Les évènements au Moyen-Orient et leurs enjeux
pour la lutte contre l’impérialisme mondial

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 34, 2e semestre 2026 – p. 37‑44

En 2026 le Moyen-Orient est encore une fois et même pourrait-on dire, plus que jamais au centre de l’actualité politique internationale. Cette région du monde est depuis la deuxième moitié du 20e siècle un des terrains les plus importants, à la fois de la lutte de libération nationale des peuples arabes et kurde ainsi que, dans le cas de l’Iran, de la résistance face aux grandes puissances impérialistes dont les agissements menaçaient ‑ et menacent ‑ l’indépendance de cette État. Pour les puissances impérialistes, la domination de cette partie du globe est stratégique : non seulement en tant que réserve d’hydrocarbures (pétrole et gaz) mais aussi comme carrefour entre les continents européen, asiatique et africain. Depuis le 7 octobre 2023 et la guerre fasciste/coloniale menée par Israël contre la population palestinienne de Gaza en réponse aux attaques des forces de résistance palestiniennes sur le sol israélien, la région s’embrase de toute part. On voit à nouveau des forces impérialistes s’impliquer pleinement dans la guerre contre l’Iran pour briser la République islamique en tant que puissance régionale qui empêche l’hégémonie complète des USA et de leurs alliés, mais aussi pour détacher cet immense pays de plus de 90 millions d’habitants de l’influence des puissances impérialistes rivales chinoise et russe. Parallèlement, à partir de décembre 2024, la Syrie, qui subit une guerre civile depuis 2011, a vu la chute du régime baasiste de Bachar al‑Assad ‑ allié de la Russie ‑, et la mise en place d’un pouvoir réactionnaire allié au camp occidental. Ce dernier point renforce l’influence des puissances occidentales dans la région, affaiblit la Russie qui avait beaucoup investi dans la défense de son allié syrien, et en même temps renforce le risque de la destruction totale du Rojava, auquel le nouveau pouvoir s’attaque dans le nord-est de la Syrie. L’intervention militaire israélienne dans le sud du Liban, de même que la situation politique, économique et militaire ébranlée des monarchies du golfe Persique, le renforcement de la Turquie ‑ tous ces facteurs sont eux aussi à prendre en compte pour tenter d’avoir une vision d’ensemble, même incomplète, de ce qui se joue dans cette région du monde.

Il faut d’abord revenir un peu en arrière du point de vue de l’histoire pour comprendre comment une telle situation s’y est profilée.

Pendant plus de trois siècles, jusqu’en 1923, la région tout entière se trouvait formellement sous la domination de l’Empire ottoman à l’Ouest et dans une moindre mesure mais de façon plus constante de l’Empire perse à l’Est (principalement l’Iran actuel). En réalité à partir de 1914, particulièrement à la suite des accords secrets signés le 16 mai 1916 par Mark Sykes pour la Grande-Bretagne et François Georges-Picot pour la France, la région se trouve sous le contrôle de ces deux puissances. L’affaiblissement de l’Empire ottoman puis son éclatement à la suite de sa défaite durant la 1re guerre mondiale conduiront à son partage par les vainqueurs britannique et français qui établiront leur protectorat respectif : sur les territoires actuels de l’Irak, de la Palestine et de la Jordanie pour la Grande-Bretagne et sur les territoires de la Syrie et du Liban pour la France. L’État turc né sur les cendres de l’Empire ottoman parviendra, malgré les tentatives de partage de son territoire par les puissances de l’Entente, à préserver une unité territoriale, et aussi à maintenir sa domination sur une partie du Kurdistan. Les populations kurdes se trouvent depuis éclatées en plusieurs grandes zones, principalement concentrées sur quatre États ‑ une situation qui est à l’origine de la lutte du peuple kurde pour son indépendance en face de forces qui cherchent à le garder sous leur contrôle.

L’affaiblissement de la Perse au cours des 18e et 19e siècles et la colonisation britannique et russe de l’Asie centrale conduiront à son partage en zones d’influences selon une ligne de démarcation Est/Ouest entre la Russie et la Grande-Bretagne, par un traité bilatéral signé entre les deux puissances en 1907. L’État perse subsiste alors de facto mais ne dispose d’aucune autonomie, l’ensemble de ses richesses est à la disposition des impérialistes russes et britanniques. À l’issue de la 1re guerre mondiale, seule l’Arabie saoudite obtiendra une relative indépendance, bien que restant sous influence britannique. Les monarchies du golfe Persique seront mises en place et resteront sous contrôle britannique jusqu’aux années 1970.

À la fin de la 2de guerre mondiale, les USA sont dans une position dominante, mais en concurrence avec la Grande-Bretagne pour le contrôle du pétrole du Moyen-Orient. Les deux puissances impérialistes se partageront là encore les zones d’influence sur le dos des peuples de la région. Selon ce nouveau partage, le pétrole de la péninsule arabique revient aux USA et l’Iran reste sous influence britannique. L’exploitation du pétrole de la région reviendra donc aux groupes monopolistiques pétroliers capitalistes de ces puissances.

L’année 1948 voit la création de l’État sioniste d’Israël sur le territoire du protectorat britannique de Palestine et cela après une décision de l’ONU. Dès le début, Israël imposera son existence par la guerre contre les Palestiniens, mais aussi contre les États arabes. Dès lors l’impérialisme US se placera en premier soutien d’Israël, qui sera son avant-poste militaire au Moyen-Orient, "un pistolet braqué sur les peuples et les États arabes", comme l’écrivait Enver Hoxha[1]. L’ensemble des guerres d’Israël contre les États arabes entre 1948 et 1973 ainsi que les intrigues diplomatiques des grandes puissances ‑ en premier lieu des USA, mais aussi de l’URSS devenue socialimpérialiste ‑ auront pour but d’empêcher l’aboutissement de la lutte de libération des peuples arabes qui constituait et constitue toujours un danger pour la domination de l’impérialisme. La preuve en est que l’État israélien encore aujourd’hui ‑ même s’il a des intérêts qui lui sont propres, qu’il tente de faire valoir toujours plus, en particulier sur la question palestinienne ‑ reste un auxiliaire zélé des USA contre les adversaires de cette puissance dans la région. C’est parce que Netanyahou se rend utile en contribuant activement aux objectifs des USA, qu’il peut se permettre la guerre actuelle contre la Palestine et le Liban sans être entravé, du moins tant que les objectifs poursuivis par Israël ne rentreront pas en contradiction avec les intérêts US.

Ainsi, à partir de la fin des années 1940 et jusqu’à aujourd’hui, le Moyen-Orient a été et reste le théâtre d’interventions et de conflits successifs, de guerres sanglantes et d’épurations ethniques. Tous ces évènements sont directement ou indirectement fomentés, soutenus ou exécutés par les grandes puissances impérialistes et leurs associés "proxy", qui luttent pour le maintien ou le renforcement de leurs intérêts sur le dos des peuples arabes, kurde, perse et autres, de la région. Les impérialistes US en particulier étaient après 1945 et sont encore aujourd’hui les maitres de la région, cela grâce à la mise en place et/ou le maintien de régimes réactionnaires – dont les monarchies pétrolières du golfe Persique, la dictature du Shah d’Iran jusqu’en 1979 -, ainsi que moyennant le soutien au terrorisme islamiste, aux interventions militaires etc.

Cette politique très ambivalente des USA au cours des dernières décennies vient détruire le mythe d’une intervention en faveur de la "démocratie", contre la "dictature" qui est rabâché à longueur d’antenne dans les médias occidentaux. Les gouvernants US ne se sont jamais embarrassés de considérations "démocratiques" vis‑à‑vis de leurs alliés. Ils ont soutenu et soutiennent toujours le terrorisme islamiste, les monarchies théocratiques, le sionisme dans la région, alors même qu’ils appellent à la "démocratisation" de l’Iran à coup de bombes, pour moins ‑ largement ‑ que ce qui se produit chez leurs alliés.

Le soutien aux monarchies réactionnaires du golfe Persique (en particulier les Saoud d’Arabie saoudite) jusqu’à aujourd’hui, le soutien aux moudjahidines en Afghanistan durant l’intervention soviétique de 1979 à 1989, de même que le maintien à bout de bras de la dictature autocratique du Shah d’Iran, ou encore plus récemment le soutien aux islamistes syriens montrent bien que la politique de l’impérialisme US (mais pas seulement US) ne s’embarrasse pas de quelconques principes. La bourgeoisie impérialiste ne se soucie d’aucune manière des questions de démocratie, ce concept étant contraire à son propre caractère réactionnaire. Surtout, elle ne réclame jamais son respect quand il s’agit des pays dominés, sauf en paroles pleines d’arrière-pensées démagogiques.

La révolution iranienne de 1979 marquera un premier tournant dans la remise en cause de l’impérialisme US, en détachant de son influence le plus grand pays de la région. Ce fut un sérieux coup dur infligé à l’impérialisme US mais cela ne l’empêcha pas de continuer sa politique impérialiste dans la région. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, les USA accèdent de fait ‑ pour quelque temps ‑ à un statut de puissance prédominante dans le monde. Ce bouleversement géopolitique va leur permettre d’agir directement avec leurs propres forces armées sans aucune gêne, au mépris de tout "droit international", jusqu’à nouvel ordre. Guerre en Irak en 1991; guerre en Afghanistan en 2001 qui sera suivie d’une occupation catastrophique sur tous les plans pendant 20 ans; guerre en Irak en 2003, destruction et occupation du pays là aussi catastrophique pour le peuple irakien. Aujourd’hui c’est au tour de l’Iran ‑ dernier pays indépendant du Moyen-Orient, placé sous sanction depuis plus de 40 ans ‑ d’être la cible militaire de l’impérialisme US. La guerre menée actuellement contre l’Iran par les USA et Israël s’inscrit dans la défense des intérêts de l’impérialisme US au niveau régional mais aussi au niveau mondial. La République islamique d’Iran sous sanction US est devenue un partenaire privilégié de la Chine, en premier lieu pour les hydrocarbures. C’est aussi un partenaire de la Russie, avec la coopération dans le domaine du nucléaire civil, et surtout sur le plan militaire, en particulier pour le contrôle de la mer Caspienne, où la Turquie ‑ membre de l’OTAN ‑ par le biais de son alliance avec l’Azerbaïdjan a déjà des bases et menace la domination de la Russie sur cette mer stratégique. Frapper l’Iran aujourd’hui c’est donc non seulement attaquer l’influence de la Russie sur le Moyen-Orient mais aussi viser de manière indirecte le dangereux concurrent chinois en contrôlant directement une grande partie de l’approvisionnement en énergie de ce dernier, et dans une moindre mesure la Russie en renforçant son encerclement militaire.

De ce bref récapitulatif historique nous pouvons déduire d’une manière suffisamment claire que la situation actuelle n’est pas un fait nouveau mais bien la continuité d’une situation qui perdure depuis plus d’un siècle. Il ressort nettement que la cause première, l’origine de cette situation réside dans l’ingérence continue de l’impérialisme et la lutte d’influence des grandes puissances capitalistes/impérialistes pour le contrôle de la région comme carrefour entre les continents et réserve d’énergie fossiles : pétrole et gaz. La question énergétique est devenue au cours du 20e siècle et constitue encore de nos jours un aspect stratégique vital. C’est d’ailleurs pour cela que la crise au Moyen-Orient a pris une telle ampleur et que, par les dangers et les conséquences qu’elle peut entrainer, elle a une influence majeure sur l’ensemble de la situation mondiale.

Les raisons religieuses, ethniques, culturelles, historiques et même civilisationnelles souvent invoquées ‑ comme l’opposition entre musulmans et juifs, ou encore entre chiites et sunnites ‑ ne tiennent pas lorsqu’on s’intéresse de manière un peu sérieuse à la question. Si elles font bien partie de l’équation, elles ne constituent que des données secondaires. Le conflit qui "officiellement" oppose deux États ‑ Palestine et Israël ‑, mais qui depuis l’époque coloniale a été et reste une lutte de libération nationale, illustre le mieux ce constat. Aucun pays islamique voisin de la Palestine, hormis l’Iran de manière limitée, n’a pris le parti de soutenir les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, victimes des pires exactions et crimes de guerre allant même jusqu’au génocide. Aucune solidarité envers les Palestiniens ne s’est manifestée de manière réelle de la part des États arabes et/ou musulmans. Aucun de ces souverains élus de dieux dans le Golfe ou en Jordanie ni ces chefs tout-puissants en Égypte par exemple, ni même les islamistes de Syrie ‑ qui tous fondent ou appuient leur pouvoir sur l’Islam ‑ n’ont levé le petit doigt pour aider leurs "frères" palestiniens en proie aux bombardements barbares et à la famine organisée par Israël à Gaza. Pire que cela, ils maintiennent leurs partenariats avec l’État génocidaire d’Israël. C’est parce qu’aujourd’hui la quasi-totalité de ces pays et leurs classes dirigeantes jouent leurs intérêts propres, non pas en tant que nation ou peuple mais en tant que classe. Les rois du pétrole et du gaz de même que les dictateurs de Syrie ou d’Égypte ne doivent leur pouvoir et leurs bénéfices qu’à leur allégeance aux USA, premiers alliés d’Israël. Il est donc tout à fait exclu de les voir s’opposer à leur tuteur légal, qui plus est dans l’intérêt d’un peuple "étranger". Il semblerait donc que les disciples de Mahomet, les sionistes et les chrétiens évangélistes de Trump ne soient pas si irréconciliables quand leurs intérêts capitalistes sont les mêmes. Leur seule vraie religion c’est l’accumulation du Capital, la course sans fin au profit maximal. On voit assez clairement se dessiner le fait que dans la mesure où les USA n’ont pas soumis l’Iran, et s’ils n’y arrivent pas, eux et leur allié "proxy" israélien auront malgré tout intérêt à préserver le chaos régional engendré par cette situation de "ni paix, ni guerre". Celle-ci est entretenue depuis plusieurs décennies afin de permettre à l’impérialisme US de poursuivre activement sa lutte pour le maintien de sa domination sur la région, notamment par sa très forte présence militaire, et de justifier à l’avenir encore son intervention de même que celle de ses alliés dans les affaires des pays arabes et en Iran. Le récent cessez-le-feu précaire entre les USA et l’Iran, comme l’accord de paix proposé laissant beaucoup de questions sans réponse sur le fond de l’affaire illustrent bien cet état de fait.

L’actualité évoluant constamment, il est fort possible qu’entre la rédaction et la parution de ce texte il se soit produit des faits de grande importance, confirmant ou infirmant certains raisonnements ou conclusions. Néanmoins nous avons la conviction de la nécessité de produire une telle analyse afin de faire la lumière et de mettre la multitude de conflits et de situations politiques particulières au Moyen-Orient en relation dialectique avec la situation de l’impérialisme mondial. Seule une compréhension la plus claire possible de la situation actuelle, nécessitant l’analyse juste des forces politiques en présence et du rôle et des actions de toute sorte menées par les différentes puissances impérialistes dans la région, permettra aux communistes d’adopter une position appropriée afin d’agir dans l’intérêt de la classe ouvrière et des peuples ‑ et cela non seulement à l’égard des pays de la région concernée, mais aussi de leur propre pays. En éclairant les masses sur la réalité des buts de guerre, des jeux politiques et des pressions économiques exercées de tous côtés, les communistes et autres militants d’avant-garde joueront leur rôle révolutionnaire en brisant le mur de la propagande bourgeoise qui dans chaque pays pris isolément a pour  but primordial de manipuler le peuple travailleur en un sens déterminé : si ce n’est l’entrainer directement dans la guerre, au moins le mystifier pour lui faire approuver la politique impérialiste et antiouvrière, antipopulaire de son propre gouvernement ou du "bloc" impérialiste auquel il appartient. Il est de notre devoir de travailler à saper l’influence de la bourgeoisie sur les travailleurs et de permettre l’émergence d’un autre discours représentant réellement leurs intérêts en tant que classe. Ces intérêts, ni en France, ni aux USA, pas plus qu’en Israël, en Iran ou en Chine, ne sauraient être ceux de l’impérialisme ou ceux de la bourgeoisie dominante nationale.

Toutefois la difficulté est grande, après avoir dit cela, de se positionner de manière intelligible dans le débat actuel tel que présenté de manière manichéenne, c’est‑à‑dire qu’il faudrait être pour ou contre l’un ou l’autre des belligérants. Pour nous il va de soi que soutenir le génocide que commet Israël à Gaza, ou l’intervention militaire US-israélienne en Iran est exclu. Ces évènements sont l’expression la plus directe et la plus violente de l’impérialisme, du colonialisme et du racisme le plus réactionnaire. De même il est exclu d’apporter notre soutien au gouvernement de la République islamique d’Iran ou au Hamas de Gaza en tant que tels, qui au-delà des accusations de la rhétorique occidentale de "terrorisme" ou de "dictature" sont des instruments politiques profondément réactionnaires vis‑à‑vis des travailleurs de leurs pays et de violents anticommunistes pour lesquels le combat "antiimpérialiste" se limite exclusivement à la lutte contre les USA et Israël et ne vise pas le système de l’impérialisme/capitalisme en tant que tel. Cependant il faut préciser que la question du Hamas est complexe, avant tout dans la mesure où elle est intimement liée à celle de la lutte de libération nationale du peuple palestinien. À cette lutte sont parties prenantes divers groupes d’orientations variées. L’opération d’octobre 2023 notamment avait été entreprise par une coalition de groupes, et dans les manifestations consécutives de soutien, en France, l’un des mots d’ordre indiquait à juste titre qu’il ne s’agissait pas d’une "guerre entre Israël et le Hamas", comme le prétendaient fréquemment les médias.

Certes, l’Internationale communiste insistait sur le rôle dirigeant que devait assumer le prolétariat et ses organisations dans le développement des luttes de libération nationale dans les colonies[2] :

Les mouvements révolutionnaires libérateurs des colonies et des semi-colonies se groupent de plus en plus autour du drapeau de l’Union soviétique, convaincus par une amère expérience, qu’il n’y a pour eux de salut que dans l’alliance avec le prolétariat révolutionnaire, dans la victoire de la révolution prolétarienne mondiale sur l’impérialisme mondial. De leur côté, le prolétariat de l’U.R.S.S. et le mouvement ouvrier dans les pays capitalistes, dirigés par l’Internationale communiste, soutiennent et soutiendront de plus en plus énergiquement par leur action, la lutte émancipatrice de tous les peuples coloniaux dans leur lutte pour l’émancipation définitive du joug de l’impérialisme.

Mais il ne faut surtout pas en déduire qu’en dehors de la mise en pratique effective de cette perspective, les mouvements dans les colonies et les pays semi-colonisés ne seraient porteurs d’aucune dynamique positive.

En rapport avec les considérations qui précèdent, concernant la caractérisation des forces qui s’opposent au Moyen-Orient, il est faux de penser que nous soyons partisans d’une sorte de "ni-ni" qui reviendrait à nous enfermer dans l’inaction ‑ ce qui est souvent l’apanage de nombreux partis "de gauche", voire se revendiquant communistes. Notre positionnement ne nous empêche nullement d’agir de manière concrète sur le cours des évènements car contrairement aux réformistes et révisionnistes de tout acabit nous nous plaçons non pas du point de vue que la bourgeoisie dominante veut nous imposer, mais du point de vue du marxisme-léninisme, du point de vue de la classe ouvrière, du prolétariat international et de leur intérêt. Lénine écrivait en parlant de la première guerre mondiale impérialiste[3] :

Les socialistes doivent profiter de la guerre que se font les brigands pour les renverser tous. Pour cela, il faut avant tout que les socialistes disent au peuple la vérité, à savoir que cette guerre est dans un triple sens, une guerre d’esclavagiste pour la consolidation de l’esclavage. C’est une guerre qui vise, premièrement à consolider l’esclavage des colonies au moyen d’un partage plus "équitable" et d’une exploitation ultérieure mieux "orchestrée"; deuxièmement à accentuer le joug qui pèse sur les nations étrangères à l’intérieur des "grandes" puissances elles-mêmes, […] troisièmement à intensifier et à prolonger l’esclavage salarié, car le prolétariat est divisé et accablé, tandis que les capitalistes gagnent sur tous les tableaux en s’enrichissant par la guerre, en exacerbant les préjugés nationaux et en accentuant la réaction, qui connait une recrudescence dans tous les pays, même dans les pays républicains les plus libres.

Plus que la guerre en elle-même il faut donc regarder en premier lieu ses objectifs politiques dans le cadre actuel du développement de l’impérialisme au niveau mondial. "La guerre n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens", écrivait Carl von Clausewitz, militaire prussien du 19e siècle. Il suffit de voir quelle politique a été menée par l’impérialisme ces dernières décennies pour comprendre que les conflits actuels sont la prolongation directe de cette politique par la manière violente, violence qui est caractéristique d’un système capitaliste/impérialiste plus que jamais en crise et qui ne parvient plus à se réguler par le cadre étroit ‑ et désormais totalement périmé ‑ des institutions internationales et autres organismes qu’il a lui-même mis en place. Une crise dont nous parlons depuis de nombreuses années, mais qui semble s’accélérer depuis 2022 et la guerre en Ukraine. Pour apprécier correctement le rôle historique du conflit entre les USA et l’Iran et avoir une position la plus juste possible, il nous faut donc nous placer du point de vue des intérêts de la révolution prolétarienne et des peuples opprimés dans le monde. Intérêts qui sont en contradiction absolue avec ceux de l’impérialisme en tant que système. Il faut envisager le problème de manière plus large, et en comprendre les enjeux au niveau global.

Il existe deux cas de figure, dont les formes respectives peuvent être différentes mais qui constituent les deux issues possibles au conflit actuel : une stabilisation de la situation favorable soit aux USA, soit à l’Iran. Une quelconque "stabilisation" ne pourrait être évidemment que relative, précaire, temporaire. À partir de là nous avons devant nous une question primordiale que nous devons en premier lieu nous poser : laquelle de ces deux possibilités affaiblira le plus l’impérialisme mondial? Si la balance s’incline en faveur des USA et de leur allié israélien dans la guerre actuelle contre l’Iran, cela constituerait un renforcement de l’hégémonie chancelante de l’impérialisme US au niveau mondial, ce qui lui permettrait de renforcer sa domination et son influence politique sur les pays qui gravitent dans ses sphères d’influence. Cela voudrait dire non seulement le renforcement direct des USA mais encore de tous les régimes les plus réactionnaires soutenus par lui (en particulier au Moyen-Orient). Israël gagnerait le droit, sans conditions, de "finir le travail" à Gaza et dans toute la Palestine dans la plus complète impunité. Nul doute qu’enhardi par un succès aussi important, l’impérialisme US tenterait à nouveau des interventions militaires du même genre qui conduiraient d’autres peuples dans le chaos et nous rapprocheraient encore un peu plus d’une guerre nucléaire au niveau mondial. Au contraire, si la balance s’incline en faveur de l’Iran dans ce conflit, cela améliorerait le rapport de forces en faveur des éléments progressistes au niveau mondial dans la mesure où l’impérialisme US se trouverait affaibli dans la région mais aussi dans le monde. Ce serait aussi ‑ malgré les influences chinoise et russe derrière l’Iran ‑, une victoire contre l’impérialisme au niveau mondial. La Chine, principal allié de l’Iran, s’est démasquée par le faible soutien qu’elle a fourni à l’Iran depuis l’agression militaire conjointe USA/Israël. Elle a principalement fourni des armes défensives et de l’imagerie satellite à l’Iran, mais rien qui puisse véritablement infliger des dommages aux USA. Elle a montré qu’elle est bien plus préoccupée par ses intérêts propres que par le droit international ou les intérêts de ses alliés. La Russie elle aussi, bien qu’elle ait fourni du matériel militaire (à visée uniquement défensive là aussi) a démontré que l’alliance avec elle avait ses limites. Que l’Iran réussisse à imposer une issue favorable de son point de vue dans ces conditions renforcerait l’idée selon laquelle les peuples du monde ne doivent leur salut qu’à leur lutte contre l’impérialisme et pour leur indépendance, et surtout qu’ils peuvent mener cette lutte par leurs propres forces. Dans cette configuration, le fait que le régime iranien est un régime réactionnaire (nous ne faisons pas ce constat en nous plaçant du point de vue bourgeois, mais de notre point de vue prolétarien) constitue une donnée secondaire; nous devons soutenir ce deuxième cas de figure ‑ favorable à l’Iran ‑, car c’est celui qui sera au bout du compte le plus favorable à la révolution et à l’émancipation de l’ensemble des peuples du Moyen-Orient à long terme. À la veille de la guerre israélo-arabe de juin 1967, Enver Hoxha écrivait[4] :

Le soutien aux peuples arabes dans la lutte contre l’impérialisme américain et son instrument, Israël, est un important aspect de la politique de notre État, et cela indépendamment des régimes actuels de leurs pays, car l’indépendance et les droits souverains de ces derniers sont menacés par les impérialistes américains. Nous devons soutenir les peuples arabes car ils se sont éveillés et tendent à consolider leurs états. Ils vivent aujourd’hui sous des régimes bourgeois démocratiques, certains même sous des régimes féodaux, mais ils affirment toujours plus leurs sentiments progressistes et surtout, organisent de mieux en mieux leur résistance aux intrigues et au joug politique et économique des étrangers.

Si la situation respective des pays de la région a changé depuis 1967 il n’en reste pas moins vrai que cette analyse peut s’appliquer correctement à la situation que nous vivons. C’est dans ce sens que nous pensons qu’il faut mener notre travail auprès des travailleurs afin de leur faire prendre conscience des vraies raisons et enjeux des guerres sous le capitalisme. À partir de là le rôle des communistes sera d’utiliser ce revers de l’impérialisme pour développer leur propagande et leur influence auprès des masses auxquelles les capitalistes voudront faire payer l’addition de leur échec. De cette manière il faudra profiter de l’affaiblissement de l’impérialisme à l’extérieur pour travailler à son affaiblissement à l’intérieur. Pour les communistes en Iran, là aussi et même avec le maintien du régime islamique, il y aura potentiellement une période favorable pour organiser le travail auprès des travailleurs iraniens. Car même en cas de victoire iranienne, le prix à payer, en premier lieu économiquement, sera probablement important au point qu’il pèsera fortement sur les couches prolétariennes de la population iranienne. Là aussi les classes dirigeantes voudront que ce soient les travailleurs qui payent la reconstruction du pays. Ainsi une défaite de l’impérialisme en Iran, même si elle n’apporte pas aux forces progressistes une victoire au sens absolu du terme, permettrait de créer des conditions plus favorables à la lutte contre le capitalisme et le impérialisme au niveau mondial, là où la victoire de l’impérialisme US constituerait une victoire non seulement de l’impérialisme actuellement le plus réactionnaire et agressif, mais encore un renforcement du système de l’impérialisme au niveau mondial.

Ces considérations ne contredisent nullement l’objectif fondamental qui doit guider les communistes en général dans leurs analyses, dans leurs luttes : la conquête du pouvoir dans les pays respectifs. Cela s’applique également à l’Iran. Cependant d’un point de vue tactique, l’opposition active face aux agressions impérialistes, aux forces impérialistes envahisseurs, est légitime. Imaginer qu’une intervention militaire impérialiste pourrait apporter au peuple la "démocratie", que ce soit celle de la "république démocratique", ou autre ‑ serait une illusion fallacieuse.

 



[1]. Enver Hoxha, réflexions sur le Moyen-Orient; Éditions 8 Nëntori, 1984.

[2]. 6e Congrès mondial de l’IC, Thèses sur le mouvement révolutionnaire dans les colonies et semi-colonies
Correspondance Internationale, Organe de l’Internationale communiste, n°149, p. 1727.

[3]. V. I. Lénine, Le socialisme et la guerre (1915); Œuvres, tome 21; Paris, Éditions sociales, 1973; p. 314.
https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/08/vil19150800b.htm

[4]. Enver Hoxha, réflexions sur le Moyen-Orient, p.42.