Les luttes contre la domination impérialiste :
Le cas du peuple kanak

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 34, 2e semestre 2026 – p. 25‑33

Introduction

Dans notre article de 2022 concernant ce sujet[1], à la suite du troisième référendum sur l’autodétermination, de décembre 2021, largement boycotté en protestation face à son maintien dans le contexte de l’épidémie du COVID-19, nous écrivions :

Puisque les référendums n’ont pas permis d’obtenir l’indépendance, des négociations doivent s’ouvrir pour définir le nouveau statut colonial du pays. Ces négociations s’annoncent compliquées, étant donné que la bourgeoisie coloniale estime en avoir terminé avec les questions d’indépendance et ne se sent plus tenue par les accords qui prévoyaient de figer le corps électoral pendant la durée de validité des accords. Si ces dispositions relatives au corps électoral sont abrogées ‑ ce qui est un objectif affiché de la bourgeoisie coloniale locale ‑, il est très probable que l’ouverture aux populations allogènes renforce à l’avenir le poids électoral et politique de la France.

Face à ce qui s’apparente à une impasse politique, l’avenir s’annonce donc assez incertain. Ce qui est certain par contre, c’est qu’il y a ici une nouvelle démonstration pour le peuple kanak et les autres peuples dominés, des limites d’une voie purement légaliste dans laquelle la puissance coloniale dicte les règles. Dorénavant, la lutte pour l’indépendance va devoir prendre une nouvelle forme, qui reste à définir par les différentes organisations indépendantistes existantes ou futures.

Depuis cet article, les évènements ne nous ont pas donné tort.

Projet de dégel du corps électoral et évènements d’avril-juin 2024

L’accord de Nouméa de 1998 [2] inclut des articles imposant le gel du corps électoral pour les élections locales, selon certaines modalités définissant les critères requis pour bénéficier du droit de vote. À la suite du référendum de 2021, la bourgeoisie coloniale par la voix de ses représentants annonçait la demande qu’il soit mis fin à ce dispositif.

[Concernant les antécédents à ce sujet, voir l’annexe.]

Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS)[3] était conscient que cette initiative allait fatalement intervenir. Anticipant la nécessité de la lutte pour s’y opposer, il fonde en 2023 la "Cellule de coordination des actions de terrain" (CCAT) pour s’y préparer.

La démarche de la part des colonisateurs se concrétise en janvier 2024 par un projet de loi constitutionnelle présenté en conseil des ministres, puis déposé à l’Assemblée nationale le 3 avril 2024, sans concertations locales en Kanaky, sauf évidemment avec la bourgeoisie coloniale et ses représentants. Essentiellement, ce document implique que la Kanaky ne serait plus considérée comme un pays en voie de décolonisation, mais qu’au contraire la France fige cette colonisation en tant que norme constitutionnelle.

En réponse, des manifestations substantielles ont été organisées, mais s’avérèrent inefficaces. Le vote, par l’Assemblée nationale et le Sénat, concernant le projet de "loi constitutionnelle portant modification du corps électoral pour les élections au Congrès et aux assemblées de province de la Nouvelle-Calédonie" était planifié pour le 14 mai. La nuit du 13 au 14, des mouvements massifs de protestation éclatent à Nouméa. Le 14 mai, le projet de loi est adopté. Face aux violences, le président de la République décrète l’état d’urgence le 15 (il sera levé le 28), et un couvre-feu est instauré à Nouméa (il sera levé le 2 décembre).

La réponse aux protestations, à titre "sécuritaire", a été brutale, conformément aux habitudes coloniales bien connues depuis des décennies : le Haut-commissaire de la République (sorte de préfet local) Louis Le Franc demande et reçoit en renfort environ 3.000 gendarmes et CRS ainsi que des équipements lourds (véhicules blindés Centaure, lanceurs de balles de défense LBD, grenades à main de désencerclement GMD) venus de la métropole, et décrète un couvre-feu. L’armée est également mobilisée sur des zones particulières (aéroport et certains ports). Les affrontements sur le terrain dureront jusqu’en septembre 2024.

Un exposé détaillé ‑ du point de vue des forces de répression ‑ est publié en aout 2025 par le Ministère de l’Intérieur en réponse à une question écrite adressée à l’Assemblée nationale le 3 décembre 2024. Voici quelques extraits[4] :

Le commandement de la gendarmerie pour la Nouvelle-Calédonie (COMGENDNC) et la direction territoriale de la police nationale (DTPN) de la Nouvelle-Calédonie ont été pleinement engagés dans cette crise. Du 15 au 28 mai 2024, l’état d’urgence a été décrété […]. Le bilan humain s’élève à 14 morts, dont 2 gendarmes décédés. […] les forces de police et de gendarmerie présentes (566 policiers, près de 500 gendarmes affectés au COMGENDNC et 7 escadrons de gendarmerie mobile ‑ EGM ‑ en renfort sur place) […] des renforts massifs ont été acheminés depuis l’hexagone. Concernant la gendarmerie, le nombre d’EGM a été porté à 27 unités au 31 mai 2024, puis à 35 EGM dans les semaines suivantes. Ainsi, plus de 3.000 gendarmes ont été déployés sur le territoire, incluant des renforts d’unités spécialistes comme le groupe d’intervention de la gendarmerie nationale ou des personnels de la gendarmerie départementale et d’unités de police judiciaire. Jusqu’à 250 personnels, hors EGM, ont été projetés pour faire face à la crise de haute intensité dans tous les domaines (renseignement, police judiciaire, intervention, logistique, soutien, composante héliportée et blindée…). Pour la police nationale, ce sont 1.500 personnels de l’ensemble des directions et services actifs de police qui ont été projetés dans l’archipel. À l’instar des renforts de gendarmerie, tous les "métiers" (investigation, ordre public, etc.) de la police nationale ont ainsi été renforcés. Il convient notamment de souligner la projection de 3 compagnies républicaines de sécurité (CRS). Ont également été projetés au profit de la police nationale d’importants moyens (plus de 100.000 munitions, 22 véhicules, plusieurs dizaines de tonnes de fret : équipements de protection, matériel de secours, armement, etc.). […] Leur action déterminante rappelle que la sécurité des citoyens ne peut être garantie que par les forces de sécurité intérieure (FSI) de l’État. Grâce à la présence permanente et dissuasive de leurs unités, les forces de l’ordre ont permis d’éviter que les initiatives locales, notamment des regroupements de citoyens visant à renforcer la vigilance au sein des quartiers, puissent être perçues comme nécessaires. Lors de ces évènements, la gendarmerie a déploré 619 blessés, dont 107 durant l’état d’urgence ainsi que 2 gendarmes décédés. […] La police nationale déplore quant à elle 126 blessés, dont 104 policiers des CRS et 3 blessés graves (des policiers de BAC). […] Depuis le 13 mai 2024, et dans le strict respect du cadre légal, la gendarmerie a mené 1.742 gardes à vue, dont 124 durant la période d’état d’urgence. […] La police nationale a pour sa part procédé à 1.611 interpellations et 1 567 gardes à vue au cours de la période. […]

Afin d’appeler à "l’apaisement", Emmanuel Macron suspend la réforme constitutionnelle le 12 juin "pour donner toute sa force au dialogue sur place et au retour à l’ordre"[5]. Toutefois l’État ne cherche à aucun moment à négocier mais plutôt à mater la révolte à l’aide des renforts reçus. La situation s’aggrave avec des morts parmi les Kanaks et la destruction de plusieurs établissements publics et d’entreprises. Des assignations à résidence ont été prononcées, et de nombreux témoignages de violences physiques de la part des forces de répression, y compris sur mineurs, ont été recensés.

Parallèlement, des milices "antiblocages" sont formées (constituées d’un ensemble non homogène et variable selon les quartiers, d’une part d’antiindépendantistes ultraréactionnaires, et d’autre part d’individus de type "voisins vigilants" ayant un état d’esprit défensif, craignant l’incendie ou le cambriolage de leurs maisons). Malgré leur caractère illégal, la police et la gendarmerie se serviront de ces auxiliaires et leur permettront certaines exactions pour lesquelles leurs auteurs ne seront pas ou peu inquiétés. La note établie par le Ministère de l’Intérieur, citée plus haut, nie ce phénomène, qui est pourtant un fait attesté par de nombreux reportages, par exemple[6] :

Dans le quartier Tuband, il y a le Tuband des riches avec ses toits rouges et ses piscines, et le Tuband des pauvres, avec ses logements sociaux aux toits verts et la déliquescence sociale qui va avec. Il a été l’un des premiers à s’enflammer, lundi soir, et les habitants ont vu débarquer gendarmes mobiles et blindés à l’heure de la traditionnelle promenade du soir.

Ils vivent depuis dans le bruit des explosions de grenades de désencerclement et la fumée des incendies. Chacun est désormais retranché et tient ses positions. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En bas, les jeunes émeutiers, qui insultent copieusement le camp d’en face, dont les barricades occupent tous les carrefours. L’école primaire sert de frontière tacite.

En haut, une véritable forteresse de bois et de métal a été érigée. Un projecteur aveugle le visiteur et l’équipement impressionne. Casques, masques, battes, renforts pectoraux qui n’empêchent pas une singulière convivialité : le café et les nems chauds attendent le guetteur fatigué. Les armes sont cachées, mais nombreuses. Calibre 12, fusils à longue portée, l’organisation est millimétrée.

Il serait sans doute inapproprié de présenter de la réalité multiforme une image schématique unilatérale. Toutefois des actes mortels contre des Kanaks ont été perpétrés. Le Haut-commissaire indique que le 15 mai 2024, trois Kanaks et un gendarme ont été tués par balles de la main de "particuliers". Il commente[7] :

"Les auteurs de ces crimes sont des assassins car il n’appartient pas à des groupes d’autodéfense de se livrer à cela", a déclaré jeudi le représentant de l’État en Nouvelle-Calédonie. Ces "milices qui se sont constituées" l’ont fait "sans doute pour se protéger, mais on ne leur en demandait pas tant, et certainement pas d’être armées" : "Ce n’est pas leur métier. J’ai interdit le transport d’armes, j’ai pris un arrêté de couvre-feu. Ça concerne tout le monde", a‑t‑il précisé.

Dans une certaine mesure des participants à ce que le Haut-commissaire appelle "groupes d’autodéfense" partagent le point de vue de celui-ci ("Ce n’est pas leur métier"). Mais cela peut signifier qu’ils renvoient à l’expéditeur la responsabilité de la violences. Voici ce qu’explique un de ces "voisins vigilants"[8] :

Si les choses tournent mal, il compte surtout sur les troupes du GIGN qui doivent arriver de métropole. "Faut qu’ils tirent dans le tas. S’il faut des morts pour calmer leurs conneries, eh ben, il faudra des morts. C’est de la folie. Y a pas de combat, y a pas de lutte. Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on s’en aille."

L’État se résout finalement à décréter la suspension du projet de la réforme constitutionnelle.

Suite de la répression après la fin de ces évènements

Le bilan humain est lourd. Les tués comprennent douze Kanaks, un caldoche, deux gendarmes (dont un tué accidentellement par un autre gendarme).

Un communiqué du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations-Unies dénonce la situation de la façon suivante[9] :

Des dizaines de milliers de manifestants Kanaks se sont mobilisés pacifiquement depuis février pour dénoncer ces réformes. En l’absence de dialogue, un violent conflit fait rage depuis mai 2024. Le gouvernement français a déployé des moyens militaires et un usage excessif de la force ce qui aurait conduit parmi les Kanaks à plusieurs morts, 169 blessés, 2235 arrestations y compris des d’arrestations et détentions arbitraires et plus de 500 victimes de disparitions forcées.

"Nous sommes particulièrement préoccupés par les allégations concernant l’existence de milices lourdement armées de colons opposés à l’indépendance", les experts ont déclaré[10]. "Le fait qu’aucune mesure n’ait été prise par les autorités pour démanteler et poursuivre ces milices soulève de sérieuses inquiétudes quant à l’État de droit."

Parmi les personnes arrêtées (quasi exclusivement des Kanaks), beaucoup ont été jugées en comparution immédiate. Ceux qui ont été mis en examen pour crime l’ont été notamment sous les chefs d’accusation de complicité de tentative de meurtre, vol en bande organisée avec arme, destruction en bande organisée du bien d’autrui par un moyen dangereux pour les personnes, et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime. Le biais colonial apparait clairement au regard de l’impunité des agissements des milices armées loyalistes.

Le principe de la détention provisoire a été largement appliqué, provoquant une surpopulation accrue de la prison insalubre de l’ile et engendrant plusieurs mutineries dont une a fait un mort. Dans le même temps de nombreux détenus ont été transférés dans des prisons en métropole. Ces transferts sont de deux types :

* Les prisonniers politiques : c’est le cas notamment des militants kanaks de la CCAT accusés d’être responsables des émeutes et transférés dans la nuit du 22 au 23 juin 2024, parmi eux Christian Tein, dirigeant de la CCAT et élu par la suite en aout 2024 président du FLNKS malgré sa détention. Le 12 juin 2025 la justice libère tous les responsables indépendantistes kanaks incarcérés en métropole. Le 5 juin 2026 les juges d’instruction du tribunal judiciaire de Paris ont rendu une ordonnance de non-lieu général dans ce dossier, le parquet de Paris a annoncé faire appel, estimant qu’"il reste des actes d’investigation à mener". Ainsi quatorze militants indépendantistes du FLNKS se voient exonérés de toute responsabilité pénale dans les violences commises lors des évènements de mai 2024.

* Les prisonniers de droit commun[11] : sous le prétexte de la surpopulation carcérale et de la destruction de plusieurs cellules lors des mutineries, 69 détenus ont été transférés et répartis dans les prisons en métropole. La plupart de ces transferts ont eu lieu très rapidement et dans une opacité complète, niant les droits de la défense.

En plus de la répression judiciaire, des décisions politiques de rétorsion collective ont été mises en œuvre dans les semaines suivant les évènements. Les mesures administratives ont pu être engagées par des annonces propagandistes formulées sans retenue. Par exemple, Sonia Backès, présidente de la province Sud et ancienne secrétaire d’État chargée de la citoyenneté, a déclaré le 5 juin 2024 [12] : "Tu casses, tu paies! Je le dis à ceux qui ont brulé, pillé, bloqué la Calédonie, à ceux qui continuent, la province leur supprimera toutes les aides dont ils bénéficient." Puis la province Sud a décidé en bonne et due forme, par la délibération n° 41-2024/APS du 15 juillet 2024, "diverses dispositions pour répondre aux exactions commises depuis le 13 mai 2024 et leurs conséquences financières et sociales", notamment des mesures relatives à l’aide médicale, aux bourses scolaires et aux logements locatifs publics[13]. Ainsi, des dispositions ont été prises telles que l’assujettissement des bénéficiaires de l’aide médicale en province Sud, à compter du 1er aout 2024, à un ticket modérateur de 20% sur le "petit risque", et de 10% sur les "affections de longue durée". Le remboursement de l’aide médicale est ainsi restreint depuis juillet 2024 "jusqu’à nouvel ordre", sauf exceptions. De plus, a été instituée une condition de domiciliation d’une durée de dix ans en province Sud pour solliciter l’attribution de bourses scolaires des premier et second degrés, de bourses d’enseignement supérieur et de logements locatifs publics. Des recours en annulation ont été déposés auprès du tribunal administratif, sans succès pour la plupart. En juin 2025 le gouvernement local a en outre voté, sous prétexte d’austérité budgétaire, une baisse des allocations familiales.

Étant données les inégalités systémiques dont sont victimes les populations kanakes, le caractère ciblé de ces mesures apparait clairement.

Projet d’accord de Bougival

Du 5 au 7 mai 2025, des débats se sont déroulés entre le ministre des Outre-mer Manuel Valls accompagné du conseiller spécial du Premier ministre Éric Thiers, et des représentants des organisations indépendantistes et antiindépendantistes, sur le terrain du Domaine de Deva à Bourail, commune de Nouvelle-Calédonie[14]. Le débat s’est achevé sur une opposition de projets, celui de l’État, "fondé sur une souveraineté avec la France", et celui porté par les "Loyalistes" et "Le Rassemblement-Les Républicains", basé sur "le fédéralisme au sein de la République française". Face à cet échec, Valls a résumé sa vision[15] : "Ancrée dans la Constitution française, notre proposition permettait de garder un lien structurel, solide et pérenne entre la France et la Nouvelle-Calédonie." Ultérieurement Manuel Valls a déclaré : "Ce statut, je l’ai mis sur la table. C’était un statut de souveraineté avec la France. […] Pour aller vite, c’est celui, au fond, d’État associé." La notion d’État associé est l’une des trois modalités de décolonisation reconnues par l’ONU, aux côtés de l’accession à l’indépendance et de l’intégration à un État indépendant.

En juillet 2025, l’État français, représenté toujours par Manuel Valls, a réuni à Bougival (commune du département des Yvelines) les délégations indépendantistes et loyalistes afin de négocier les conditions d’évolution du territoire à la suite de l’accord de Nouméa de 1998, ce dernier étant censé constituer un point de départ vers la décolonisation. À l’issue de ces négociations, un document a été validé par les représentants de toutes les formations politiques présentes, étant précisé qu’il s’agissait d’un "engagement à défendre le texte", le texte lui-même portant la mention "projet d’accord". La plupart des organisations kanakes ont effectivement entériné la signature de leurs représentants, et ont prôné de conserver le texte tel qu’il est. En revanche, le 31 juillet 2025, la direction de l’Union calédonienne (UC), principale composante du FLNKS, déclare rejeter l’accord malgré la signature par sa délégation le 12 juillet, estimant qu’il était "contraire aux fondements de la lutte indépendantiste"[16].

Le 9 aout se tient le 45e congrès extraordinaire du FLNKS, réunissant les représentants des formations du FLNKS, ainsi que diverses délégations, syndicats, représentants du Sénat coutumier, de Inaat ne Kanaky [17] et de sections de la CCAT[18]. Le président du FLNKS, Christian Tein ‑ étant interdit de séjour dans l’archipel ‑ participe en visioconférence. Les débats aboutissent au rejet du projet d’accord de Bougival et à l’adoption à l’unanimité d’une motion de politique générale.

Passant outre cette réalité, le gouvernement français a fait publier le texte sous l’intitulé "Accord de Bougival" au Journal officiel de la République française le 6 septembre 2025, mais sans mention, ni de ses signataires, ni de la réserve qui précédait ces signatures et en précisait la portée. Le 30 septembre, le FLNKS a adressé au nouveau Premier ministre Sébastien Lecornu un courrier qui annonce le "retrait formel" de ses signatures au projet d’accord.

Les indépendantistes se sont retrouvés divisés sur les mêmes lignes qu’en 2024 lors du projet de réforme du corps électoral. L’UC s’oppose frontalement à toute entrave au droit internationalement reconnu de la Kanaky à l’autodétermination, alors que le Parti de Libération Kanak (Palika) et l’Union progressiste en Mélanésie (UPM) pensent qu’il est possible de faire évoluer le projet d’accord de Bougival et de construire une majorité sociale pour avancer vers la pleine souveraineté. En annonçant son départ du FLNKS en novembre 2025, le Palika dit avoir constaté notamment que "le FLNKS nouveau ne semble pas être sur une stratégie de négociations et de discussions", que "le rejet en bloc de l’accord politique de Bougival […] est en rupture avec le processus engagé depuis 1988 et représente un obstacle dans la recherche d’une solution négociée en faveur de l’accès du pays à la pleine souveraineté"[19]. Ces divergences marquent l’amorce d’une reconfiguration du paysage politique calédonien vers la distinction entre trois blocs : la droite radicale antiindépendantiste, l’UC et ses partenaires pour revendiquer une échéance précise et rapide à l’achèvement du processus de décolonisation, et un troisième bloc qui regrouperait le Palika, l’UPM, mais également Calédonie Ensemble et l’Éveil Océanien, et qui se donnerait plus de temps pour atteindre le statut d’État associé.

Le gouvernement a poursuivi sa démarche. Le 19 janvier 2026 a été signé par certains partis l’accord dit Élysée-Oudinot[20] qui vise à "compléter" l’accord de Bougival. Un projet de loi constitutionnelle, adopté au Sénat en février, devait mettre en œuvre l’accord de Bougival complété par l’accord "Élysée-Oudinot", rejetés l’un et l’autre par le FLNKS. Le projet de loi constitutionnelle a été rejeté par l’Assemblée nationale le 2 avril 2026 : la motion de rejet présentée par le député communiste Emmanuel Tjibaou, par ailleurs président de l’UC, a été adoptée par 190 voix contre 107.

Voici quelques extraits des arguments exposés par Emmanuel Tjibaou, à l’Assemblée nationale le 2 avril 2026 [21] :

Bougival, c’est la rupture du processus de décolonisation ‑ pas un texte ou une négociation de plus : une rupture. C’est une manière d’ignorer que, dans ce pays, il y a un peuple qui existe depuis plus de 3.000 ans et qui a été colonisé par la France à partir du 24 septembre 1853. […]

S’agissant de l’identité kanak, ce projet de loi constitutionnelle rompt avec les équilibres juridiques hérités de l’accord de Nouméa : il marque notamment la reprise en main par l’État du statut civil coutumier, restreignant le champ de la coutume au profit des principes du droit français. L’immatriculation des Kanaks au répertoire national d’identification des personnes physiques (RNIPP), perçue comme une réintégration implicite dans la nationalité française, relève clairement d’une logique d’assimilation : le peuple kanak devient ainsi une simple composante du peuple calédonien, auquel est désormais confié le droit à l’autodétermination. Cette réorientation politique profonde, inversant la logique de l’accord de Nouméa, ne saurait être assimilée à une décolonisation conforme aux résolutions de l’ONU et au droit international. […]

Ne vous en déplaise, sa vocation [de la France] est d’accompagner la Kanaky Nouvelle-Calédonie vers l’émancipation, non de la retarder, de semer des obstacles sur le chemin, d’imaginer des verrous juridiques qui se révèleront autant de lignes Maginot inopérantes. […]

Le fait est que le projet de loi impliquait une fausse indépendance (indépendance de façade, subordination de fait), inacceptable pour la majeure partie du mouvement indépendantiste. L’objectif de ce texte n’était pas d’être adopté mais de permettre de diviser et de marginaliser les indépendantistes en les présentant comme responsables de l’échec des négociations. Le mouvement d’indépendance du peuple kanak, pour avancer vers la réalisation de son objectif, doit arriver à une vision lucide sur le caractère et les intentions de l’ennemi qu’est la puissance impérialiste occupante. La stratégie institutionnelle et légaliste, alors que le colonisateur dicte les règles, constitue une impasse. Il faut souligner qu’à cet égard il ne s’agit pas seulement du gouvernement au sens étroit ‑ le président, les ministres, la majorité parlementaire ‑; la classe capitaliste impérialiste peut s’appuyer sur un large éventail de forces politiques qui inclut aussi une prétendue "opposition" ‑ opposition non pas à l’impérialisme dans ces fondements, mais ayant seulement quelques appréciations différentes quant à sa gestion. La focalisation sur l’importance du domaine maritime que possède la France, basé en grande partie sur les possessions telles que la Kanaky, est partagée par des forces labellisées communément comme "d’opposition", "de gauche"[22].

Le rejet des mesures que le gouvernement français s’obstine à vouloir mettre en œuvre est pleinement justifié

* Le projet ignore l’objectif qui est celui du peuple kanak : l’indépendance pleine et entière. Son libellé confirme la souveraineté de la France malgré des artifices masquant le maintien du statut colonial. Il prévoit la constitution d’un État de Nouvelle-Calédonie et d’une nationalité néo-calédonienne conditionnée à la conservation de la nationalité française. Cet État fantoche n’aurait la main que sur son nom, son drapeau, sa devise, son hymne et des compétences secondaires qui excluent toute autorité sur les pouvoirs régaliens (notamment justice, défense, police, diplomatie, monnaie, fiscalité). Il fait miroiter des transferts futurs de compétences, mais qui doivent être validés préalablement par la métropole puis par un vote local, ce qui fait de cette perspective un leurre purement abstrait.

* Le projet définit des modalités qui garantissent d’avance que la situation du peuple kanak peut seulement empirer, plutôt que s’améliorer. C’est précisément le cas en ce qui concerne le dégel progressif du corps électoral, qui signifie la marginalisation planifiée de la population kanake. Ainsi le projet vise à valider les dispositions qui, précisément, avaient provoqué le mouvement hostile un an plus tôt.

Le projet d’accord prévoit également davantage d’autonomie fiscale des provinces et mettrait fin aux dispositions des accords de Matignon de 1988 [23] imposant une redistribution d’une partie des recettes aux provinces moins développées (essentiellement peuplées de Kanaks). Cela permettrait à la bourgeoisie coloniale (surtout présente dans la province Sud) de renforcer sa domination économique et politique sur les autres provinces.

* Par ailleurs le gouvernement français maintient une posture d’obstruction. En témoigne le fait qu’il prétend que le processus de l’accord de Nouméa est arrivé à son terme, ce qui est contesté par les indépendantistes qui ne reconnaissent pas la légitimité du référendum tenu pendant la période de l’épidémie de la COVID-19. Le projet ne prévoit pas non plus de dispositions d’amnistie pour les prisonniers du mouvement de 2024 ni l’arrêt des poursuites à leur encontre.

* Au-delà des vices inhérents au processus de "négociations" tel qu’il se déroule depuis le départ entre les représentants des Kanaks et ceux de l’impérialisme français, il faut affirmer le point de vue propre au marxisme-léninisme : la lutte pour l’indépendance nationale d’un peuple ne peut nullement faire intervenir des mécanismes de vote tels qu’ils sont pratiqués dans le cadre des “républiques démocratiques” dominées par la bourgeoisie, d’autant plus quand le vote "réunit" l’occupant et l’occupé.

L’objectif historiquement fondé :
La souveraineté du peuple kanak sur le territoire de la Kanaky

Historiquement la question de l’indépendance nationale des peuples a été posée notamment dans le cadre de grands empires, tel que l’empire russe, l’empire austro-hongrois, l’empire ottoman. Les luttes pour l’indépendance ont alors abouti à la dislocation de ces empires et la naissance d’États indépendants d’envergure. En Amérique latine la conquête de l’indépendance à l’égard de l’Espagne et du Portugal a abouti à l’établissement d’États incluant des parcelles enclavées de populations autochtones diverses. De fait ces dernières se trouvent condamnées à revendiquer un droit à l’autonomie plus ou moins substantielle dans le cadre des États concernés. En ce qui concerne la Kanaky, rien ne justifie une telle résignation : si comparaison il peut y avoir, la conclusion serait que les colons français pourraient demander de bénéficier d’un statut d’autonomie à l’intérieur de l’État kanak.

Conclusion

À notre époque encore, la question de la libération nationale des peuples opprimés se pose en bonne partie dans le prolongement de l’existence des empires coloniaux à partir du 16e siècle. Au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, la plupart des empires coloniaux ont été disloqués, mais il existe encore de multiples territoires, éparpillés, restant dominés par des "métropoles". Les peuples autochtones de ces territoires ont raison de lutter pour leur indépendance, compte tenu à la fois du droit à l’indépendance en tant que principe fondamental, et des conditions d’oppression que leur imposent les puissances dominantes. Mais dans le cadre du système mondial du capitalisme impérialiste, ils se trouvent dans une situation particulièrement difficile.

En Asie du Sud-Est, les luttes d’indépendance nationale dans la période après la 2e guerre mondiale bénéficiaient de l’impact conjoint de l’échelle régionale. Théoriquement les multiples entités territoriales d’outre-mer faisant partie de la France, prises ensemble, pourraient mener une lutte coordonnée contre la domination coloniale, mais il est clair que pratiquement, cela ne peut être mis en œuvre efficacement. (Toutefois les contacts à titre de solidarité sont importants.)

La présence d’une population non autochtone, française, constitue un élément négatif important en ce qui concerne le rapport des forces. Cependant en lui-même l’enjeu de la lutte ne consiste pas à faire partir les Français : l’objectif primordial est d’obtenir pour la Kanaky le statut d’un État indépendant face à la France et d’éradiquer tous les mécanismes de domination politique de la part de la France. Évidemment, dès qu’on évoque la sphère politique, on pense aussi à la sphère économique. Mais les expériences dans ce domaine ailleurs ‑ notamment dans les ex-colonies françaises en Afrique ‑ montrent à quel point l’indépendance économique est difficile à réaliser. Au bout du compte la perspective historique, à long terme, ne peut être que celle de l’abolition générale, à l’échelle mondiale, du mode de production capitaliste, impérialiste.

 



[1]. Articles précédents :

https://rocml.org/vdc-2019-03-no-25-p-31-32/

https://rocml.org/vdc-2022-09-no-30-p-26-32/

[2]. Accord sur la Nouvelle-Calédonie signé à Nouméa le 5 mai 1998.
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000555817

Dans l’accord de Nouméa de mai 1998 il a été décidé que le terme "kanak" ne serait pas accordé ainsi que le demandait l’ADCK (Agence de Développement de la Culture Kanak) créée en 1989.

[3]. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a été fondé les 22-24 septembre 1984, avec mise en place du bureau politique provisoire (deux représentants par parti ou groupe de pression). Il est alors composé de l’Union calédonienne (UC), du Front uni de libération kanak (FULK), de l’ Union progressiste en Mélanésie (UPM), du Parti socialiste calédonien (PSC), du Groupe des femmes kanak et exploitées en lutte (GFKEL), du Comité des terres de la côte Ouest, de l’ Union syndicale des travailleurs Kanak et des exploités (USTKE) et du Comité Pierre Declercq. Le Parti de libération kanak (Palika) le rejoindra plus tard. La charte charte du FLNKS est adoptée, spécifiant l’indépendance kanak socialiste (IKS) comme objectif et : "la libération du pays kanak du colonialisme, du capitalisme et de l’impérialisme, en vue d’instaurer un socialisme basé sur les réalités locales".

De 1984 à 1989 Jean-Marie Tjibaou est président du FLNKS.

Longtemps dirigé par quatre partis historiques, le FLNKS s’est recomposé autour de nouveaux "groupes de pression" intégrés lors du 53e congrès de Pagou, à Koumac, en aout 2024. À l’issue du congès, le Front est formé de sept composantes : l’Union calédonienne (UC), le Rassemblement démocratique océanien (RDO), le Mouvement océanien indépendantiste (MOI), la Dynamik unitaire Sud (DUS), le Parti travailliste (formation politique de l’USTKE), la Confédération nationale des travailleurs du Pacifique (CNTP) et la Dynamique autochtone (DA).

La déclaration d’indépendance n’implique ni le Palika, ni l’UPM, qui se sont retirés du FLNKS en novembre 2024, quelques semaines après que Christian Tein a été désigné président du Front. Le Palika estimait que le format proposé par le FLNKS, "instrumentalisé par certaines composantes", ne permet plus de porter convenablement son projet politique, l’accession à l’indépendance avec partenariat.

https://journals.openedition.org/jso/9574
https://outremers360.com/bassin-pacifique-appli/nouvelle-caledonie-recompose-le-flnks-rend-publique-une-declaration-unitaire-visant-lindependance-en-2027
https://www.facebook.com/FLNKSOfficiel/posts/1086108140353095

[4]https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-2585QE.htm

[5]. Emmanuel Macron, conférence de presse, 12 juin 2024.
https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/06/12/ce-qu-il-faut-retenir-de-la-conference-de-presse-d-emmanuel-macron-sur-les-legislatives-anticipees_6239121_823448.html

[6].https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/05/15/nouvelle-caledonie-sur-les-barricades-de-noumea-deux-peurs-se-font-face_6233504_823448.html

[7]. "Dans les milices à Nouméa, entre “voisins vigilants” et “snipers sur les toits”", Médiapart, 17 mai 2024.
https://www.mediapart.fr/journal/france/170524/dans-les-milices-noumea-entre-voisins-vigilants-et-snipers-sur-les-toits

[8]Idem.

[9]. Communiqué du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations-Unies, 20 aout 2024.
https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2024/08/france-un-experts-alarmed-situation-kanak-indigenous-peoples-non-self

[10]. Déclaration des experts de l’ONU sur les droits des Peuples Autochtones Kanak dans le territoire non autonome de Nouvelle-Calédonie et l’Accord de Nouméa.
https://www.ohchr.org/sites/default/files/documents/issues/indigenouspeoples/sr/statements/20240819-stm-sr-ipeoples.docx

[11]. Observatoire international des prisons "Nouvelle Calédonie : Expédiés à l’autre bout du monde du jour au lendemain".
https://oip.org/analyse/nouvelle-caledonie-expedies-a-lautre-bout-du-monde-du-jour-au-lendemain/

[12].https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/03/23/nouvelle-caledonie-bataille-autour-de-la-reduction-des-aides-sociales-en-province-sud_6585183_823448.html

[13].https://mobi-juridoc.gouv.nc/juridoc/jdtextes.nsf/382FBD6E8C767C014B258B66001C76A1/$file/Deliberation_41-2024-APS_du_15-07-2024_ChG_31-07-2025.pdf

[14]https://www.dnc.nc/lechec-du-conclave/

https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/05/08/a-paris-comme-a-noumea-manuel-valls-mis-en-echec-par-la-droite_6604059_823448.html

[15].https://la1ere.franceinfo.fr/nouvellecaledonie/devant-les-deputes-ultramarins-manuel-valls-revient-sur-les-coulisses-des-projets-de-deva-et-bougival-1636396.html

[16]https://radiococotier.nc/2025/07/31/lunion-caledonienne-officialise-son-rejet-du-projet-bougival/

[17]. En 1981 un Conseil des Grands Chefs a été créé au cours de l’Assemblée Territoriale de la Nouvelle-Calédonie du 10 décembre 1981. Le Conseil National des Grands Chefs réuni en Assemblée générale constitutive à Canala le 10 septembre 2022, se structure en association de type loi 1901 et prend la dénomination Inaat ne Kanaky, "l’âme du pays" en langue Drehu.

[18]https://altermidi.org/2025/08/15/nouvelle-caledonie-un-etat-dans-letat/

[19]https://la1ere.franceinfo.fr/nouvellecaledonie/le-palika-annonce-son-retrait-definitif-du-flnks-1642930.html

[20]. Le 26 juin 1988 a été conclu une série d’accord à l’hôtel de Matignon à Paris par une délégation indépendantiste menée par Jean-Marie Tjibaou et une délégation antiindépendantiste dirigée par le député Jacques Lafleur, sous l’égide du gouvernement français de Michel Rocard. Ces accords sont complétés le 20 aout 1988 par les accords d’Oudinot, ainsi nommés puisque signés au siège du ministère des Départements et Territoires d’outre-mer, l’hôtel de Montmorin situé rue Oudinot à Paris.

[21]https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/seance/session-ordinaire-de-2025-2026/seance-du-jeudi-02-avril-2026

[22]. Forte de ses départements d’outre-mer, de ses collectivités d’outre-mer, de ses Terres australes et antarctiques, la France possède des côtes d’une longueur de trait de 18.450 km dont 5.853 km pour la métropole. Son domaine maritime, si on inclut la mer territoriale, la zone économique exclusive et le plateau continental, représente une superficie de plus de 10,2 millions de km², dont 4.804.000 km² au large de la Polynésie, 1.727.000 km² au large des Terres australes et antarctiques et 1.364 000 km² autour de la Nouvelle-Calédonie. La France possède ainsi le deuxième domaine maritime le plus étendu au monde, après celui des USA et bien avant ceux de l’Australie et de la Russie.

[23]. Les accords de Matignon interviennent le 26 juin 1988 pour créer trois provinces semi-autonomes et prévoir un référendum d’autodétermination pour 1998.