I. V. Staline
À propos des prochaines tâches du Parti
au sujet de la question nationale [1]

(Thèses pour le 10e congrès du PCR(B),
confirmées par le Comité central du Parti [2])

I
Système capitaliste
et oppression nationale

1. Les nations modernes sont le produit d’une époque déterminée, l’époque du capitalisme ascendant. Le processus de la liquidation du féodalisme et du développement du capitalisme est en même temps le processus de l’intégration des êtres humains en nations. Au cours du développement victorieux du capitalisme triomphant sur la fragmentation féodal, les Anglais, les Français, les Allemands, les Italiens se sont constitués en nations.

2. Là où la formation des nations a dans l’ensemble coïncidé avec la formation d’États centralisés, les nations se sont naturellement dotées d’un cadre étatique et se sont développées en États‑Nations bourgeois indépendants. Ainsi cela s’est‑il produit en Angleterre (hors Irlande), en France, en Italie. Dans l’Est de l’Europe, au contraire, la formation d’États centralisés, accélérée par les nécessités de l’autodéfense (invasion des Turcs, des Mongols, etc.), s’est produite avant l’élimination du féodalisme, donc avant la formation de nations. Par conséquent, les nations ici ne se sont pas développées en États-Nations et ne pouvait pas se développer dans ce sens, mais ont formé plusieurs États bourgeois de nationalités mixtes, dans lesquels il y avait habituellement une nation forte, dominante, et plusieurs nations faibles, assujetties. De tels États étaient l’Autriche, la Hongrie, la Russie.

3. Des États nationaux comme la France et l’Italie, qui s’appuyaient dans un premier temps principalement sur leurs propres forces nationales, n’ont connu aucune oppression nationale proprement dite. À l’opposé, les États de nationalités qui sont édifiées sur la domination d’une nation ‑ plus précisément : de sa classe dominante ‑ sur les autres nations, forment la patrie d’origine et l’arène principale d’oppression nationale et de mouvements nationaux. Ce sont précisément ces contradictions entre les intérêts de la nation dominante et ceux des nations assujetties qui doivent être résolues, sans quoi l’existence stable d’un État-nationalité est impossible. La tragédie de l’État de nationalités bourgeois consiste en ce qu’il se trouve dans l’impossibilité de surmonter ces contradictions, que chacune de ses tentatives ‑ tout en maintenant la propriété privée et l’inégalité des classes ‑ "de mettre à égalité" les nations et "de protéger" les minorités nationales aboutit habituellement à un nouveau revers, une nouvelle exacerbation des conflits nationaux.

4. La croissance ultérieure du capitalisme en Europe, le besoin de nouveaux débouchés, la recherche de matières premières et de carburants, enfin le développement de l’impérialisme, l’exportation des capitaux et la nécessité de sécuriser les grandes routes maritimes et les voies ferrées, conduisaient d’une part à l’annexion de nouveaux territoires par les anciens États nationaux et leur transformation en États de nationalités (coloniaux) avec l’oppression nationale qui leur est propre et avec des conflits nationaux (Angleterre, France, Allemagne, Italie); d’autre part, ces phénomènes ont renforcé parmi les nations dominantes des anciens États de nationalités les efforts non seulement en vue du maintien des anciennes frontières d’État, mais aussi en vue de leur extension, en vue de l’assujettissement de nouvelles (faibles) nationalités aux dépens des États voisins. Cela a élargi la question nationale, et finalement, par le cours même des évènements, l’a fusionnée avec la question générale des colonies; l’oppression nationale s’est transformée d’une question interne à l’État en une question entre États, en la question de la lutte (et de la guerre) des "grandes" puissances impérialistes pour l’assujettissement des nationalités faibles, privées de leurs pleins droits.

5. La guerre impérialiste, qui a révélé jusqu’à la racine les contradictions nationales irréconciliables et la structure interne intenable des États bourgeois de nationalités, a conduit à l’extrême exacerbation des conflits nationaux au sein des États coloniaux vainqueurs (Angleterre, France, Italie), à la désintégration complète des anciens États de nationalités vaincus (Autriche, Hongrie, Russie de 1917) et enfin ‑ comme solution "la plus radicale" de la question nationale par la bourgeoisie ‑ à la formation de nouveaux États-Nations bourgeois (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Finlande, Géorgie, Arménie et autres). Mais la formation des nouveaux États-Nations indépendants n’a pas conduit à la coexistence pacifique des nationalités et ne pouvait pas y conduire; elle n’a éliminé ni l’inégalité nationale ni l’oppression nationale, et ne pouvait pas les éliminer, car les nouveaux États-Nations, qui reposent sur la propriété privée et l’inégalité des classes, ne peuvent pas exister :

a) sans oppression de leurs propres minorités nationales (la Pologne opprime les Biélorusses, les Juifs, les Lituaniens, les Ukrainiens; la Géorgie opprime les Ossètes, les Abkhazes, les Arméniens; la Yougoslavie opprime les Croates, les Bosniaques, etc.);

b) sans élargissement de leur territoire aux dépens des voisins, ce qui provoque des conflits et des guerres (Pologne contre Lituanie, Ukraine, Russie; Yougoslavie contre Bulgarie; Géorgie contre Arménie, Turquie, etc.);

c) sans subordination financière, économique et militaire à l’égard des "grandes" puissances impérialistes.

6. Ainsi, la période d’après-guerre offre un sombre tableau d’hostilité, inégalité, oppression nationales, un tableau de conflits, guerres, bestialités impérialistes des nations des pays civilisés aussi bien dans leurs relations mutuelles que dans celles avec les peuples privés de leurs pleins droits. D’un côté, quelques "grandes" puissances qui oppriment et exploitent toute la masse des États-Nations dépendants et "indépendants" (en fait complètement dépendants) dans leur ensemble, et lutte de ces puissances entre elles pour le monopole de l’exploitation des États-Nations. De l’autre côté, la lutte des États-Nations, aussi bien dépendants qu’"indépendants", contre le joug insupportable des "grandes" puissances; lutte des États-Nations entre eux pour l’élargissement de leur territoire national; lutte de chaque État-Nation individuel contre ses minorités nationales opprimées. Enfin, renforcement du mouvement de libération des colonies contre les "grandes" puissances et exacerbation des conflits nationaux aussi bien au sein de ces puissances qu’au sein des États-Nations, dont la structure étatique comprend généralement un certain nombre de minorités nationales.

Voilà le "tableau du monde" que la guerre impérialiste a laissé en héritage.

La société bourgeoise a complètement fait faillite dans la résolution de la question nationale.

II
Système soviétique
et liberté nationale

1. Si la propriété privée et le capital séparent inévitablement les êtres humains, fomentent la discorde nationale et renforcent l’oppression nationale, alors il est aussi inévitable que la propriété et le travail collectifs rapprochent les êtres humains, privent la discorde nationale de son terrain propice et en finissent avec l’oppression nationale. Le capitalisme ne peut exister sans oppression nationale, pas plus que le socialisme ne peut exister sans libération des nations opprimées, sans liberté nationale. Le chauvinisme et les querelles nationales sont inévitables, fatales, tant que la paysannerie (et la petite bourgeoisie en général), imbue de préjugés nationalistes, suit la bourgeoisie, et inversement, l’harmonie nationale et la liberté nationale peuvent être considérées comme assurées lorsque la paysannerie suit le prolétariat, c’est‑à‑dire lorsque la dictature du prolétariat est assurée. La victoire des Soviets et l’établissement de la dictature du prolétariat sont donc la condition préalable fondamentale pour l’élimination de l’oppression nationale, pour l’établissement de l’égalité nationale, pour la sauvegarde des droits des minorités nationales.

2. Les expériences de la révolution soviétique confirment pleinement cette thèse. L’instauration du système soviétique en Russie et la proclamation du droit des nations à un État séparé ont bouleversé les relations entre les masses travailleuses des nationalités de Russie, sapé l’ancienne inimitié nationale, privé l’oppression nationale de son terrain propice et gagné aux travailleurs russes la confiance de leurs frères d’autres nationalités, non seulement en Russie mais aussi en Europe et en Asie, et ont rehaussé cette confiance jusqu’à l’enthousiasme, jusqu’à être disposition de se battre pour la cause commune. La formation de Républiques soviétiques en Azerbaïdjan et en Arménie a engendré les mêmes résultats; elle a éliminé les conflits nationaux et a fait disparaitre l’inimitié "héréditaire" entre les masses travailleuses turques et arméniennes, entre celles arméniennes et azerbaïdjanaises. Il en va de même pour la victoire temporaire des conseils en Hongrie, en Bavière, en Lettonie. Par contre on peut dire avec certitude que les ouvriers russes n’aurait pas pu vaincre Koltchak et Denikine, que les républiques azerbaïdjanaise et arménienne n’auraient pas pu s’implanter solidement, si elles n’avaient pas éliminé chez elles l’inimitié nationale et l’oppression nationale, si elles n’avaient pas été assurées de la confiance et de l’enthousiasme des masses travailleuses des nationalités de l’ouest et de l’est. La consolidation des Républiques soviétiques et l’élimination de l’oppression nationale forment les deux faces d’un seul et même processus de libération des travailleurs de l’esclavage impérialiste.

3. Mais l’existence des Républiques soviétiques, même les plus limitées en étendue, fait peser une menace mortelle sur l’impérialisme. Cette menace ne consiste pas seulement en ce que les Républiques soviétiques après leur rupture d’avec l’impérialisme se sont transformées de colonies et semicolonies en États réellement indépendants et par là ont soustrait aux impérialistes un morceau supplémentaire de territoire et des revenus supplémentaires, mais surtout dans le fait que la simple existence des Républiques soviétiques, chaque pas fait par ces républiques sur la voie de la mise en échec de la bourgeoisie et de la consolidation de la dictature du prolétariat, représente la plus forte agitation contre le capitalisme et l’impérialisme ‑ une agitation pour la libération des pays dépendants à l’égard de l’esclavage impérialiste et un facteur insurmontable de décomposition et de désorganisation du capitalisme sous toutes ses formes. D’où l’inévitabilité de la lutte des "grandes" puissances impérialistes contre les Républiques soviétiques, les efforts des "grandes" puissances pour détruire ces républiques. L’histoire de la lutte des "grandes" puissances contre la Russie soviétique, qui mobilisent un gouvernements d’un État frontalier bourgeois après l’autre, un groupe de généraux contrerévolutionnaires après l’autre contre la Russie soviétique, soumettent celle‑ci à un blocus strict et de manière générale s’appliquent à l’isoler économiquement, montre déjà qu’au vu des conditions internationales données, dans le contexte de l’encerclement capitaliste, pas une seule République soviétique, prise individuellement, ne peut se sentir à l’abri de l’épuisement économique et de la destruction militaire par l’impérialisme mondial.

4. C’est pourquoi la persistance isolée de Républiques soviétiques individuelles est instable, incertaine compte tenu de la menace que font peser sur leur existence les États capitalistes. Les intérêts communs de la défense des Républiques soviétiques d’une part, la tâche de restauration des forces productives détruites par la guerre d’autre part, ainsi que troisièmement le nécessaire soutien en vivres apporté par les Républiques soviétiques riches en céréales aux Républiques soviétiques pauvres en céréales, dictent impérativement une alliance étatique des Républiques soviétiques individuelles comme unique moyen de se sauver de l’asservissement impérialiste et de l’oppression nationale. Libérées de leur bourgeoisie "propre" et "étrangère", les Républiques soviétiques nationales ne peuvent affirmer leur existence et ne peuvent vaincre les forces unies de l’impérialisme que si elles s’unissent en une fédération étatique solidement structurée ‑ ou elles ne vaincront pas du tout.

5. Une fédération des Républiques soviétiques, fondée sur la communauté de l’armée et de l’économie, est cette forme générale de fédération étatique qui permet

a) d’assurer l’intégrité et le développement économique aussi bien des Républiques individuelles que de la Fédération dans son ensemble;

b) d’embrasser toute la variété des formes de vie, de la culture et de la condition économique des différentes nations et ethnicités, qui se trouvent à différents stades de développement, et d’employer en conséquence une forme ou une autre de fédération;

c) de promouvoir la coexistence pacifique et la coopération fraternelle des nations et des peuples qui, d’une manière ou d’ une autre, ont lié leur destin au destin de la Fédération.

Les expériences que la Russie a fait en rapport avec l’application de différents types de fédération ‑ transition de la fédération basée sur l’autonomie soviétique (Kirghizistan, Bachkirie, Tatarstan, les peuples des collines, Daghestan) à la fédération basée sur des relations réglées par des traités avec des Républiques soviétiques indépendantes (Ukraine, Azerbaïdjan) et acceptation d’étapes intermédiaires entre eux (Turkestan, Biélorussie) ‑ ont pleinement confirmé toute l’opportunité et élasticité de la fédération en tant que forme générale de l’union étatique des Républiques soviétiques.

6. Cependant, la fédération ne peut être permanente et les résultats de la fédération ne peuvent être efficaces que s’ils s’appuient sur la confiance mutuelle et l’entente volontaire des pays qui en font partie. Si la République soviétique socialiste fédérative de Russie (RSSFR) est le seul pays au monde où la tentative de coexistence pacifique et de coopération fraternelle de toute une série de nations et de peuples a réussi, c’est parce qu’il n’y a ici ni nationalités dominantes ni nationalités assujetties, ni métropole ni colonies, ni impérialisme ni oppression nationale ‑ la fédération est basée ici sur la confiance mutuelle et les efforts d’alliance volontaires des masses travailleuses des différentes nations. Ce caractère volontaire de la fédération doit absolument être maintenu également à l’avenir, car seule une telle fédération peut être la forme transitoire vers cette unité supérieure des travailleurs de tous les pays en une économie mondiale unifiée, dont la nécessité devient de plus en plus tangible.

III
Les prochaines tâches du PCR

1. La RSSFR et ses Républiques soviétiques affiliées ont une population d’environ 140 millions. Parmi eux, environ 65 millions sont des non-Grand-Russes (Ukrainiens, Biélorusses, Kirghizes, Ouzbeks, Turkmènes, Tadjiks, Azerbaïdjanais, Tatars de la Volga, Tatars de Crimée, Boukhars, Khivas, Bachkirs, Arméniens, Tchétchènes, Kabardes, Ossètes, Circassiens, Ingouches, Karatchaïs, Balkars (les sept peuples mentionnés en derniers sont rassemblés dans le groupe des "peuples des montagnes"), Kalmouks, Caréliens, Avars, Darguines, Kasikoumouiks, Kiourines, Koumyks (les cinq peuples mentionnés en derniers sont rassemblés dans le groupe des "Daghestanais"), Mari, Tchouvaches, Votiaks, Allemands de la Volga, Bouriates, Yakoutes et autres).

La politique du tsarisme, la politique des propriétaires terriens et de la bourgeoisie envers ces peuples consistait à étouffer chez eux tout rudiment d’organisation étatique, de mutiler leur culture, d’imposer des restrictions à leur langue, de les maintenir dans l’ignorance, et enfin, si possible, de les russifier. Le résultat d’une telle politique a été un faible niveau de développement et un retard politique de ces peuples.

Maintenant que les propriétaires terriens et la bourgeoisie sont renversés et que les masses populaires ont proclamé le pouvoir soviétique aussi dans ces pays, la tâche du Parti consiste à aider les masses travailleuses des peuples non-grand-russes à rattraper la Russie centrale avancée, à les aider

a) à développer et consolider l’État soviétique dans leur propre pays sous des formes qui correspondent aux caractéristiques nationales de ces peuples;

b) à créer dans leur propre pays des tribunaux, des organismes administratifs, des organes économiques, des organes du pouvoir, qui utilisent la langue maternelle et soient composés d’autochtones qui connaissent le mode de vie et la mentalité de la population autochtone;

c) à développer dans leur propre pays la presse, les écoles, les théâtres, les clubs et en général les institutions culturelles et éducatives dans leur langue maternelle.

2. Si l’on soustrait aux 65 millions d’habitants non grands-russes la population de l’Ukraine, de la Biélorussie, d’une partie insignifiante de l’Azerbaïdjan et enfin de l’Arménie, qui à un degré ou à un autre ont traversé la période du capitalisme industriel, il reste environ 25 millions ‑ une population majoritairement turque (Turkestan, la partie prépondérante de l’Azerbaïdjan, Daghestan, les peuples des montagnes, les Tatars, les Bachkirs, les Kirghizes et autres) ‑ qui n’ont pas pu passer par le développement capitaliste, qui ont peu ou pas de prolétariat industriel propre, dans la plupart des cas ont maintenu une économie basée sur l’élevage et la constitution patriarcale des tribus (Kirghizistan, Bachkirie, Caucase du Nord) ou n’ont pas dépassé les formes primitives de mode de vie semi-patriarcal, semi-féodal (Azerbaïdjan, Crimée et autres), mais sont déjà entrainés dans le courant général du développement soviétique.

La tâche du Parti envers les masses laborieuses de ces peuples (à part la tâche mentionnée au point 1) consiste à les aider à liquider les vestiges du système patriarcal-féodal et à s’engager dans la construction de l’économie soviétique sur la base des Soviets de paysans travailleurs. Cela sera atteint en créant parmi ces peuples de fortes organisations communistes qui soient capables de profiter de l’expérience acquise par les ouvriers et les paysans russes dans la construction soviétique et économique, et qui entendent tenir compte en même temps dans leur travail d’édification de toutes les particularités de la situation économique concrète, de la structure de classe, de la culture et du mode de vie de chaque nationalité individuelle, sans décalquer sur elle mécaniquement les mesures économiques de la Russie centrale, qui ne conviennent qu’à un stade de développement économique différent, plus élevé.

3. Si l’on soustrait aux 25 millions d’habitants majoritairement turcs la population de l’Azerbaïdjan, la partie prépondérante du Turkestan, les Tatars (Tatars de la Volga et de Crimée), la population de Boukhara, Khiva, Daghestan, une partie des peuples des montagnes (Kabardes, Circassiens, Balkars) et quelques autres nationalités qui sont déjà devenues sédentarisées et ont durablement occupé un territoire déterminé, alors il reste environ 6 millions de Kirghizes, Bachkirs, Tchétchènes, Ossètes et Ingouches, dont les terres ont jusqu’au temps récents fait l’objet de colonisation pour les agriculteurs russes, lesquels ont déjà pris possession des meilleures terres arables et évincent systématiquement la population autochtone vers des déserts arides.

La politique du tsarisme, la politique des propriétaires terriens et de la bourgeoisie a consisté à installer dans ces régions le plus d’éléments koulaks possible issus des rangs des paysans russes et des cosaques, et à transformer ces derniers en un soutien fiable de leurs aspirations de grande puissance. Le résultat de cette politique fut que les autochtones (kirghizes, bachkirs) refoulés dans le désert s’éteignirent progressivement.

La tâche du Parti vis‑à‑vis des masses laborieuses de ces peuples consiste (en dehors des tâches mentionnées aux points 1 et 2) à unir leurs efforts avec les efforts des masses laborieuses de la population russe locale dans la lutte pour la libération à l’égard de la domination des koulaks en général, et en particulier celle des koulaks grand-russes rapaces, à les aider de toutes forces et par tous les moyens à se débarrasser des colonisateurs koulaks et à leur assurer de cette manière la terre utile requise pour une existence décente.

4. En plus des nations et des peuples mentionnés ci‑dessus, qui ont une structure de classe déterminée et habitent un territoire déterminée, il existe encore des groupes nationaux lâches individuels dans la RSSFR, des minorités nationales qui sont dispersées parmi des majorités compactes d’autres nations et dans la plupart des cas ne possèdent ni un structure de classe déterminée ni un territoire déterminée (Lettons, Estoniens, Polonais, Juifs et autres minorités nationales). La politique du tsarisme consistait à anéantir ces minorités par tous les moyens, sans exclure même les pogroms (pogroms contre les Juifs).

Maintenant que les privilèges nationaux ont été abolis, que l’égalité nationale a été pratiquement réalisée et que le droit des minorités nationales au libre développement national est garanti par le caractère du système soviétique lui‑même, la tâche du Parti envers les masses laborieuses de ces groupes nationaux consiste à les aider à faire pleinement usage du droit au libre développement qui leur est garanti.

5. Les organisations communistes des territoires périphériques se développent dans des circonstances un peu particulières, qui entravent la croissance normale du Parti dans ces zones. D’une part, les communistes grand-russes travaillant dans les territoires périphériques, qui ont grandi dans les conditions d’existence d’une nation "dominante" et n’ont pas connu l’oppression nationale, sous-estiment parfois l’importance que les particularités nationales ont pour le travail du Parti, ou ils n’en tiennent pas compte du tout, ne prennent pas en considération les spécificités de la structure de classe, de la culture, du mode de vie, du passé historique de la nationalité concernée, et vulgarisent et faussent ainsi la politique du Parti sur la question nationale. Cette circonstance conduit à une déviation du communisme dans la direction d’une conception typique d’une grande puissance, de la politique de colonisation, du chauvinisme grand-russe. D’autre part, les communistes issus de la population autochtone, qui ont traversé la période difficile de l’assujettissement national et ne se sont pas encore complètement libéré de ce cauchemar, exagèrent parfois l’ importance que les spécificités nationales ont pour le travail du Parti, et laissent ainsi les intérêts de classe des travailleurs passer au second plan, ou ils confondent simplement les intérêts des travailleurs de la nation en question avec les intérêts "nationaux d’ensemble" de cette même nation, sans savoir séparer les uns des autres et édifier le travail du Parti sur la base des premiers. Cette circonstance, à son tour, conduit à une déviation du communisme dans la direction du nationalisme bourgeois-démocratique, qui (à l’Est) prend parfois la forme du panislamisme, du panturquisme[3].

Le congrès du Parti condamne fermement ces deux déviations comme nuisibles et dangereuses pour la cause du communisme et juge nécessaire de souligner la dangerosité et la nocivité spéciales de la première déviation, la déviation dans la direction de la conception typique d’une grande puissance, de la politique de colonisation. Le congrès du Parti rappelle que sans vaincre les vestiges colonisateurs et nationalistes dans les rangs du Parti il est impossible de créer dans les territoires périphériques des organisations solides et liées aux masses, authentiquement communistes, qui dans leurs rangs intègrent les éléments prolétariens de la population autochtone et russe sur la base de l’internationalisme. Le congrès considère donc que la liquidation des fluctuations nationalistes et surtout colonisatrices au sein du communisme est l’une des tâches les plus importantes du Parti dans les zones périphériques.

6. En liaison avec les succès sur les fronts militaires, mais surtout après l’élimination de Wrangel, dans certains territoires périphériques arriérés, où il y a peu ou pas de prolétariat industriel, la poussée d’éléments nationalistes petits-bourgeois vers l’adhésion au Parti pour des raisons de carrière s’est renforcée. Compte tenu de la position du Parti comme force dirigeante de facto, ces éléments se donnent habituellement l’apparence artificielle de communistes et parfois envahissent en groupes entiers le Parti, au sein duquel ils portent l’esprit d’un chauvinisme mal dissimulé, l’esprit de la décomposition, tandis que les organisations du Parti, en elles-mêmes faibles dans les territoires périphériques, ne trouvent pas toujours la force de résister à la tentation "d’élargir" le parti avec de nouveaux membres.

Le congrès appelle à une lutte résolue contre tous les éléments pseudo-communistes qui cherchent à s’attirer les faveurs du parti du prolétariat, et met en garde le Parti contre un "élargissement" par le recours à des éléments intellectuels nationalistes petits-bourgeois. Le Congrès considère que dans les territoires périphériques le Parti doit se régénérer principalement à partir des rangs des prolétaires, des ruraux pauvres et des paysans travailleurs de ces territoires périphériques, tout en travaillant à consolider les organisations du Parti dans les territoires périphériques par l’amélioration de leur composition qualitative.

 

"Pravda" n° 29,
10 février 1921

 



[1]. Source (traduite en français par nous – ROCML) : J .W. Stalin, Werke, Band 5; Dietz Verlag Berlin, 1952; S. 16-22.

[2]. Les thèses "À propos des prochaines tâches du Parti au sujet de la question nationale" ont été discutées à la séance du Bureau politique du Comité central du PCR(B) le 5 février 1921. Une commission dirigée par V.I. Lénine et I.V. Staline a été mise en place pour finaliser la rédaction des thèses. Les thèses ont été publiées dans la Pravda, n° 29 du 10 février, et publiées sous forme de brochure spéciale en 1921. Le 10e congrès du PCR(B) s’est tenu du 8 au 16 mars 1921.

[3]. Le panislamisme, idéologie politico-religieuse, prône l’unification de tous les peuples professant l’islam (la religion mahométane) en un tout unique. À la fin du 19e siècle il était répandu parmi les classes exploiteuses des pays de l’Orient, et la Turquie s’en est servi pour soumettre les mahométans du monde entier au sultan turc, en tant que "calife de tous les croyants orthodoxes". V. I. Lénine considérait le panislamisme comme l’une des tendances qui "tentent de conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement de positions des khans, des propriétaires fonciers, des mollahs, etc.". Cf. V. I. Lénine, Ébauche des thèses sur la question nationale (juin 1920); Oeuvres, tome 31; Paris, Éditions sociales, 1961; p. 150.

Le panturquisme, qui se fixe comme objectif de soumettre tous les peuples turcs à la domination de l’Empire ottoman, est né pendant la période des guerres balkaniques (1912-1913). Pendant la guerre de 1914-1918, il s’est développé en une idéologie extrêmement agressive et chauvine. En Russie, après la révolution socialiste d’Octobre, les éléments contrerévolutionnaires ont cherché à se servir du panislamisme et du panturquisme dans leur lutte contre le pouvoir soviétique.