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Réindustrialisation de la France
Solution ou illusion pour sortir de la crise ?

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 8, décembre 2012 – p. 10-12

Parmi les conceptions qui entravent et dévoient la lutte de classe des travailleurs contre le capital, la réindustrialisation de la France comme solution à la crise a été défendue au cours des dernières campagnes électorales par de nombreuses formations politiques de la gauche, de la "gauche de la gauche", par le PCF, le Front de Gauche et par certaines organisations prétendant à la reconstruction d’un véritable Parti communiste. Les dirigeants de la CGT ont même lancé en janvier 2012 une campagne "pour l’emploi industriel et la réindustrialisation" qui se poursuit encore. Elle est systématiquement mise en avant par la CGT dans tous les conflits où les travailleurs doivent faire face à des restructurations et fermetures d’entreprises.

La condition pour relancer l’emploi industriel serait selon elle de "libérer les entreprises du carcan financier", "de la prédominance de la logique financière dans la gestion des entreprises" [1]. Cette conception présuppose qu’il y aurait un bon capital, le capital industriel et un mauvais, le capital financier et qu’il suffirait d’encadrer ou de limiter la sphère d’activité de ce dernier avec "pour objectif de répondre aux besoins économiques et sociaux" [2].

Nous engageons nos lecteurs à faire l’effort d’étudier l’ouvrage de Lénine paru au siècle dernier, "L’impérialisme stade suprême du capitalisme", qui démontre que la domination du capital financier et sa fusion avec le capital industriel est le résultat inévitable du développement "naturel" du capitalisme.

Le capitalisme tend inévitablement vers l’impérialisme et l’impérialisme c’est entre autre la domination des grands monopoles sur l’économie et la fusion du capital financier avec le capital industriel. "Le monopole est né de la concentration de la production, parvenue à un très haut degré de développement. Ce sont les groupements monopolistes de capitalistes, les cartels, les syndicats patronaux, les trusts" [3]. Le monopole, explique Lénine, est issu des banques qui détiennent aujourd’hui le monopole du capital financier. C’est la "fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce “capital financier”, d’une oligarchie financière"[4].

Bref la fameuse "logique financière" qui prédominerait dans la gestion des entreprises est partie constitutive de la formation et de l’existence et de l’activité des monopoles.

Déjà Engels dans le cadre du capitalisme pré-monopoliste a décrit cette évolution en Amérique [5] et conclut:

Ceux qui font commerce de l’argent sont les propriétaires des chemins de fer, des mines, des usines sidérurgiques, etc… Les moyens de production acquièrent un double visage: leur exploitation doit se conformer tantôt aux intérêts de la production directe, mais tantôt aussi aux besoins des actionnaires dans la mesure où ils font commerce de l’argent.

Faire marche arrière, retourner au capitalisme d’avant les monopoles c’est une utopie réformiste. La seule alternative pour les travailleurs c’est d’aller de l’avant, de dépasser ce stade ultime du capitalisme qu’est l’impérialisme parce qu’il a préparé les conditions matérielles pour son abolition et qu’aucune autre étape ne sépare de la société socialiste.

L’argumentaire en faveur de la ré-industrialisation explique qu’"il faut développer l’industrie parce que celle-ci est source d’efficacité, de gains de productivité au sens noble du terme, c’est -à -dire plus de richesse en utilisant moins de capital et moins de travail; parce que son recul (en terme d’emploi et de production) affaibli le potentiel de croissance économique" [6].

Que peut avoir de noble la "productivité" qui permet la création de "plus de de richesse" en utilisant moins de travail (sic) et donc conduit au chômage la masse des travailleurs excédentaires! C’est justement ce que font les capitalistes aujourd’hui! Les travailleurs confrontés à des réductions d’effectifs et aux licenciements dans leur entreprise apprécieront cette déclaration d’un haut responsable de la CGT. Toutes ces positions ne remettent pas en cause le système capitaliste et conduisent inévitablement à le maintenir en vie.

Il est des positions apparemment plus anti-capitalistes d’organisations qui se réclament du communisme sur cette question. Quelques exemples parmi d’autres. Le candidat de l’organisation "Communistes" [7] aux élections présidentielles dénonce les contradictions du système capitaliste et ses effets dévastateurs sur les travailleurs et propose pour s’y opposer de développer une grande industrie en France en prenant dans "le budget de la nation pour le développement économique et social et non pour les intérêts du capital". Et même si sa profession de foi continue par l’affirmation qu’il veut abattre le capitalisme et construire une société socialiste, il ne dit pas comment réaliser cette réindustrialisation et s’il est possible de le faire avant d’abattre le capitalisme ou après.

D’autres sont plus explicites, comme le PRCF [8] qui dans son programme propose sous le capitalisme de "nationaliser démocratiquement le secteur financier et le CAC 40 pour réindustrialiser notre pays, produire, chercher, créer en France".

Une autre [9] préconise "les nationalisations" d’entreprises comme riposte aux fermetures d’usine, l’automobile par exemple. Mais même si elle avertit que cela ne changerait rien à leur statut d’entreprises capitalistes, elles auraient l’avantage de faire prendre conscience aux travailleurs par leur propre expérience de leur condition d’esclaves salariés du capital. Nous savons par expérience justement que cela n’a pas été le cas pour les nationalisations passées et même plutôt le contraire.

Concrètement que peut signifier aujourd’hui la réindustrialisation de la France, ou produire français?

Aujourd’hui, les monopoles français du CAC 40 (EDF, Renault, Peugeot, Carrefour, Airbus, Total… pour ne citer que les plus connus) qui dominent l’économie française sont implantés dans le monde entier. Ils ne peuvent exister et résister à la concurrence qu’en conquérant de nouveaux marchés au niveau mondial. Le seul marché national est insuffisant. Et ils ne peuvent le faire qu’en faisant travailler directement ou indirectement des centaines de milliers de travailleurs de par le monde.

Aucune marchandise ni aucun produit n’est réalisé entièrement à partir du seul territoire national. Qu’est‑ce qui différencie, au niveau de la production, les entreprises françaises qui produisent à l’étranger des entreprises étrangères qui produisent en France? [10]

Ainsi Toyota produit la Yaris à Onnaing (Nord), la Smart est fabriquée à Hambach (Moselle) alors qu’une Peugeot 208 vendue en France est produite en Slovaquie et la Renault Twingo en Slovénie. Que peut aussi signifier la réindustrialisation de la France quand aujourd’hui la majorité des entreprises qui suppriment des emplois sont des entreprises d’origine étrangère (Arcelor-Mittal, Molex, Goodyear, Fralib, Ford…). L’italien Ferrero fabrique ses pots de Nutella à Villers-Escalles, l’américain Tupperware ses boites en plastique à Loué-lès-Tours… Il en est de même pour les autres pays: par exemple en Allemagne la "production" d’une "Porsche Cayenne" consiste à 85 % à fabriquer des pièces à Bratislava avant de les assembler à Leipzig et d’y coller l’écusson "Porsche" [11]. Airbus a implanté une chaine de montage d’Airbus A320 en Chine et… exploite des travailleurs chinois. Dans ce cas ce n’est pas la main d’œuvre bon marché qui a motivé l’implantation mais la conquête d’une part plus importante du marché chinois, d’ailleurs avec succès (sa part de marché est passé de 6 % à 49 %).

Dans tous les cas la seule et unique motivation est de faire des profits, le maximum de profits, pas de satisfaire les besoins des travailleurs et cela sera toujours ainsi sous le capitalisme.

Aujourd’hui, prétendre que l’on peut s’en sortir ou améliorer la situation des travailleurs en préconisant des solutions qui conduisent à se replier sur des positions "nationales" sous le capitalisme, c’est purement utopique et c’est encore une fois ne pas comprendre la nature impérialiste irréversible qu’a atteint le capitalisme.

En portant cette revendication de réindustrialisation dans les luttes des travailleurs, les responsables politiques et syndicaux, qui prétendent les diriger, dévoient en fait ces luttes, les affaiblissent et les conduisent à l’échec.

Cette revendication s’oppose à la mobilisation de la classe des prolétaires pour une riposte collective face aux attaques du capital, que cela soit au niveau national ou européen. En réalité ces dirigeants politiques et syndicaux influents dans la classe ne veulent pas déclencher une lutte d’envergure nationale qui affaiblirait d’autres secteurs économiques plus florissants.

On peut aussi mesurer toute l’inconséquence de cette revendication dans les journées d’actions européennes pour l’emploi où participe régulièrement la CGT, journées censées mobiliser aussi des travailleurs européens comme ceux de PSA en Slovaquie ou de Renault en Slovénie… Difficile de revendiquer devant ces travailleurs le rapatriement de la production en France!

C’est aussi une revendication consensuelle qui subordonne les intérêts des travailleurs à ceux des capitalistes dont le pouvoir économique et politique n’est pas remis en cause. D’ailleurs il n’est pas impossible, selon une conjoncture économique et sociale en France devenue plus favorable à leurs intérêts, que les capitalistes puissent "rapatrier" certaines productions en France ou "nationaliser" certains secteurs [12].

La réindustrialisation de la France est une revendication pour laquelle les dirigeants de la CGT sont muets sur les moyens à mettre en œuvre pour la réaliser. Bien entendu on l’aura compris à demi-mot, en période électorale, il faut voter pour les candidats de gauche censés pouvoir réaliser cette revendication. Et en dehors? Les travailleurs n’ont qu’à attendre les prochaines élections et entre temps s’inscrire au chômage ou s’en remettre à l’État "garant de l’intérêt général" et capable d’intervenir en faveur des travailleurs, alors que son rôle fondamental et essentiel est de maintenir la paix sociale nécessaire à la perpétuation des "affaires" du capital.

Aujourd’hui encore plus qu’hier, une lutte n’est efficace et ne peut être victorieuse que si elle porte sur des objectifs propres au prolétariat et que l’on organise toute la classe pour les atteindre. Cela est fondamental plus que la forme ou le degré de violence qu’elle peut prendre. Elle est vouée à l’échec si elle se fonde sur des revendications qui tentent de concilier les intérêts antagonistes du travail et du capital.

Les travailleurs unis sur des revendications communes qui leur sont propres et qui se mobilisent pour les obtenir sont une force immense qui est capable de faire reculer le capital. Rien n’est impossible. Aujourd’hui pour défendre nos emplois, nos salaires, nos conditions de vie, demain pour abattre ce système historiquement dépassé.

Du point de vue idéologique se manifestent dans cette revendication des comportements conscients ou non de social-chauvinisme, de soutien aux intérêts de "la nation", en fait de soutien à notre propre bourgeoisie. Chauvinisme qui a contaminé depuis longtemps les dirigeants ouvriers et qui ont eux-mêmes empoisonné les travailleurs des métropoles impérialistes.

La faiblesse du mouvement ouvrier, ses échecs répétés devant les attaques du capital dont se lamentent certains et qui alimentent leur pessimisme et leur découragement plonge ses racines profondes dans ces conceptions réformistes et de collaboration de classe qui corsettent les consciences des travailleurs et que diffusent comme un poison les dirigeants des organisations politiques et syndicales.

Les syndicalistes, les militants politiques et communistes influencés par ces conceptions et qui pensent ainsi combattre sur des positions de lutte de classe doivent s’arracher au réformisme et au chauvinisme qui les emprisonne. Ils détournent leur énergie de la véritable lutte, la lutte pour le renversement du pouvoir du capital sur la société. En prenant ainsi conscience, ils viendront grossir les rangs des communistes marxistes-léninistes qui seuls mènent cette lutte avec conséquence et détermination.

 

 



[1]. Nasser Mansouri, économiste, directeur du centre d’études économiques et sociales de la CGT; propos reportés dans Communistes n° 423 (Supplément à l’Humanité du 9 février 2011). Nous nous baserons sur cette interview pour notre analyse car elle est un condensé représentatif des conceptions réformistes sur le sujet de la réindustrialisation.

[2]Ibidem.

[3]. Lénine: "L’impérialisme, stade suprême du capitalisme", Œuvres, tome 22; Paris, Éditions sociales, 1960; p 322.

[4]Ibidem, p. 287.

[5]. F. Engels: Lettre à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890.

[6]. Nasser Mansouri, ibidem.

[7]. Voir sur leur site: http://www.sitecommunistes.org/ch233ricindust.htm.

[8]. Voir sur le site du PRCF – le programme candidat – http://www.initiative-communiste.fr/wordpress/.

[9]. Voir sur le site de l’URCF – son programme et entre autre: http://www.urcf.net/spip.php?article521.
[Suite à la transformation de l’URCF et la constitution du PCRF-IC:
https://archives.pcrf-ic.fr/spip.php?article267
https://archives.pcrf-ic.fr/spip.php?article521]

[10]. Un salarié sur quatre de l’industrie en France travaille dans une entreprise étrangère. Source: étude "Pour une France plus confiante", avril 2012, cabinet Roland Berger.

Cf. Le Monde, 12 novembre 2012.
https://www.lemonde.fr/economie/article/2012/11/12/qu-est-ce-que-le-made-in-france_1787275_3234.html

[11]. Sylvain Broyer, de Natixis, à l’AFP.

Cf. Le Monde, 13 décembre 2011.
https://www.lemonde.fr/politique/article/2011/12/13/vouloir-produire-en-france-ne-reglera-pas-les-defauts-du-modele-industriel_1617930_823448.html

[12]. C’est d’ailleurs le cas pour certaines entreprises qui avaient délocalisé en Chine attirés par des "coûts" salariaux, comme ils disent, plus bas qu’en France. Le salaire moyen chinois ayant triplé de 1990 à 2005, le fabricant de mobilier de bureau Majencia et l’opticien Atol ont rapatrié leurs activités de production en France. Source: Le Monde Dossiers et documents, n° 423, octobre 2012.