. Mais à long terme il faut trancher : travailler politiquement au sein de la classe ouvrière ‑ ce qui est l’axe essentiel pour nous ‑, ou se consacrer à des activités qui fondamentalement restent périphériques, accessoires par rapport à l’objectif de la révolution prolétarienne.

Notre premier devoir est de clarifier et faire avancer le niveau d’unité théorique-politique d’avant-garde. En absence de réussite dans ce sens toutes les tentatives d’aller plus loin vont échouer, comme le prouvent les expériences pratiques de ces 10‑20 dernières années, et aussi l’histoire antérieure.

Les courants réformistes et révisionnistes dominent avec leur idéologie bourgeoise, et sont associés à des pratiques opportunistes. La montée des visions nationalistes en face de la mondialisation du capitalisme est un problème particulier à traiter. Dans une certaine mesure le réformisme et le nationalisme se recoupent (réindustrialisation, l’intérêt de la nation ‑ certains disent du peuple ‑, pouvoir d’achat…), et ce n’est pas un hasard, ils ont la même base.

Une fois qu’on a dit tout cela, arrête‑t‑on la lutte quotidienne, la pratique d’agitation? Non, évidemment. Mais il ne faut pas aller dans le sens d’une "fausse bonne idée" : par exemple le passage à un temps de travail de 32 heures par semaine qui prétendument diminuerait le chômage.

On peut et doit discuter de toutes sortes de problèmes : la crise du capitalisme et son origine, la guerre impérialiste et ses conséquences, le front républicain et anti-Le Pen, le suivisme par rapport à la politique bourgeoise… Or il ne faut pas s’attendre à ce que le rapprochement sur ces questions permette en lui-même d’unifier les communistes marxistes-léninistes.

Quel moyen de lutte faut-il développer? Quelle stratégie et tactique? Quel type de cadre qui pourra assurer cette ligne politique? Quelle société pour demain? La dictature du prolétariat, le socialisme ‑ comment allons-nous le construire? Avec la petite bourgeoisie, sans elle? Quelle politique internationale? C’est à l’égard de ces interrogations que nous insistons sur la question de la théorie marxiste-léniniste et de l’idéologie prolétarienne, en étant conscients des difficultés qu’il faut affronter en cherchant à créer des liens permanents avec d’autres militants, de trouver des lieux et des moyens pour les débats nécessaires.

Pour nous il s’agit à la fois de continuer nos pratiques dans la classe ouvrière, et en même temps de chercher les militants, les forces marxistes susceptibles de s’unifier dans une perspective à long terme. C’est en ce sens qu’il faut, autour des domaines d’activité tels que le cadre syndical, l’opposition aux guerres impérialistes, etc., solliciter les forces militantes les plus avancées afin d’entamer les débats visant à atteindre l’unité idéologique et politique.

Lozovsky, dans le texte cité plus haut :

Le IIIe congrès constatait ainsi, au milieu de l’année 1921, un ralentissement du rythme de la révolution mondiale. L’attaque frontale avait été repoussée, la bourgeoisie était passée à l’offensive. Quelles étaient les causes de l’insuccès des premières vagues révolutionnaires? Nous les avons énumérées plus haut : Il n’y avait pas de directeur, d’organisateur de la lutte, il n’y avait pas de partis communistes de masse.

Et pour ouvrir la voie vers l’instauration du pouvoir du prolétariat, il fallait établir ces conditions préalables. De même aujourd’hui : Tant que notre activité n’aura pas surmonté cette même carence présente actuellement, nos luttes resteront confinées dans les limites de la société capitaliste sans pouvoir les dépasser dans la pratique.

Le ROCML, mai 2022

Notes



[1]. V. I. Lénine : Que faire? (février 1902); Oeuvres, tome 5, Paris, Éditions sociales, 1973; p. 404.

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200i.htm

[2]https://rocml.org/wp-content/uploads/2021/05/ROCML_Notre-combat.pdf

[3]. A. Lozovsky : L’Internationale communiste et la lutte pour la conquête des masses (1929).

https://rocml.org/lozovsky-internationale-communiste-lutte-conquete-masses/

[4]. Déclaration fondatrice du ROCML, adoptée à son premier congrès – 18 avril 2010.

https://rocml.org/rocml-1/