Les luttes contre la domination impérialiste :
Le cas du peuple kanak

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 34, 2e semestre 2026 – p. 34‑36

Annexe

La question
du gel du corps électoral

Le corps électoral figé est issu du compromis politique ayant abouti à l’accord de Nouméa en 1998 [1]. Il prévoit que seules les personnes ayant la citoyenneté néo-calédonienne (c’est-à-dire, résidant en Nouvelle-Calédonie avant 1998, ainsi que leurs descendants et à la condition de résider préalablement pendant dix années consécutives sur le territoire) pourront participer aux élections provinciales (permettant d’élire le congrès des trois provinces) ainsi qu’aux référendums d’autodétermination.

L’objectif de ce compromis politique est d’exclure du vote aux élections structurantes pour la destinée du territoire les personnes n’ayant pas ou peu d’attaches avec le territoire (fonctionnaires "de passage" pour des contrats courts, immigrants métropolitains ou européens) et de limiter la dilution du vote kanak; d’un autre côté cela légitime la présence des colons et de leurs descendants en les incluant dans le processus légaliste de détermination d’indépendance par les référendums.

Ce gel du corps électoral a déjà été remis en cause auparavant. Le Conseil constitutionnel a examiné la question en 1999 et a émis des critiques[2]. En février 2007 une loi constitutionnelle a été adoptée pour préciser la détermination des personnes ayant droit de vote[3]. Et la majorité coloniale locale n’a de toute façon jamais accepté le dispositif.

Dans le cas présent d’une colonie de peuplement ce point est fondamental, puisqu’il détermine le poids des différents camps dans le rapport de force électoral.

Le 19 juillet 1972, le premier ministre français Pierre Messmer écrit[4] :

La Nouvelle-Calédonie, colonie de peuplement, bien que vouée à la bigarrure multiraciale, est probablement le dernier territoire tropical non indépendant au monde où un pays développé puisse faire émigrer ses ressortissants.

Il faut donc saisir cette chance ultime de créer un pays francophone supplémentaire. La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste de populations autochtones appuyées par quelques alliés éventuels dans d’autres communautés ethniques venant du Pacifique.

À court et à moyen terme, l’immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d’outre-mer (Réunion) devrait permettre d’éviter ce danger, en maintenant et en améliorant le rapport numérique des communautés.

À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants.

Afin de corriger le déséquilibre des sexes dans la population non autochtone, il conviendrait sans doute de faire réserver des emplois aux immigrants dans les entreprises privées. Le principe idéal serait que tout emploi pouvant être occupé par une femme soit réservé aux femmes (secrétariat, commerce, mécanographie).

Sans qu’il soit besoin de texte, l’administration peut y veiller.

Les conditions sont réunies pour que la Calédonie soit dans vingt ans un petit territoire français prospère comparable au Luxembourg et représentant évidemment, dans le vide du Pacifique, bien plus que le Luxembourg en Europe.

Le succès de cette entreprise indispensable au maintien de positions françaises à l’est de Suez dépend, entre autres conditions, de notre aptitude à réussir enfin, après tant d’échecs dans notre histoire, une opération de peuplement outre-mer.

La "démocratie du coucou"

En évoquant la "démocratie du coucou", Jean-Marie Tjibaou a souligné le caractère pernicieux du droit de vote que s’approprient les colonisateurs[5] :

La vérité de l’homme blanc, c’est celle de l’invité inattendu qui arrive, s’installe dans votre maison avec sa famille et qui, quelques temps après, demande un vote démocratique pour savoir à qui appartient la maison.

Cette expression de "démocratie du coucou" renvoie à un texte de Louise Michel, qui a transcrit en 1878 un conte recueilli auprès de Kanaks, alors qu’elle était en relégation (peine perpétuelle d’éloignement hors du territoire métropolitain, supprimée en 1970) à Nouméa. Elle l’avait intitulé "La Démocratie du coucou", du nom de ce volatile qui est le seul oiseau pondant ses œufs dans le nid des autres[6][6]

Nous vivions paisiblement dans une maison entourée d’un jardin fertile; sur une partie caillouteuse, éloignée de la maison, une cabane où nous remisions les outils.

Un jour, deux étrangers frappèrent à notre porte. Comme de coutume, nous offrîmes l’hospitalité.

Dès le lendemain, ils nous réunirent et déclarèrent : "Nous vivrons désormais ici." Ils avaient des armes à la main, nous dûmes nous soumettre.

Quelques temps après, un des nôtres protesta contre l’intrusion. Ils le tuèrent.

Ils firent venir des leurs, prirent pour domestiques des hommes d’une ile voisine.

Alors, ils nous expliquèrent : "La cohabitation n’est plus souhaitable, vous ne vivez pas comme nous, et de toute façon la maison n’est pas assez grande… La cabane, au fond du jardin, reste inutilisée, vous vous y installerez!"

Plusieurs années s’écoulèrent. Nous décidâmes de ne plus supporter cette situation.

Nous allâmes réclamer justice auprès des autorités du pays. "Qu’à cela ne tienne, nous répondit-on, nous organiserons un vote de tous les résidents de ce domaine…"

La voix du pouvoir ajouta : "…un vote dans le respect de la démocratie : un homme, une voix."

Dans la cabane, avec les enfants, nous étions 7. Dans la maison, avec les domestiques, ils étaient 10.

Nous étions, nous sommes Kanaks.

Jean-Luc Mélenchon au sujet de la Kanaky

Mélenchon est candidat à l’élection présidentielle de 2027. Parmi les sujets dont il se sert pour attirer des électeurs, figure ce qu’il dénomme la "Kanaky-Calédonie"[7]. Fourbe comme il est, il inscrit sa démarche dans les principes de la "démocratie" telle qu’elle est institutionnalisée par la classe capitaliste dominante. Il n’envisage pas la conquête de l’indépendance du peuple kanak comme aboutissement de la lutte de celui-ci contre l’occupation coloniale. Il pense qu’il faudra "démocratiquement" procéder à un vote conjoint par le peuple français et le peuple "kanaky-calédonien" pour décider si oui ou non les Kanaks ont droit à l’indépendance nationale.

Une nouvelle page de l’histoire de la Kanaky-Calédonie doit s’ouvrir. Non seulement le peuple vivant sur place a le droit à son indépendance mais le peuple français dans son ensemble a le droit et le devoir d’en prendre la décision.

Plus précisément, voici ce qu’il annonce :

Dès l’été 2027, si les Français m’élisent, j’organiserai les conditions d’un référendum le plus immédiat pour un projet d’accord instaurant l’indépendance de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Préalable indispensable à l’organisation d’une consultation locale sur ce projet.

Il précise que l’objectif serait :

une association franche et libre aux autorités du nouvel état indépendant et l’acceptation par les français d’un tel statut.

Ainsi il reprend hypocritement la conception d’"État associé" (qui était celle du ministre des Outre-mer Valls en 2025) :

Nous proposerons une association à la France, librement consentie mutuellement. Elle pourra porter sur des domaines que nous déterminerons avec lui, comme la défense, la coopération économique, la libre circulation des personnes, la protection écologique ou la recherche. En un mot, une association libre entre deux États souverains égaux en droits. […] Ensemble, les deux peuples pourront décider, s’ils le souhaitent mutuellement, d’écrire un nouveau chapitre de vie commune.

 



[1]. Accord sur la Nouvelle-Calédonie signé à Nouméa le 5 mai 1998
[2.2. Le corps électoral et le mode de scrutin ‑ 2.2.1. Le corps électoral]
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000555817

[2]. https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/1999/99410DC.htm

[3]https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/la-citoyennete-caledonienne
https://histoirecoloniale.net/adoption-par-l-assemblee-nationale/
https://www.vie-publique.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000017758247
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000425507
https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/02/19/le-parlement-a-vote-la-reforme-de-la-constitution_869148_3224.html
https://www.assemblee-nationale.fr/12/ta/ta0-10.asp

[4]. "L’évolution politique de la Nouvelle-Calédonie de 1945 à 1983", p. 23
https://histoire-geo.ac-noumea.nc/IMG/pdf/la_NC_de_1945_a_1983.pdf

[5]. Patrick Paitel, L’enjeu Kanak, Éditions France-Empire, 1985. Propos rapporté par Wassipi Lopué.

[6]https://ricochets.cc/Kanaky-le-gouvernement-Macron-declenche-volontairement-l-incendie-et-criminalise-ses-opposants-7549.html

[7]. "La Kanaky-Nouvelle-Calédonie sera indépendante", 10 juillet 2026.
https://blogs.mediapart.fr/jean-luc-melenchon/blog/100726/la-kanaky-nouvelle-caledonie-sera-independante