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Le peuple kurde, cible
de toutes les forces réactionnaires

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 24, septembre 2018 – p. 22-30

L’objectif du peuple kurde consiste à réaliser le droit à l’autodétermination, le droit à former un État propre. L’instauration de la Fédération démocratique de Syrie du Nord constitue une victoire partielle en ce sens. Il est évident que cette avancée est menacée par la volonté autant des puissances impérialistes intervenant au Moyen-Orient que des pays réactionnaires de la région. Mais du point de vue de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, au niveau mondial et dans chaque pays, il faut adopter une position d’ensemble claire et nette.

Les luttes contre la bourgeoisie impérialiste d’une part, et celles en faveur du droit à l’autodétermination des peuples de l’autre, doivent être analysées et mises en œuvre selon une liaison réciproque étroite. Notre analyse se basant sur le marxisme-léninisme a été développée dans une brochure: "Les droits nationaux et démocratiques des peuples"[1].

Or, on peut constater une certaine façon unilatérale de concevoir la tâche des militants progressistes en France : il s’agirait de dénoncer et combattre les interventions impérialistes de l’État français sans pour autant se situer clairement par rapport aux forces qui agissent du côté des populations des pays qui subissent l’oppression impérialiste. Certes, affaiblir et entraver l’action de l’État impérialiste français aide la lutte de ceux qui en sont victimes. Mais en se contentant de ce positionnement tronqué, on aboutit à une vision faussée à l’égard de la lutte de classe dans les pays qui sont cibles de l’intervention impérialiste.

Selon cette interprétation erronée, en Syrie, les Kurdes se trouveraient ballotés au milieu d’un affrontement entre, principalement, les USA et la Russie, avec la Turquie comme troisième larron. Ils ne pourraient que s’accrocher de façon illusoire à un tel ou un tel parmi les fauteurs de guerre, et il arriverait fatalement qu’à un moment ou un autre ils seraient abandonnés par leur tuteur passager, qui ferait ainsi preuve d’hypocrisie et de cynisme. Une telle vision suppose que l’impérialisme serait maitre des destins du monde, qu’il serait en mesure de tout contrôler. Cela revient à considérer comme facteur négligeable le rôle joué par les peuples, ce qui est contraire à la réalité. En outre, la volonté de domination des différentes puissances impérialistes en concurrence les unes avec les autres ouvre des brèches que les peuples peuvent mettre à profit dans les batailles qu’ils mènent pour la défense de leur cause. Comme disait Lénine, la situation ne se réduit pas à un face à face entre une armée blanche et une armée rouge. Si les choses se présentaient ainsi, l’histoire serait simple.

Nous affirmons que la lutte du peuple kurde, et en particulier celle des Kurdes de la Syrie, au Rojava, doit être soutenue comme un élément de la lutte globale contre l’impérialisme mondial, notamment français : c’est la lutte d’un peuple qui s’oppose de façon consciente et en tant qu’acteur autonome à l’oppression imposée par les États capitalistes et impérialistes. Ne pas adopter cette position, résulterait en une erreur aussi fondamentale que celle qui, de façon unilatérale symétrique, consiste à appeler à la lutte contre tous les impérialismes du monde sauf celui qu’incarne l’État français.

Le rôle de la Russie

Examiné d’un point de vue évènementiel, l’année 2011 marque une aggravation brusque des conflits au MoyenOrient. Des mouvements critiques visàvis du régime de Bachar alAssad se développent. Des groupes d’opposition se constituent, dont l’éventail se réduit en peu de temps à des personnalités oeuvrant en coordination avec les puissances impérialistes occidentales, USA en tête. La contestation se transforme en tentative de renverser le régime d’Assad par la force armée. Toujours selon un point de vue évènementiel, c’est à partir de 2015 que la Russie intervient à son tour ouvertement, militairement, en soutien au régime syrien.

S’en tenir à ce schéma réducteur conduit certains à promouvoir un antiimpérialisme unilatéral, qui consiste à faire porter le poids des accusations sur les USA, auteur d’une agression, et de s’abstenir de caractériser comme nocif au même titre la politique impérialiste de la Russie.

En 1971, Moscou et Damas signent un accord portant sur l’établissement d’une base navale dans le port syrien de Tartous, au sud de Lattaquié[2]. Au cours des années 1970 et 1980, cette base est utilisée par les navires de la flotte russe de la mer Noire. Elle permet d’éviter de devoir systématiquement rallier Sébastopol pour le ravitaillement des navires. Après la désintégration de l’URSS, en 1991, la base a été maintenue, bien que l’escadre méditerranéenne ait cessé d’exister.

En décembre 2007 la Russie déploie de nouveau en mer Méditerranée un groupe aéronaval. Des travaux sont entrepris pour élargir la capacité de la base de Tartous, pour la rendre apte à accueillir des navires lourds, tels que des croiseurs et porte-avions, ainsi que des sous-marins. Elle fait ainsi partie du schéma de déploiement de la flotte russe de la mer Noire qui disposera de ce port syrien en plus de ses installations à Sébastopol (Crimée) et Novorossisk (côtes russes de la mer Noire). La proximité du port de Tartous avec le canal de Suez permet notamment à la marine russe de renforcer sa présence dans l’océan Indien. En décembre 2017 entre en vigueur un accord entre la Russie et la Syrie sur l’utilisation de la base, pour une durée de 49 ans, prolongeable automatiquement tous les 25 ans.

C’est la seule base navale russe audelà du périmètre géographique correspondant à l’exURSS.

En 2015 le commandement russe a décidé de créer une base aérienne autour de l’aéroport de Hmeimim, à proximité de Lattaquié, puis une autre à alShayrat près de Homs[3]. En juin 2017 entre en vigueur un accord entre la Russie et la Syrie sur l’utilisation de la base, dans les mêmes termes que pour Tartous.

Il n’y a pas d’indications officielles concernant l’effectif de personnel militaire russe présent en Syrie. Certaines estimations le chiffrent à environ 4000 à 5000 [4]. En décembre 2017, Vladimir Poutine annonça un retrait des troupes russes de Syrie, mais il l’avait déjà fait en mars 2016, et selon les formulations employées, le rythme du retrait dépendra de l’évolution de la situation. Par ailleurs, selon certaines informations, ont été mis en place des groupes de milices recrutés à travers des structures privées, avec le soutien de l’armée russe; le nombre de ces combattants s’élèverait à environ 2000 à 3000 [5].

Par comparaison, pour le personnel militaire US présent en Syrie, les indications concernant l’effectif varient, quelque part entre 2000 et 4000 [6]. Les USA ont établi deux bases aériennes, dans les alentours de Rumeilan (province de Hasakah) et à Kharab A’sheq (au sudest de la ville de Kobanê)[7]. Quant à l’armée syrienne, elle comptait en 2015 environ 200.000 soldats et officiers, à quoi s’ajoutaient environ 80.000 membres de milices[8].

Les YPG et YPJ, colonne vertébrale de la lutte de libération des Kurdes en Syrie

Pour analyser la position des YPG face aux trois principales puissances – USA, Russie, Turquie ‑, il faut examiner au moins les aspects suivants :

– l’objectif fondamental : la libération nationale du peuple kurde, sur toute l’étendue du territoire historique, divisé en quatre secteurs par le tracé de frontières établies selon un partage entre puissances impérialistes;

– l’objectif stratégique adopté dans le contexte actuel, en Syrie : établissement d’un État fédéral respectant les droits nationaux de toutes les composantes de la population;

– les alliances politiques développées en ce sens : la Fédération démocratique de Syrie du Nord, les Forces démocratiques syriennes (FDS);

– les coopérations nouées au titre de coalition militaire.

C’est ce dernier point qui suscite des interrogations, principalement en rapport avec le lien entre les FDS et l’armée US. En matière de coopération avec des forces qui fondamentalement, d’un point de vue global, sont des ennemis, l’évaluation à effectuer constamment concerne le fait que la poursuite de l’objectif stratégique ne doit pas être contrariée par des décisions d’ordre tactique.

Il est clair que les forces kurdes oeuvrant pour la libération nationale en Syrie ne peuvent renoncer d’emblée à toute recherche de soutien parmi les différentes forces politiques et militaires intervenant dans les conflits qui traversent la région. Cela reviendrait à accepter de bon gré l’anéantissement. Le fait qu’une coopération militaire a été établie principalement avec les USA ne signifie pas qu’il y ait un choix politique de la part des YPG de soutenir les objectifs poursuivis par la puissance impérialiste que sont les USA. Ce fait découle du contexte, hostile en général, que doivent affronter les forces kurdes progressistes, contexte où les rapports mutuels entre les différentes forces au niveau mondial aussi bien que régional définissent le champ de bataille. Il se trouve ainsi que c’est en coopérant avec les forces militaires US que les YPG ont pu progresser au mieux dans leur propre combat; et ce n’est pas faute d’avoir essayé de trouver un répondant favorable du côté de la Russie.

La question cruciale est alors de vérifier si les YPG, en lien avec le soutien apporté par les USA, se soient laisser dessaisir de leur autonomie de décision et d’action, s’ils aient accepté de se laisser imposer des décisions et des actions contraires aux intérêts du combat pour l’indépendance nationale. Dans les faits, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas le cas. Ils ont toujours refusé les marchandages à double tranchant. Dans ce qui suit, sont mentionnés quelques éléments à ce sujet.

Face aux perspectives telles que les tracent les puissances impérialistes, il faut souligner que les forces kurdes (représentées par le PYD) ont impulsé, pour la Syrie dans son ensemble, la définition d’un projet de structure fédérale incluant toutes les populations, au-delà des Kurdes. Ce projet a trouvé un début de mise en œuvre dans les territoires où sont implantées les FDS, sous la forme de la Fédération démocratique du Nord de la Syrie. Il s’agit des cantons d’Afrin, Kobanê, Djézireh, et Shehba (qui comprend Manbij). Nous avons publié à ce sujet un article : "Avec Rojava pour une Syrie libre, confédérale et démocratique!"[9].

Le Moyen-Orient, une cible de choix pour les rivalités interimpérialistes

Les enjeux économiques et géopolitiques proviennent principalement de deux éléments. D’une part le pétrole et le gaz : une zone de concentration d’hydrocarbures s’étend du nord-ouest au sud-est, couvrant l’est de l’Iraq et de l’Arabie saoudite et l’ouest de l’Iran, ainsi qu’une partie d’Oman au sud. Des gisements se trouvent également en Syrie et au Yémen. D’autre part le Moyen-Orient est situé au milieu de routes de transport maritimes : les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb, le Canal de Suez, les détroits turcs entre la mer Méditerranée et la mer Noire.

Les deux principales puissances d’envergure régionale qui interviennent dans le conflit en Syrie sont l’Arabie Saoudite et l’Iran. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l’Arabie saoudite a noué une alliance étroite avec les USA. Le poids de son influence est basé sur ses ressources pétrolières qui lui permettent de jouer un rôle régulateur en ce qui concerne les cours mondiaux, et sur la situation géographique bordant à la fois la mer Rouge et le golfe Persique. L’Iran, lui, s’est éloigné de l’influence US depuis le renversement du régime du Shah.

Quant au Qatar[10], il joue depuis les années 1990 un rôle actif, en concurrence avec l’Arabie saoudite. Cette émergence sur le plan diplomatique repose sur des bases économiques, en rapport avec l’exploitation des gisements de gaz. Dans la liste des pays selon les réserves prouvées en gaz naturel, le Qatar figure en troisième position, après la Russie et l’Iran, avec environ 12 % du total mondial. Pour les exportations, il figure en deuxième position derrière la Russie, avec également environ 12 % du total mondial. (Chiffres pour 2016 [11].) Dans ce domaine, il est lié à l’Iran, avec lequel il exploite conjointement un champ de gaz couvrant près de 10.000 km2 d’eaux territoriales qataries et iraniens, et qui constitue à lui seul le plus grand champ au monde. La partie qatarie est dénommé North Field, ou North Dome, la partie iranienne, South Pars.

L’État du Qatar dispose de deux entités financières, le Fonds souverain et l’Autorité qatarie d’investissement (Qatar Investment Authority, QIA). La QIA a investi environ 335 milliards de dollars US dans le monde[12]. Elle est le premier actionnaire du groupe de médias Lagardère (avec 13,03 % du capital), le deuxième du groupe d’hôtellerie AccorHotels (10,3 %) derrière le chinois JinJiang International Holdings (12,5 %), et possède les grands magasins du Printemps. Elle détient aussi des participations minoritaires dans de nombreuses grandes entreprises françaises, dont Total, Vinci, Veolia Environnement, LVMH et Vivendi.

Sur le plan diplomatique, le Qatar met en œuvre une politique de soutien à des forces contestataires en Égypte, Libye, Syrie, Yémen. Il a ainsi favorisé l’intervention de l’OTAN contre Mouammar Kadhafi, ceci après avoir investi près de 10 millions de dollars US en Libye, principalement dans des projets de construction. Il était le premier pays à participer activement aux opérations militaires, et à reconnaitre le Conseil national de transition libyen, lequel dans un premier temps fit savoir que le Qatar était son principal partenaire. Cependant les relations avec le Conseil se sont ensuite détériorées, dans la mesure où le Qatar a apporté son soutien à des milices islamistes. En aout 2011 est créé à Istanbul le Conseil national syrien avec comme principale composante les Frères musulmans, puis en novembre 2012 est fondée au Qatar la Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition syrienne (CNFROS), dont le Conseil national syrien fait partie. En septembre 2012 le Qatar appela devant l’Assemblée générale de l’ONU à une intervention militaire de pays arabes en Syrie. Dans un premier temps, les Frères musulmans syriens gardent l’influence prépondérante au sein de la Coalition nationale syrienne, mais en juillet 2013 est élu président Ahmad Assi Jarba, proche de l’Arabie saoudite.

Le principe d’un découpage de la Syrie en zones d’influence est déjà entré dans les moeurs depuis un certain temps, avec l’instauration de "zones de désescalade" ("deconfliction zones", "deescalation zones") qui concernent des zones tenues par des forces anti-Assad mais aussi la limite entre les zones d’influence respectivement pro-Assad/russe et US (c’est-à-dire en gros l’Euphrate). En 2017 a été créé aux USA un groupe d’experts dénommé Security Studies Group (Groupe d’études en matière de sécurité – SSG). Son président est James Hanson qui, selon ses propres indications biographiques, « a servi dans les Forces spéciales de l’armée US et a conduit des opérations de contreterrorisme, de contreinsurrection, ainsi que diplomatiques, de renseignement et humanitaires dans plus d’une douzaine de pays »[13]. Le SSG fournit au président Donald Trump ses services d’expertise sur divers sujets. En avril 2018 il a publié, au sujet de la Syrie, une "Proposition pour un protectorat international afin d’éviter un vacuum de pouvoir". Voici ce que prévoit ce plan[14] :

Le président Trump a proposé le retrait des forces américaines de la Syrie. Le présent plan indique une voie pour mettre cela en oeuvre en créant un protectorat international […]. […] des troupes du Conseil de coopération du Golfe, sous commandement et contrôle et appui aérien US et d’autres alliés devraient instaurer un protectorat dans les régions sunnites. Plus au nord,    des forces turques devraient être autorisées à contrôler le territoire à l’ouest de l’Euphrate, la région à l’est de l’Euphrate devrait être protégée pour nos alliés kurdes (YPG). »

La mise en oeuvre concrète de la répartition subit diverses vicissitudes. Dernièrement, les USA ont annoncé qu’ils voudraient faire porter leurs efforts militaires prioritairement sur le nordest de la Syrie, et qu’ils visent à impliquer des alliés arabes pour remplacer des troupes US. L’Arabie saoudite pourrait répondre positivement à cette sollicitation. Le "protectorat dans les régions sunnites" évoqué par la "proposition de protectorat" cède pour l’instant plutôt la place, au contraire, à une marge de manouvre concédée à al-Assad. À ce sujet le journal Washington Post a publié début juillet de cette année, sous le titre "Il est temps de diviser la Syrie", un article d’un journaliste d’Arabie saoudite qui pousse jusqu’au bout le concept des zones de désescalade[15] : « Assad peut garder ce qu’il contrôle, et les rebelles peuvent former des gouvernements locaux et établir une nouvelle entité. »

En ce qui concerne la Turquie, les tractations au sujet de Manbij ont manifestement été laborieuses. Les USA ont donné leur accord pour que des militaires turcs s’y installent, mais en maintenant celles-ci sous la tutelle de leurs propres militaires et, qui plus est, en poursuivant la coopération avec les FDS. La position adoptée par les USA à l’égard d’Afrin avait déjà laissé entrevoir la façon dont ils manoeuvrent, en tentant de créer des fissures au sein des FDS, entre les YPG et les autres composants. Sur ce dernier point, la situation à Manbij est confuse. Le Conseil militaire de Manbij est affilié aux FDS[16]. À un moment où, en juillet de cette année, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu affirme qu’une entente avait été établie avec le gouvernement US au sujet de Manbij, le porte-parole du Conseil militaire de Manbij, Sharfan Darwish, dément cette information, et précise[17] : « Les déclarations turques constituent une façon d’exercer une pression et de créer la confusion à Manbij, ce qui a un impact sur sa stabilité. […] Les YPG se sont retirés complètement après la libération de Manbij[18] et la Turquie sait qu’il n’y a pas d’YPG à Manbij, et la coalition (anti-EI) le sait. »

Quant à la région à l’est de l’Euphrate, la formule employée par la proposition citée plus haut reflète le flou entretenu : la phrase dit précisément que la région devrait être "protégée pour nos alliés kurdes (YPG)" ["protected for our Kurdish (YPG) allies"], et non pas "par nos alliés kurdes".

La question de l’indépendance nationale, objet de multiples interprétations erronées

Nous défendons le droit à l’autodétermination des peuples, qui comprend le droit à la constitution d’un état national propre. Néanmoins, dans le cadre du système capitaliste-impérialiste mondial, un tel État ne pourra nullement réaliser de façon intégrale ce qu’on désigne comme "l’indépendance nationale". En termes autant politiques qu’économiques, des multiples facteurs d’interconnexion, d’influences, de contraintes, limitent le degré d’indépendance. Cependant, ce constat ne remet pas en cause la nécessité, pour les nations opprimées, d’imposer l’exercice de leur droit à l’autodétermination.

Or, cette question donne parfois lieu à des positions politiques erronées, sous plusieurs aspects. C’est le cas quand certains mettent en avant la défense de la souveraineté de la Syrie face aux interventions impérialistes mises en oeuvre par les USA et l’Europe, et en concluent qu’il faut soutenir le régime d’Assad. La solidarité antiimpérialiste correctement comprise exige certes de combattre les interventions impérialistes, mais n’implique nullement de soutenir un régime bourgeois ancré lui-même à l’intérieur du système capitaliste-impérialiste. Des États comme la Syrie sont insérés par de multiples liens dans le système impérialiste mondial, et défendre le régime revient à se faire complice, directement ou indirectement, de telle ou telle fraction de la bourgeoisie impérialiste. En outre, dans le cas de la Syrie notamment, la position erronée est accompagnée d’une analyse selon laquelle la Russie n’aurait pas un caractère impérialiste et jouerait un rôle de contrepoids positif face aux USA. Par ailleurs, ceux qui présentent al-Assad sous un angle favorable en lui attribuant la vertu d’être un défenseur de la souveraineté de la Syrie, analysent le régime iranien de façon similaire et font passer à l’arrière-plan son caractère réactionnaire.

Voici un exemple, extrait d’une "Déclaration commune de 35 partis communistes et ouvriers", du 31 mai 2012 [19] :

Dans un contexte d’approfondissement de crise du capitalisme, l’impérialisme se lance dans une escalade militariste et interventionniste. Après avoir réformé son concept stratégique en 2010, ce qui représente un nouveau et dangereux bond qualitatif dans son ambition interventionniste [de l’impérialisme] ‑ qu’illustre l’agression contre la Libye ‑ les États-Unis et l’OTAN, dont l’UE est le pilier européen, cherchent à étendre leurs zones d’influence, défendent la course aux armements et les dépenses militaires, l’investissement dans de nouvelles armes et leur réseau mondial de bases militaires. […] L’OTAN comme principal instrument de l’impérialisme dans son objectif de domination mondiale, constitue une énorme menace pour la paix et la sécurité mondiales.

Ici le terme impérialisme désigne par définition les USA plus l’OTAN, à l’exclusion d’autres composantes. Parmi les signataires : le PCF, le Parti du Travail de Belgique, le Parti communiste d’Espagne, le Parti communiste des peuples d’Espagne, le Parti communiste de Grèce (KKE).

De surcroit, dans le cas concret, il découle d’une telle position la négligence voire l’abandon de la défense du droit à l’autodétermination des Kurdes. Par comparaison, le cas d’un autre peuple opprimé au Moyen-Orient, le peuple palestinien, est emblématique en ce qui concerne un large soutien international en faveur du droit à l’autodétermination. C’est que pour différentes raisons historiques et politiques, la Palestine ainsi que l’État d’Israël cristallisent des facteurs variés qui motivent des positions favorables aux Palestiniens, y compris des considérations géopolitiques de la part de forces réactionnaires.

On peut alors constater certaines ambigüités chez des militants s’affirmant antiimpérialistes et qui s’offusquent de la coopération entre les YPG et des forces armées US alors qu’ils n’ont pas les mêmes hésitations en ce qui concerne l’éventail de forces politiques qui soutiennent, pour de motifs diverses, la lutte du peuple palestinien contre l’État sioniste d’Israël. En ce qui concerne le Qatar, auquel l’organisation palestinienne Hamas est fortement liée, ils ne se préoccupent pas ‑ au même titre que pour la Syrie et l’Iran ‑ de la place de ce pays dans le système capitaliste impérialiste. Notamment, depuis 1992 le Qatar est lié aux USA par un Accord de coopération en matière de défense, renouvelé en 2013 pour une durée de dix ans. Sur son territoire est située la base militaire aérienne d’Al Udeid, qui constitue la base US la plus importante au Moyen-Orient[20]. Elle comprend le siège du Combined Air Operations Center (CENTCOM) ainsi que l’US Combined Air Operations Center (CAOC), lequel fait partie de l’US Air Force Central Command (AFCENT). Plus de 10.000 militaires y sont installés, plus de 120 avions opèrent à partir de là, les deux pistes sont les plus larges de la région et peuvent accueillir toute la gamme d’avions utilisés par l’armée US.

Il faut noter que cette vision erronée au sujet de la Russie et d’États adoptant des postures hostiles à divers degrés vis-à-vis des USA, est répandue au niveau international, et qu’elle sous-tend un rapprochement mutuel de certains régimes, dont entre autre le Venezuela. Ainsi on peut lire le passage suivant dans un communiqué de la Chancellerie vénézuélienne publié à l’issue d’une conversation téléphonique entre Hugo Chávez et Vladimir Poutine[21] :

Chávez et Poutine ont échangé des opinions et des informations autour des principaux thèmes de l’agenda géopolitique mondial, en se réjouissant du fait qu’il coïncidaient pleinement en ce qui concerne la défense de l’indépendance et de la souveraineté de la République arabe syrienne et de la République islamique de l’Iran, face à l’encerclement et l’ingérence de la part des puissances colonialistes.

Ceuxlà même qui couvrent de louanges Chávez, pour être le chantre d’un socialisme du 21e siècle (qui n’a de socialiste que le nom), montrent leur fidélité à la vision du monde formulée par leur idole en reprenant également à leur compte cette conception erronée de l’internationalisme antiimpérialiste.

La question de fond, c’est qu’il faut accepter le fait que l’orientation qui découlerait de notre propre analyse ne correspond pas forcément aux choix adoptés par les peuples concernés. Or c’est eux qui luttent, nous ne pouvons exiger qu’ils suivent nos consignes, qu’ils soient révolutionnaires selon nos propres conceptions. Il est certain cependant que, dans le cas des Kurdes de Syrie, ceux-ci mettent en oeuvre un modèle démocratique qui dérange toutes les forces impérialistes et réactionnaires intervenant dans la région.

Ce ne sont pas les Kurdes qui aient sollicité l’intervention militaire US. Celle-ci est le produit des manigances mises en oeuvre par les puissances impérialistes : tentatives de renverser le régime d’Assad par la fabrication d’abord d’une opposition pseudo-démocratique, puis de bandes réactionnaires fondamentalistes, jusqu’à l’État islamique (EI, ou Daesh). Dans ce contexte, les forces militaires US se sont imposées sur place. La coopération avec elles, de la part des YPG, est motivée par la menace que représente l’EI.

Voici ce que nous avions écrit dans l’article antérieur mentionné plus haut[22] :

Les dirigeants politiques kurdes ne sont pas des supplétifs de l’armée US. Ils n’ont jamais été dupes des intentions de l’administration américaine. Ils ont toujours su que l’aide militaire des USA est circonstancielle, qu’elle est dictée par leurs intérêts géostratégiques impérialistes propres et n’a rien à voir avec les buts politiques du peuple kurde et des autres peuples de la région. Ils savent que cette aide s’arrêtera quand les USA jugeront qu’elle est contraire à leurs intérêts. De même, ils n’ont aucune illusion sur les promesses des Russes de les associer au règlement politique général du conflit. Ils savent que Moscou ne s’opposera pas à Assad et à Erdogan dans leur objectif de nier leurs droits nationaux et démocratiques.

Évidemment, qu’on considère qu’actuellement les responsables politiques et militaires qui orientent les YPG soient pleinement conscients des enjeux et adoptent des positions appropriées, cela ne fait pas disparaitre le problème de fond, pour l’avenir immédiat. Quelles que soient les affirmations rhétoriques des uns et des autres, rien ne garantit jamais d’avance que les forces qui s’affirment progressistes ne dévient pas dans leur combat, vers les compromis conciliateurs, voire la soumission. Mais ces considérations ne changent rien à notre devoir et notre détermination à soutenir les combattants kurdes en Syrie dans la lutte pour réaliser leurs objectifs légitimes.

Vive la lutte du peuple kurde pour sa liberté !

Vive la défense jusqu’ au bout de Rojava,
vive la lutte pour libérer à nouveau Afrin !

À bas les États impérialistes sources des pillages et des guerres !

 



[1]http://rocml.org/rocml-droits-nationaux-democratiques-peuples-pdf/

[2]http://www.rusnavyintelligence.com/article-point-sur-la-base-navale-russe-en-syrie-71288056.html

http://www.janes.com/article/76773/russia-approves-expansion-of-syrian-naval-facility

https://www.frstrategie.org/web/documents/publications/autres/2010/2010-facon-cm-presence-militaire-russe.pdf

[3]https://fr.sputniknews.com/defense/201706111031793947-hmeimim-syrie-russie-tranformation/

https://fr.sputniknews.com/international/201712111034267343-bases-russe-syrie-hmeimim-tartous/

https://ctc.usma.edu/the-consequences-of-russias-counterterrorism-campaign-in-syria/

[4]. https://ctc.usma.edu/the-consequences-of-russias-counterterrorism-campaign-in-syria/

https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempeterouge-enseignements.html

[5]https://www.newyorker.com/news/news-desk/putins-shadow-army-suffers-a-setback-in-syria

[6]https://www.washingtonpost.com/news/checkpoint/wp/2017/10/31/a-top-u-s-general-just-said-4000-american-troops-are-in-syria-the-pentagon-says-there-are-only-500/

http://www.rudaw.net/english/analysis/18022018

[7]http://orient-news.net/en/news_show/138956/0/AAs-map-of-US-bases-in-Syria-infuriates-Penatgon

[8]https://www.globalsecurity.org/military/world/syria/army-war.htm

[9]La Voix des Communistes, mars-avril 2018 (page 18).

http://rocml.org/vdc-2018-04-no-23-pdf/

[10]http://mediterraneanaffairs.com/qatar-s-foreign-policy-the-challenges-in-the-mena-region/

[11]https://www.opec.org/opec_web/static_files_project/media/downloads/publications/ASB2017_13062017.pdf

[12]https://www.boursier.com/actualites/economie/que-possede-exactement-le-qatar-en-france-35994.html

[13]https://securitystudies.org/staff-fellows/

[14]. 8 avril 2018.

https://securitystudies.org/end-game-syria-executive-summary/

[15]. Jamal Khashoggi: "It’s time to divide Syria", The Washington Post, 3 juillet 2018.

https://www.washingtonpost.com/news/global-opinions/wp/2018/07/03/its-time-to-divide-syria/

[16]https://thedefensepost.com/2018/06/08/us-coalition-manbij-military-council-assurances-derwish/

[17]. 20 juillet 2018.

https://www.reuters.com/article/us-mideast-crisis-syria-manbij/talk-of-turkish-u-s-control-in-syrias-manbij-premature-local-official-idUSKCN1IV1MU

[18]. "Le destin de la Syrie repose sur Alep", 12 avril 2016: "Les FDS ont formé le Conseil militaire de Manbij, qui consiste en une unité turkmène et cinq unités arabes."

https://worldview.stratfor.com/article/fate-syria-rests-aleppo

[19]http://levenissian.fr/Declaration-de-partis-communistes,1240

[20]https://www.hsdl.org/?view&did=801664

https://washington.embassy.qa/en/qatar-us-relations/security-and-defense

https://edition.cnn.com/2017/06/05/middleeast/qatar-us-largest-base-in-mideast/index.html

[21]. 17 janvier 2012.

http://www.psuv.org.ve/portada/putin-califico-chavez-ejercicio-democratico/

[22]La Voix des Communistes, mars-avril 2018 (ici page 19).

http://rocml.org/vdc-2018-04-no-23-pdf/