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Rosa Luxemburg, au sujet des syndicats

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 28, 1er semestre 2021 – p. 10-12

Nous reproduisons ci-dessous quelques passages du texte "Réforme sociale ou révolution ?", écrit par Rosa Luxemburg en 1899 [1]. Certaines analyses et prises de position ultérieures de Luxemburg ont fait l’objet de controverses vis-à-vis de Lénine et le POSDR, notamment autour de la question des soviets et de la "grève de masse". Le texte cité ici se place dans le contexte des débats surgis durant les années 1890 au sein du Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD). Au bout d’une période de renforcement des tendances opportunistes affectant le parti, Eduard Bernstein s’est fait le promoteur du révisionnisme avoué et théorisé. En 1899, il a réuni ses idées dans un livre intitulé "Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie" ("Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie"). Luxemburg s’est employée à réfuter méthodiquement ces falsifications du marxisme.

Un des aspects se rapporte à la nature et au rôle des syndicats. Voici donc les principaux arguments critiques que Luxemburg développe à l’égard de cette question. Nous considérons qu’ils restent valables et doivent être pris en compte dans notre analyse de la situation actuelle.

*

Rosa Luxemburg:
Réforme sociale ou révolution? (Extraits)

(1re partie 3. La réalisation du socialisme par des réformes sociales)

Bernstein récuse la théorie de la catastrophe, il refuse d’envisager l’effondrement du capitalisme comme voie historique menant à la réalisation de la société socialiste. Quelle est donc la voie qui y mène selon les théoriciens de l’"adaptation du capitalisme"? Bernstein ne fait que de brèves allusions à cette question à laquelle Conrad Schmidt a essayé de répondre en détail dans l’esprit de Bernstein (voir le Vorwärts [2] du 20 février 1898, revue des livres). D’après Conrad Schmidt "la lutte syndicale et la lutte politique pour les réformes sociales" aura pour résultat "un contrôle social de plus en plus poussé sur les conditions de la production" et, au moyen de la législation, "en restreignant de plus en plus les droits du propriétaire du capital réduira son rôle à celui d’un simple administrateur" jusqu’au jour finalement on "enlèvera au capitaliste à bout de résistance, voyant sa propriété perdre de plus en plus de valeur pour lui, la direction et l’administration de l’entreprise" et l’on introduira en fin de compte la gestion collective de l’entreprise.

Bref les syndicats, les réformes sociales et, ajoute Bernstein, la démocratisation politique de l’État, ce sont des moyens de réaliser progressivement le socialisme.

[…]

Commençons par les syndicats: leur principale fonction personne ne l’a mieux exposé que Bernstein luimême en 1891 dans la Neue Zeit [3] consiste à permettre aux ouvriers de réaliser la loi capitaliste des salaires, c’est-à-dire la vente de la force de travail au prix conjoncturel du marché. Les syndicats servent le prolétariat en utilisant dans son propre intérêt, à chaque instant, ces conjonctures du marché. Mais ces conjonctures elles-mêmes, c’est-à-dire d’une part la demande de force de travail déterminée par l’état de la production, et d’autre part l’offre de force de travail créée par la prolétarisation des classes moyennes et la reproduction naturelle de la classe ouvrière, enfin le degré de productivité du travail à un moment donné, sont situées en dehors de la sphère d’influence des syndicats. C’est pourquoi ils ne peuvent pas bouleverser la loi des salaires; ils peuvent, dans le meilleur des cas, maintenir l’exploitation capitaliste à l’intérieur des limites “normales” du moment, mais nullement abolir progressivement l’exploitation elle-même. […]

L’activité des syndicats se réduit donc principalement à la lutte pour l’augmentation des salaires et pour la réduction du temps de travail, c’est-à-dire simplement à la régulation de l’exploitation capitaliste en suivant les fluctuations du marché; l’intervention sur le processus de production lui reste, par la nature même des choses, interdite. Mais, bien plus, tout le développement du mouvement syndical est orienté […] à détacher entièrement le marché du travail de tout rapport direct avec le reste du marché. Il est au plus haut point significatif en ce sens que même la tentative à relier au moins de façon passive le contrat de travail directement à la situation générale de la production, par le système de l’échelle mobile des salaires, est désormais dépassée par l’évolution historique, et que les trade-unions s’en détournent de plus en plus.

Mais à l’intérieur des limites effectives de sa sphère d’influence aussi, le mouvement syndical ne va pas vers une expansion illimitée, comme le suppose la théorie de l’adaptation du capital. Bien au contraire. Si l’on examine d’assez longues périodes du développement social, on est obligé de constater que dans l’ensemble nous allons au-devant d’une époque non pas de déploiement de force triomphant, mais de difficultés croissantes pour le mouvement syndical. Quand le développement de l’industrie aura atteint son apogée et que sur le marché mondial commencera pour le capital la phase descendante, la lutte syndicale deviendra doublement difficile: parce que les conjonctures objectives du marché empireront au détriment de la force de travail, la demande de force de travail augmentant plus lentement et l’offre plus rapidement, que ce n’est le cas aujourd’hui; parce que le capital lui-même, pour se dédommager des pertes subies sur le marché mondial, s’efforcera avec d’autant plus d’acharnement de réduire la part du produit revenant aux ouvriers. La réduction des salaires est en effet l’un des principaux moyens de freiner la baisse du taux de profit. La réduction des salaires est en effet l’un des principaux moyens de freiner la baisse des taux de profits! L’Angleterre nous offre déjà l’exemple de ce qu’est le début du deuxième stade du mouvement syndical. À ce stade il se réduit nécessairement de plus en plus à la simple défense de ce qui a été d’ores et déjà conquis, et même cela devient de plus en plus difficile. Telle est le cours général des choses, dont la contrepartie doit être l’essor de la lutte de classe politique et socialiste.

[…]

Ce qui fonctionne aujourd’hui comme “contrôle social” la législation ouvrière, la surveillance des sociétés par actions, etc. n’a, en fait, absolument rien de commun avec une participation au droit de propriété, avec une “propriété suprême”. Son action n’est pas de limiter la propriété capitaliste, mais au contraire de la protéger. Ou encore économiquement parlant elle ne constitue pas une atteinte à l’exploitation capitaliste, mais vise à encadrer celle-ci par des normes. Et lorsque Bernstein pose la question de savoir si telle ou telle loi de protection ouvrière contient plus ou moins de socialisme, nous pouvons lui assurer que la meilleure des lois de protection ouvrière contient à peu près autant de “socialisme” que les ordonnances municipales sur le nettoyage des rues et l’allumage des becs de gaz qui en effet relèvent aussi du “contrôle social”.

[…]

(2e partie 2. Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique)

[…]

Quant aux syndicats qui selon Bernstein sont un autre moyen de lutter contre expansion du capital productif, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’assurer pour les travailleurs une influence sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne la dimension de la production que le procédé technique.

Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle "la lutte du taux de salaire avec le taux du profit"; or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut casser, mais seulement réaliser. Cela apparait avec évidence quand on examine le problème sous un autre angle et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats.

Bernstein assigne aux syndicats la mission de mener dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière l’attaque proprement dite contre le taux du profit industriel et de résorber celui-ci progressivement dans le taux du salaire; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre que la défensive organisée de la force de travail contre les attaques du profit, que la résistance de la classe ouvrière contre la tendance dépressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons.

1º Les syndicats ont pour tâche d’exercer par leur organisation une influence sur la situation de la force du travail comme marchandise, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché de la marchandise nouvelle. Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un processus naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. […]

À cause de ces processus objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions économiques essentielles du syndicalisme se transforment et deviennent un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir transformer les syndicats en un moyen de réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire suppose: que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière; que la productivité du travail cesse de croitre; donc dans les deux cas […] un retour à des conditions antérieurs à l’existence du grand capital.

[…]



[1]. Une traduction en français couramment accessible est celle figurant dans le recueil "Rosa Luxemburg, Œuvres I" (Paris, Maspero, 1969). Nous l’avons comparé au texte original en allemand, et rectifié quelques formulations. Certes, le passage d’une langue à une autre apporte toujours des nuances spécifiques dues aux particularités de chaque langue. Mais cela ne peut justifier des substitutions de mots comme en l’occurrence entre autres les suivantes : dans l’original en allemand "Arbeiter" ("travailleur", "ouvrier") remplacé par "classe ouvrière", ou aussi "sozialistisch" ("socialiste") par "social".

[2]Vorwärts, journal du SPD, dont Conrad Schmidt était rédacteur.

[3]Neue Zeit, revue fondée par Karl Kautsky en 1883.