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La question du "danger fasciste",
entre flou artistique, réactions émotives
et schémas idéologiques erronés

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 12, avril 2015 – p. 7-15

L’évocation, de différentes manières et à divers degrés, d’un danger fasciste qui menacerait en France, est courant. Pour examiner cette question, il faut en premier lieu préciser le sens de ces considérations.

Dans sa signification historique stricte, le terme fascisme renvoie au régime politique établi en Italie de 1922 à 1945, ainsi qu’à la doctrine sur laquelle il était basé. Or, comme l’indiquent les dictionnaires usuels, il peut s’agir plus largement d’une "doctrine ou tendance" quelconque "tendant à instaurer un état nationaliste, corporatiste et autoritaire", et même, en dehors du domaine politique proprement dit, d’une "attitude autoritaire, arbitraire, violente et dictatoriale imposée par quelqu’un à un groupe quelconque, à son entourage". Toujours selon les dictionnaires, "fascisme" a pour synonymes "dictature", "totalitarisme", "tyrannie", et pour antonymes "démocratie", "libéralisme" ainsi que ‑ il faut le noter! ‑ "communisme".

Plus loin sera abordée la confusion qui peut résulter de telles ambigüités de langage. Mais mieux vaut d’abord poser la problématique en termes plus précis et clairs. Actuellement, en France, sur le plan politique, la domination de la bourgeoisie et l’assujettissement de la classe ouvrière est mise en oeuvre dans le cadre d’un système de république parlementaire. Dans quelle mesure existe-t-il l’éventualité que la bourgeoisie ait recours à l’instauration d’une dictature ouverte basée sur la violence non camouflée?

Des options alternatives pour la bourgeoisie en exerçant sa domination

L’expérience historique permet d’observer un certain nombre de traits distinctifs relatifs aux contextes qui amènent la bourgeoisie à exercer une dictature ouverte. Et il faut souligner que dans le cadre du système impérialiste mondial, les actions des classes dominantes ne se limitent pas à la sphère de la "politique intérieure".

Il est certain que la bourgeoisie, si elle est confrontée au développement au-delà d’un certain seuil, d’un mouvement puissant des classes exploitées, s’affranchira de tout faux-semblant de démocratie afin de maintenir son pouvoir. L’existence d’un parti authentiquement communiste, fort sur le plan organisationnel et influent parmi les masses, joue en ce sens ‑ mais ce n’est qu’un élément facultatif parmi d’autres. L’instauration du pouvoir réactionnaire en Indonésie en 1965 est un exemple d’intervention violente visant à faire barrage à une mobilisation de masse contre la domination impérialiste.

Cependant, on peut aussi citer des situations différentes. Dans des pays subissant une position subalterne à l’intérieur du système impérialiste, ont été établi à certains moments des régimes de dictature ouverte comme conséquence d’évènements dans lesquels l’essor de mouvements populaires sous influence communiste n’a pas été primordial. C’était le cas au Brésil, de 1937 à 1945 avec Getúlio Vargas comme président, puis de 1964 à 1985; ainsi qu’au Venezuela de 1948 à 1958 avec Marcos Pérez Jiménez comme président (à partir de 1952). Certes, c’était des régimes caractérisés par l’anticommunisme et appliquant des mesures accentuant l’exploitation des travailleurs. Néanmoins les enjeux sous-jacents résidaient plutôt dans une combinaison complexe de différentiations au sein des classes dominantes et aussi des forces armées (entre autre, en ce qui concerne le Brésil dans les années 1930, les rapports conflictuels de la bourgeoisie avec les grands propriétaires fonciers).

L’instauration de la dictature national-socialiste en Allemagne, en 1933, constitue l’un des évènements historiques les plus significatifs en la matière. Comme en Indonésie en 1965, un des objectifs primordiaux était la destruction du mouvement ouvrier organisé et donc avant tout du Parti communiste. Mais au-delà de ce fait, l’expérience de la lutte de classe en Allemagne, de la fin de la Première guerre mondiale jusqu’à 1933, met en lumière de façon particulièrement nette une série d’éléments dont il faut tenir compte pour évaluer à un moment donné, dans un contexte donné, l’hypothèse que puisse se réaliser, concrètement et à échéance relativement proche, une tentative de soumettre le mouvement ouvrier, avec l’ensemble des masses populaires, à une dictature violente ouverte.

L’expérience historique de la lutte de classes en Allemagne

Voici un résumé succinct du processus conduisant, le 30 janvier 1933, à la formation d’un gouvernement avec Adolf Hitler comme chancelier.

En limitant l’intervalle de temps pris en considération, on peut situer un tournant important à la date du 31 mars 1930, lorsque le gouvernement de grande coalition qui avait été formé le 28 juin 1928 sous la direction de Hermann Müller (SPD), est remplacé par un gouvernement avec Heinrich Brüning (du Parti Zentrum) à sa tête, lequel se situe délibérément en dehors d’une coalition parlementaire figée. Le 18 juillet, à l’Assemblée nationale (le Reichstag), Brüning présente un décret signé d’avance par le président Paul von Hindenburg, qui dissout le Parlement. Le 14 septembre ont lieu des élections, le SPD obtient 143 sièges sur un total de 577, le NSDAP 107, le KPD 77, le Zentrum 68. Le gouvernement dirigé par Brüning reste en place.

À partir d’octobre 1930, ont lieu de multiples rencontres des principaux acteurs politiques et économiques avec A. Hitler et d’autres représentants du NSDAP, dans le but de trouver d’une manière ou d’une autre une formule l’associant au gouvernement. Des élections pour la présidence du Reich[1] ont lieu en mars-avril 1932, Hindenburg est élu. Le 1er juin est constitué un gouvernement dirigé par Franz von Papen (du Parti Zentrum). Le gouvernement déclare explicitement ne pas être une émanation des partis. Le 20 juillet, il destitue le gouvernement de Prusse ‑ dirigé par le SPD auquel étaient associés le Parti Zentrum, ainsi que deux petits partis libéraux dont l’origine était liée à la création du régime républicain après novembre 1918 ‑ et le chancelier du Reich assume la fonction de commissaire du Reich pour la Prusse. Le 31 juillet ont lieu de nouvelles élections à l’Assemblée nationale. Le NSDAP obtient 230 sièges sur un total de 608, le SPD 133, le KPD 89, le Zentrum 75.

F. v. Papen songe à écarter encore plus fondamentalement l’Assemblée nationale et à procéder à une révision de la constitution. Mais le ministre de la défense Kurt von Schleicher considère que les mesures répressives nécessaires pour face à un éventuel mouvement de résistance populaire risqueraient de dépasser les capacités de l’armée. Le 6 novembre sont organisées encore des élections. Cette fois le NSDAP obtient 196 sièges sur un total de 584, le SPD 121, le KPD 100, le Zentrum 70. Le 2 décembre, Schleicher remplace Papen et constitue un nouveau gouvernement. Il tente de trouver une solution au fait que le régime souffre du manque d’une base de masse. Dans ce but il s’efforce à établir une alliance incluant les national-socialistes, et aussi les syndicats et les social-démocrates. Il échoue dans sa démarche, et n’obtenant pas de P. v. Hindenburg la dissolution, une fois de plus, de l’Assemblée nationale, il démissionne le 28 janvier 1933.

Le 30 janvier 1933 se réalise l’ultime épisode du scénario de mise en selle d’A. Hitler : le président P. v. Hindenburg le nomme chancelier. Hitler constitue un gouvernement qui va rester en place quelque mois, le temps que les national-socialistes parachèvent la dictature ouverte. Ainsi, dès le lendemain de sa nomination, Hitler dissout l’Assemblée nationale, fixant de nouvelles élections pour le 5 mars.

Parmi les traits significatifs de ces évènements, on peut retenir les suivants :

a) L’existence du KPD. Compte tenu de sa position de principe et de sa force comme avant-garde du mouvement ouvrier, la bourgeoisie ne peut que le combattre de front en cherchant à l’éliminer. En particulier, sa présence à l’Assemblée nationale empêche les partis bourgeois ainsi que le SPD de déployer comme ils le voudraient la mascarade de la prétendue république démocratique. Sous l’effet aussi du facteur perturbateur que constitue sous cet angle le NSDAP, s’établit progressivement un blocage des institutions parlementaires, ce qui incite la bourgeoisie à passer outre celles-ci : c’est la caractéristique qui marque les gouvernements successifs de Brüning-Papen-Schleicher.

b) L’attitude du SPD. À l’égard du gouvernement de H. Brüning il applique une politique de tolérance, s’abstenant de participer à des votes susceptibles d’aboutir à un renversement du gouvernement. Son orientation fondamentale implique le maintien du système capitaliste et de la domination de la bourgeoisie, mais le fait qu’il garde encore un caractère de parti ouvrier implanté largement dans la classe ouvrière restreint sa marge de manoeuvre dans la collaboration de classe. C’est ainsi notamment qu’il choisit de ne pas répondre favorablement aux démarches visant à l’inclure dans une alliance avec la droite et l’extrême droite. Cela ajoute un obstacle supplémentaire à l’éventualité d’aménager le système parlementaire sans le supprimer complètement.

c) L’attitude des partis de la grande bourgeoisie ainsi que des représentants du grand capital. Les rapports entre, d’une part, leurs intentions subjectives et, d’autre part, les implications objectives de leurs actes, sont complexes. Ils adoptent à différents degrés une stratégie consistant à s’appuyer sur les national-socialistes. Mais en dehors d’un cercle relativement restreint, ils ne misent pas sur les national-socialistes de façon exclusive; ils se basent sur l’idée de se servir d’eux (sachant d’ailleurs qu’au sein même des national-socialistes il y a quelques différenciations) tout en considérant qu’ils garderont globalement la maitrise de la situation en associant A. Hitler à eux-mêmes dans le cadre d’alliances qui limitent sa marge de manoeuvre.

Les observations ci-dessus concernent la période d’élimination planifiée des instances parlementaires. Parmi les aspects situés dans les années antérieures, il faut évoquer toutefois les répercussions engendrées par la défaite de l’Allemagne à l’issue de la Première guerre mondiale. Pour A. Hitler, l’un des ressorts principaux de son ascension politique, c’était le thème de la réaffirmation, et du rétablissement, de la "grandeur" de l’Allemagne comme puissance pouvant tenir tête d’égal à égal aux vainqueurs, dont notamment la France. D’une part, Hitler est protagoniste efficace d’une propagande nationaliste poussée aisément au-delà des limites réalistes. D’autre part, les ambitions d’un certain nombre de représentants du grand capital se trouvent en harmonie avec cette propagande. Parmi ceux-ci l’un des plus éminents était Hugo Stinnes. À son propos, le chef de la section pour l’Europe occidentale du département d’état US note en 1922 [2] : "La vision de Stinnes porte loin. Il voit la route vers l’Orient qui s’ouvre de nouveau, la disparition de la Pologne, l’exploitation allemande de la Russie et de l’Italie. […] Le cours de choses n’aboutirait-il pas en fin de compte à une nouvelle guerre, à moins que nous et le reste du monde soyons prêts à nous placer sous souveraineté allemande? […] Stinnes, en outre, semble faire l’erreur que Bismarck a faite des années auparavant. Il veut dominer, être lui-même l’état."

Par ailleurs, A. Hitler trouve un champ favorable à ses agissements dans la paralysie croissante, évoquée plus haut, du fonctionnement de l’assemblée nationale.

Le "combat contre le système" figurait en bonne place parmi les slogans mis en avant par les national-socialistes et leurs alliés. Voici quelques paroles de F. v. Papen, prononcées le 12 septembre 1932 [3] :

Le gouvernement du Reich […] se trouverait totalement en porte-à-faux, au cas où il admettrait que selon la loi démocratique de la pendule de majorités parlementaires, pourrait lui succéder à nouveau une coalition de partis de composition quelconque […]. Serait-il pour en arriver là que des millions de gens, durant des années, ont mené le combat contre le “système”, à savoir le système de la domination de partis, qui a politisé la fonction publique, avili les charges de l’état et de l’administration publique en les transformant en sinécures, qui a laissé sombrer dans la fange d’intérêts égoïstes la grandeur de l’idée portant l’état? […] Le gouvernement du Reich est de l’avis que, soumis au jugement porté par l’Histoire ainsi qu’aux yeux de la Nation allemande, le système de la démocratie formelle se trouve à bout, et qu’il ne peut être ressuscité.

La situation actuelle en France

Comme indiqué plus haut, la question à laquelle nous tentons de répondre est la suivante : dans quelle mesure existe-t-il actuellement en France l’éventualité que la bourgeoisie ait recours à l’instauration d’une dictature ouverte basée sur la violence non camouflée?

Il est clair en premier lieu que la domination de la bourgeoisie n’est nullement menacée ni même inquiétée par un ‑ inexistant ‑ parti communiste authentique tel que l’était le KPD. Quant au PCF, à certains égards ‑ avec aussi des différences considérables ‑ il s’apparente au SPD des années 1920. Mais sa position est trop marginale pour qu’il puisse exercer une influence significative obligeant les partis bourgeois à en tenir compte. Quant au Front national, nous n’analyserons pas ici en détail ses caractéristiques. On peut noter, en tout cas, que la plupart des commentaires provenant de différents côtés, concluent que le FN n’est pas un parti fasciste. C’est vrai y compris pour des groupes se consacrant au militantisme antifasciste; voici un exemple[4] : "Force est donc de constater que le FN n’est pas un parti fasciste, au sens historique du terme, car il n’a pas pour vocation de proposer un “ordre nouveau”, ayant des finalités totalitaires, motivé par des penchants révolutionnaires."

Quant à l’aspiration à la "grandeur", la bourgeoisie française la cultive sans doute, comme n’importe quel état impérialisme qui se respecte. Imaginons que le grand capital du pays se lance dans des projets stratégiques de grande envergure tels que l’édification du "Grand Moyen Orient" sous hégémonie française ou la vassalisation de l’Allemagne. Pour cela il aurait vraisemblablement besoin d’imposer d’abord un régime de dictature ouverte, de façon à "convaincre" la population du bien-fondé de ses ambitions. Mais de telles visions hypothétiques relèvent de la fantaisie. Certes, la France entreprend des opérations militaires en Afrique, au Moyen Orient, pour défendre ses intérêts en tant que pays impérialistes. Ces actions ont des motivations géopolitiques en même temps qu’elles sont liées à des représentants spécifiques du grand capital (par exemple Areva qui exploite des mines au Niger). Toutefois, dans le cadre des constellations et rapports de forces caractérisant le système impérialiste mondial actuel, il semble peu plausible que la France puisse s’engager dans une affirmation de puissance à l’instar de l’Allemagne national-socialiste. Il faut garder à l’esprit qu’à partir de 1917, l’existence de l’Union soviétique constituait un facteur primordial dans la détermination des attitudes adoptées par les puissances impérialistes. C’est bien pour cela qu’A. Hitler pouvait jouir d’une relative liberté dans son entreprise de reconstruire à grande échelle la puissance agressive de l’impérialisme allemand, menaçant pourtant ses concurrents.

Dans le monde réel, on peut envisager par exemple l’éventualité que la bourgeoisie française finisse par considérer que la zone euro constitue un carcan qui lui est défavorable. Or, tout laisse penser que, pour mettre en oeuvre une telle orientation, il ne lui sera guère utile d’employer les grands moyens. Ce genre d’enjeux met en lumière, au contraire, l’utilité du Front national dans le sens justement qu’il contribue à faciliter leur règlement en douceur, sans passer par des bouleversements institutionnels. En effet, dans le cas hypothétique posé, il aura fourni une contribution précieuse au conditionnement préalable, en ce sens, des idées régnantes.

Parmi les traits distinctifs qui rattachent le Front national au fascisme et au national-socialisme, figure la place accordée à la dénonciation du "système", avec un vocabulaire tournant autour de "corruption", "oligarchie", "élites", "système UMPS". Certes, en tant que parti visant à gouverner, le FN formule des morceaux de programme plus précis. Mais les emboitements entre propositions de mesures concrètes et propagande manipulatrice sont constants. Ainsi la dénonciation de la mondialisation et plus particulièrement de l’Union européenne exhibe un faux-semblant d’accointances envers des analyses ayant cours par ailleurs, mais elle est reliée avec prédilection aux thèmes phares tels que le rejet de l’immigration. Et le FN entretient systématiquement des liens de complicité avec des acteurs qui pratiquent les postures antisystème dans leur forme la plus floue, par exemple Dieudonné M’bala M’bala qui déclare[5] : "Profondément j’emmerde ce système! J’en ai rien à foutre."

Nous avons mentionné plus haut la façon dont le rejet du "système" a été utilisé autrefois. À cet égard également, les contextes concrets, respectivement aujourd’hui et autrefois, ont des implications qui inversent le sens de ce "rejet". Le FN ne participe nullement à une quelconque tentative d’éliminer les mécanismes parlementaires. Simplement il s’appuie sur la rhétorique en question pour se construire une place comme participant précisément à ces mêmes mécanismes.

Des usages dévoyés de l’antifascisme

Les pratiques du militantisme prenant pour cible des phénomènes considérés comme relevant du fascisme sont diverses. Leur analyse ne fait pas partie de l’objet du présent texte. Cependant, nous abordons deux versions particulières d’orientations mettant en avant la question du fascisme en France.

Le PRCF s’alarme en affirmant que "si nous ne parvenons pas rapidement à rendre visible une alternative indépendante du PS et totalement opposée à l’UM’ Pen en formation, la situation potentiellement révolutionnaire qui germe risque fort d’accélérer la fascisation et la thatchérisation de notre pays en arasant tous les acquis du CNR et de la Révolution française"[6]. Mais cette insistance sur une tendance au développement du fascisme ne constitue pas la base de l’orientation mise en avant par le PRCF. Celle-ci procède d’une caractérisation de la situation en France définie en des termes qui renvoient directement et globalement à une interprétation s’apparentant au contexte établi à la fin de la Deuxième guerre mondiale :

[…] le clivage politique principal dans le pays, si l’on part des intérêts réels du peuple et non des manigances d’appareils, sépare d’un côté l’oligarchie capitaliste qui veut dissoudre notre pays dans l’Union euro-atlantique de la finance, et de l’autre côté les classes populaires et moyennes qui veulent produire et décider en France tout en coopérant avec le monde entier.

Les choses étant formulées ainsi, la conclusion en découle en quelque sorte "tout naturellement" :

Ce qui impose d’unir le drapeau rouge du Travail au drapeau tricolore de la nation pour créer, non pas un "Front de gauche" étriqué, mais un large Front antifasciste, populaire et patriotique actualisant les principes fondateurs du Conseil National de la Résistance.

On se trouve en présence de schémas copiés du passé et plaqués sur la France d’aujourd’hui. (Et il n’y a pas besoin ici d’évaluer le degré de bienfondé des orientations du PCF à l’époque.) Ces conceptualisations permettent au PRCF de s’accrocher doublement à des perceptions très répandues (en laissant de côté les éventuelles coïncidences avec la rhétorique de l’extrême droite…).

En effet, d’une part, est dénoncée "l’oligarchie capitaliste". Certes, Lénine constate que "la “gestion” exercée par les monopoles capitalistes devient inévitablement, sous le régime général de la production marchande et de la propriété privée, la domination : d’une oligarchie financière[7]." Il consacre même à ce phénomène tout un chapitre de son ouvrage "L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme". Justement ‑ il analyse en détail les bases de ce capitalisme monopoliste, impérialiste, dont sont partie intégrante ces oligarchies. Quant au PRCF, en employant ces termes, il ouvre grand la porte (les bras) à des personnalités et des milieux fort éloignés du communisme marxiste-léniniste. À titre d’exemple, voici des commentaires émanant du Front de Gauche[8] :

Les grandes écoles […] étant donc pourvoyeurs des directions des entreprises du CAC 40 et de hauts postes de responsabilité au sein de l’État […] Plus préoccupés de leur réussite personnelle et de faire fructifier les fonds de pension des rentiers, les portefeuilles des compagnies d’assurance, les taux de rentabilité des placements financiers de l’oligarchie financière que de développer l’économie réelle au service du bien commun, ces cadres sont coresponsables du marasme économique dans lequel s’enfonce inexorablement la France. […] Nous sommes alors loin de l’idéal saint-simonien des élites sortant des grandes écoles de la période de l’après-guerre qui consistait à mettre les sciences et les techniques au service du développement industriel et de l’intérêt général. […] on constate qu’une partie non négligeable de celle-ci [cette élite] n’a de cesse que d’affaiblir l’État, voire même de le privatiser […].

Il faut souligner que la diffusion de ce type d’argumentation n’est pas confinée à un petit cercle d’écrivains publics auto-désignés, mais touche, du moins occasionnellement, un public plus large. Ainsi ont pu circuler par exemple, parmi des militants de la CGT, autant un texte émanant du Comité Valmy réclamant la nationalisation du groupe Alstom[9] : "nous réaffirmons l’urgence de confisquer aux oligarques les moyens de production nationaux, afin de restaurer un contrôle démocratique et national sur notre industrie.", qu’un article de Loïk Le Floch-Prigent, représentant du grand patronat, publié par le magazine Challenge[10] : "la trahison des élites qui donnent une priorité à leur avenir personnel au détriment de celui de l’industrie française".

Passons maintenant au PCMF. Il use de formulations imprécises et fluctuantes. Il déclare[11] : "Le fascisme c’est la dictature brutale du capitalisme financier le plus réactionnaire." Au premier abord cet énoncé semble conçu pour avoir un statut de définition générale du fascisme. Mais en rapport avec le contexte de la période récente, le PCMF introduit des nuances :

C’est dans ces conditions où la bourgeoisie n’a plus en face d’elle ni camp socialiste, ni partis communistes conséquents et que domine l’esprit de conciliation que la bourgeoisie a développé une nouvelle forme de fascisme rampant, que nous appelons le fascisme moderne. Celui-ci est un processus de restauration du fascisme nécessaire à la bourgeoisie pour se maintenir.

Au nom de la sécurité, de la "lutte contre le terrorisme", l’Etat est devenu un Etat policier. Au nom de la défense de l’économie capitaliste, tous les acquis sociaux sont  réduits, les lois modifiées, des décrets xénophobes sont pris contre les immigrés, les Rroms, pendant que le poison idéologique du fascisme moderne se répand dans les médias.

En principe, on lit que c’est "une nouvelle forme de fascisme", autrement dit c’est "la dictature brutale du capitalisme financier le plus réactionnaire" sous une nouvelle forme. Enfin, non, c’est plutôt "un processus de restauration du fascisme", c’est-à-dire un processus de restauration de cette dictature brutale du capitalisme financier le plus réactionnaire. Pourquoi processus, et non pas instauration pur et simple du fascisme? Explication : "La bourgeoisie a besoin d’une nouvelle forme de fascisme car l’ancienne n’est pas acceptée." Que vise cet argument selon lequel l’ancienne forme du fascisme "n’est pas acceptée"? Ni la classe ouvrière ni les masses travailleuses exploitées n’ont "accepté" le national-socialisme en Allemagne, le fascisme en Italie. Par ailleurs, arrivé à ce point, ce qui est introduit comme "processus" se transforme quand même plutôt en une forme à part du fascisme. En effet le recours à "ce fascisme larvé" s’explique parce que "la bourgeoisie n’a pas encore besoin d’un fascisme qui supprime toutes les libertés, tous les partis, syndicats et organisations populaires". Mais alors il semble que la caractérisation du fascisme comme "dictature brutale du capitalisme financier le plus réactionnaire" est finalement privée de portée générale.

De fait, à travers ces ambigüités et imprécisions, le PCMF aboutit à une limitation du "fascisme moderne" à des phénomènes qui ne sortent en rien du cadre de la république parlementaire. "L’état renforce son appareil répressif (police, justice), le gouvernement vote des lois liberticides", "tous les acquis sociaux sont réduits", "des décrets xénophobes sont pris".

Le danger se situerait dans la sphère idéologique. "Le poison idéologique du fascisme moderne se répand dans les médias" et risque d’attirer vers lui des éléments autant de la bourgeoisie que des travailleurs :

Son idéologie [du fascisme] représente la pointe la plus réactionnaire de la bourgeoisie et se fait l’élément le plus déterminé de la bourgeoisie en défendant les politiques les plus antisociales sous prétexte d´"unité nationale". […] Parmi la bourgeoisie, une partie peut être sensible aux propositions démagogiques du programme fasciste et en cas de crise aggravée, peut basculer vers le fascisme; tout comme une partie des travailleur-ses trahie par la direction des partis socialistes, "révisionnistes", réformistes et des directions syndicales conciliatrices. C’est ainsi que se développe le mouvement fasciste en période de crise.

République parlementaire ou fascisme : dictature de la bourgeoisie

Pour terminer, revenons à la question initiale : l’éventualité que la bourgeoisie tente de remplacer les institutions de la république parlementaire par une dictature ouverte basée sur la violence non camouflée.

En France, c’est à partir de la révolution de 1789, que la classe capitaliste a instauré et progressivement consolidé sa position de classe dominante, sur la base des rapports de production capitalistes et à travers un appareil d’état structuré au service de cette domination. Des républiques du 19e siècle jusqu’à la 5e république, en passant par le régime de Vichy, les caractéristiques concrètes particulières de ces appareils d’état ont été variables. Mais il ne s’est jamais agi d’autre chose que de la dictature de la bourgeoise, ayant pour fondement la mise en oeuvre de l’exploitation de la classe ouvrière par la classe capitaliste. L’instauration, en France, d’un régime politique de dictature du même type que celui ayant régné en Allemagne de 1933 à 1945, n’apporterait rien de fondamentalement différent.

Dans le cadre de la lutte à mener pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière et l’instauration de la dictature du prolétariat, la défense des libertés démocratiques constitue un élément important. En effet, elles représentent un facteur précieux en ce qui concerne le rapport de forces face à la classe capitaliste et au pouvoir de la bourgeoisie. Mais cette défense des libertés démocratiques doit constamment restée subordonnée à l’objectif du renversement du pouvoir de la bourgeoisie. Et cette priorité ne doit jamais être remise en cause ni obscurcie sous prétexte de danger fasciste.

Ernest

Notes succinctes sur les partis politiques
mentionnés dans le texte sur la question du fascisme

Sozialdemokratische Partei Deutschlands (Parti social-démocrate d’Allemagne, SPD)

Fondé en 1875 à Gotha par la fusion entre le Sozialdemokratische Arbeiterpartei Deutschlands (Parti ouvrier social-démocrate d’Allemagne, SDAP) avec August Bebel et Wilhelm Liebknecht comme principaux dirigeants, et l’Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein (Association générale ouvrière allemande, ADAV) de Ferdinand Lassalle. Le nouveau parti porte d’abord le nom Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands (Parti ouvrier socialiste d’Allemagne, SAPD) et change son nom en SPD en 1891.

Kommunistische Partei Deutschlands (Parti communiste d’Allemagne, KPD)

Le Congrès constitutif du "Parti communiste d’Allemagne (Ligue Spartakus)" se tient du 30 décembre 1918 au 1er janvier 1919. Il rassemble essentiellement les militants communistes qui, sur la base d’une opposition interne à la direction du SPD s’étaient regroupés au sein du "Groupe Spartakus", puis avaient été exclus du parti.

Deutsche Zentrumspartei (Parti allemand du centre, Zentrum)

Fondé en 1870 en tant que représentant politique du catholicisme. Après la Deuxième guerre mondiale, ses principaux dirigeants contribuent à la formation de l’actuel Christlich-Demokratische Union Deutschlands (Union chrétien-démocrate d’Allemagne, CDU).

National-sozialistische deutsche Arbeiterpartei (Parti ouvrier national-socialiste allemand, NSDAP)

Issu en février 1920 du Deutsche Arbeiterpartei (Parti ouvrier allemand, DAP, fondé en janvier 1919) par un changement de nom. Après avoir participé au DAP, Adolf Hitler devient président du NSDAP en juillet 1921.

 



[1]. En 1871 fut fondé un état national allemand rassemblant un certain nombre de provinces, notamment le royaume de Prusse, sous le nom de "Deutsches Reich" ("Empire allemand"). Cette désignation fut maintenue après l’instauration de la république en 1919.

[2]. George Wolfgang Felix Hallgarten: Hitler, Reichswehr und Industrie – Zur Geschichte der Jahre 1918-1933, Frankfurt am Main, Europäische Verlags-Anstalt, 1955, S. 58.

[3]. Discours radiodiffusé du chancelier du Reich du 12 septembre 1932

http://www.bundesarchiv.de/aktenreichskanzlei/1919-1933/0000/vpa/vpa2p/kap1_1/para2_6.html

[4]. Groupe La Canaille/No Pasaran: "Le Front National: fascisme et réaction?"

http://nopasaran.samizdat.net/spip.php?article277

[5]. Dans une interview en octobre 2008, sur le site www.fluctuat.net.

[6]. "Face à la crise: fascisme ou révolution? Camarades, citoyens, l’heure est à l’action" (8 septembre 2014).

http://www.initiative-communiste.fr/billet-rouge-2/face-crise-fascisation-revolution-camarades-citoyens-lheure-laction-floreal/

Les citations qui suivent proviennent de ce même texte.

[7]. V. I. Lénine, Oeuvres, Volume 22. Paris, Éditions Sociales, 1960, p. 245.

[8]. Parti de Gauche Midi-Pyrénées: "Grandes écoles au service de la France ou de l’oligarchie financière?" (15. septembre 2014).

http://www.gauchemip.org/spip.php?article20176

[9]. Déclaration du Comité Valmy: "Alstom doit rester Français, aujourd’hui ou demain, il devra être nationalisé!" (11 juillet 2014).

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4521

[10]. "Quand l’ex-PDG d’Elf Aquitaine cloue au pilori le patron d’Alstom" (18 septembre 2014).

http://www.challenges.fr/entreprise/20140917.CHA7790/quand-l-ex-pdg-d-elf-aquitaine-cloue-au-pilori-le-patron-d-alstom.html

Le Floch Prigent a été successivement Directeur de Cabinet du Ministre de l’Industrie Pierre Dreyfus (1981‑1982), Président Directeur Général de Rhône-Poulenc (1982‑1986), Président-Directeur Général d’Elf Aquitaine (1989‑1993), Président de Gaz de France (1993‑1996), Président de la SNCF (1995‑1996).

[11]. Fascisme moderne, guerre populaire, montée de l’extrême droite: les maoïstes auraient-ils raison? (7 octobre 2010).

http://drapeaurouge.over-blog.com/article-fascisme-moderne-guerre-populaire-montee-de-l-extreme-droite-les-maoistes-auraient-ils-raison-58431418.html

Les citations qui suivent proviennent de ce même texte.