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Bolivie : La vanité des espoirs réformistes

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 27, 1er semestre 2020 – p. 18-24

L’accueil favorable que l’action du régime d’Evo Morales et du mouvement sur lequel il s’appuie, le MAS, a connu parmi un secteur assez large de militants repose essentiellement sur le fait que nombreux sont ceux qui, confrontés aux difficultés du combat jusqu’au bout contre la bourgeoisie, se réfugient dans la croyance en la possibilité d’arrangements réformistes. Et ils ont cru trouver avec la Bolivie une confirmation de leur vision optimiste. Or, l’image qu’ils se font de la réalité est le résultat d’idées préconçues entretenues par une inclinaison de ne pas vérifier l’exactitude d’affirmations venant d’ailleurs, du moment qu’ils semblent conforter les espoirs que l’on nourrit.

Durant ses années comme président, Evo Morales a régulièrement affirmé que sa gestion, sur le plan économique, menait la Bolivie avec succès vers le niveau de développement des pays les plus avancés du continent sud-américain. Ces efforts de développement reposaient essentiellement sur les revenus provenant de l’exportation du gaz, en second lieu de divers minerais, ainsi que du soja. Et il est vrai que Morales a impulsé une politique ayant parmi ses objectifs l’amélioration des conditions de vie des couches les moins bien munies de la population.

Nous exposerons plus loin notre point de vue, nullement conforme aux interprétations mal fondées en question. Mais pour arriver à une analyse correcte de la réalité, il faut en premier lieu se baser sur un examen concret des faits. Il n’est pas convenable de prendre simplement comme référence les positions exprimées par telle ou telle force politique comme par exemple le régime cubain.

Nous présentons donc d’abord quelques indications portant sur les principaux aspects significatifs en rapport avec la problématique posée. Afin de compléter cette présentation, nous publions parallèlement sur notre site Internet un article plus détaillé à ce sujet.

Présence importante du capital impérialiste
dans le secteur des hydrocarbures

Historiquement, en Bolivie, l’intervention de l’État dans l’industrie pétrolière a été soumise à des oscillations, passant par des étapes successives. En 1936 est créée la société d’État Gisements pétroliers nationaux de Bolivie (Yacimientos Petrolíferos Fiscales de Bolivia, YPFB). À partir des années 1980 s’effectue un processus graduel qui fait intervenir des groupes privés transnationales. La YPFB renonce à son monopole par la constitution de sociétés à capital mixte, qui payent à l’État des royalties. Durant la présidence de Carlos Mesa, de 2003 à 2005, éclate un conflit au sujet de la gestion des ressources d’hydrocarbures qui conduit à la démission de Mesa. Après une période de gouvernement de transition, des élections ont lieu en décembre 2005 et Evo Morales est élu par 53,7 % des votes.

C’est un fait qu’en mai 2006, le gouvernement de Bolivie adopte un décret au sujet des hydrocarbures qui fait intervenir le terme de « nationalisation », mais sa portée est fortement limitée. Il stipule que s’effectue la nationalisation du nombre d’actions nécessaires afin que YPFB contrôle au moins 50 % plus 1 dans les sociétés à capitaux mixtes telles qu’elles avaient été formées antérieurement. Les sociétés qui effectuent des opérations d’extraction doivent remettre toute la production en propriété à YPFB, qui contrôle la commercialisation. Une partie des revenus qui en résultent est ensuite transférée aux sociétés dans des proportions établies par les contrats respectifs. Parmi les sociétés du secteur pétrolier opérant en Bolivie, le groupe espagnol Repsol occupe de loin la place prépondérante. Dès avant 2005, il était allié à YPFB à travers une filiale commune dont chacun des partenaires détenait 50 % du capital. La « nationalisation » fait que Repsol transfère à YPFB 1,08 % supplémentaires d’actions.

En résumé on constate :

– Le secteur des hydrocarbures est essentiel pour l’économie du pays.

– L’État exerce un « contrôle » dans le sens que YPFB, par l’obligation que la production lui soit remise, constitue le point de passage central dans la chaine d’exploration-extraction-commercialisation-répartition des revenus. Mais on est loin du verbiage au sujet du « contrôle total et absolu de ces ressources » figurant dans le décret de 2006.

– Les chiffres montrent, en ce qui concerne notamment Repsol, que les activités dans le pays sont tout à fait rentables, ce qui signifie que la spoliation de la part du capital impérialiste n’a nullement été jugulée.

L’État dans le secteur des minerais : capitaliste et minoritaire

En 2015, dans le secteur minier, l’effectif employé par l’État était de 7.575 sur un total national dans ce secteur de 135.529, c’est-à-dire 5,6 %. Les acteurs du secteur se composent de l’État, d’entreprises privées et de coopératives. La production, mesurée en valeur, se répartissait en 2017 de la manière suivante : l’État 7,2 %; les entreprises privées 57,2%; les coopératives 35,6 %.

En 2009 est adoptée une nouvelle Constitution Politique de l’État qui modifie notamment le régime concernant les ressources minières. Les principes appliqués sont similaires à ceux concernant les hydrocarbures. Antérieurement, les concessions d’extraction et d’exploitation étaient considérées juridiquement comme un bien immeuble, transférable. Elles sont remplacées par des contrats d’association qui prévoient notamment pour l’État une participation aux résultats de plus de 50 %. Dans ce dispositif, l’État est représenté par une société, la Corporation minière de Bolivie (Corporación Minera de Bolivia, Comibol). Les origines de la Comibol remontent à la formation d’un secteur nationalisé en 1952, mais postérieurement l’organisme avait été démantelé en gardant une existence purement formelle. Un nombre réduit de gisements constitue la base principale du secteur minier, ils sont en général exploités par des sociétés transnationales : Sumitomo, Coeur d’Alene, Glencore, Pan American Silver, Orvana.

Nationalisations à contrecœur

Après une période de cessions des mines à des sociétés privées, précédant la venue du MAS au gouvernement, l’intervention de l’État a été rétablie à l’égard de plusieurs mines à partir de 2006. Il s’agissait non pas d’une stratégie globale mais d’opérations politiques motivées par des conflits d’intérêts internes au secteur minier, pour le contrôle des gisements. Le gouvernement n’avait pas pour autant décidé d’éviter le recours aux sociétés transnationales. Pour lui, la conclusion d’accords avec des sociétés étrangères restait un moyen primordial dans l’objectif d’exploiter les ressources minières. Il se trouve que parfois le gouvernement mettait un terme à des coopérations entamées, cependant ce n’était nullement par détermination « antiimpérialiste », mais parce que contre son gré les affaires se gâtaient.

Un cas particulièrement symptomatique est celui de la Mine d’Amayapampa, un district où se trouvent des gisements d’antimoine et d’or. En 1994 la concession minière, initialement propriété de citoyens boliviens, est vendue à une société transnationale, dont les démarches se heurtent à la population autochtone, qui se mobilise pour défendre ses intérêts. Le conflit aboutit en décembre 1996 à une intervention de l’armée qui fait dix morts parmi la population et des dizaines de blessés. Par la suite, durant des années sont effectués uniquement des travaux d’exploration, sans production quelconque. En 2012 finalement le gouvernement contacte la société propriétaire de la filiale locale qui opère la mine et finit par décider en 2015 l’annulation de la concession minière. La société transnationale réagit en abandonnant le pays et laisse derrière elle une dette considérable. Les mineurs poursuivent tant bien que mal l’exploitation à leur propre initiative, et suggèrent qu’en créant une entreprise ils pourraient mettre en place des procédés de travail meilleurs. En 2016 la Comibol reprend de manière officielle les opérations en incluant 280 travailleurs. Or les péripéties se poursuivent. À plusieurs reprises, encore en 2019, les travailleurs d’Amayapampa manifestent pour réitérer leur demande que l’État consacre les investissements nécessaires pour réactiver la capacité productive du centre minier.

Le poids des coopératives

Dans l’activité minière, les coopératives occupent une place importante, à plusieurs égards. Ils emploient environ 160.000 personnes (qui n’apparaissent pas forcement dans les statistiques officielles), les techniques d’extraction sont rudimentaires, avec une productivité faible. Mais comme il s’agit principalement de mines aurifères, le résultat mesuré en valeur monétaire contribue fortement à la production totale du secteur minier. Le nombre de coopératives minières augmente de 816 en 1997 à 893 en 2005, et en 2017 on compte 1.816. Concernant l’extension en surface des zones de concessions minières, la répartition selon les catégories est la suivante, en 2007 : Comibol 12,72 %, entreprises 35,13 %, coopératives 2,05 %, unipersonnel 50,10 %.

La politique appliquée par le gouvernement est orientée dans le sens de favoriser le secteur coopératif. Par rapport à 2006 les surfaces couvertes par les coopératives avaient été multipliées par huit en 2013, et en cette dernière année est adoptée une loi visant à faciliter encore plus les contrats d’affermage.

La structure globale du secteur coopératif est caractérisée par l’existence d’un réseau qui introduit des relations intermédiaires plus ou moins souterraines : des coopératives sous-louent à d’autres, ce qui crée des rapports de sous-traitance; des coopératives ont recours à des sociétés privées pour la commercialisation vers l’extérieur. C’est une évidence que le gouvernement ne peut pas nier ouvertement. À partir de 2015 surgissent des controverses entre les représentants des coopératives et le gouvernement, principalement sur deux points : la faculté des coopératives à passer des accords avec les entreprises transnationales; la décision de modifier la Loi générale de coopératives minières, modification qui a pour objet de reconnaitre les droits dans le domaine du travail pour toutes les personnes fournissant des services dans les coopératives minières. Dans ce contexte, en aout 2016 des affrontements violents opposent des membres des coopératives et les forces spéciales de police, ayant pour résultat cinq morts (dont quatre par balles) parmi les mineurs, ainsi que la séquestration du vice-ministre de l’Intérieur Rodolfo Illanes, qui meurt suite à des coups violents.

Le gouvernement prend des mesures législatives, mais dans l’ensemble, la problématique restera ouverte. Concernant la question de la syndicalisation, sont préservés les cas préexistants, et est déclarée légale la constitution de syndicats dans les secteurs du service. Les secteurs d’activité productive ne sont pas mentionnés. Concernant les concessions, certaines sont révoquées. Mais le gouvernement accorde des délais aux coopératives pour mettre en œuvre les mesures nécessaires, et parallèlement négocie avec la Fédération nationale de coopératives minières (Federación nacional de cooperativas mineras, Fencomin), laquelle met en sourdine son opposition à la nouvelle législation. En octobre 2016 est adoptée une loi qui vise à clarifier le statut des coopératives en rapport avec la question des concessions. Il contient des dispositions qui permettent des arrangements alternatifs avec les sociétés transnationales de sorte à préserver les intérêts de celles-ci. Par ailleurs, est ratifiée la liberté accordée aux coopératives de contracter des salariés sans perdre leur caractère social en tant qu’entités sans but lucratif, ce qui préserve le statut spécifique concernant l’imposition. En décembre 2018 est adoptée une autre loi qui instaure un nouveau type de contrat qui pourra être souscrit par la Comibol avec les coopératives minières, qui permet aux coopératives de participer au développement de toute la chaine productive dans les zones de réserve nationale.

Le secteur d’État dans l’économie globalement

En dehors des secteurs des hydrocarbures et des mines, le gouvernement a procédé à quelques autres expropriations, essentiellement dans le secteur de l’énergie. Cela ne change pas pour autant substantiellement la place de l’État dans l’économie.

La part de l’investissement public est certes élevée. Pour la période 2005-2014, elle oscille entre 44 % et 58 %, en 2015 (dernière donnée disponible) elle atteint 63 %. La part de l’investissement privé interne reste inférieure/égale à 21 %, et la part restante vient de l’investissement direct étranger.

En 2012, le nombre d’emplois dans le secteur public est de 347.758, pour une population économiquement active de 4.743.496. Cette même année, les entreprises publiques emploient 12.859 personnes. La structure de l’ensemble d’entreprises publiques, en 2012, se caractérise par les faits suivants : cinq entreprises appartenant au secteur de l’extraction de ressources du sous-sol correspondent à 7.843 emplois, dont 1.631 pour YPFB (hydrocarbures) et 5.732 pour la Comibol (mines), sept autres entreprises appartiennent au secteur des services. En 2015, l’emploi pour l’ensemble des entreprises publiques s’élève à 16.366.

Quant à la structure globale de l’emploi, voici quelques indications. La part de population totale en âge de travailler s’élève à 78 % (données 4e trimestre 2016). Mais seulement 48 % appartiennent à la catégorie des personnes économiquement actives. Le régime se fait fier d’un taux de chômage qui est le plus faible en comparaison aux autres pays du continent latino-américain : un tel constat n’enlève en rien l’importance à d’autres caractéristiques de la situation, dont le travail dit « informel », catégorie spécifique à l’intérieur de la population ayant un emploi. Divers faits indiquent l’ampleur de ce phénomène de précarité. L’activité des commerçants de rue (en fait dans la grande majorité, commerçantes) constitue un cas de figure parmi d’autres du travail informel. Par exemple, pour l’agglomération de El Alto – voisine de La Paz -, qui compte quelque 850.000 habitants, on estime à environ 70 % la part des personnes en situation de travail informel. Par ailleurs, le travail d’enfants est répandu : en 2018, au sein de la population économiquement active les enfants de 7 à 9 ans comptent pour 6,1 %, et ceux de 10 à 13 ans pour 11,7 %.

Un discours politique qui penche vers l’imaginaire

D’un point de vue pragmatique, le calcul de Morales est simple : nourrir le budget de l’État grâce aux exportations des ressources du sous-sol en s’appuyant sur le capital privé national et extérieur, exhiber les taux de croissance ainsi obtenus et mettre en avant comme objectif la redistribution en faveur de la population. Or, en réalité prime la volonté de faire en sorte que la Bolivie conquière une position plus avantageuse dans la hiérarchie propre au système impérialiste mondial.

Dans ses déclarations proprement politiques, afin de tracer un autoportrait susceptible d’enchanter quelques-uns, il manie certains qualificatifs de manière totalement arbitraire[1] : « Actuellement, il y a beaucoup de présidents de tendance communiste marxiste-léniniste, j’en fais partie. » Il affirme[2] : « Nous avons démontré que sans le capitalisme et sans le FMI nous pouvons avoir une Bolivie prospère. » Voyons : « sans le capitalisme »? Même en laissant de côté la question de la nature des rapports sociaux de production, il est en tout cas évident que le gouvernement du MAS ne pouvait pas se passer des capitalistes.

Mais Morales doit aussi assumer le personnage d’anticapitaliste et antiimpérialiste qu’il affectionne. Par conséquent il ne dit pas les choses franchement comme elles sont, mais expose un discours retors[3] : « Nous ne voulons pas arracher l’économie aux secteurs privés. […] Nous avons nationalisé et les investissements ne se sont pas enfuies. »

Concernant le coup d’État perpétré en octobre dernier, il est clair qu’il a été manigancé par le gouvernement US, et exécuté avec son appui direct. Mais ce constat ne rend pas véridiques toutes sortes d’interprétations subjectives qui déforment la réalité. Affirmer que le coup d’État a été motivé par l’idée que « le capital aujourd’hui doit à toute force empêcher que les gouvernements socialistes et progressistes trouvent des solutions »[4], n’a pas de sens au sujet de la Bolivie, puisque « le capital » – du moins certaines fractions du capital national et international – était pleinement impliqué dans les soi-disant « solutions » que le gouvernement de Morales mettait en œuvre.

Le vice-président Álvaro García Linera prend soin de développer des argumentations plus structurées. Il s’appuie notamment sur l’idée d’un « capitalisme andino-amazonien. Voici ce qu’il exprime à ce sujet[5] :

La Bolivie est capitaliste au sens marxiste du terme, bien que pas pleinement capitaliste et c’est sa vertu. Cette particularité du capitalisme local […], nous l’avons appelé capitalisme andino-amazonien. […] les possibilités de transformation et d’émancipation de la société bolivienne vont en ce sens : à rééquilibrer les formes économiques non capitalistes avec les formes capitalistes, à favoriser ces formes non capitalistes afin que, au fil du temps, elles génèrent des processus de communarisation amplifiée qui permettent de penser à un post-capitalisme. Le post-néolibéralisme est une forme de capitalisme, mais nous pensons qu’il contient un ensemble de forces et de structures sociales qui, avec le temps, pourraient devenir post-capitalistes.

Le secteur des coopératives,
une plaie ouverte dans la fiction « progressiste »

L’attitude du gouvernement au sujet des coopératives s’est constamment basée sur l’appréciation de principe qu’il s’agit d’un secteur important de l’appareil productif et qu’il fallait le maintenir comme tel. À cet égard la réalité était une source évidente de conflits sévères et récurrents. Mais les actions du gouvernement pour y faire face ont en permanence été guidées par le seul objectif de contenir les affrontements entre les diverses parties prenantes, au lieu de chercher une solution à ce qui, en vue du progrès social dans un sens authentique, constitue le problème fondamental : les conditions d’exploitation et de misère que subissent une grande partie des travailleurs des mines du secteur coopératif.

On peut supposer que parmi les raisons à cette attitude bienveillante figurent des considérations pragmatiques d’électoralisme. Mais plus fondamentalement elle s’intègre dans la conception globale au sujet de l’objectif de la « redistribution des richesses », qui est intentionnellement façonnée selon une structure décentralisée, formulée officiellement : « un modèle productif basé sur la captation des rentes extractives de forme directe par les secteurs populaires »[6]. Quoi qu’il en soit, quant au fond la persistance des problématiques liées au secteur des coopératives provient du fait que le régime est tout simplement incapable de trouver une solution.

Le cas exposé plus haut des mineurs d’Amayapampa illustre cette situation, en particulier un discours prononcé en décembre 2019 par Morales, devant une délégation de ces mineurs venus remettre à la Banque central un lot de lingots d’or fruit de leur travail. Morales insiste lourdement sur le fait que tout projet d’inversion doit être basé sur une étude et un plan établissant les perspectives de faisabilité et d’utilité. Cette exigence est justifiée. Mais telle que la situation se présente concrètement, pour les mineurs les paroles de Morales équivalent au rejet de leur demande de soutien, du simple fait que manifestement ni le gouvernement ni la direction de la Comibol ne sont en capacité d’élaborer un tel projet, ni de trouver une alternative permettant de montrer à ces travailleurs que le régime promeut le « progrès ». Pire – voilà ce que Morales se permet de suggérer :

Et j’aimerais que les travailleurs de la Comibol travaillent comme moi, dès cinq heures du matin[7]; quand je veux faire travailler dès cinq heures du matin, le syndicat bloque, déclare la grève. Je veux vous dire, camarades de la COB (Centrale ouvrière bolivienne – Central Obrera Boliviana), de la Fédération (la Fédération syndicale de travailleurs des mines – Federación sindical de trabajadores mineros de Bolivia, FSTMB), vous avez l’obligation d’appuyer la façon de refonder la Comibol, si nous voulons aller de l’avant, si nous voulons que nos entreprises d’État réalisent des bénéfices.

Certains, tout en critiquant le régime de Morales,
se font complices du réformisme

La trajectoire qu’a traversée la Bolivie à partir de l’élection de Morales comme président fournit une fois de plus la matière à un certain type de dénonciation consistant à condamner l’intervention malfaisante de l’impérialisme – en visant principalement les USA – et à appeler à la défense de la souveraineté nationale du pays. On sait que l’invocation de ce principe général est souvent accompagnée de diverses réserves motivées par des scrupules de la part de ceux qui s’y réfèrent, parce qu’ils ne veulent pas soutenir ouvertement le régime concerné (voir par exemple le cas de la Syrie). Quant à la Bolivie, le contexte politique général ainsi que les résultats effectifs obtenus par le régime dans le domaine économique incitent certains à promouvoir des positions plus tranchées, en faveur de Morales.

Ceux qui en France présentent Morales comme dirigeant montrant la voie à suivre pour aller vers le progrès, transposent vers les pays dominés par l’impérialisme la vision réformiste ancrée historiquement en Europe. Le marxisme montre clairement qu’un pays capitaliste comme la France ne peut pas passer aux rapports de production socialistes au moyen de réformes mises en œuvre dans le cadre de l’État existant, et cela même si elles iraient jusqu’à inclure un changement formel de constitution. Dans le cas d’un pays comme la Bolivie, il n’est pas question de socialisme (du moins pas explicitement, même si l’idée flotte dans les têtes). L’illusion réformiste est dans ce cas reportée sur les rapports avec l’impérialisme environnant : il serait possible, par voie de réformes appliquées à l’intérieur, d’affranchir le pays, non pas de la nécessité d’entretenir des rapports économiques avec les pays impérialistes, mais de faire en sorte qu’il s’agisse de rapports qui respectent la souveraineté nationale et qui ne comportent pas d’éléments négatifs.

De cette illusion – préexistant comme arrière-plan des opinions adoptées – découle la tendance à présenter la réalité de façon schématique, simplifiée, faisant abstraction de tout détail qui brouillerait le tableau : ce n’est qu’ainsi que l’adaptation en question du réformisme peut paraitre crédible.

Quant au PCOF, les évènements en Bolivie lui fournissent une occasion d’égrener les formulations en vogue notamment du côté du PCF, au sujet de l’antilibéralisme, la souveraineté nationale, l’oligarchie financière[8] :

Depuis 2006, la Bolivie s’était engagée dans une voie antilibérale et de souveraineté nationale en opposition en particulier avec les intérêts de l’Impérialisme américain. […] Nous condamnons ce coup d’Etat réactionnaire des représentants de l’oligarchie financière bolivienne qui avec l’armée et la police, main dans la main avec l’impérialisme Yankee, veulent non seulement prendre leur revanche sur les masses populaires et les communautés indigènes, mais écraser toute velléité de progrès social et de souveraineté nationale.

Ce genre de prise de position est associé en général à quelques réserves, pour éviter le reproche de fermer les yeux devant la réalité. Ainsi le PCOF[9] :

Des avancées ont été réalisées. Mais elles se sont accompagnées de concessions faites par le gouvernement aux possédants, du développement du clientélisme et de la répression de mouvements de contestation qui portaient les revendications justes des indigènes, des secteurs populaires.

D’autres, tel le NPA, expriment explicitement la vision politique correspondant à cette façon de mélanger des constats « diversifiés ». Ainsi, au sujet de la Bolivie il explique, en 2013 [10] :

[…] la mobilisation actuelle […] doit d’abord et en premier lieu imposer à Morales et au processus actuel un indispensable “coup de barre” à gauche. […] La revendication d’une “vraie nationalisation” des hydrocarbures pourrait, aujourd’hui, constituer une bannière politique autour de laquelle structurer une gauche porteuse d’une critique anticapitaliste – une gauche qui, tout en faisant bloc avec le gouvernement lorsque celui-ci s’attaque aux privilèges des élites économiques, serait également capable de proposer une voie alternative face aux renoncements de l’exécutif, comme face à la bureaucratisation rapide de la nouvelle élite politique qui a accompagné Morales au pouvoir.

Et[11] :

Morales qui va concourir pour un troisième mandat en 2014 se trouve plus que jamais à la croisée des chemins : renforcer le processus démocratiquement en allant plus loin contre la bourgeoisie et l’impérialisme ou risquer de voir les avancées des dix dernières années s’effondrer.

Les perspectives de la lutte antiimpérialiste

Il faut dire que l’incapacité du régime de trouver une solution à ces casse-têtes découle intrinsèquement des principes de base qui sous-tendent le système économique – capitaliste – tel que le régime de Morales lui-même le maintenait en existence.

Au-delà des constats critiques, il faut se prononcer sur les perspectives possibles.

Du point de vue du marxisme-léninisme, il n’est pas admis de tricher avec la réalité. L’état actuel des choses, déterminé par les caractéristiques autant de la société bolivienne que du système capitaliste impérialiste mondial, rend illusoire – c’est-à-dire irréalisable – l’amorce d’une transformation allant vers l’instauration de rapports de production socialistes en Bolivie. Karl Marx a démontré que la domination des rapports de production capitalistes et le développement des forces productives qu’ils impulsent, a rendu possible le passage à des rapports sociaux dépourvus de la division en classes. Simultanément ce système capitaliste fait que le rôle d’avant-garde dans la révolution socialiste revient au prolétariat. L’état actuel de la société en Bolivie ne permet pas d’aller en ce sens actuellement. Certes, l’Internationale communiste[12] avait envisagée au sujet des « pays coloniaux et semicoloniaux […] et pays dépendants […] possédant un embryon d’industrie, parfois même une industrie développée, insuffisante toutefois dans la majorité des cas pour l’édification indépendante du socialisme […] » que « le passage à la dictature du prolétariat n’est possible dans ces pays, en règle générale, que par une série d’étapes préparatoires […]; le succès de l’édification socialiste y est, dans la plupart des cas, conditionné par l’appui direct des pays de dictature prolétarienne. » Or, actuellement, il n’existe point de pays de dictature prolétarienne.

Par conséquent la tâche des communistes marxistes-léninistes est double. D’une part, impulser et conduire la lutte des masses laborieuses contre l’exploitation et l’oppression exercée par la bourgeoisie nationale et internationale. Sous cet angle l’indépendance nationale économiquement parlant est un leurre. D’autre part, préparer les conditions qui rendront possible la prise du pouvoir pour l’instauration de la dictature du prolétariat, préalable à la mise en œuvre du passage à la société socialiste.

Ces énoncés sont abstraits. Le fait est que les forces des marxistes-léninistes dans les différents pays sont largement insuffisantes et que les difficultés à surmonter sont grandes, pour passer de la volonté subjective à la capacité de porter objectivement la lutte de classe à un niveau plus élevé. Mais une chose est certaine : il est extrêmement dommageable de se rendre complice des illusions réformistes, au sujet des gouvernements « progressistes », de la « souveraineté nationale », de lʼ« antiimpérialisme » confiné à des arrangements opportunistes avec telle ou telle fraction du capital.

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[Note : Les citations textuelles de paroles et d’écrits sont traduites par nous à partir des sources originales en espagnol.]

Afin de compléter cette présentation, nous publions parallèlement sur notre site Internet un article plus détaillé à ce sujet :

Bolivie : La vanité des réformistes et des espoirs qu’ils suscitent

 


[1]https://www.opinion.com.bo/articulo/el-pais/evo-dice-bolivia-es-socialista-marxista-pide-ser-expulsado-oea/20120312170200408130.amp.html

[2]https://www.telesurtv.net/news/bolivia-evo-lidera-argentina-celebracion-estado-plurinacional-20200122-0025.html

[3]https://elpais.com/economia/2013/01/22/agencias/1358891412_041408.html

[4]https://histoireetsociete.wordpress.com/2019/11/24/avec-ou-sans-evo-la-bolivie-va-reprendre-sa-revolution-democratique-dit-evo-morales/

[5]http://bibliotecavirtual.clacso.org.ar/ar/libros/osal/osal22/AC22SvampaStefanoni.pdf

[6]http://www.mineria.gob.bo/documentos/PSDIMM%202016-2020.pdf

[7]. Cette exhortation de la part de Morales devrait rendre plus prudents ceux qui, outre le soutien politique qu’ils lui apportent, expriment une admiration de sa personnalité. Exemple: « […] la capacité de travail et résistance d’Evo est proverbiale, quelques minutes de sommeil dans l’inconfort le plus grand lui suffisent pour repartir […]. »

(https://histoireetsociete.wordpress.com/2019/11/12/il-est-difficile-de-reellement-comprendre-ce-qui-se-passe-en-bolivie-et-pourtant-nous-avons-des-lecons-a-en-tirer/)

[8]http://www.pcof.net/nous-condamnons-le-coup-detat-en-bolivie/

[9]http://www.pcof.net/nous-condamnons-le-coup-detat-en-bolivie/

[10]https://lanticapitaliste.org/opinions/international/ou-va-la-bolivie-de-morales-une-revolution-en-debat

[11]https://npa2009.org/node/37318

[12]http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1928_09_01_IC_VI_Programme.htm