Au Venezuela, concurrence acharnée
entre faux défenseurs de la démocratie

La Voix des Communistes,
n° 21, septembre 2017

Avec l’élection de Hugo Chávez comme président, en 1998, le Venezuela est devenu un point particulièrement instable au sein du système capitaliste impérialiste mondial. Depuis, l’évolution des conflits a été marquée par deux points culminants: le 12 avril 2002 une tentative de coup d’état, qui est avortée le lendemain; en 2014 la chute brutale du prix du pétrole. Entre les deux, se situe le décès de Chávez, auquel a succédé Nicolás Maduro comme président. Dans ce contexte, les forces politiques mises en échec durant la période de 2002-2004 sont revenues à la charge.

D’un côté de l’échiquier politique, à partir de 2005, Chávez a promu comme perspective le « socialisme du 21e siècle ». Depuis, le régime « bolivarien » persiste à maintenir cette fiction frauduleuse. Par exemple, Maduro énonce[1]: « Aujourd’hui, il nous revient à nous, de porter haut le drapeau du socialisme bolivarien, […], chrétien du 21e siècle […]! » Et Fernando Soto Rojas, lorsqu’il préside à l’installation de la nouvelle Assemblée constituante, affirme[2]: « [Nous irons] en avançant vers la construction d’une société sans classes, sans dominants ni dominés. »

Quant aux forces politiques hostiles au régime, rassemblées dans une coalition dénommée MUD, elles posent en démocrates combattant la dictature. Voici un extrait d’un communiqué de ce regroupement[3]: « Les dernières mesures prises par le régime de Nicolás Maduro constituent une manifestation évidente de la dictature que celui‑ci impose, au prix de la violence et de la violation des droits de l’homme. […] Leur unique crime [de Ledezma et Lopez, deux dirigeants de l’opposition, incarcérés] est de lutter pour la démocratie et la liberté, mais avant tout, de compter sur le soutien de l’immense majorité des Vénézuéliens. »

C’est à partir de 2006 que les groupes oppositionnels forment une coalition dénommée « Table de l’unité démocratique » (« Mesa de la unidad democrática », MUD). Parmi les partis et individus qui la composent, il faut mentionner principalement: le parti Action démocratique (Acción democrática, AD); Henrique Capriles Radonski; Leopoldo López.

Le parti AD, créé en 1941, est le parti prédominant dans le pays, adhérent depuis 1966 à l’Internationale Socialiste créé en 1951.

Henrique Capriles Radonski a activement participé aux actions liées à la tentative de coup d’état du 12 avril 2002. En particulier, ce jour-là il organisait devant l’ambassade de Cuba à Caracas, capitale du pays, un rassemblement qui menaçait de tourner à l’affrontement violent.

Leopoldo Eduardo López Mendoza, en bref Leopoldo López, a fait des études à l’École John F. Kennedy de Gouvernement (Kennedy School of Government), au sein de l’Université de Harvard[4]. De 1996 à 1999 il occupait un poste d’assesseur économique à la société public pétrolière PdVSA. En 1998 l’Association Civile « La justice d’abord » créée par Lopez reçut une subvention de PdVSA; il se trouve qu’à l’époque la mère de López, Antonieta Mendoza, occupait le poste de gérante des affaires publiques de la division services de PdVSA et était membre du conseil d’administration. Derrière cette subvention, il y a un lien avec un fonds US, la Fondation Inter-Américaine (Inter-American Foundation, IAF). L’IAF représente un programme d’ »assistance » qui reçoit des fonds du Congrès US; la fondation est formée par des ex-volontaires du Peace Corps US, une agence fédérale indépendante créée dans les années 1970 par l’ex-président John Kennedy. Dans les années 1990 fut établie une coopération pour une période de huit ans entre l’IAF et PdVSA pour financer conjointement des initiatives au Venezuela. « La justice d’abord » reçoit à cette époque aussi des subventions de la part de l’International Republican Institute (IRI), ayant siège à Washington et présidé par John Mc Cain, du Parti républicain. L’IRI à son tour reçoit des financements de la part de la Fondation nationale pour la démocratie (National Endowment for Democracy, NED) et de l’Association internationale de développement (AID).

Une situation de blocage sans perspective positive pour les masses populaires

La situation qui prévaut actuellement au Venezuela tient son origine le plus directe dans les élections à l’Assemblée nationale qui ont eu lieu le 6 décembre 2015. La coalition d’opposition au régime en place, rassemblée dans la MUD, a obtenu 112 mandats sur 167, ce qui lui assure la majorité qualifiée. Le parti officiel du régime, Parti socialiste uni de Venezuela (Partido Socialista Unido de Venezuela, PSUV) a obtenu 55 mandats.

La coalition du MUD peut sur cette base approuver des lois organiques, proposer des reformes et amendements constitutionnels et remplacer des membres du Tribunal suprême de justice ainsi que du Conseil national électoral et des autres pouvoirs publics, ceci cependant sous réserve d’une approbation de la part d’organes encore dominés par le régime en place. La prérogative de nommer le gouvernement revient toujours au président Maduro, mais l’assemblée peut interpeler le vice-président et ses ministres, et approuver sa destitution.

Les « chavistes » lancèrent alors une procédure auprès des instances compétentes, à l’issue de laquelle certains des mandats de la MUD sont invalidés au motif de fraude électorale. À partir de là, se déroule une guerre de tranchées entre les deux camps, qui chacun de son côté considère l’autre comme dépourvu de légitimité. Les doutes pesant sur le déroulement des élections peuvent être considérés comme justifiés, mais il est manifeste néanmoins que le régime « chaviste » a perdu l’adhésion de la part de larges masses populaires. Depuis, les formations politiques de la MUD se sont efforcées de faire croire d’avoir rassemblé autour de leur coalition les composantes de la population qui se sont éloignées du « chavisme ». Ce n’est absolument pas le cas, et la MUD a dû admettre ce constat: en effet, malgré certaines manifestations d’envergure, la campagne visant à faire tomber définitivement le régime au moyen d’une mobilisation dans la rue, a fini par perdre son entrain.

Dans ce contexte justement, la fausseté de la fiction de la MUD comme défenseur de la « démocratie » contre la « dictature » est devenue d’autant plus reconnaissable. Est passé à l’avant de la scène, le mode d’action impulsé par la fraction d’extrême droite au sein de la MUD: ce qu’on appelle les « guarimbas », c’est-à-dire des interventions de groupes ne comptant pas sur le nombre mais sur la force violente. Il s’agit notamment de barrages de routes effectués par quelques dizaines d’individus visant à perturber la circulation au quotidien des habitants, ou de rassemblements de manifestants fortement équipés pour engager des affrontements violents. Au cours de ce type d’actions, organisées du côté des quartiers plutôt bourgeois, ont perdu la vie des passants, brulés vifs, pris pour cible parce que par leur apparence ‑ notamment leur couleur, non blanche ‑ ils pouvaient être classés comme n’étant pas des sympathisants des manifestants. Par ailleurs, sont intervenus des actes de pur sabotage, tels que des incendies de dépôts alimentaires, dans le but d’accentuer la pénurie de vivres, etc. À l’égard de ces faits, existe une implication d’éléments paramilitaires organisés en lien avec l’extrême droite en Colombie.

Quant aux violences qui sont imputées aux forces politiques « chavistes » par la propagande hostile relayée par les médias, les allégations sont en majeure partie infondées. Les procédés de falsification à cet égard sont variés: le nombre de victimes associées à des manifestations pro-régime inclut des cas sans aucun lien avec l’évènement, quand il ne s’agit pas purement et simplement de mensonges.

Cependant, ce constat quant au caractère profondément réactionnaire des forces politiques hostiles au régime en place, ne change rien au fait que ce dernier n’est qu’une forme particulière de la domination de la classe capitaliste sur la société. À ses origines, grâce à certaines mesures concrètes prises en faveur des masses populaires, il bénéficiait d’un fort soutien parmi la population. La dure réalité a fait prendre conscience progressivement du caractère illusoire des discours officiels. Dans ce contexte, les tenants actuels du pouvoir sont acculés à avoir recours à de purs artifices en termes de « démocratie » parlementaire. Dans un premier temps, en ripostant à l’installation d’une opposition majoritaire à l’assemblée nationale, le régime s’est retranché derrière des procédures d’invalidation cautionnées par des personnes occupant des responsabilités dans certains organes du pouvoir, lesquels selon l’interprétation officielle disposent des compétences nécessaires. Cela n’ayant pas suffi pour stabiliser le régime, il tente actuellement de court-circuiter l’assemblée nationale par un dispositif plus radical, celui d’une « assemblée nationale constituante ». L’élément clé de la manœuvre réside dans le mécanisme choisi pour l’élection de cette assemblée. L’élection s’est fait sur la base non pas des partis politiques, mais de candidatures individuelles, réparties entre deux domaines parallèles, l’un territorial, l’autre sectoriel; la catégorisation par secteurs comprend notamment les travailleurs ainsi que, séparément, les entrepreneurs. Les détails de ce dispositif ont été définis de manière à assurer une probabilité maximale à ce que le régime garde la maitrise des mesures qui seront votées. Le gouvernement joue le tout pour le tout en déclarant que cette assemblée est omnipuissante[5]: « L’Assemblée nationale constituante peut exercer toutes les attributions, et chacune des attributions, qui reviennent à l’actuelle Assemblée nationale. » Et l’Assemblée constituante n’est pas limitée dans le temps: elle peut durer « des années »[6]. Pour enjoliver cette manipulation des organismes parlementaires, le régime maintient sa propagande[7]: « Même l’élection du président de la république n’est aussi générale, aussi citoyenne, n’appartient autant à toutes et à tous, que celle de l’ANC. »

Un pays capitaliste inséré dans la chaîne de domination impérialiste

Dès ses origines, le régime n’a fait que perpétuer la société capitaliste. Quelques redistributions des cartes se sont développées. Le problème fondamental, sur cette base, a été et est celui des positionnements face aux puissances impérialistes dominantes. (Pour des considérations complémentaires, cf ici). Chávez a œuvré dans le but de soustraire le pays à la domination prépondérante de la part des USA. Abstraction faite de la mystification du « socialisme du 21e siècle », il a effectivement fait des pas en ce sens, sans avoir réussi à ce que cela apporte un quelconque progrès réel et durable aux masses populaires. Et il a bien fallu trouver des voies pour compenser les liens rompus. Pendant quelque temps, les rapports noués avec la Chine, s’agissant prétendument d’un « pays socialiste », ont pu faire illusion. (Pour des considérations complémentaires, cf.ici) La suite des évènements, avec la perte des revenus provenant du pétrole, a obligé le régime à abandonner la tactique de jouer au cache-cache.

Un élément particulier met en lumière la situation: ce qu’on appelle l’ »Arc minier de l’Orénoque ». Des contrats ont été conclus ou sont en perspective, dans la région de l’Orénoque et ailleurs, pour l’exploitation des ressources minières à travers de sociétés mixtes, dans lesquelles l’État se réserve 55 % du capital ainsi qu’un pourcentage majoritaire des bénéfices. Un cas parmi d’autres est significatif, celui d’une concession accordée à une société de ce type, dénommée « Siembra Minera », pour l’exploitation de l’or. Dans ce cas, le partenaire est une société basée au Canada, dénommée Gold Reserve. Il se trouve qu’elle exploitait autrefois ces mêmes ressources, puis avait été expropriée par le gouvernement à l’époque de Chávez. Cette mesure avait évidemment été contestée par Gold Reserve. L’aboutissement est que le gouvernement a renoué les liens d’affaires avec cette société, et pour rétablir la volonté de coopération, a payée intégralement la somme d’indemnisation exigée, avant de mettre à disposition à nouveau les ressources à Gold Reserve comme partenaire. Parmi les autres associés dans le cadre de l’Arc minier de l’Orénoque figurent des sociétés chinoises, China Camc Engineering et Yankuang Group. Autre exemple des enjeux en termes de concurrence inter-impérialiste: l’exploitation de diamants est mise en œuvre en association avec une société d’état angolaise, laquelle par ailleurs coopère avec des sociétés russes.

Ainsi le gouvernement assume finalement, sans sourciller, le statut du pays comme terrain d’exploitation de ressources minières dans le cadre du système impérialiste, et s’en remet à la concurrence inter-impérialiste, qui fait que les prétendants à se substituer aux USA sont nombreux, à condition que cela fasse entrevoir des perspectives de profit.

Il est vain d’envisager des perspectives qui ignorent cette nature de la « révolution bolivarienne », résumées par des slogans telles que: « résister jusqu’au bout », « aller plus loin », « opérer un virage à gauche ». Pour préparer les conditions nécessaires au renversement de la bourgeoisie comme classe dominante, il faut en premier lieu édifier un parti communiste, avant-garde de la classe ouvrière, authentiquement marxiste-léniniste.

Notes

  1. . 30 novembre 2016, durant une visite à Cuba.http://www.granma.cu/hasta-la-victoria-siempre-fidel/2016-11-30/discurso-integro-de-nicolas-maduro-moros-presidente-de-la-republica-bolivariana-de-venezuela-30-11-2016-02-11-28
  2. . 4 aout 2017.http://sumarium.com/en-vivo-este-viernes-se-instala-la-asamblea-nacional-constituyente/
  3. . 1er aout 2017.http://sumarium.com/lo-que-dice-la-mud-sobre-la-manera-en-la-que-sacaron-a-lopez-y-ledezma-de-sus-casas/
  4. . De nombreux dirigeants politiques latino-américains sont passés par Harvard et plus particulièrement cette école, dont toute une série de présidents: Miguel de la Madrid (Mexique, 1982-1988), Carlos Salinas de Gortari (Mexique, 1988-1994), Felipe Calderón (Mexique, 2006-2012), Sebastián Piñera (Chile, 2010-2014), Álvaro Uribe (Colombie, 2002-2010), Juan Manuel Santos (Colombie, depuis 2010), José María Figueres (Costa Rica, 1994-1998), Jamil Mahuad (Équateur, 1998-2000), Eduardo Rodríguez (Bolivie, 2005-2008).
  5. . 17 juin 2017.https://www.americaeconomia.com/politica/asamblea-constituyente-podra-asumir-funciones-del-congreso-venezolano
  6. . 4 aout 2017.http://noticiasvenezuela.info/2017/08/maduro-la-asamblea-nacional-constituyente-va-a-durar-anos/
  7. . 30 mai 2017.http://www.telesurtv.net/news/Presidente-Maduro-La-Constituyente-promovera-el-dialogo-y-la-paz-20170530-0053.html