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| Comrades and Enemies Arab and Jewish Workers in Palestine, 1906-1948 Zachary Lockman UNIVERSITY OF CALIFORNIA PRESS Berkeley · Los Angeles · London © 1996 The Regents of the University of California |
Abréviations
* Citations bibliographiques
AA Arkhiyon Ha’avoda Vehehalutz, Makhon Lavon Leheker Tnu’at Ha’avoda (Histadrut archives), Tel Aviv AH Arkhiyon Abba Hushi, Bibliothèque de l’Université de Haïfa
CC Comité Central (hamerkaz, hava’ad hamerkazi, al-lajna al-markaziyya, al-hay’a al-markaziyya) CC Division des enquêtes criminelles, Police palestinienne
CO Documents du Bureau colonial, Archives nationales, Londres
CoC Comité de coordination (hava’ada hamerakezet) de l’EC/H, procès-verbaux et correspondance conservés aux Archives sionistes centrales de l’AA, Jérusalem.
EC/H Comité exécutif de la Histadrut (hava’ad hapo’el), procès-verbaux et correspondance à AA EC/KA Comité exécutif du Hakibbutz Ha’artzi, procès-verbaux et correspondance à HH
FO Documents du Ministère des Affaires étrangères, Archives nationales, Londres
HH Arkhiyon Hashomer Hatza’ir, Merkaz Te’ud Veheker shel Hashomer Hatza’ir (archives Hashomer Hatza’ir), Giv’at Haviva
HH/AC Documents d’Aharon Cohen, aux archives Hashomer Hatza’ir
ISA Archives nationales d’Israël (Ganzakh Hamedina), Jérusalem
S/EC/H Secrétariat du Comité exécutif de la Histadrut (mazkirut hava’ad hapo’el), procès-verbaux et correspondance à AA
TUC Archives du Trade Union Congress ("Congrès des syndicats"), Londres
* Partis
PCP Parti Communiste Palestinien
NLL Ligue de Liberation Nationale
(en anglais – National Liberation League)
MPS Mifleget Po’alim Soẓyalistim (Parti socialiste des travailleurs)
MAPAI Mifleget Po’alei Eretz Yisra’el (Parti des Travailleurs de le Terre d’Israël)
MAPAM Mifleget Hapo’alim Hame’uhedet (Parti unifié des travailleurs)
* Organisations de travailleurs
Congrès des Travailleurs Arabes
(en anglais Arab Workers’ Congress – AWC)
Société des Travailleurs Arabes
(en anglais Arab Workers’ Society – AWS)
Union des Travailleurs des Chemins de fer, de la Poste et des Télégraphes
(en anglais Union of Railway, Postal and Telegraph Workers – URPTW)
Union Nationale des Travailleurs des Chemins de fer, de la Poste et des Télégraphes
(en anglais National Union of Railway, Postal and Telegraph Workers – NURPTW)
Union International des travailleurs des chemins de fer, de la poste et des télégraphes
(en anglais International Union of railway, postal and telegraph workers – IU)
Association des Travailleurs des Chemins de Fer
(en anglais Railway Workers’ Association – RWA)
Union arabe de Travailleurs des Chemins de Fer
(en anglais Arab Union of Railway Workers – AURW)
Société des Travailleurs Arabes Palestiniens
(en anglais Palestinian Arab Workers’ Society – PAWS)
Fédération des Unions Syndicales et Associations Ouvrières Arabes
(en anglais Federation of Arab Trade Unions and Labor Societies – FATULS)
Ligue Palestinienne du Travail
(en anglais Palestine Labor League – PLL)
* Divers
Haut comité arabe
(en anglais Arab Higher Committee – AHC)
Allocation cout de la vie (ajoutée au salaire de base)
(en anglais COLA – cost of living allowance)
Irgun Tzva’i Le’umi
(en hébreux, ETZEL, – Organisation Militaire Nationale)
CRL Consolidated Refineries, Limited (Haifa)
IPC Iraq Petroleum Company
1. Le sionisme et la Palestine avant la 1re Guerre mondiale
L’émergence du sionisme
Le sionisme, la Palestine, et le discours colonial
Le sionisme précoce, la Palestine, et ses habitants
Le sionisme socialiste et les Arabes de Palestine
Borochov, le Borochovisme, et la Palestine
La rencontre en Palestine
La "conquête du travail"
La lutte pour le "travail hébraïque"
Séparatisme économique et formation de la classe ouvrière
2. Le "sionisme du travail" et la classe ouvrière arabe, 1920-1929
Les Arabes de Palestine dans le discours du "sionisme du travail"
Délégitimer le nationalisme arabe palestinien
La Histadrut et la "question arabe"
"Il est clair que nous devons les organiser, mais…"
Ben Gourion et la classe ouvrière arabe
Le sionisme, la démocratie et les travailleurs arabes
La controverse sur l’organisation conjointe
Les luttes à Nesher, 1924-1925
Organiser les travailleurs arabes
La grève des charpentiers et des tailleurs
"Nous ne pouvons pas être vos esclaves"
Palestine, Afrique du Sud et main-d’oeuvre autochtone
De la "mission historique" à la négligence bienveillante
3. Les travailleurs des chemins de fer, en Palestine (I) :
La lutte pour l’unité arabo-juive, 1919-1925
La première main-d’oeuvre des chemins de fer
Les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer : premiers contacts
Militantisme ouvrier et relations arabo-juives
Luttant pour l’unité
L’unité arabo-juive et la question du sionisme
Récits d’échecs
La Société des travailleurs arabes palestiniens
4. Les travailleurs des chemins de fer, en Palestine (II) :
Coopération et conflit, 1925-1939
Une seule main-d’oeuvre, deux syndicats
Rêves récurrents d’unité
Concurrence et coopération au début des années 1930
La mobilisation de masse et ses suites
Les travailleurs des chemins de fer pendant la révolte arabe
Hashomer Hatza’ir et les travailleurs des chemins de fer
5. Les travailleurs arabes et la Histadrut, 1929–1936
Le renouveau du "travail arabe"
Les grèves des chauffeurs
"L’activisme arabe" en crise
Sur le front de mer de Haïfa
Les tribulations du "travail hébraïque"
Les travailleurs arabes, la Histadrut et la PAWS
Les ouvriers de la carrière de Nesher
La PLL à Haïfa
Les travailleurs arabes et le "travail hébraïque" dans les moshavot
Les travailleurs des docks de Jaffa
Organisation ouvrière et travail de renseignement
Les travailleurs arabes et le "travail hébraïque" à Jaffa
Les travailleurs des docks de Jaffa et la PLL
L’affaire "Even Vesid" et la grève de l’IPC
La tempête qui se profile
6. La révolte arabe et le "sionisme du travail", 1936-1939
La grève générale et le "travail hébraïque"
La PLL pendant la révolte
La Commission royale et le travail en Palestine
"La vérité sur la question"
La révolte et sa répression
Les années 1930 en rétrospective
7. Les travailleurs, les mouvements ouvriers et la gauche
pendant la Seconde Guerre mondiale
Les années de guerre : changements économiques et politiques
Les travailleurs des chemins de fer : de l’aliénation à la lutte commune
La Histadrut, Hashomer Hatza’ir et le "travail arabe"
La renaissance du mouvement ouvrier arabe
Hashomer Hatza’ir à la recherche de la gauche arabe
La résurrection de la PLL
Les camps et les travailleurs des camps
La lutte pour les camps
L’effondrement du PCP et l’émergence de la NLL
Le PLL : confusion, dérive et défaite
Le militantisme des travailleurs et le mouvement ouvrier arabe
8. Le militantisme ouvrier et la politique, 1945-1948
Perspectives concernant la coopération
Le secteur pétrolier, 1943-1948
La grève générale d’avril 1946
Les bases militaires britanniques, 1945-1948
La désintégration du mouvement des ouvriers arabes
Le PLL : paralysie et pathos
Hashomer Hatza’ir et la fin du rêve binationaliste
La descente dans la folie
1. Le sionisme et la Palestine avant la 1re Guerre mondiale
Table des matières ►
Dans ce chapitre, je pose les bases de mon étude de la période du mandat en explorant la manière dont les sionistes d’avant la Première Guerre mondiale en Europe et en Palestine, et plus particulièrement les sionistes socialistes, percevaient la Palestine et ses habitants arabes. Conformément au paradigme relationnel exposé dans l’introduction, je soutiens que, dès les premières étapes de la trajectoire historique du projet sioniste, la pensée et la pratique sionistes ont été fortement influencées par la nécessité d’accepter l’importante population arabe palestinienne, que les sionistes aient ou non explicitement reconnu ou abordé cette présence. Je montre également comment les premières perceptions et attitudes sionistes envers le territoire et sa majorité arabe autochtone ont été profondément influencées non seulement par une appropriation nationaliste radicalement nouvelle de l’histoire et de la culture juives, mais aussi par la conjoncture historique spécifique dans laquelle le sionisme a émergé en Europe – l’apogée du colonialisme.
Comme je l’ai déjà mentionné, durant les quatre siècles de domination ottomane, le terme "Filastin" ne désignait pas une province ou un district ottoman spécifique aux frontières clairement définies, mais une région géographique vaguement définie au sein d’al-Cham, le territoire syrien au sens large. Ce terme était utilisé par les géographes arabes et n’était pas inconnu dans le discours officiel, universitaire et peut-être même populaire. Cependant, ceux qui résidaient dans ce qui allait devenir la Palestine après la Première Guerre mondiale ne se considéraient pas comme des "Palestiniens" au sens national moderne, mais plutôt en fonction de leurs groupes confessionnels, ethniques, familiaux et professionnels, comme résidents d’une ville, d’un quartier, d’un village ou d’une région, et comme sujets du sultan ottoman et de ses agents locaux. De plus, la future Palestine était divisée en plusieurs districts, placés sous la juridiction de gouvernements provinciaux basés à Damas, Saïda ou ailleurs.
À partir du 19e siècle, cependant, le terme "Palestine" s’est répandu et a pris une signification plus marquée, notamment parce qu’il était fréquemment utilisé par les Européens (et par les puissants États européens) qui exerçaient une influence économique, politique et culturelle croissante dans l’ensemble de la région, tout en manifestant un intérêt particulier pour cette partie spécifique de l’Empire ottoman. Ce processus, conjugué à diverses transformations locales, puis à la conquête de ce territoire par une puissance coloniale européenne et à sa constitution en entité politique distincte, allait favoriser l’émergence d’une nouvelle forme d’identité au sein de la majorité autochtone de la population de ce pays, qui se manifesta finalement par le nationalisme arabe palestinien.
Ce nationalisme sera évidemment au coeur de mes préoccupations dans cette étude, mais dans ce chapitre, je me concentre sur un autre nationalisme apparu à peu près à la même période et également orienté vers cette partie spécifique de l’Empire ottoman. Parmi les Européens qui, au 19e siècle, commencèrent à s’intéresser particulièrement à la Palestine – un intérêt qui, comme je le montrerai plus loin, est indissociable de l’instauration contemporaine de l’hégémonie européenne sur le monde – figuraient un certain nombre de Juifs, dont l’attachement religieux de longue date à ce territoire commençait alors à se transformer en quelque chose de tout à fait nouveau et différent. Pendant des siècles, les Juifs avaient appelé cette terre "la Terre d’Israël" (en hébreu, Eretz Yisra’el) ou "la Terre Sainte" (Eretz Hakodesh). Cette terre, et en particulier Jérusalem, où se dressaient les Premier et Second Temples et vers laquelle les Juifs se tournaient encore pendant leurs prières, occupait une place particulière dans la culture juive prémoderne, un lieu préservé et reproduit dans la mémoire historique et l’imaginaire à travers les pratiques rituelles, les textes sacrés et juridiques, les récits et légendes, les métaphores et les figures de style. Des courants messianiques du judaïsme envisageaient même la restauration de l’ancienne patrie, sous le règne d’un descendant du roi David, à la fin des temps.
Pourtant, avant le 19e siècle, ce territoire était pour les Juifs non seulement sacré, mais aussi largement hors de l’histoire. C’était un lieu lointain, souvent imaginé, idéalisé et invoqué, mais qui n’avait que peu à voir avec la vie quotidienne des Juifs de la diaspora ni avec leur avenir, du moins jusqu’à la venue du Messie. Bien que de petites communautés juives subsistèrent en Palestine, pendant des siècles, les grands centres de la vie culturelle juive, ainsi que la grande majorité des Juifs du monde, se trouvaient ailleurs. Le petit nombre de Juifs qui émigrèrent et s’installèrent en Palestine avant la fin du 19e siècle n’était pas non plus motivé par quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un projet de construction d’État. Résider en Terre sainte, mourir et être enterré sur son sol étaient des actes méritoires, en termes religieux, mais ils n’avaient aucune signification politique pour les rares Juifs qui choisissaient d’accomplir ce commandement; et il était bien plus souvent ignoré qu’observé. De fait, l’idée de créer un État juif souverain, en Palestine ou ailleurs, était quasiment inimaginable dans le cadre du judaïsme normatif traditionnel. Pour les quelques Juifs qui vivaient en Palestine, comme pour pratiquement tous les Juifs avant l’ère moderne, seule la fin de l’histoire telle que manifestée par la venue du Messie pouvait entrainer la fin de "l’exil" et de ses souffrances, la rédemption des Juifs et leur restauration sur la terre que Dieu avait promise à leurs ancêtres mais dont ils avaient été – également par décret divin – déracinés.
Malgré ses prétentions à des racines anciennes, à une continuité ininterrompue et à des identités essentielles, le nationalisme juif – comme le nationalisme arabe palestinien et tous les autres nationalismes – est un phénomène profondément moderne, un produit des 19e et 20e siècles. Bien qu’il soit possible de citer des précurseurs antérieurs, le nationalisme juif moderne, connu sous le nom de sionisme – terme apparu seulement dans les années 1890, dérivé de l’hébreu Tziyon, synonyme de Jérusalem – n’a émergé sous une forme plus ou moins reconnaissable que dans le dernier tiers du 19e siècle. Certains de ses premiers porte-parole et dirigeants étaient des Juifs relativement assimilés d’Europe centrale. Mais le sionisme a trouvé son principal soutien parmi les masses juives d’Europe de l’Est, où vivait alors la grande majorité des Juifs du monde.
Pour les Juifs des villes, villages et hameaux d’Europe de l’Est, et plus particulièrement de l’Empire tsariste, le sionisme n’était qu’une réponse parmi d’autres à l’aggravation de la crise socioéconomique et à la virulence de l’antisémitisme, tant officiel que populaire. L’espoir que les Juifs de l’Empire tsariste puissent enfin accéder à l’égalité juridique et aux possibilités d’intégration et de promotion sociale dont bénéficiaient de plus en plus leurs coreligionnaires d’Europe occidentale et centrale fut anéanti par une oppression persistante, voire intensifiée. Cette oppression s’était longtemps manifestée par un statut juridique subordonné, des restrictions de résidence et d’occupation, et un antisémitisme officiel et populaire généralisé. Mais elle prit une forme bien plus virulente et dramatique lors des vagues de pogromes antijuifs, officiellement parrainés (ou du moins officiellement tolérés), qui éclatèrent en 1871, puis en 1881, après l’assassinat du tsar Alexandre II. La pauvreté et le retard économique relatif de l’Europe de l’Est, exacerbés par les bouleversements majeurs de l’économie mondiale à la fin du 19e siècle et par une croissance démographique rapide, ont également contribué à une apparente dégradation de la situation des masses juives dans cette région.
Les Juifs ont réagi à la dégradation de leur situation de diverses manières. Nombre d’entre eux sont restés fidèles à ce qu’ils considéraient comme la foi de leurs ancêtres, rejetant les nouvelles formes laïques d’identité et de pratiques juives apparues au 19e siècle, tout en s’adaptant tant bien que mal aux conditions changeantes. D’autres espéraient une assimilation à la société dans laquelle ils vivaient, par la réussite économique, l’éducation et des réformes politiques, bien que cette voie ne fût pas, même potentiellement, accessible aux masses. Un nombre important de Juifs d’Europe de l’Est se sont tournés vers le socialisme, qui promettait l’éradication de l’antisémitisme et une pleine égalité grâce à une transformation sociale radicale. D’autres encore ont été attirés par le nouveau nationalisme juif qui a émergé au cours des deux dernières décennies du 19e siècle, bien qu’initialement relativement peu nombreux. Nombreux sont ceux qui ont "voté avec leurs pieds" en émigrant vers l’Ouest en quête de plus de liberté et d’une vie meilleure.
L’essor des mouvements nationalistes parmi d’autres peuples européens à la même époque a certainement joué un rôle important en préparant et en stimulant l’émergence d’un nationalisme spécifiquement juif. Au milieu du 19e siècle, il devenait plausible (comme cela ne l’avait pas été une génération auparavant) de se demander pourquoi les Juifs ne devraient pas imiter l’exemple des Grecs, des Serbes, des Italiens, des Hongrois, des Polonais et d’autres en recherchant leur propre État-nation indépendant. Comme pour d’autres peuples, les mouvements culturels – notamment le renouveau culturel yiddish, puis hébreu au milieu du siècle, initié par la nouvelle intelligentsia juive laïque d’Europe de l’Est – ont également facilité la redéfinition de l’identité juive dans un sens national nouveau.
La première manifestation politique organisée de ce nouveau nationalisme fut le mouvement Hibbat Tziyon ("Amour de Sion"), un mouvement restreint et peu structuré. Il se cristallisa après les pogromes de 1881 et prit la forme d’un réseau d’associations locales créé pour promouvoir l’immigration et l’installation juives en Palestine, ainsi que la reconstruction de la vie nationale juive. Les Amants de Sion concevaient la migration vers la Palestine comme une migration ontologiquement différente de toute autre destination. Il ne s’agissait pas d’un simple mouvement de plus à travers le monde en quête de sécurité, de tolérance et d’opportunités. Il s’agissait plutôt d’un retour, à travers le temps et l’espace, vers la patrie ancestrale, où les Juifs étaient devenus un peuple et qui demeurait le seul endroit sur terre où ils pouvaient, par leur engagement, leur amour et leur travail, parvenir à une régénération personnelle et collective en puisant aux sources de l’esprit éternel de la nation.
Mais relativement peu de Juifs répondirent à l’appel de Sion. Le proto-sionisme de Hibbat Tziyon (et plus tard le sionisme politique de Theodor Herzl) demeura minoritaire en Europe de l’Est même, éclipsé par les autres tendances qui se disputaient le soutien des communautés juives d’Europe de l’Est. Cette réalité se manifesta peut-être de la manière la plus dramatique par le fait que très peu des millions de Juifs qui, entre 1881 et la Première Guerre mondiale, cherchèrent à échapper à l’oppression et à la pauvreté de la Russie tsariste (et de l’Europe de l’Est en général) en émigrant des terres où leurs ancêtres avaient vécu pendant des siècles, choisirent de se rendre en Palestine. Sur les quelque 2,4 millions de Juifs qui quittèrent l’Europe de l’Est durant cette période, environ 85 % partirent pour les USA, et 12 % pour d’autres pays de l’hémisphère occidental (principalement le Canada et l’Argentine), l’Europe occidentale ou l’Afrique du Sud. Ce faisant, ils contribuèrent à gonfler le flot important de paysans et de travailleurs chrétiens, pauvres et déracinés, qui, à la même époque, quittèrent leurs terres d’Europe de l’Est et du Sud pour chercher une nouvelle vie en Occident. En revanche, moins de 3 pour cent de cet énorme flux de Juifs se sont dirigés vers la Palestine, et pour une grande partie d’entre eux, la Palestine n’était qu’une étape temporaire sur la route vers l’ouest.
Malgré ses faibles ressources humaines et matérielles, le mouvement Hibbat Tziyon parvint à établir plusieurs nouvelles colonies agricoles juives en Palestine, appelées en hébreu moshavot ("colonies" ou "implantations"). Il devint cependant rapidement évident que Hibbat Tziyon était incapable de soutenir un projet d’implantation d’une telle ampleur, et en quelques années, nombre de ces nouvelles colonies étaient au bord de la faillite et de l’effondrement. Ils furent sauvés grâce à la générosité du baron Edmond de Rothschild, un Juif français assimilé, peu intéressé par le nationalisme romantique de Hibbat Tziyon, mais touché par la situation critique des masses juives d’Europe de l’Est et favorable à leur réinstallation – de préférence en dehors de la France, où un afflux de Juifs pauvres venus d’Europe de l’Est risquait d’attiser les flammes de l’antisémitisme et de saper la place précaire que les Rothschild et d’autres Juifs assimilés avaient conquise dans la société française. Rothschild, puis d’autres philanthropes juifs européens, prirent le contrôle de nombreuses colonies et leur apportèrent un soutien financier important, une assistance technique et une supervision paternaliste marquée.
En 1900, on comptait vingt-deux moshavot, pour une population totale d’environ 5 000 habitants. La plupart de ces colonies s’étaient organisées sur le modèle colonial algérien privilégié par le baron Rothschild et ses agents, les agriculteurs juifs européens employant des paysans arabes locaux pour cultiver leurs vignes, leurs plantations d’agrumes et leurs champs. L’historiographie sioniste a eu tendance à se concentrer sur ce segment du Yishouv en pleine expansion, voyant dans ces agriculteurs en difficulté les précurseurs du projet sioniste de colonisation et de construction d’État. Pourtant, la grande majorité des Juifs de Palestine, y compris la plupart de ceux arrivés lors de ce qui allait être plus tard appelé la Première Aliyah, la vague d’immigration juive de 1881-1903, préféraient vivre en ville. Une grande partie du Yishouv était encore assez éloignée de la vision d’une renaissance nationale et culturelle juive en Palestine défendue par Hibbat Tziyon, et encore moins de la vision d’un État juif que le nouveau mouvement sioniste explicitement politique de Theodor Herzl allait articuler.
Ni le proto-sionisme de Hibbat Tziyon ni la nouvelle Organisation sioniste fondée en 1897 par Theodor Herzl (1860-1904) n’étaient des mouvements unitaires ou monolithiques. Ils englobaient diverses tendances partageant certains principes et objectifs largement définis, mais divergeant – souvent de manière marquée et amère – sur bien d’autres points. Ainsi, le sionisme, comme tous les mouvements nationalistes, doit être désagrégé pour être bien compris. D’une manière générale, le sionisme en tant qu’idéologie reposait sur le postulat que le sort des Juifs était directement et significativement imputable à leur manque de pouvoir politique, conséquence de leur dispersion parmi les peuples de la terre, sans terre propre où ils auraient pu être maitres de leur destin. La plupart des sionistes (mais pas tous) s’accordaient à dire que seule l’accession des Juifs à un pouvoir politique souverain sur leur propre terre pourrait résoudre définitivement le "problème juif", faire des Juifs un peuple "normal" capable de prendre la place qui lui revient en tant que membre à part entière de la communauté des nations, plutôt qu’une minorité faible, persécutée et déracinée. Mais au-delà de cela, les sionistes pouvaient être en désaccord et étaient en désaccord sur de nombreux points, notamment sur les moyens par lesquels la future patrie ou l’État juif pourrait être sécurisé, son caractère social, politique et culturel, et même (du moins pendant un certain temps) son emplacement.
Le sionisme, la Palestine, et le discours colonial
En se fondant en une idéologie et un mouvement cohérents, le sionisme fut fortement influencé, pour le meilleur et pour le pire, par les autres nationalismes apparus plus tôt en Europe du Sud, centrale et orientale. Pourtant, malgré cette forte ressemblance, il existait aussi une différence essentielle, qui distinguait profondément le sionisme et façonnait en grande partie sa spécificité et sa trajectoire historique. La plupart des groupes nationaux européens aspirant à l’indépendance constituaient la majorité de la population du territoire où ils espéraient accéder à la souveraineté nationale. Mais les Juifs d’Europe étaient partout dispersés parmi des populations majoritairement non juives, et cette réalité indéracinable empêchait les nationalistes juifs d’imaginer imiter les Polonais, les Ukrainiens, les Hongrois ou d’autres peuples européens en cherchant à établir un État juif en Europe de l’Est, où vivaient réellement les masses juives. Par conséquent, le sionisme n’était – devait être – pas simplement un mouvement nationaliste conventionnel, mais aussi un mouvement de colonisation et de peuplement, un projet dont les objectifs étaient de trouver un territoire hors d’Europe propice à l’implantation juive, d’y organiser la migration d’un grand nombre de Juifs et d’y établir une forme d’autonomie ou de souveraineté juive.
Si le mouvement sioniste avait localisé un territoire totalement inhabité et isolé, organisé l’immigration d’un nombre substantiel de Juifs et y avait établi un État juif, la question épineuse des relations avec une population non juive existante ne se serait pas posée. Mais il est pratiquement impossible d’imaginer comment un tel scénario aurait pu se concrétiser, et pas seulement parce qu’à la fin du 19e siècle, les terres totalement inhabitées propices à une colonisation européenne à grande échelle étaient plutôt rares, voire inexistantes. Plus important encore, et sans surprise, le mouvement sioniste a rapidement choisi la Palestine comme site de son projet de colonisation et de construction d’un État. Les premiers sionistes (dont Theodor Herzl lui-même, pendant un temps), disposés à envisager un autre territoire, soit temporairement jusqu’à ce que la Palestine "devienne disponible", soit définitivement, furent rapidement marginalisés. La Palestine, Eretz Israël, avait tout simplement joué un rôle trop important dans l’histoire juive, notamment en tant que site de l’ancien État juif, et occupait encore une place trop importante dans l’imaginaire juif, pour permettre à toute alternative de bénéficier d’un soutien significatif et durable.
Certains des premiers sionistes ont peut-être initialement cru que la Palestine était une terre vide, au sens où elle était totalement ou pratiquement inhabitée. On trouve cet épisode bien connu (mais peut-être apocryphe), datant de la fin du 19e siècle, où Max Nordau, ami et collègue de Theodor Herzl, aurait un jour "découvert" que la Palestine était déjà habitée et s’exclama à Theodor Herzl : "Mais alors, nous commettons une injustice !" Il est cependant rapidement devenu évident que la Palestine n’était pas totalement inhabitée. La question la plus intéressante et la plus importante est donc de savoir comment les dirigeants, idéologues, militants et sympathisants sionistes ont géré le fait que la Palestine comptait déjà une importante population non juive. Il existait en effet des outils culturels facilement accessibles, tant auprès des sources juives qu’européennes, permettant de forger une manière d’appréhender cette réalité, et les premiers sionistes n’ont pas tardé à les utiliser. Le sionisme n’a pas eu à formuler ex nihilo ses représentations de la population autochtone de Palestine. Il pouvait puiser, et a effectivement puisé, dans le vaste répertoire de textes et d’histoires juifs concernant cette terre, ainsi que dans les images et les associations qui s’y rapportent. Les Juifs (ou plus précisément, leurs ancêtres les Hébreux) étaient manifestement les acteurs centraux de ces récits et de ces images, dont bon nombre concernaient l’établissement et la perte de l’hégémonie juive sur une partie ou la totalité de la Terre d’Israël. Compte tenu de la richesse des matières premières dont ils disposaient, il n’était pas trop difficile aux penseurs, éducateurs et propagandistes sionistes de s’approprier sélectivement divers éléments de l’histoire et de la culture juives et de les façonner en une nouvelle vision nationaliste du passé et de l’avenir juifs. Sans surprise, ce processus a entrainé la relégation des non-Juifs ayant vécu sur cette terre, et de ceux qui y vivaient encore, à un statut marginal[3].
Mais les Juifs européens disposaient également d’un autre ensemble de représentations qui complétaient et renforçaient habilement les images et les attitudes issues de sources juives. Le moment historique du lancement du projet sioniste correspondait également à l’apogée de l’expansion et de la domination coloniales européennes. À cette époque, la supériorité mondiale de la civilisation européenne était largement considérée comme allant de soi, tout comme le droit des Européens à régner sur (et à s’installer parmi une caste privilégiée) des peuples non européens jugés moins avancés. Ces hypothèses ont constitué la toile de fond, le fondement souvent invisible et considéré comme acquis, non seulement de la politique européenne du 19e siècle, mais aussi d’une grande partie de la culture populaire et savante européenne, puis plus tard de la culture de masse[4].
Les Juifs qui ont adhéré à la vision sioniste de la rédemption juive étaient également Européens, quoique marginalisés et souvent traités comme victimes, et indissociables de la culture européenne, à la fois créateurs et consommateurs. Les Juifs instruits de la classe moyenne vivant relativement librement en Europe occidentale et centrale ont probablement absorbé les images et attitudes européennes dominantes envers les non-Européens, par les mêmes canaux que le reste de la population. Bien que nous sachions peu de choses sur la manière dont ces images ont été transmises aux masses juives d’Europe de l’Est, ou sur les modalités spécifiques de leur adoption et de leur adaptation, nous n’avons aucune raison de croire qu’elles n’ont pas été absorbées.
Le sionisme partageait la propension de tous les nationalismes à ignorer les droits, les besoins et les aspirations de ceux qui étaient exclus de la "famille" nationale. Mais il s’inscrivait également dans un discours européen contemporain qui définissait un certain ensemble de perceptions, d’attitudes et de relations à l’égard des terres et des peuples africains et asiatiques soumis à la domination économique et politique des Européens ou tombant désormais sous leur emprise. Ce discours colonial plus large s’inspirait également des images et représentations européennes plus anciennes de "l’Orient" et les recoupait. Avec les modifications appropriées, ces systèmes de représentation pouvaient être adaptés à la situation spécifique des Juifs et du sionisme et appliqués à la Palestine, tout comme ils étaient appliqués au même moment ailleurs par d’autres projets de colonisation et de peuplement européens qui, contrairement au sionisme, ne répondaient pas à une oppression très réelle (et croissante) en Europe même.
L’affirmation selon laquelle les premiers sionistes furent profondément influencés par l’environnement politique, social et culturel dans lequel ils élaborèrent et exprimèrent leur projet devrait aller de soi, tout comme mon insistance sur le fait que les conceptions sionistes de la Palestine et de ses habitants autochtones non juifs ne peuvent être adéquatement comprises que dans le contexte du discours et des pratiques coloniaux européens contemporains, y compris les modèles fournis par d’autres projets de colonisation européens outre-mer. Après tout, en tant qu’idéologie et mouvement, le sionisme est apparu au moment même où les puissances impérialistes européennes (et les USA) procédaient au partage territorial du globe, soumettant et imposant leur domination aux peuples non européens à une échelle sans précédent. Le sionisme fut, inévitablement, fortement influencé par cette conjoncture; il est difficile d’imaginer qu’il aurait pu en être autrement.
Il convient de rappeler à ce propos qu’au tournant du siècle, les similitudes du sionisme avec d’autres projets de colonisation n’étaient pas une source de gêne ou de honte pour la plupart des adhérents du mouvement; au contraire, ils les considéraient souvent comme un argument de vente. Les dirigeants sionistes étudièrent et cherchèrent à s’inspirer de l’expérience des entreprises de colonisation européennes dans des pays comme l’Algérie, la Rhodésie et le Kenya, et nombre d’entre eux imaginèrent leurs propres initiatives similaires à certains égards. De plus, le mouvement sioniste utilisait volontiers des termes tels que "colonie", "colonial" et "colonisation" pour désigner ses activités; ainsi, par exemple, le nom original de sa branche financière était le Jewish Colonial Trust. Ce n’est que plus tard, après la Première Guerre mondiale, que le colonialisme acquit une connotation fortement péjorative pour de nombreux Européens. En conséquence, le mouvement sioniste chercha à se dissocier des autres projets européens de colonisation, commença à souligner le caractère unique et non colonial de sa mission et de ses méthodes, et cessa d’utiliser ces termes, du moins dans les langues autres que l’hébreu.
Le sionisme précoce, la Palestine et ses habitants
Cette étude se concentre sur les perceptions et les pratiques de l’aile gauche du mouvement sioniste, que j’aborderai prochainement. Cependant, nombre des conceptions et des attitudes les plus durables de la gauche sioniste à l’égard de la population arabe autochtone de Palestine s’appuyaient sur des thèmes et des images déjà présents dans les écrits et déclarations publics et privés des premiers sionistes non socialistes, dont le fondateur et premier dirigeant du sionisme politique moderne, Theodor Herzl. Bien que Herzl et nombre de ses collègues aient initialement très peu connu la Palestine, leurs idées sur ce territoire et ses habitants doivent être comprises non pas principalement comme une question d’ignorance, un manque d’informations adéquates – facile à combler -, mais plutôt comme le produit d’un discours cohérent qui a rendu certaines choses invisibles ou marginales.
Jusqu’à une époque relativement récente, les spécialistes du sionisme et de l’histoire de la Palestine tenaient souvent pour acquis qu’avant la Première Guerre mondiale, les mouvements proto-sionistes et sionistes ignoraient tout simplement que la Palestine était habitée et ne se rendaient donc pas compte de l’existence d’un "problème arabe" – leur façon de désigner le fait que la terre où devait se dérouler la renaissance nationale juive était déjà peuplée par un autre peuple. À titre d’illustration, ils ont cité des remarques comme celle de Max Nordau, citée précédemment, et le peu de discussions sur cette question lors des réunions et des publications sionistes. Cette façon de poser le problème passe cependant à côté de l’essentiel. Il y avait sans aucun doute beaucoup d’ignorance et de désinformation sur la Palestine et ses habitants arabes parmi les premiers sionistes. Mais qu’ils aient ou non explicitement abordé la question d’une présence non juive substantielle en Palestine, ou même qu’ils aient ou non reconnu qu’il s’agissait d’un problème, cette présence n’en a pas moins constitué une part importante du contexte, de l’horizon, de l’arrière-plan, dans lequel le sionisme a pris forme, notamment en Palestine même. À ce titre, elle a certainement contribué à façonner le discours sioniste, par les silences et les exclusions qu’elle a engendrés et par la manière dont elle a été représentée (et mise en pratique). Bien que de nombreuses recherches restent à mener sur cette question, il est néanmoins possible d’isoler deux thèmes persistants et interdépendants qui apparaissent dans une grande partie du discours sioniste sur les Arabes de Palestine.
Au début, le discours sioniste s’est souvent contenté de rendre invisible la population arabe autochtone du pays. De la plupart des premiers écrits sionistes – y compris, par exemple, L’État juif de Theodor Herzl, publié en 1896 -, il est difficile, voire impossible, d’affirmer que la Palestine était à l’époque autre chose que vide. Les Arabes n’étaient tout simplement pas mentionnés, comme s’ils n’existaient pas. Mais un autre thème, finalement plus durable et important, est apparu presque simultanément, qui n’a pas tant déplacé que complété la représentation d’une Palestine vide et de ses habitants invisibles. Dès lors qu’il devint incontestable que le pays où le sionisme cherchait à établir un État juif n’était pas vide au sens littéral du terme, les Arabes de Palestine en vinrent à être représentés comme essentiellement, ontologiquement, marginaux par rapport à cette terre et à son destin. Leur présence physique massive, serrés dans des centaines de villages et de villes, n’était peut-être plus contestable, mais la nature de leur relation au pays était présentée comme fondamentalement différente et inférieure à celle des Juifs, quel que soit le lieu où la plupart de ces derniers avaient vécu pendant des siècles.
La Palestine était représentée dans le discours sioniste comme une terre juive par définition, dont l’essence éternelle était juive. Par conséquent, aucun autre peuple ne pouvait y avoir une présence historique ou contemporaine aussi authentique, ni une revendication ou un lien organique aussi valable. Dans le même temps, la représentation sioniste dominante des habitants non juifs de Palestine affirmait qu’ils ne possédaient pas les caractéristiques requises pour prétendre à des droits nationaux dans le pays; ils n’étaient pas, et ne pouvaient être par essence, un peuple ou une nation distincts ou cohérents. Pour la plupart des sionistes (mais pas tous, comme nous le verrons), la Palestine n’était pas habitée par une ethnos plus ou moins cohérent, ni même par un groupe en passe de devenir un peuple ou une entité nationale distincte, mais plutôt par un amalgame hétérogène et incohérent sans caractéristiques nationales définies. Cet assemblage hétéroclite de nombreuses races et peuples différents n’avait que des racines superficielles dans le pays et pouvait donc tout aussi facilement et joyeusement être réinstallé ailleurs, ou être réduit à une minorité résiduelle vivant aux côtés (et dans la subordination) de la nouvelle majorité juive du pays.
En revanche, il allait de soi que, malgré leur dispersion géographique, leur diversité culturelle et sociale et leur faible nombre en Palestine même, les Juifs du monde entier constituaient une seule et même nation jouissant de droits permanents et exclusifs dans ce pays. C’était d’ailleurs l’un des principes fondamentaux du sionisme. C’est dans ce contexte discursif que l’on peut comprendre le slogan sioniste des débuts : "Une terre sans peuple pour un peuple sans terre". Ce n’était pas tant que la Palestine était considérée comme littéralement vide, même si certains sionistes ont pu initialement imaginer que c’était le cas, mais plutôt que les Arabes, qui constituaient la majorité de la population, ne formaient pas un peuple distinct ayant un droit légitime sur la terre, contrairement aux Juifs. La terre ne manquait pas de population, au sens d’habitants, mais d’un peuple, d’une nation organiquement liée à ce territoire particulier, à savoir le peuple juif. C’est cette lacune que le sionisme se voyait remédier : en ramenant les Juifs sur cette terre, celle-ci serait restituée à ses propriétaires légitimes.
Comme je l’expliquerai plus loin, tous les sionistes ne partageaient pas ces conceptions de la terre et de ses habitants, et certains proposaient des représentations différentes, suggérant des stratégies alternatives pour réaliser les objectifs du sionisme. Mais, à quelques exceptions près, ces mêmes thèses présupposaient l’hétérogénéité de la population arabe de Palestine (et donc son absence de droits nationaux), présentaient les Arabes comme de nouveaux venus sur le territoire (et donc sans aucune revendication historique), reconnaissaient leur enracinement mais niaient que les Arabes palestiniens constituent une entité nationale distincte et cohérente, ou se contentaient de souligner la supériorité du lien juif avec le territoire (et donc de sa revendication). Elles étaient donc également ancrées dans un discours, un système de signification distinct, qui considérait la prétendue marginalité des Arabes en Palestine comme sa caractéristique principale.
Il n’est pas difficile de discerner ces images et attitudes ancrées dans les écrits et déclarations, publics et privés, des premiers penseurs et dirigeants sionistes. Même lors de sa visite en Palestine en 1898, Theodor Herzl ne voyait dans ses habitants non juifs qu’une "multitude mixte", un assortiment hétéroclite de différents types ethniques et raciaux, manifestement dépourvus de toute caractéristique nationale[10]. Que la population arabe de Palestine fût à peine visible aux yeux de Theodor Herzl facilitait d’autant plus l’idée de la déplacer ailleurs, ou de la submerger dans une majorité juive. Dans son journal, Theodor Herzl pouvait envisager – sans aucun scrupule moral apparent – la dépossession de la population paysanne indigène : les terres qu’ils cultivaient seraient discrètement achetées par des Juifs et ne seraient jamais revendues à des non-Juifs, tandis que les paysans sans terre seraient "faits disparaitre" au-delà de la frontière grâce à des emplois hors de Palestine[11].
L’invisibilité, ou au mieux la marginalité, de la population arabe de Palestine est également évidente dans le roman utopique de Theodor Herzl, Altneuland (Terre ancienne-nouvelle), publié pour la première fois en 1902. Se déroulant vingt ans plus tard, le roman dépeint la Palestine comme ayant une population majoritairement juive, tandis que ses anciens habitants arabes sont quasiment absents de la scène. Parallèlement, Theodor Herzl insiste sur le fait que les Arabes ont effectivement bénéficié du sionisme, que leur prospérité économique compense largement – et rend même totalement insignifiante, voire indigne d’être mentionnée – leur transformation en une petite minorité vivant dans une société majoritairement juive. Les Arabes d’Altneuland semblent satisfaits de leur nouveau statut marginal, de leur quasi-invisibilité dans un pays où, vingt ans plus tôt – à l’époque où Theodor Herzl écrivait – ils étaient démographiquement et culturellement dominants.
Le fait que les opinions de Theodor Herzl résultaient moins de l’ignorance ou de la désinformation que d’une certaine façon d’appréhender la réalité est également confirmé par un épisode qui s’est produit en 1899, un an après la première visite de Theodor Herzl en Palestine. Le grand rabbin de France transmit à Theodor Herzl une lettre qu’il avait reçue de Yusuf al-Khalidi (1842-1906), une personnalité éminente de Jérusalem qui avait été maire de la ville et membre du parlement ottoman de 1876 à 1878 et avait occupé divers postes dans l’administration ottomane locale. Dans sa lettre, al-Khalidi exprimait sa sympathie pour l’objectif déclaré du sionisme, à savoir soulager la souffrance des Juifs. Mais, insistait-il, l’installation à grande échelle des Juifs en Palestine, et à terme la souveraineté juive sur ce territoire, ne pouvaient être réalisées que par la force et la violence, face à la forte résistance de la population locale, et il implorait les sionistes de trouver un autre territoire où installer les Juifs et chercher à créer un État juif.
Il est significatif et caractéristique que la réponse de Theodor Herzl à cette requête, qui aurait pu lui faire prendre conscience de l’existence d’une "question arabe" ou du moins d’un "problème autochtone", se soit concentrée sur les avantages économiques que le sionisme apporterait à la population locale. Theodor Herzl a insisté sur le fait que les Juifs n’avaient que des intentions pacifiques et a souligné la richesse qui reviendrait aux propriétaires terriens arabes du pays, car l’immigration juive entrainerait une hausse des prix des terres. "C’est ce que la population indigène doit comprendre, qu’elle gagnera d’excellents frères, tout comme le sultan gagnera des sujets fidèles et bons qui feront prospérer cette province, cette province qui est leur patrie historique[14]." Pour Theodor Herzl, comme pour la plupart des sionistes, la Palestine était la "patrie historique" des seuls Juifs, soulignant leur conception d’une population indigène dépourvue de caractéristiques nationales ou d’un attachement véritable à sa terre et à sa culture – ou du moins d’un attachement du même ordre que celui des Juifs, qui leur conférait des droits politiques et nationaux dont les Arabes devaient être privés. Les Arabes devraient se contenter de la prospérité que le sionisme apporterait à (certains d’entre) eux en tant qu’individus. Bien sûr, alors même que Theodor Herzl rassurait al-Khalidi sur les intentions pacifiques et bienveillantes de son mouvement, il assiégeait les chancelleries européennes, cherchant à obtenir le soutien d’une puissance européenne pour le sionisme si, comme cela semblait probable, le sultan ottoman se montrait réticent à céder la Palestine.
En revanche, Theodor Herzl était tout à fait capable de comprendre (et même de sympathiser avec) les aspirations indigènes lorsqu’elles concernaient des endroits autres que la Palestine. Par exemple, il fut impressionné par les jeunes Égyptiens instruits qu’il rencontra lors de son passage au Caire en 1902, les qualifiant de "futurs maitres" du pays et se demandant pourquoi les responsables britanniques qui contrôlaient l’Égypte ne comprenaient pas cela[15] : "Ils pensent qu’ils vont avoir affaire aux fellahs [paysans] pour toujours." La Palestine était pour Theodor Herzl une tout autre affaire : là-bas, ni les paysans ni l’intelligentsia arabe émergente ne méritaient d’être mentionnés, et encore moins d’être pris au sérieux.
Pour Theodor Herzl et d’autres, la subordination, la dépossession, voire le déplacement de la population autochtone de Palestine étaient implicitement ou explicitement rendus pensables et légitimes par le fait que ces habitants étaient non-Européens, peut-être même non-blancs selon la typologie du discours colonial (et du "racisme scientifique" contemporain). Theodor Herzl inscrivait explicitement son projet dans une puissante conception européenne contemporaine du monde lorsque, dans L’État juif, il assurait à ses lecteurs – juifs et non-juifs, mais assurément européens – que le futur État juif en Palestine constituerait "une portion du rempart de l’Europe contre l’Asie, un avant-poste de la civilisation contre la barbarie"[16]. Pour les sionistes, la nouvelle nation juive qu’ils cherchaient à créer ne serait peut-être pas située en Europe, mais elle serait certainement de Europe. De fait, l’accession à la souveraineté juive permettrait pour la première fois aux Juifs de participer au grand projet de civilisation occidentale sur un pied d’égalité. À l’exception de quelques romantiques marginaux, les sionistes rejetaient toute forme d’intégration culturelle au Moyen-Orient, et lorsqu’après 1948 la population juive d’Israël se composa majoritairement d’immigrants venus des pays arabes et de leurs descendants, les élites politiques et culturelles de l’État dénoncèrent la "levantinisation" comme un grave danger pour le caractère culturel essentiellement européen d’Israël. En un sens, les sionistes cherchaient donc un moyen de garantir que les Européens non juifs traiteraient les Juifs non comme des non-Européens inférieurs, mais comme leurs compatriotes européens, bénéficiant d’un statut et de droits égaux. Cette perspective reposait sur une conception hiérarchique commune de l’Europe et de la non-Europe, ainsi que de leurs relations, que les sionistes trouvaient parfaitement naturel d’appliquer à la Palestine et à ses habitants arabes.
Cela ne signifie pas pour autant que Theodor Herzl et ses collègues ne se considéraient pas comme des humanistes libéraux, comme des hommes adhérant aux valeurs universalistes de la raison et du progrès. C’était très certainement le cas, et c’est précisément là où je veux en venir (même si de nombreux historiens du sionisme semblent incapables de le comprendre) : ils étaient, inévitablement, des hommes de leur temps, et en tant que tels, ils ont pu sans trop de difficulté concilier leur humanisme libéral et universaliste avec leur confiance dans la supériorité de la civilisation européenne et leur capacité à ignorer les aspirations, les préoccupations et les droits des non-Européens concernés par leur projet. En cela, les premiers sionistes n’étaient pas du tout uniques : le système d’inclusions et d’exclusions, de supériorité et de subordination, qui régissait en grande partie les relations entre les Européens et les autres peuples définis comme moins avancés, était une composante puissante de la culture dans laquelle ils (et la plupart des autres Européens) étaient imbriqués à cette époque.
De nombreux éléments du discours sioniste sur la Palestine et ses habitants arabes – la conception d’une terre vide et disponible pour la colonisation ou l’exploitation européennes, la description de la population autochtone comme marginale, incohérente, arriérée, déracinée et donc mobile, la légitimation de la coercition comme moyen d’atteindre les objectifs européens, le déni de l’égalité des droits humains, civils ou nationaux, etc. – se retrouvent dans d’autres projets coloniaux contemporains et, plus largement, dans un discours européen contemporain largement répandu et profondément ancré sur les peuples et les terres non européens.
Comme pour l’esclavage à une époque antérieure, il aura fallu un certain temps avant qu’un nombre important d’Européens occidentaux en viennent à considérer que les Asiatiques et les Africains soumis à la domination européenne ont droit aux droits humains prétendument universels que les Européens considèrent comme leur droit inaliénable et comme la marque du génie de leur civilisation. La résistance anticolonialiste des Asiatiques et des Africains eux-mêmes a joué un rôle important dans ce changement, tout comme les transformations politiques, sociales et culturelles au sein de l’Europe. Jusqu’alors, cependant, le colonialisme, défini au sens large non seulement comme un système de domination politique européenne sur les non-Européens, mais aussi comme un ensemble relativement cohérent de perceptions et d’attitudes, était une composante centrale d’une grande partie de la culture européenne. En tant que tel, il a inévitablement contribué à façonner les perceptions et les attitudes des partisans du sionisme, un nationalisme européen qui considérait un territoire extra-européen déjà habité comme le lieu de sa réalisation.
Ironiquement, à cette époque et plus tard, de nombreux Européens ont appliqué ce même système de classification des groupes humains aux Juifs, les définissant comme essentiellement non-Européens et donc comme ne méritant pas l’égalité des droits. Certains sont allés encore plus loin et, s’appuyant sur les mêmes principes "scientifiques" utilisés pour justifier les attitudes racistes envers les sujets coloniaux non blancs et le régime oppressif et exploiteur qu’ils subissaient, ont défini les Juifs comme des êtres humains incomplètement humains, avec des conséquences terribles. Il est également important de rappeler que le sionisme a gagné le soutien des Juifs (et de nombreux non-Juifs) en grande partie parce qu’il pouvait se présenter comme une solution à une crise bien réelle et urgente : le "problème juif" en Europe. En revanche, les "Blancs pauvres" non juifs qui ont émigré et se sont installés dans diverses colonies européennes d’outre-mer étaient largement motivés par le désir d’améliorer leur sort, plutôt que (comme pour les immigrants juifs en Palestine) par un projet nationaliste ou (plus tard) par le besoin d’échapper aux persécutions. Si l’on peut comprendre pourquoi les membres de la population arabe autochtone de Palestine ne jugent pas particulièrement important de distinguer les conséquences objectives de l’immigration juive en Palestine des motivations subjectives des immigrants, cette distinction est certainement cruciale pour comprendre comment le mouvement sioniste, sous l’égide duquel nombre de ces Juifs sont arrivés en Palestine, a compris ce qu’il faisait et pourquoi.
Il faut bien sûr toujours se garder d’analyser les discours, les idéologies et les mouvements comme s’ils étaient monolithiques ou immuables, et cette mise en garde s’applique également au sionisme. La représentation de la Palestine et de sa population arabe, qui caractérisait Theodor Herzl et le sionisme tel qu’il le concevait, n’est pas restée totalement incontestée. Parmi les contemporains et successeurs de Theodor Herzl, certains ont, pour diverses raisons, formulé des points de vue reconnaissant implicitement ou explicitement l’existence en Palestine d’une communauté arabe cohérente avec laquelle le mouvement sioniste devait compter. Cependant, je soutiens que la marginalité de ces voix par rapport à la pensée et à la pratique sionistes dominantes démontre que la représentation des Arabes palestiniens, répandue au sein du mouvement sioniste, relevait moins de l’ignorance que d’un mode de connaissance et d’un type de savoir spécifiques, répondant à certains besoins et favorisant certains objectifs.
Asher Ginsberg (1856-1927), bien plus connu sous son nom de plume Ahad Ha’am ("Un du Peuple"), en est un parfait exemple. Il fut l’essayiste hébreu le plus éminent de son époque, ainsi que le principal écrivain et publiciste de Hibbat Tziyon. Après avoir visité la Palestine en 1891, il publia un article cinglant (intitulé de manière provocatrice "La vérité d’Eretz Israël") dans lequel il expliquait à ses lecteurs que la Palestine n’était pas vide et désolée, mais densément peuplée et cultivée par des Arabes, qui n’étaient pas des sauvages ignorants, mais un peuple intelligent et rusé. Si certains fonctionnaires ottomans étaient sans doute corrompus et incompétents, les dirigeants de l’empire étaient des patriotes et n’abandonneraient jamais la Palestine sans combattre. Ahad Ha’am accusa ensuite de nombreux colons juifs de Palestine de traiter les Arabes de manière injuste, cruelle et hostile. Après une nouvelle visite en 1911, il avertit ses lecteurs qu’une conscience nationale commençait à se développer chez de nombreux Arabes en Palestine, ce qui ne ferait que rendre l’immigration juive et l’acquisition de terres encore plus difficiles[19].
Dans les années 1890, Ahad Ha’am critiquait le modèle de colonisation de Hibbat Tziyon, puis la vision de Theodor Herzl d’un État juif souverain comprenant la totalité ou la majorité des Juifs du monde, dont la création serait assurée par l’intervention d’une ou plusieurs puissances européennes. Non seulement la vision de Theodor Herzl était grandiose et irréaliste, affirmait-il, mais l’État juif qu’il imaginait (en Altneuland et ailleurs) manquait de contenu juif authentique, et Theodor Herzl ne prenait pas non plus au sérieux l’opposition arabe[20]. Comme alternative, Ahad Ha’am préconisait un programme d’immigration et de colonisation juives à petite échelle et graduelles, conduisant à l’enracinement solide en Palestine d’une communauté juive relativement petite, mais viable et dynamique, qui servirait de "centre spirituel" pour la régénération de la culture nationale juive en diaspora.
Ahad Ha’am fut certainement l’un des premiers grands penseurs sionistes à reconnaitre que les Arabes constituaient une présence collective en Palestine et à insister publiquement sur le fait que le sionisme devait les reconnaitre comme un facteur important, voire comme un adversaire potentiel. Pourtant, peu de sionistes prirent ses avertissements au sérieux. Ils ne prêtèrent pas non plus attention à ceux qui tentèrent de soulever la question, et le courant dominant du mouvement sioniste continua de nier l’existence d’un "problème arabe"[22]. Pendant le mandat de Theodor Herzl à la présidence de l’Organisation sioniste (1897-1904), le mouvement s’est concentré sur un sionisme essentiellement "politique" dont l’objectif principal était d’obtenir une "charte" pour la colonisation juive et l’autonomie en Palestine auprès du gouvernement ottoman ou de l’une des puissances impérialistes européennes. Mais aucune charte n’a été accordée. Après la mort de Theodor Herzl, l’immigration, l’acquisition de terres et la colonisation en Palestine même – une approche connue sous le nom de "sionisme pratique" et soutenue par la plupart des militants sionistes en Russie, où le mouvement avait sa base populaire – ont recommencé à occuper une place prépondérante dans la stratégie sioniste, en particulier pendant la vague d’immigration juive de 1903-1914, la deuxième Aliyah.
Pourtant, la recherche d’un sponsor européen de grande puissance ne fut jamais véritablement abandonnée. Elle ne pouvait d’ailleurs pas l’être, car, comme Theodor Herzl et ses successeurs l’avaient compris, sans un puissant mécène, le projet sioniste avait peu de chances de réussir face aux restrictions ottomanes à l’immigration et à l’acquisition de terres, et à l’opposition de plus en plus vigoureuse et cohérente de la majorité arabe de Palestine. Cette quête fut finalement couronnée de succès lorsque, pendant la Première Guerre mondiale, le gouvernement britannique décida que le soutien au sionisme servirait ses objectifs de guerre et était compatible avec ses plans d’après-guerre pour le sort des anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman.
La nouvelle synthèse du sionisme "politique" et "pratique", qui prit forme pendant la Seconde Aliyah, tendit également à ignorer ou à rejeter la vision d’Ahad Ha’am selon laquelle les Arabes de Palestine constituaient un facteur authentique et significatif. Cette synthèse absorba et reproduisit au contraire la représentation sioniste dominante des Arabes, les considérant comme essentiellement marginaux et hors de propos. Mais cette représentation était désormais conditionnée par deux nouveaux facteurs : d’une part, la nécessité de concilier le sionisme avec les prétentions morales universalistes du socialisme, qui s’était imposé comme une force idéologique et politique organisée au sein du mouvement sioniste et du Yishouv; d’autre part, les circonstances et les problèmes concrets rencontrés par les immigrants juifs arrivés en Palestine durant la décennie précédant la Première Guerre mondiale. Les représentations des Arabes palestiniens produites dans le discours socialiste-sioniste, ainsi que les attitudes et les pratiques qui s’y manifestaient, allaient jouer un rôle décisif dans l’évolution des relations sionistes-palestiniennes durant les nombreuses décennies durant lesquelles le "sionisme du travail" joua un rôle prépondérant, et pour un temps hégémonique, au sein du mouvement sioniste et du Yishouv.
Le sionisme socialiste et les Arabes de Palestine
En tant que tendance distincte, le sionisme socialiste était presque contemporain du sionisme politique libéral de Theodor Herzl, bien qu’il puisse se prévaloir de précurseurs tels que Moses Hess (1812-1875), proche collaborateur de Karl Marx dans les années 1840 et auteur plus tard de l’essai proto-sioniste Rome et Jérusalem (1862). Le premier grand théoricien du sionisme socialiste, Nahman Syrkin (1868-1924), publia son essai "La question juive et l’État juif socialiste" un an seulement après le premier congrès sioniste, auquel il était délégué[23]. Nahman Syrkin chercha à synthétiser sa conception du socialisme – éthique et utopique plutôt que marxiste – et son profond engagement sioniste. Il s’opposait aux sionistes bourgeois comme Theodor Herzl, affirmant que seules les masses juives prolétarisées pouvaient réaliser le sionisme (qui devait donc avoir un contenu socialiste), et aux socialistes juifs antisionistes, affirmant qu’il ne pouvait y avoir de solution au problème juif sans la création d’un État juif.
Nahman Syrkin ne fut pas toujours convaincu que cet État devait être situé en Palestine : pendant quelques années après le Septième Congrès sioniste (1905), il quitta l’Organisation sioniste et prit la tête de l’aile socialiste russe du mouvement territorialiste, qui ne considérait la Palestine que comme un lieu parmi d’autres possibles d’implantation et d’autonomie juives. En 1909, cependant, il revint au courant sioniste orienté vers la Palestine en rejoignant le Po’alei Tziyon ("Ouvriers de Sion"), la tendance socialiste-sioniste la plus forte au sein du mouvement sioniste. Avec le temps, Nahman Syrkin allait être considéré comme le père intellectuel du "sionisme du travail", sous sa forme non marxiste et social-démocrate, incarnée par le MAPAI ("Parti des travailleurs de la terre d’Israël") à partir de 1930.
Il convient donc de noter que Nahman Syrkin n’a apparemment pas jugé nécessaire de justifier les revendications du sionisme sur la Palestine ou son impact probable sur la population indigène du pays en termes de principes socialistes. En fait, aucun de ses travaux théoriques ou programmatiques antérieurs à la Première Guerre mondiale ne fait mention, implicitement ou explicitement, des Arabes ou d’un "problème arabe". Dans "La question juive et l’État juif socialiste", Nahman Syrkin propose que le sionisme acquière la Palestine auprès du gouvernement ottoman par achat, par la diplomatie ou en mobilisant l’opinion démocratique et prolétarienne européenne afin de faire pression sur les Ottomans pour qu’ils cèdent le pays aux Juifs. Selon Nahman Syrkin, la meilleure option était que le sionisme aide les peuples chrétiens opprimés de l’Empire ottoman – il mentionne les Macédoniens, les Arméniens et les Grecs – dans leur lutte pour l’indépendance. Après la victoire, chaque peuple aurait son propre État dans les anciens territoires ottomans où il constituait une majorité, tandis que dans les territoires à population mixte, il y aurait partition et échanges pacifiques de population. Pour leur rôle dans la lutte anti-ottomane, les Juifs obtiendraient la Palestine[25] : "Eretz Yisra’el, qui est très peu peuplée et où les Juifs représentent encore aujourd’hui 10 % de la population, devrait être cédée aux Juifs."
La capacité de Nahman Syrkin à ignorer l’importante population arabe palestinienne et son incapacité à voir un quelconque problème dans la transformation d’une petite minorité juive en un État et une société exclusivement juifs (quoique socialistes), apparemment par le retrait de la population autochtone, suggèrent que, malgré ses profonds désaccords avec Theodor Herzl sur le caractère social du futur État juif, il partageait la représentation sioniste dominante des Arabes de Palestine comme invisibles ou marginaux. Pour Nahman Syrkin comme pour Theodor Herzl, la population autochtone de Palestine devait être l’objet d’une politique de pouvoir, déplacée ailleurs pour satisfaire les besoins et les aspirations des Européens, et elle ne pouvait certainement pas prétendre à des droits nationaux en Palestine équivalents à ceux que les Juifs étaient censés posséder.
Borochov, le Borochovisme, et la Palestine
L’oeuvre de Ber Borochov (1881-1917), autre éminent penseur socialiste-sioniste des débuts, témoigne d’une attitude plus complexe, mais pas fondamentalement différente. C’est lui qui a posé les fondements théoriques de la synthèse du marxisme et du sionisme prônée par le Po’alei Tziyon, le plus important parti socialiste-sioniste d’avant-guerre en Europe de l’Est et en Palestine. Dans "La question nationale et la lutte des classes" (1905), Borochov a cherché à élaborer une théorie marxiste de la nation et du nationalisme[26]. Borochov a complété les concepts marxistes de "rapports de production" et de "forces de production" par ses propres "conditions de production", qui incluaient le territoire national et d’autres facteurs. Il a cherché à démontrer que l’obtention par les nationalités opprimées de conditions de production "normales" – c’est-à-dire de leur propre État-nation indépendant – était une condition préalable, plutôt qu’un obstacle, au succès de la lutte des classes et, in fine, à la révolution socialiste.
Dans ce projet théorique, les méthodes et les modèles de Borochov étaient imprégnés du marxisme fortement positiviste, économiste et mécaniste, caractéristique des partis et idéologues de la Deuxième Internationale, avec leur foi en des "lois d’airain" et des processus historiques inexorables, opérant indépendamment de toute volonté humaine. L’utilité des travaux théoriques de Borochov sauta immédiatement aux yeux de ses disciples : ils fournissaient une justification marxiste apparemment rigoureuse pour dissoudre l’apparente contradiction – et, pour de nombreux socialistes-sionistes d’Europe de l’Est, profondément troublante – entre socialisme et sionisme, en faisant de ce dernier une condition préalable essentielle à la réalisation du premier, un moyen nécessaire et inévitable pour parvenir à une fin, plutôt qu’une diversion dangereuse. L’analyse de Borochov a aidé les socialistes-sionistes à repousser les critiques de leurs collègues socialistes farouchement antisionistes, parmi lesquels la quasi-totalité des factions du mouvement social-démocrate russe, mais aussi le Bund, le parti socialiste juif indépendant bénéficiant d’un fort soutien parmi les masses juives défavorisées d’Europe de l’Est. Tant les sociaux-démocrates russes que les partisans du Bund dénonçaient le sionisme sous toutes ses formes comme réactionnaire. En effet, en appelant les Juifs à émigrer en Palestine, il détournait l’attention des travailleurs juifs de la lutte contre le capitalisme et l’antisémitisme dans leurs pays d’origine, acceptait implicitement ou explicitement le postulat antisémite selon lequel Juifs et non-Juifs ne pourraient jamais vivre en harmonie sur un pied d’égalité, et promettait ce qu’ils considéraient comme une solution illusoire et utopique aux problèmes bien réels des masses juives.
En 1906, Borochov publia "Notre Plateforme", qui appliquait son analyse générale du nationalisme à la question juive et dotait le mouvement naissant Po’alei Tziyon d’une perspective théorique et d’un programme politique distinctifs[27]. Selon Borochov, les Juifs étaient inassimilables et persécutés partout où ils vivaient en Diaspora en raison de leur structure sociale "anormale" : ils étaient massivement concentrés dans les interstices et en marge de la vie économique nationale, dans le petit commerce, les petites entreprises de services, le crédit, etc., plutôt que dans l’agriculture et l’industrie primaire. Incapables de rivaliser avec succès dans des économies dominées par les non-Juifs et suscitant l’antisémitisme partout où ils allaient, les masses juives petites-bourgeoises seraient finalement – inexorablement – contraintes de migrer vers la Palestine, seul territoire où elles pourraient parvenir à une normalité économique en devenant ouvriers et agriculteurs. C’est là que ce nouveau prolétariat juif normal serait enfin en mesure de mener la lutte des classes et, à terme, d’instaurer une société juive socialiste.
Mais pourquoi la Palestine était-elle le territoire vers lequel les masses juives allaient inévitablement se diriger et où elles finiraient par accéder au socialisme et à un État? Borochov a apporté une contribution majeure au sionisme socialiste en fournissant une justification prétendument objective, formulée en termes marxistes, pour le choix de la Palestine comme site de ce projet, par opposition aux justifications émotionnelles, religieuses ou historiques avancées par d’autres sionistes. Pour Borochov, la Palestine était unique sur un point crucial : c’est seulement là que les immigrants juifs parcourant le monde à la recherche d’un refuge permanent pouvaient
ne pas rencontrer de résistance organisée et unie ni être déplacés. Dans tous les autres pays, les restrictions légales et les interdictions d’entrée reflètent les besoins de la population locale, qui refuse la concurrence étrangère. Par conséquent, aucune démocratisation du régime ni des relations internationales dans la société bourgeoise ne peut lever ces restrictions. En revanche, les interdictions d’entrée des Juifs de Russie et d’Autriche en Eretz Israël ne sont qu’une manifestation de l’arbitraire du sultan [ottoman], sans aucun lien avec les besoins réels de la population d’Eretz Israël elle-même[28].
Borochov comprit donc que la Palestine n’était pas inhabitée. Mais comme la plupart des premiers sionistes, il était convaincu que les habitants du pays ne constituaient pas à l’époque, et ne constitueraient pas dans un avenir prévisible, une communauté cohérente ou distincte susceptible de s’opposer rationnellement à l’immigration juive. En fait, son analyse et ses prévisions n’étaient plausibles que grâce à cette prémisse plutôt douteuse. Cette prémisse était à son tour étayée par la conception que Borochov avait de la population palestinienne. Bien que les ignorants puissent les appeler "Arabes" ou "Turcs", écrivait-il, "ils n’ont en fait rien en commun avec les Arabes ou les Turcs, et leur attitude envers ces deux peuples est froide, voire hostile"[29]. Il soutenait que
les natifs d’Eretz Israël n’ont pas de caractère économique ou culturel indépendant; ils sont divisés et désintégrés non seulement par la structure du territoire du pays et par la diversité de ses religions, mais aussi par son caractère d’accueil international [c’est-à-dire une terre dont les habitants étaient un mélange de races et de types, vestiges de nombreux peuples qui y étaient passés sans s’être enracinés et, de ce fait, dépourvus de culture ou de caractère national commun]. Les habitants d’Eretz Israël ne constituent pas une nation unique et ne constitueront pas une nation unique avant longtemps. Ils s’adaptent très facilement et rapidement à tout modèle culturel supérieur au leur, importé de l’étranger; ils sont incapables de s’unir dans une résistance organisée aux influences extérieures; ils sont inaptes à la compétition nationale, et cette compétition a un caractère individualiste et anarchique.
À long terme, Borochov prédit[30] : "Les habitants d’Eretz Israël s’adapteront au type économique et culturel qui occupera une position dominante dans le pays. Ils s’assimileront économiquement et culturellement à celui qui apportera de l’ordre au pays, à celui qui entreprendra le développement des forces productives d’Eretz Israël." Sa conclusion : "Ce sont les immigrants juifs qui assureront le développement des forces productives d’Eretz Israël, et la population locale s’assimilera bientôt économiquement et culturellement aux Juifs".
Pour étayer son argumentation, Borochov pouvait également s’appuyer sur les typologies raciales européennes contemporaines. Il affirme[31] : "La population locale d’Eretz Yisra’el, affirmait-il, est plus proche des Juifs dans sa composition raciale que n’importe quel autre peuple “sémitique”… Quoi qu’il en soit, tous les voyageurs-touristes confirment qu’à l’exception de leur utilisation de l’arabe, il est impossible de distinguer à quelque égard que ce soit un porteur séfarade d’un simple ouvrier ou paysan [arabe]." Borochov devait s’appuyer sur les récits de voyageurs pour étayer cette affirmation, car il n’avait lui-même jamais mis les pieds en Palestine.
Curieusement, malgré une connaissance limitée de la géographie, de la culture et de l’histoire de la région, Borochov avait une certaine idée de l’apparition d’un mouvement nationaliste arabe. Dans une note de bas de page de "Notre Plateforme"[32], il reconnaissait que les nationalistes arabes incluaient la Palestine dans leur futur patrimoine et que "nos ennemis de Sion [c’est-à-dire les antisionistes purs et durs, mais aussi les “territorialistes” prêts à envisager d’autres terres que la Palestine pour l’implantation et l’autonomie juives] percevaient le mouvement arabe comme une terrible menace pour le sionisme." Mais il rejetait le nationalisme arabe comme étant sans objet, convaincu que malgré une langue et une religion communes, les paysans de Palestine n’avaient rien en commun avec les Arabes.
La condition préalable à l’afflux massif d’immigrants juifs en Palestine et à leur éventuelle absorption par la population autochtone était, bien sûr, la levée des restrictions imposées par le gouvernement ottoman à la libre entrée des Juifs. Mais comment y parvenir? Comme Nahman Syrkin, Borochov pensait que les gouvernements antisémites des pays européens où vivaient actuellement les masses juives feraient pression sur le gouvernement ottoman pour qu’il autorise la libre entrée des Juifs, afin de faciliter leur émigration et ainsi se débarrasser de cet élément indésirable. À plus long terme, la lutte de classe du prolétariat juif d’Europe de l’Est contribuerait au renversement de ces régimes réactionnaires, et les nouveaux gouvernements démocratiques que les travailleurs juifs contribueraient à instaurer les récompenseraient en forçant le sultan ottoman à laisser les Juifs entrer en Palestine sans restriction[33].
Les souhaits de la population indigène de Palestine n’entraient pas dans la vision du présent ou de l’avenir de Borochov. En fait, tout son édifice théorique reposait sur l’inexistence de quoi que ce soit ressemblant à une société arabe cohérente en Palestine, sur une image de la population indigène comme n’étant rien de plus qu’une masse hétérogène et déracinée de paysans arriérés. En ce sens, le théoricien socialiste-sioniste était vraiment un homme de son temps. Il y avait certainement beaucoup de débats au sein du mouvement social-démocrate européen contemporain sur la relation entre l’internationalisme prolétarien et les droits nationaux et les mouvements nationalistes des peuples opprimés (y compris les Juifs) au sein des empires multiethniques d’Europe, en particulier la Russie tsariste et l’Autriche-Hongrie sous la domination des Habsbourg. Les sociaux-démocrates européens étaient également généralement déterminés à atténuer les aspects les plus durs de la domination coloniale européenne et à la rendre plus bénigne, tout en s’opposant au militarisme et au chauvinisme dont ils savaient bien qu’ils étaient le fruit de l’impérialisme et qu’ils étaient exploités par les forces réactionnaires en Europe même pour affaiblir le mouvement social-démocrate. Pourtant, avant la Première Guerre mondiale, relativement peu de socialistes s’opposaient au colonialisme par principe ou rejetaient ses prémisses sous-jacentes, et la plupart partageaient avec leurs ennemis de classe déclarés une conviction profonde dans la supériorité de la civilisation européenne et le droit (voire le devoir) qui en découlait pour les Européens de dominer les peuples moins avancés. Le principe d’autodétermination nationale que de nombreux socialistes européens étaient prêts à accepter pour les peuples européens n’était pas considéré comme applicable à la plupart, voire à la totalité, des peuples non européens, qui étaient considérés comme des pupilles plus ou moins infantiles d’Européens plus ou moins bienveillants. Ils imaginaient que les futurs gouvernements socialistes en Europe exerceraient certainement une forme de tutelle plus bienveillante que les régimes bourgeois actuels, et qu’ils n’exploiteraient pas les rivalités coloniales pour attiser les flammes de la haine nationale chez eux. Mais le droit des Européens à dominer les non-Européens et à partager ou imposer leurs modes de vie supérieurs, y compris le socialisme lui-même, était largement considéré comme acquis.
Cela était aussi vrai pour les sionistes socialistes que pour les socialistes antisionistes, à quelques exceptions près. Nahman Syrkin et Borochov croyaient tous deux que la Palestine finirait par être donnée aux Juifs par les puissances européennes, que leurs gouvernements soient réactionnaires et antisémites ou démocratiques, voire socialistes. Les souhaits de la population autochtone du pays n’étaient tout simplement pas pris en compte, même par les sionistes socialistes. Alors que Nahman Syrkin envisageait l’émigration de cette population pour faire place aux immigrants juifs, Borochov imaginait que les habitants arabes de Palestine disparaitraient purement et simplement par assimilation aux Juifs économiquement et culturellement plus avancés. Dans le pronostic de Borochov, on peut discerner le croisement des conceptions des peuples non européens, centrales dans le discours colonial contemporain, avec une version du marxisme qui n’était guère plus qu’un déterminisme économique grossier.
Dans les années qui suivirent la publication de ses principales déclarations théoriques et programmatiques, Borochov ne fit que brièvement référence à la population autochtone de Palestine dans ses essais et articles. Dans ses écrits ultérieurs, il utilisa occasionnellement le terme "Arabes", mais il ne renonça jamais à sa conviction qu’ils ne constituaient pas une entité nationale distincte, et encore moins qu’ils ne possédaient aucun droit légitime en Palestine.
Malgré quelques expressions de respect pour la résistance ottomane à l’empiètement étranger dans les années précédant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, lui et le mouvement qu’il contribua à diriger ne purent attribuer l’opposition arabe et ottomane au sionisme qu’à l’antisémitisme. Ainsi, à l’été 1911 le troisième congrès de l’Union mondiale du Po’alei Tziyon, qui regroupait les partis socialistes-sionistes de divers pays, notait dans une résolution [34] que "des manifestations d’antisémitisme ont récemment eu lieu parmi certains segments de la communauté arabe d’Eretz Israël, ainsi que parmi certains éléments de la société turque, manifestations qui provoquent des conflits et des affrontements et dressent des obstacles politico-juridiques à l’immigration et à l’installation juives en Eretz Israël".
Cette résolution contient également plusieurs autres éléments qui seront au coeur du discours du "sionisme du travail" sur la Palestine et sa population indigène. Tout d’abord, tout en proclamant le soutien du Po’alei Tziyon à l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman et sa solidarité avec les forces progressistes et démocratiques de l’empire, elle déclarait également que "nos aspirations [sionistes] vont de pair avec le développement des forces productives en Eretz Yisra’el et les intérêts de la démocratie ottomane". Cette formulation reflète l’image que le courant de Borochov avait de lui-même, à savoir qu’il ne faisait que mettre en oeuvre les prescriptions sévères de la nécessité historique, une image enracinée dans sa conception rigoureusement mécaniste du marxisme. Bien que Borochov ait parfois hésité sur cette question, accordant une plus grande importance à l’action humaine, il insistait généralement sur le fait que des processus "stychiques" [voir note] inexorables canalisaient inévitablement le capital juif, puis les immigrants juifs, vers la Palestine, conduisant au développement du capitalisme dans cette région. À mesure que les forces productives se développeraient, le prolétariat juif gagnerait en taille et en puissance, menant sa propre lutte des classes qui contribuerait également à la lutte plus large pour la démocratie ottomane. D’où le caractère bénéfique et nécessaire du sionisme, tel qu’il ressort du discours du courant de Borochov. Ce discours ne laissait guère de place aux souhaits ou aux aspirations de la population arabe de Palestine qui, comme nous l’avons vu, avait été plus ou moins rayée de la carte.
Cette formulation faisait également écho à ce qui allait devenir l’argument central avancé par les défenseurs du "sionisme du travail" en réponse aux critiques selon lesquelles les droits nationaux de la majorité indigène étaient bafoués. Cet argument consistait à dire qu’en réalité, la terre appartenait à ceux qui la rendaient productive. Les immigrants juifs s’étaient installés sur ce qui était autrefois une terre aride et, grâce à leur travail dévoué, l’avaient rendue fertile et productive. Cet acte de rédemption presque sacré conférait aux Juifs des droits supérieurs sur la terre. Cette représentation impliquait implicitement une condamnation de la population arabe, décrite comme ayant abandonné, négligé et maltraité la terre, et donc ne la méritant pas vraiment et n’y ayant pas droit.
Un autre volet de cette résolution préfigure un autre thème qui allait jouer un rôle clé dans la réflexion du "sionisme du travail" sur les relations avec les Arabes palestiniens en général et les travailleurs arabes palestiniens en particulier. D’un côté, elle présentait l’opposition arabe au sionisme comme de l’antisémitisme pur et simple, assimilant implicitement les paysans palestiniens aux pogromistes russes ou ukrainiens, assoiffés de vodka, que les Juifs d’Europe de l’Est ne connaissaient que trop bien. D’autre part, la résolution appelait au rapprochement et à la compréhension mutuelle avec "les éléments populaires parmi les habitants arabes d’Eretz Israël". Comme nous le verrons, la distinction établie par cette formulation entre les "éléments populaires" potentiellement amicaux au sein de la population arabe de Palestine et d’autres éléments de l’élite, vraisemblablement hostiles, allait ultérieurement être développée selon des lignes qui serviraient d’importants objectifs discursifs et politiques. La distinction opérée par le "sionisme du travail" entre les bonnes masses ouvrières arabes (quoique arriérées) et l’élite arabe pernicieuse (car nationaliste et antisioniste) allait renforcer non seulement une certaine conviction quant aux intérêts objectivement pro-sionistes des travailleurs arabes, mais aussi un rejet de longue date de l’authenticité, de la légitimité et de la base populaire du nationalisme arabe palestinien.
Que les dirigeants, idéologues et militants sionistes basés en Europe qui (comme Borochov) n’avaient jamais mis les pieds en Palestine, ou qui (comme Theodor Herzl) n’y avaient effectué que des visites éclairs, aient développé une telle image de la terre et de ses habitants arabes n’est peut-être pas si surprenant. Ces personnes étaient souvent préoccupées par des questions concernant directement les Juifs d’Europe et avaient peu de temps à consacrer à la situation en Palestine même. Cependant, l’histoire du mouvement ouvrier juif naissant en Palestine rend impossible l’argument selon lequel ces perceptions déformées étaient simplement ou principalement le résultat de la distance et de l’ignorance. Les membres de ce mouvement qui se trouvaient effectivement en Palestine continuaient généralement à accepter et à propager le discours sioniste dominant, qui présentait les Arabes de Palestine comme un amalgame hétéroclite n’ayant qu’une présence marginale dans le pays et aucune revendication nationale légitime à son égard. Cela ne signifie pas que les opinions des sionistes socialistes n’ont pas évolué au fil du temps; elles ont certainement changé, d’autant plus qu’il est devenu évident que ce que ces "pionniers" autoproclamés (halutzim) vivaient réellement en Palestine ne correspondait pas à ce que leur idéologie leur avait laissé espérer. Comme nous le verrons cependant, il y a eu également une grande continuité, en particulier en ce qui concerne les attitudes envers les Arabes de Palestine.
Pendant un certain temps, les camarades et disciples de Borochov qui avaient effectivement quitté leurs foyers dans les empires tsariste et habsbourgeois pour se rendre en Palestine pendant la deuxième Aliyah sont restés fidèles à sa vision et à la conception de la population arabe indigène de Palestine qu’elle impliquait. En 1906, une poignée de militants de la nouvelle branche du Po’alei Tziyon en Palestine même, officiellement baptisée "Parti social-démocrate juif des travailleurs en Terre d’Israël", se sont réunis dans la ville arabe de Ramla pour élaborer un programme pour leur parti. Ce programme s’ouvrait sur une paraphrase des premières lignes du Manifeste communiste selon Borochov : "Toute l’histoire de l’humanité est une histoire de luttes nationales et de classes." La seule référence à la population indigène apparaissait dans le contexte d’une réitération de l’orthodoxie selon Borochov : puisque le capitalisme qui se développait en Palestine avait besoin "de travailleurs éduqués et énergiques, et que les travailleurs locaux se trouvaient encore dans un état inférieur (natun beshefel madrega), le développement capitaliste en Palestine dépendait de l’immigration de travailleurs plus développés venus de l’étranger", c’est-à-dire des Juifs. C’est ici que le travailleur arabe palestinien fait sa première apparition, bien qu’il ne soit pas explicitement désigné comme tel, mais seulement comme une figure dont le retard nécessite l’arrivée d’un autre type de travailleur plus avancé, le prolétaire juif immigrant, pour occuper le devant de la scène. Ni ce document, ni un deuxième programme rédigé quelques mois plus tard lors d’une réunion du parti dans la ville côtière de Jaffa, également à majorité arabe, ne faisaient spécifiquement référence aux Arabes ou à la politique sioniste à leur égard. Le deuxième projet de programme abordait toutefois l’avenir de la Palestine : il déclarait que l’objectif du parti était "l’autonomie politique du peuple juif dans ce pays"[35].
Cela ne veut pas dire pour autant que la question n’ait pas été soulevée. Dès 1906, lors d’une réunion du Po’alei Tziyon à Jaffa, certains membres du parti ont appelé leurs dirigeants à commencer à organiser les travailleurs arabes. Un participant se souvient que la discussion fut "si animée qu’elle faillit provoquer une scission, qui fut évitée uniquement grâce à la proposition de la majorité de reporter les efforts du parti pour organiser les travailleurs arabes, mais d’autoriser les individus à agir dans ce domaine". Quelques mois plus tard, lors du deuxième congrès du parti, certains délégués exigèrent la création d’une organisation de travailleurs juifs et arabes, mais cette idée ne fut pas retenue[36].
Au lendemain de la révolution constitutionnelle ottomane ("Jeunes Turcs") de 1908, l’intensification du conflit arabo-juif en Palestine et l’émergence d’un mouvement en faveur de l’autonomie arabe au sein de l’Empire ottoman (et plus tard de l’indépendance) ont contraint le Yishouv et le mouvement sioniste à accorder une plus grande attention à la question des relations politiques avec les Arabes de Palestine. Les protestations arabes contre l’immigration juive et l’achat de terres, ainsi que les sentiments explicitement antisionistes, s’exprimaient désormais plus fréquemment et plus vigoureusement, indiquant que l’opposition arabe pouvait constituer une menace sérieuse pour le projet sioniste; d’où, par exemple, les avertissements d’Ahad Ha’am après sa visite en 1911. Cependant, même si certains sionistes commençaient à percevoir les relations avec la majorité arabe de Palestine comme un problème réel ou potentiel, la question n’occupait pas encore à ce stade une place importante dans l’agenda du mouvement sioniste, et aucune politique explicite ou cohérente n’avait été formulée pour y répondre.
Ces premiers débats viennent toutefois étayer l’argument avancé par les chercheurs qui tentent de repenser l’histoire du sionisme et du Yishouv, et que j’ai exposé dans l’introduction [non reproduite ici – ROCML] : pour comprendre le développement du Yishouv, et en particulier du "sionisme du travail", qui allait devenir dans les années 1930 la force sociopolitique dominante au sein du Yishouv et du mouvement sioniste mondial, il ne faut pas se concentrer tant sur l’idéologie socialiste que la génération des "fondateurs", les pionniers autoproclamés de la colonisation sioniste, avait apportée avec elle d’Europe dans la décennie précédant la Première Guerre mondiale, mais plutôt sur l’environnement en Palestine même et les interactions entre Arabes et Juifs dans cette région. L’utilité d’une approche relationnelle qui situe le projet sioniste dans son contexte arabe peut être démontrée par l’analyse d’un aspect du "problème arabe" qui préoccupait déjà sérieusement les sionistes socialistes en particulier et qui était devenu le sujet de discussions approfondies au sein du mouvement ouvrier juif naissant en Palestine.
Cette question n’était pas explicitement politique, ni n’avait à ce stade d’incidence directe sur le discours sioniste dominant concernant les Arabes et leur relation avec la Palestine. Elle reflétait plutôt les circonstances entourant la rencontre entre Juifs et Arabes en Palestine même, et plus particulièrement leur rencontre sur le marché du travail. Pour le sionisme socialiste, cette question était résumée dans les concepts connexes de "conquête du travail" (kibbush ha’avoda) et de "travail hébraïque" (‘avoda ‘ivrit). Ces concepts allaient occuper une place centrale dans le discours et la pratique du "sionisme du travail", et jouer un rôle important dans le façonnement des relations entre les travailleurs arabes et juifs en Palestine tout au long de la période étudiée dans cet ouvrage[38].
Les synthèses du sionisme et du socialisme élaborées par Nahman Syrkin, Borochov et d’autres au début du 20e siècle furent rapidement mises à l’épreuve en Palestine même. La majorité des Juifs qui arrivèrent en Palestine pendant la deuxième Aliyah s’installèrent dans des villes (y compris la nouvelle ville exclusivement juive de Tel Aviv, fondée en 1909 à la périphérie de Jaffa), mais cette vague d’immigration comprenait également plusieurs milliers de jeunes hommes et femmes, pour la plupart issus de la classe moyenne d’Europe de l’Est, qui se considéraient comme l’avant-garde de la transformation sociale du peuple juif. Certains, adhérents ou sympathisants du Po’alei Tziyon, voulaient mettre en oeuvre la synthèse selon Borochov de la lutte des classes et de la colonisation sioniste en se transformant en ouvriers agricoles ou industriels, constituant ainsi un prolétariat juif en Palestine qui pourrait alors mener sa lutte des classes dans l’économie capitaliste en développement du pays. D’autres appartenaient ou penchaient vers un autre parti sioniste de gauche, Hapo’el Hatza’ir ("Le jeune travailleur"), qui rejetait à la fois le socialisme marxiste et la lutte des classes et qui, influencé par les principes tolstoïens, prônait un engagement en faveur du travail physique, du sacrifice de soi, et la colonisation de la terre comme moyens de "racheter" Sion. Tous partageaient la conviction que seule la création en Palestine d’une classe nombreuse et solidement enracinée d’ouvriers agricoles juifs vivant du fruit de leur travail, et, à mesure que le capitalisme se développait, d’ouvriers industriels également, permettrait au projet sioniste de réussir et d’éviter la reproduction dans le Yishouv des "anomalies" de la diaspora dénoncées par Nahman Syrkin, Borochov et d’autres.
Avant même leur arrivée en Palestine, ces sionistes socialistes avaient déjà commencé à se considérer comme des travailleurs chargés d’une mission unique. Ils se sont ainsi discursivement transformés en noyau d’une classe ouvrière juive en Palestine bien avant d’avoir réussi à trouver un emploi comme ouvriers salariés. Une fois en Palestine, ils ont naturellement mis l’accent sur leur "productivisation" par le biais de ce qu’ils appelaient la "conquête du travail". Ce terme pouvait être utilisé dans un sens personnel pour désigner la lutte d’un individu pour surmonter son origine bourgeoise ou petite-bourgeoise et son manque d’expérience du travail manuel en se transformant, grâce au travail physique en Palestine, en un authentique prolétaire juif. Il était également utilisé dans un sens plus général et collectif pour désigner la vision du sionisme socialiste selon laquelle, en Palestine, les Juifs maitriseraient les types de travail (en particulier les travaux physiques pénibles dans l’agriculture) que relativement peu d’entre eux exerçaient dans la diaspora. Ils prouveraient ainsi que le peuple juif était capable d’échapper à son passé et de retrouver son identité nationale authentique, de redevenir un peuple travailleur labourant la terre de sa patrie ancestrale. Comme nous le verrons, la "conquête du travail" allait de plus en plus être utilisée dans un troisième sens, qui impliquait beaucoup plus directement les Arabes.
Cependant, ces nouveaux arrivants se heurtèrent rapidement à des obstacles que les théoriciens du "sionisme du travail" n’avaient pas prévus. En particulier, les prévisions de Borochov concernant le développement capitaliste en Palestine se révélèrent rapidement inexactes. Borochov avait prédit que le capital juif et le travail salarié juif seraient inexorablement canalisés vers la Palestine par ce qu’il appelait (à la manière du marxisme de la Deuxième Internationale) des processus "stychiques", ce qui entrainerait la création d’une économie capitaliste en pleine croissance qui fournirait des emplois aux immigrants juifs et rendrait la lutte des classes à la fois possible et nécessaire. Il devint cependant rapidement évident que ce processus ne serait ni rapide ni automatique. Ni le capital privé juif ni le capital privé non juif ne se précipitèrent pour investir en Palestine, une terre pauvre et sous-développée aux perspectives économiques apparemment limitées. Le "capital national" – les fonds collectés dans le monde entier par les institutions financières, foncières et de colonisation de l’Organisation sioniste – n’a pas non plus suffi, loin s’en faut, à financer la colonisation à grande échelle des nouveaux immigrants, du moins selon les principes suivis jusqu’alors dans les moshavot.
Dans le même temps, les emplois agricoles dans les moshavot – précisément le type d’emplois auxquels aspiraient ces futurs travailleurs – étaient largement monopolisés par les paysans arabes travaillant comme salariés agricoles. Les nouveaux arrivants juifs, sans capital propre, se retrouvaient ainsi en concurrence avec une main-d’oeuvre arabe abondante et moins chère, qui était naturellement préférée même par les employeurs juifs, en particulier les propriétaires de plantations d’agrumes et autres agriculteurs. Les nouveaux immigrants juifs ne pouvaient pas subsister avec les salaires versés aux Arabes et, de plus, ils n’étaient pas habitués au travail physique pénible, ils en voulaient à leurs employeurs de vouloir les discipliner et les contrôler, et ils avaient tendance à clamer haut et fort leur engagement en faveur de la lutte des classes et de la révolution socialiste, des traits de caractère qui ne les rendaient pas très sympathiques aux yeux des employeurs juifs potentiels. Ils se retrouvaient donc avec peu de perspectives, que ce soit pour s’installer sur des terres acquises par le mouvement sioniste ou pour trouver un emploi sur des terres appartenant à des agriculteurs juifs privés. Dans cette situation sombre, exacerbée par la maladie et l’hostilité des Arabes, beaucoup (peut-être la plupart) de ces immigrants de la deuxième Aliya quittèrent rapidement la Palestine, soit pour retourner en Europe, soit (plus souvent) pour continuer vers une "terre promise" plus riche et plus attrayante : les USA.
La lutte pour le "travail hébraïque"
C’est dans ce contexte précis – l’incapacité de ces immigrants à être compétitifs sur le marché du travail palestinien et la perspective d’un échec du projet sioniste, faute d’emplois ni de ressources pour l’installation permettant de maintenir ceux qui étaient arrivés ou d’en attirer d’autres – que la lutte pour la "conquête du travail" s’est transformée, passant d’une lutte pour la prolétarisation individuelle et collective à une campagne active visant à remplacer les travailleurs arabes employés dans le secteur juif de l’économie palestinienne par des travailleurs juifs. D’où la doctrine du "travail hébraïque", qui, au cours de la décennie précédant la Première Guerre mondiale, a occupé une place centrale dans le discours et la pratique du "sionisme du travail". Le sort du projet sioniste en Palestine a été perçu comme dépendant du succès de cette campagne de "conquête", de l’obtention d’un "travail hébraïque" – c’est-à-dire d’un emploi exclusivement juif – dans chaque entreprise du secteur juif de l’économie palestinienne.
Pour les partisans de Hapo’el Hatza’ir, l’adoption de la stratégie du "travail hébraïque" – je me passerai désormais de guillemets pour distinguer ce terme, ainsi que la "conquête du travail" – fut relativement aisée, compte tenu de leur désintérêt, voire de leur rejet catégorique, du principe de l’internationalisme prolétarien et de leur insistance à toujours donner la priorité aux besoins des Juifs et du sionisme. Si l’implantation d’une classe ouvrière juive en Palestine, considérée comme une condition essentielle au succès du sionisme, nécessitait une lutte pour contraindre les agriculteurs juifs à licencier leurs ouvriers arabes et à embaucher des Juifs à leur place, qu’il en soit ainsi. Leur conception du sionisme laissait peu de place, et rejetait même explicitement, une trop grande préoccupation pour les besoins et les droits d’autrui. En réalité, l’absence d’inquiétude quant à ce que les goyim (non-juifs) pensaient et la priorité absolue accordée aux besoins nationaux juifs étaient perçues comme un signe de rupture décisive du "sionisme du travail" avec ce qu’ils décrivaient comme une mentalité de "galout [exil]" servile et rudimentaire.
Les membres et sympathisants du Po’alei Tziyon, qui prenaient leur marxisme au sérieux, trouvaient cette question bien plus difficile et angoissante. Comment des socialistes pouvaient-ils soutenir une lutte visant à priver leurs collègues de leurs moyens de subsistance simplement parce qu’ils étaient arabes et non juifs? N’était-ce pas précisément le type de discrimination dont les Juifs eux-mêmes avaient été victimes en diaspora? Comment concilier le principe de solidarité prolétarienne par-delà les clivages ethniques et nationaux avec le besoin urgent des travailleurs juifs de trouver du travail?
C’est Yitzhak Ben-Tzvi (1884-1963) qui formula le plus soigneusement et le plus complètement la logique idéologique qui permit au Po’alei Tziyon d’adopter une politique initialement dénoncée comme dépourvue de principes. Ami d’enfance et disciple de la première heure de Ber Borochov, Ben-Tzvi était arrivé en Palestine en 1907, fort de plusieurs années de travail, légal et clandestin, au service du Po’alei Tziyon en Russie. Il devint rapidement l’un des dirigeants du mouvement ouvrier juif naissant en Palestine. Comme nous le verrons, après la Première Guerre mondiale, il devint une figure de proue du mouvement du "sionisme du travail" et du Yishouv au sens large, et joua un rôle important dans les premières interactions du "sionisme du travail" avec les travailleurs arabes. Sa carrière dans la fonction publique culmina avec son élection à la présidence de l’État d’Israël en 1952, un poste essentiellement honorifique qu’il occupa jusqu’à sa mort en 1963.
Dans un essai en deux parties publié en 1912, Ben-Tzvi chercha à apaiser la conscience de ses camarades en démontrant que, dans certaines circonstances historiques, les intérêts nationaux doivent primer sur la solidarité de classe. À l’heure actuelle, affirmait-il, les travailleurs juifs organisés et engagés en Palestine avaient le droit d’exiger que la main-d’oeuvre arabe bon marché et non organisée soit exclue des emplois dans les moshavot et ailleurs dans le secteur juif. Il s’agissait en effet d’une question de vie ou de mort pour la classe ouvrière juive de Palestine. Ce n’est que plus tard, lorsque le développement capitaliste se sera intensifié et que les possibilités d’emploi seront devenues abondantes pour tous, qu’une base matérielle de solidarité entre travailleurs juifs et arabes sera créée[40].
Au début, bon nombre de membres du Po’alei Tziyon étaient déçus que leur parti, qui se disait socialiste, veuille priver leurs collègues de travail de leur gagne-pain juste parce qu’ils étaient arabes et pas juifs. Lors du deuxième congrès du parti, un délégué proposa que "plutôt que de conquérir le marché du travail en remplaçant les travailleurs arabes, la tâche des travailleurs juifs était d’organiser les travailleurs arabes et de réduire l’influence [des propriétaires terriens arabes] sur eux". Aucune politique explicite n’a été adoptée, mais il est rapporté que des membres du parti auraient organisé de leur propre chef une grève des travailleurs arabes employés dans les vergers d’agrumes de la moshava de Petah Tikva en 1907. La grève a été réprimée par la police ottomane, qui a arrêté et battu les grévistes, tandis que les employeurs juifs menaçaient d’importer des travailleurs d’Égypte[41]. Cependant, avec le temps et l’aggravation de la crise du chômage, les doutes et les scrupules s’estompèrent et l’importance accordée au "travail hébraïque" fut largement acceptée. Peu à peu, l’opposition au sein du parti à cette doctrine fut réduite au silence, même si, comme nous le verrons, elle resta d’actualité, car d’autres segments du mouvement ouvrier juif en Palestine continuèrent à la contester.
En théorie, le mouvement ouvrier juif en Palestine aurait pu chercher une autre issue à son dilemme. Au lieu de tenter d’exclure les travailleurs arabes des emplois chez les employeurs juifs afin de les réserver aux immigrants juifs, il aurait pu chercher à réduire l’écart salarial entre Juifs et Arabes en encourageant et en aidant les travailleurs arabes à s’organiser et à obtenir des salaires plus élevés. À mesure que les salaires des travailleurs arabes atteignaient les niveaux juifs, les Juifs auraient trouvé plus facile de concurrencer les Arabes pour les emplois disponibles. Cette stratégie avait ses partisans au sein du mouvement ouvrier sioniste, bien qu’ils fussent toujours minoritaires. Si elle a par la suite bénéficié d’un soutien significatif parmi les travailleurs et les syndicalistes juifs, c’est principalement sur les lieux de travail où la solidarité judéo-arabe et l’organisation commune semblaient être le seul moyen d’améliorer la situation désespérée des employés juifs et de préserver leur ancrage.
En revanche, la grande majorité des partisans du "sionisme du travail" rejetaient l’idée que la solidarité de classe judéo-arabe puisse améliorer le sort des travailleurs juifs, la jugeant illusoire, du moins dans un avenir proche. En cela, ils avaient probablement raison : l’abondance de main-d’oeuvre arabe à bas salaires, originaire de Palestine et des pays voisins, rendait improbable que même les efforts déterminés des Juifs pour organiser les travailleurs arabes aient pu augmenter suffisamment le niveau général des salaires pour ouvrir un nombre significatif d’emplois non qualifiés ou peu qualifiés aux immigrants juifs. Plus important encore, une telle stratégie était généralement perçue comme incompatible avec les objectifs du sionisme, qui incluaient l’établissement d’une société et d’un État juifs plus ou moins homogènes en Palestine. Consacrer une part importante des maigres ressources dont disposait le mouvement ouvrier sioniste à l’amélioration des salaires et du niveau de vie des Arabes semblait absurde et futile.
L’exclusion des travailleurs arabes de l’emploi dans le secteur juif de l’économie palestinienne allait être perçue par le mouvement du "sionisme du travail" comme absolument cruciale pour la formation d’une classe ouvrière juive en Palestine, du moins à court et moyen termes. Cependant, cette stratégie d’exclusion n’était ni présentée ni comprise comme telle par ceux qui y participaient, ni comme constituant le type de discrimination dont nombre de ces immigrants juifs avaient eux-mêmes souffert dans leur pays d’origine. Le conflit que cette pratique impliquait n’était pas non plus perçu comme étant d’essence ethnique ou nationale. Les travailleurs juifs se considéraient plutôt (ou plus précisément, étaient encouragés à se considérer) comme les victimes innocentes d’un "boycott" brutal de la main-d’oeuvre juive par des employeurs juifs. Plutôt que de prendre l’offensive pour tenter de déplacer les travailleurs arabes, ils se sont engagés dans une bataille essentiellement défensive pour protéger les droits et les acquis des travailleurs "organisés" (juifs) contre la menace posée par la main-d’oeuvre "non organisés" (arabe).
Séparatisme économique et formation de la classe ouvrière
Le mouvement du "sionisme du travail" allait mener une lutte de longue haleine pour garantir des emplois aux Juifs en excluant les travailleurs arabes des entreprises privées juives. Divers moyens furent utilisés pour inciter les employeurs juifs, notamment les agriculteurs, mais aussi les entrepreneurs en construction urbaine et autres, à privilégier l’intérêt "national" (c’est-à-dire sioniste) à leurs intérêts de classe, en excluant la main-d’oeuvre arabe moins chère et en recrutant une main-d’oeuvre juive plus onéreuse. Comme nous le verrons, après l’instauration du mandat britannique en Palestine, des efforts furent également déployés pour inciter le gouvernement mandataire et ses agences, ainsi que les employeurs privés ni juifs ni arabes, à embaucher davantage de Juifs[42].
Cependant, les efforts du mouvement du "sionisme du travail" pour réaliser le "travail hébraïque" ne connurent qu’un succès limité. Avant la Première Guerre mondiale, ce mouvement était bien trop faible pour imposer ses revendications aux employeurs privés et, dans l’entre-deux-guerres, il ne connut que des succès sporadiques, pour des raisons qui seront examinées dans les chapitres suivants. De plus, la stratégie consistant à remplacer les travailleurs arabes par des travailleurs juifs était en soi peu susceptible de résoudre les problèmes du sionisme sur le terrain en Palestine. Il était clair qu’étant donné la faiblesse de l’économie du Yishouv et le faible niveau d’investissement du capital privé, même l’obtention d’un niveau relativement élevé de "travail hébraïque" dans le secteur privé juif ne pouvait fournir suffisamment d’emplois aux nombreux immigrants nécessaires à la réalisation du projet sioniste. Il était également peu probable que le capital privé investisse de manière à faciliter efficacement l’intégration des immigrants ou à favoriser le développement des infrastructures et l’autosuffisance du Yishouv. La lutte pour le "travail hébraïque" devait donc être complétée par la création d’emplois, grâce au développement d’une enclave exclusivement juive et à hauts salaires au sein de l’économie palestinienne. Cela exigeait à son tour du mouvement du "sionisme du travail" la création de ses propres entreprises industrielles, financières, de construction, de transport et de services. Une partie des capitaux utilisés par ce mouvement pour lancer ces entreprises et leur permettre de verser des salaires relativement élevés provenait de l’intérieur du mouvement. Mais une grande partie était constituée de "capital national", des fonds donnés par les éléments non ouvriers les plus aisés qui dominaient encore le mouvement sioniste à cette époque et transitaient par les institutions de l’Organisation sioniste.
Au départ, la plupart des dirigeants sionistes étaient peu favorables, voire hostiles, au sionisme socialiste et à la vision que le mouvement ouvrier avait de lui-même en tant qu’avant-garde du mouvement sioniste. Mais, à l’instar d’une partie importante du Yishouv, ils finirent par se rallier à l’idée que c’était le mouvement du "sionisme du travail" qui était le plus efficace pour attirer les immigrants en Palestine, les installer et mobiliser leurs énergies de manière à favoriser le développement du Yishouv. Les initiatives et les entreprises du mouvement ouvrier méritaient donc un soutien financier et, en fin de compte, politique, car sans les effectifs, l’énergie et la capacité d’engagement et de sacrifice du mouvement ouvrier, il semblait peu probable que le projet sioniste puisse progresser. De son côté, le mouvement du "sionisme du travail", bien qu’initialement déterminé à mener une lutte des classes et à construire une Palestine juive socialiste par ses propres moyens, a été contraint par les circonstances de rechercher le soutien des sionistes bourgeois afin de réaliser son objectif de créer une classe ouvrière juive en Palestine. Il avait besoin des fonds contrôlés par l’Organisation sioniste et ses institutions, ainsi que par des capitaux privés, pour créer des emplois, subventionner les maigres salaires et renforcer le mouvement ouvrier. Le sociologue israélien Michael Shalev a parfaitement caractérisé la relation qui en a résulté, qui s’est développée progressivement sur plusieurs décennies et qui n’a jamais été exempte de tensions et de conflits, comme une "alliance pratique entre un mouvement de colonisation sans colons et un mouvement ouvrier sans travail".
Ce n’est vraiment qu’après la Première Guerre mondiale que le mouvement du "sionisme du travail", unifié depuis 1920 dans le cadre de l’"Organisation générale des travailleurs hébreux en Terre d’Israël" (connue sous le nom d’Histadrut, mot hébreu signifiant "organisation"), a pu se lancer dans la création de son propre secteur économique, avec le soutien et les subventions du mouvement sioniste. Ce nouveau secteur s’est d’abord développé lentement, avec de nombreux échecs et revers, mais la Histadrut est finalement devenu l’un des plus grands employeurs du Yishouv (et d’Israël), monopolisant ou dominant des secteurs entiers de l’économie tout en fournissant un large éventail de services sociaux et culturels ainsi que de nombreux nouveaux emplois. Les nouvelles sources d’emploi urbain contrôlées par la Histadrut ont été complétées par de nouvelles formes de colonies agricoles, également fortement subventionnées à bien des égards par les institutions du mouvement sioniste. Il s’agissait des kibboutz, une ferme collective dont les premiers prototypes ont été créés quelques années avant la Première Guerre mondiale, et du village coopératif de petits exploitants (moshav), dont le premier a été créé en 1920. Ces nouveaux types de colonies semblaient surmonter les problèmes inhérents au modèle moshava de colonisation agricole sioniste qui avait caractérisé la première Aliyah, en permettant une absorption plus rentable des immigrants et une utilisation plus efficace de leur travail[44].
La volonté de créer un secteur économique distinct, à hauts salaires, dominé par le mouvement ouvrier, conjuguée à l’accent mis par ce mouvement sur la lutte pour le "travail hébraïque", équivalait à un abandon de l’interprétation orthodoxe concernant Borochov, bien que cela ne soit pleinement reconnu que dans les années 1920, lorsque l’ancien schéma fut supplanté par une nouvelle doctrine parfois qualifiée de "constructivisme". Ce développement ultérieur de l’idéologie socialiste-sioniste a fait de la classe ouvrière juive organisée en Palestine – et non des processus "stychiques" de Borochov – l’agent historique qui réaliserait le projet sioniste. Puisque le développement capitaliste "normal" semblait peu susceptible de créer une classe ouvrière juive substantielle en Palestine, comme l’avait prédit Borochov, cette tâche devait être accomplie par le mouvement ouvrier naissant lui-même, par une implication directe dans le développement de l’économie du Yishouv et par la "conquête du travail" dans d’autres secteurs. L’accent passa ainsi de la lutte des classes menée dans le cadre d’une économie dominée par les capitalistes juifs à la construction d’une économie juive autosuffisante et largement contrôlée par les travailleurs en Palestine, avec le soutien d’éléments non ouvriers du mouvement sioniste et même de capitalistes privés, sionistes ou non. Cette tâche exigeait la mobilisation des énergies de la classe ouvrière par la création d’un appareil hautement centralisé (et bureaucratisé), des appels incessants au sacrifice de soi, au travail acharné et à la discipline, et une concentration constante sur les tâches de construction nationale. L’action humaine, l’engagement volontaire des travailleurs juifs au sacrifice de soi pour la nation, était désormais présentée comme le facteur central de la lutte pour la réalisation du sionisme.
Appuyé par les ressources du mouvement sioniste mondial (et impliquant ainsi une alliance avec les forces bourgeoises de ce mouvement), le mouvement du "sionisme du travail" en Palestine créerait des emplois relativement bien rémunérés pour ses membres et les immigrants à venir, à la fois en garantissant aux Juifs le plus grand nombre possible d’emplois existants et en créant un secteur économique qui, bien que subventionné par des tiers, resterait largement sous son contrôle. Ce secteur deviendrait le moteur dynamique du développement d’un Yishouv autosuffisant et renforcerait également l’influence politique du mouvement du "sionisme du travail", au sein du Yishouv et au-delà. En termes idéologiques et politiques, mais aussi matériels, cette stratégie plaçait la classe ouvrière juive de Palestine, la Histadrut au sein de laquelle elle était largement organisée après 1920 et les partis représentant le "sionisme du travail" qui la dirigeaient, au coeur même du projet sioniste, plutôt que de constituer une simple force sociopolitique parmi d’autres au sein d’un mouvement diversifié.
C’est sur la base de cette stratégie, qui semblait offrir une issue aux problèmes rencontrés par le projet sioniste en Palestine, que le mouvement du "sionisme du travail" allait accroitre sa puissance économique, politique et culturelle au point de pouvoir affirmer efficacement sa direction du Yishouv et du mouvement sioniste. S’appuyant sur son contrôle d’un vaste réseau de plus en plus puissant d’institutions politiques, économiques, sociales et culturelles englobant une grande partie de la population du Yishouv, le "sionisme du travail" (dominé à partir de 1930 par un parti unique, le MAPAI) allait finalement s’imposer au sein du mouvement sioniste, comme en témoigne l’accession en 1935 de David Ben Gourion, chef du parti et de la Histadrut, à la présidence de l’exécutif de l’Agence juive, c’est-à-dire à la direction politique effective du Yishouv. À lui seul, le MAPAI n’a jamais obtenu la majorité absolue au sein des instances délibératives de l’Organisation sioniste ou du Yishouv (ni, plus tard, au Parlement israélien). Cependant, en alliance avec ses partenaires bourgeois-sionistes et religieux-sionistes, il a pu exercer un large contrôle, dominer l’élaboration des politiques et façonner en grande partie l’éthique du Yishouv et du mouvement sioniste.
L’adoption de ce modèle de colonisation et de développement a contribué à rendre le sionisme très différent d’autres projets initialement similaires de colonisation européenne outre-mer. Une société juive s’est développée en Palestine qui, bien que n’ayant jamais été hermétiquement séparée de la société arabe environnante, ne dépendait pas de manière cruciale de l’exploitation de la main-d’oeuvre arabe salariée. Au contraire, une classe importante d’ouvriers juifs dans les secteurs de l’industrie, de la construction et des transports a été créée et implantée avec succès, et la colonisation agricole a pris des formes qui excluaient ou déplaçaient la main-d’oeuvre arabe plutôt que de l’exploiter. Cette voie de développement spécifique, largement façonnée par les conditions locales et en particulier par la forme et les conséquences spécifiques de la rencontre du sionisme en Palestine avec la majorité arabe du pays, a contribué à façonner bon nombre des institutions et des modèles sociaux, économiques, politiques et culturels qui allaient plus tard être considérés comme propres au Yishouv et à la société israélienne ultérieure. C’est pourquoi je soutiens que les interprétations qui expliquent le parcours distinctif du Yishouv (et plus tard d’Israël) principalement en termes de valeurs et d’idéologie que les "pionniers" de la deuxième Aliyah ont apportées avec eux en Palestine sont inadéquates. Elles ne tiennent tout simplement pas suffisamment compte de la manière dont les interactions du sionisme avec la société arabe existante en Palestine ont joué un rôle crucial dans le façonnement du Yishouv en tant que société.
Néanmoins, s’il est essentiel de rester concentré sur la façon dont les sociétés arabe et juive en Palestine se sont mutuellement formées, il faut également garder à l’esprit que le modèle de développement spécifique du projet sioniste a finalement été rendu possible par des évènements historiques mondiaux sur lesquels le mouvement sioniste a eu peu d’influence. En novembre 1917, alors même que ses forces armées conquéraient la Palestine sur l’Empire ottoman, le gouvernement britannique proclama son engagement en faveur de la création en Palestine d’un "foyer national" pour le peuple juif (la "Déclaration Balfour"). Cette décision devait certainement une part au lobbying sioniste, mais d’autres facteurs étaient au moins aussi importants, notamment la volonté du gouvernement britannique de rallier le soutien juif à la cause alliée en Russie et aux USA, et la planification impériale pour le Moyen-Orient d’après-guerre. Le sionisme avait enfin obtenu le soutien d’une grande puissance qu’il recherchait depuis l’époque de Theodor Herzl. Après la guerre, la Grande-Bretagne constitua la Palestine en entité politique distincte, établit son propre régime (sous la forme d’un "mandat" de la Société des Nations) et honora son engagement du temps de guerre en facilitant le projet sioniste de diverses manières.
L’alliance anglo-sioniste ne fut jamais exempte de tensions et allait s’effondrer juste avant la Seconde Guerre mondiale, les intérêts des deux parties divergeant. Il est néanmoins clair que c’est la domination coloniale britannique sur la Palestine qui, face à l’opposition nationaliste arabe palestinienne croissante au sionisme et aux revendications d’autodétermination, a ouvert la voie à l’immigration juive, à l’acquisition de terres et au développement des infrastructures du Yishouv à une échelle inimaginable si la Palestine était restée sous domination ottomane ou avait obtenu son indépendance sous un gouvernement arabe. Le succès relatif de la stratégie du "sionisme du travail", poursuivant le "travail hébraïque" et édifiant un secteur juif relativement autosuffisant et à hauts salaires, ainsi que l’hégémonie du camp du "sionisme du travail" atteinte au sein du Yishouv et du sionisme mondial, auraient été en ce sens inconcevables en l’absence d’un régime colonial bienveillant, capable de contenir la majorité autochtone (qui représentait encore les deux tiers de la population du pays en 1947) jusqu’à ce que le Yishouv soit suffisamment fort pour se suffire à lui-même.
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Notes 1.
3. À ce sujet, voir Uri Eisenzweig, Territoires occupés de l’imaginaire juif : essai sur l’espace sioniste (Paris, 1980), et Uri Eisenzweig, "An Imaginary Territory : The Problematic of Space in Zionist Discourse", Dialectical Anthropology 5, no 4 (mai 1981).
4. Lorsque j’utilise ici le terme "européen", j’inclus également les extensions démographiques de l’Europe outre-mer, à savoir les États que les colons européens ont fondés et dominés dans l’hémisphère occidental, le Pacifique Sud et l’Afrique australe.
10. Par exemple, lorsque le chancelier impérial allemand l’interrogea sur les propriétaires actuels des terres en Palestine que les Juifs achèteraient, Theodor Herzl les décrivit comme "des Arabes, des Grecs, toute la multitude hétéroclite de l’Orient". Entrée du 9 octobre 1898 dans The Complete Diaries of Theodor Herzl (New York, 1960), édité par Raphael Patai, vol. 2, p. 702. Un peu plus tard, écrivant à Jérusalem, Theodor Herzl utilise la même expression en anglais pour décrire un groupe "d’Arabes mendiants, de femmes, d’enfants et de cavaliers". Entrée du 29 octobre 1898, vol. 2, p. 743.
11. Entrée du 12 juin 1895, dans ibid., vol. 1, p. 88-89. Le Fonds national juif, officiellement créé en 1901 et constitué en 1907 en tant qu’agence d’achat de terres de l’Organisation sioniste, exigeait en effet que ses terres ne soient jamais louées ou cultivées par des non-juifs. En Israël, cette restriction a souvent été enfreinte, mais elle n’en reste pas moins emblématique du caractère spécifique et des conséquences du projet sioniste pour les habitants arabes de Palestine. Pour plus de détails, voir Walter Lehn (en association avec Uri Davis), The Jewish National Fund (Londres, 1988), en particulier les chapitres 2 et 6.
14. Cité dans Walid Khalidi, éd., From Haven to Conquest : Readings in Zionism and the Palestine Problem until 1948 (Washington, D.C., 1987), p. 91-93.
15. Cité dans Uri Eisenzweig, "An Imaginary Territory", p. 281.
16. Theodor Herzl, The Jewish State : An Attempt at a Modern Solution to the Jewish Question (Londres, 1967), traduit de l’allemand par Sylvie D’Avigdor, p. 30.
19. L’article d’Ahad Ha’am datant de 1891 a été initialement publié dans le journal hébraïque Hamelitz d’Odessa. Il a rapidement été republié dans ‘Al parashat derakhim (Odessa, 1895), un recueil de ses articles et essais, puis dans ses oeuvres complètes, Kol kitvei Ahad Ha’am (Jérusalem, 1949). L’article de 1911, "Sakh hakol", figure également dans Kol kitvei Ahad Ha’am.
20. La critique cinglante d’Ahad Ha’am à propos d’Altneuland se trouve dans ibid., p. 313-20.
22. Un autre exemple est celui d’Yitzhak Epstein, un enseignant en Palestine dont l’article "Une question cachée", publié en 1907 dans le périodique hébraïque Hashilo’ah, a déclenché un débat en insistant sur le fait que le mouvement sioniste devait accepter le fait que la Palestine était depuis longtemps colonisée par un autre peuple qui n’était pas susceptible de partir pour faire place aux immigrants juifs. La controverse suscitée par l’article d’Epstein fut toutefois de courte durée, et le mouvement se tourna rapidement vers d’autres questions.
23. Dans Nahman Syrkin, Kitvei Nahman Syrkin (Tel Aviv, 1938-39), vol. 1, p. 1-59.
25. Kitvei Nahman Syrkin, vol. 1, p. 53.
26. Voir B. Borochov, Ketavim (Tel Aviv, 1955), vol. 1, p. 154-80.
27. Une grande partie de son argumentation avait déjà été exposée dans son essai de 1905 intitulé "Sur la question de Sion et du territoire". Voir Ketavim, vol. 1, p. 18-153.
28. "Notre plateforme", Ketavim, vol. 1, p. 283.
29. "Sur la question de Sion et du territoire", Ketavim, vol. 1, p. 148.
30. "Notre plateforme", Ketavim, vol. 1, p. 282-83.
31. "Sur la question de Sion et du territoire", Ketavim, vol. 1, p. 148.
32. Dans Ketavim, vol. 1, p. 290.
33. "Notre plateforme", Ketavim, vol. 1, p. 284-85.
34. Ketavim, vol. 2, p. 429.
Note : Le mot stychique vient du grec et signifie "ordre". Dans la littérature religieuse, ce concept est fréquemment utilisé pour désigner les éléments de la nature qui agissent dans le cosmos. Dans la littérature russe marxiste et sociologique, ce concept désigne les processus qui ne relèvent pas de la conscience et de la volonté humaines.
35. Ketavim, vol. 2, p. 403-5.
36. Voir Yehuda Slutzki, "MPSI beve’idat hayesod shel hahistadrut", Asufot 1, no 14 (décembre 1970), p. 135.
38. Comme l’indique le terme "hébraïque" dans "main-d’oeuvre hébraïque", les soi-disant "travailleurs" et "pionniers" qui sont arrivés en Palestine pendant la deuxième Aliyah se désignaient généralement eux-mêmes et leurs organisations non pas comme "juifs" (yehudi), mais comme "hébreux" (’ivri). En adoptant ce terme, ils exprimaient leur mépris et leur rejet du judaïsme de la diaspora, qu’ils associaient principalement à l’apatridie, à l’impuissance et à la passivité, et s’identifiaient plutôt aux anciens Hébreux (mythifiés de façon appropriée) qui avaient vécu dans leur propre patrie en tant que peuple souverain. Cette démarche leur a permis de relier leur propre projet à des épisodes héroïques du passé juif, désormais réinterprétés de manière nationaliste, tels que la lutte des Maccabées pour libérer le pays de la domination étrangère et restaurer la souveraineté juive. Ces immigrants juifs nouvellement arrivés d’Europe pouvaient ainsi s’imaginer être fondamentalement liés à la terre, ce qui leur donnait un droit de propriété plus fort que celui des habitants arabes indigènes. En même temps, cela leur donnait un moyen de se considérer comme les prototypes du "nouveau Juif" que le sionisme socialiste allait produire en Palestine, une personne à la fois profondément moderne et profondément enracinée dans le sol national, intimement liée aux sources de l’histoire et de la culture juives, que le sionisme identifiait à la souveraineté nationale. Cette image de soi a donné à ceux qui l’ont adoptée (en particulier les représentants du "sionisme du travail") une arme puissante à utiliser contre les forces rivales au sein du Yishouv, du mouvement sioniste et de la communauté juive mondiale.
40. La deuxième partie de l’essai, qui m’intéresse particulièrement ici, s’intitulait "Hashkafa proletarit vehagana le’umit" (Perspective prolétarienne et défense nationale). L’essai dans son ensemble, "Leshe’alot ‘avodateinu ba’aretz", a été publié sous le pseudonyme "Avner" de Ben-Tzvi et est apparu pour la première fois dans l’organe Po’alei Tziyon Ha’ahdut 3, nos 16-17 (1912) ; il a rapidement été republié sous forme de brochure.
41. Voir Yehuda Slutzki, “MPSI,” p. 135.
42. Sur la lutte pour le "travail hébraïque" dans les plantations d’agrumes appartenant à des Juifs à la fin des années 1920 et dans les années 1930, voir Anita Shapira, Hama’avak hanikhzav : ‘avoda ‘ivrit, 1929-1939 (Tel Aviv, 1977).
44. Les kibboutzim ont maintenu la consommation et les frais généraux à un niveau bas en socialisant une grande partie des couts liés à la reproduction de la main d’oeuvre (cuisines, réfectoires et buanderies communs, logements partagés, éducation collective des enfants) ainsi qu’en promouvant une idéologie d’ascétisme et d’abnégation. Parallèlement, le travail collectif a permis d’utiliser efficacement les ressources rares et les terres limitées. Les kibboutzim se sont aussi révélés être un moyen efficace d’étendre l’espace du Yishouv et ont par la suite également joué un rôle militaire important.
Le kibboutz occupa rapidement une place unique dans l’imaginaire du "sionisme du travail" et dans la mythologie sioniste (puis israélienne), au moins jusqu’aux années 1970. Bien que les membres du kibboutz n’aient jamais représenté plus de 5 % environ de la population du Yishouv (puis de la population juive d’Israël), le kibboutz était considéré comme le modèle du "Commonwealth" [littéralement "richesse commune"] juif en devenir en Palestine. Vers les années 1960, les politiciens du "sionisme du travail" étaient fiers de revendiquer leur appartenance à un kibboutz, même s’ils n’y avaient en réalité passé que quelques mois à vivre et à travailler quarante ans plus tôt, avant de poursuivre leur carrière dans la bureaucratie naissante du mouvement du "sionisme du travail". Bien que le Yishouv ait toujours été principalement urbain, le "sionisme du travail" présentait le membre du kibboutz, assis sur un tracteur, fusil à la main, comme le parangon de la vertu et de la réussite sionistes, le prototype du " nouveau Juif" robuste et travailleur que le sionisme avait produit en Palestine. Le kibboutz est devenu un symbole puissant non seulement de l’esprit "pionnier", de la disposition au sacrifice de soi pour la cause nationale, mais aussi de l’authenticité et de l’enracinement du sionisme dans le sol palestinien et de sa capacité à rendre la terre productive, souvent opposée à l’incapacité présumée des Arabes à le faire.
2. Le "sionisme du travail" et la classe ouvrière arabe, 1920-1929
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Bien que la période de la seconde Aliyah ait été marquée par des épisodes de tensions et de conflits entre Juifs et Arabes, de nombreux sionistes pouvaient encore ignorer la question des relations judéo-arabes en Palestine ou la considérer comme un enjeu marginal. Quelques années plus tard, une telle attitude était devenue totalement impossible. La conquête de la Palestine par les Britanniques pendant la Première Guerre mondiale, l’essor, sous la direction hachémite, d’un mouvement nationaliste arabe visant à établir un État arabe indépendant incluant la Palestine, la publication de la déclaration Balfour en novembre 1917, l’instauration du mandat britannique, l’émergence de plus en plus manifeste en Palestine d’une opposition nationaliste arabe organisée au sionisme et à la domination britannique : tous ces évènements exigeaient du mouvement du "sionisme du travail" une prise en compte beaucoup plus sérieuse et directe de la question arabe. L’urgence de la question fut encore soulignée par les flambées de violence arabe contre les Juifs, à Jérusalem (1920) et à Jaffa (1921).
Au début du mandat, de nombreuses tentatives ont été menées pour appréhender les dilemmes idéologiques et pratiques que les revendications d’autodétermination des Arabes (et plus particulièrement des Arabes palestiniens) posaient au sionisme de gauche. Ces tentatives intégraient souvent des éléments du discours socialiste-sioniste d’avant-guerre, tout en les développant pour aboutir à une position théoriquement plus cohérente et systématique, reflétant également les exigences politiques immédiates. L’un des textes les plus sérieux et les plus influents de ces premiers mandats était un essai de 1921 intitulé "Le Mouvement arabe", d’Yitzhak Ben-Tzvi. Cet essai contient de nombreux éléments constitutifs à partir desquels le discours du "sionisme du travail" sur les Arabes allait se construire pendant les décennies à venir et mérite donc une lecture attentive.
Les Arabes de Palestine dans le discours du "sionisme du travail"
Déjà figure de proue du parti socialiste sioniste Po’alei Tziyon en Palestine avant la guerre, Yitzhak Ben-Tzvi fut en 1919 l’un des fondateurs d’un nouveau parti qui lui succéda, Ahdut Ha’avoda ("Unité du travail"). Au lendemain de la guerre, le mouvement international Po’alei Tziyon et ses affiliés locaux connurent une scission douloureuse sur la question de l’adhésion à la nouvelle Internationale communiste et de la participation à l’Organisation sioniste. Ahdut Ha’avoda était la filiale palestinienne de l’aile droite du mouvement mondial Po’alei Tziyon, qui rejetait l’adhésion à l’Internationale communiste et privilégiait la poursuite de la coopération avec les sionistes bourgeois qui contrôlaient l’Organisation sioniste. (Je reviendrai plus loin dans ce chapitre sur le chemin emprunté par ceux qui, en Palestine, soutenaient l’aile gauche du Po’alei Tziyon mondial.) Dans les années 1920 et au-delà, Ben-Tzvi jouera un rôle central dans la refonte de la synthèse selon Borochov du sionisme et du marxisme du Po’alei Tziyon d’avant-guerre en une idéologie non marxiste et social-démocrate défendue par le MAPAI, formé en 1930 par la fusion de l’Ahdut Ha’avoda avec le Hapo’el Hatza’ir, son rival non socialiste plus petit au sein du mouvement du "sionisme du travail". Depuis la création en 1920 du Va‘ad Le’umi ("Comité national"), l’organe exécutif de l’assemblée élue du Yishuv, Ben-Tzvi en était également membre (et il y était le principal représentant du "sionisme du travail"). En outre Ben-Tzvi était un journaliste prolifique et un érudit respecté. Son ancienneté au sein du mouvement du "sionisme du travail" et sa connaissance de l’arabe, assez rare parmi les dirigeants sionistes, même en Palestine, ont donné à son essai de 1921 sur la question arabe un poids significatif pour de nombreux sionistes de gauche.
Ben-Tzvi commence son essai, "Le Mouvement arabe", en admettant que, quelques années auparavant seulement, le sujet dont il traite était encore une "question taboue", alors qu’aujourd’hui, la presse juive en Palestine et à l’étranger regorge d’articles sensationnels à ce sujet et que tout le monde en parle :
Et à en juger par ces articles [de presse], il semblerait qu’il existe en Palestine un puissant mouvement arabe, dirigé avec force contre nous [c’est-à-dire le sionisme]. Et par comparaison et analogie avec d’autres mouvements nationaux que nous connaissons, issus d’autres peuples et pays, on peut facilement se faire l’illusion que ce mouvement arabe repose sur de solides fondements populaires, que ses revendications découlent des intérêts des masses laborieuses arabes et qu’il possède donc le caractère d’un mouvement de libération et de progrès humain. De plus, nous comptons déjà des Juifs “d’orientation arabe”, tout comme nous comptons plus qu’assez de Juifs d’orientation polonaise, ukrainienne, russe, etc. Ces individus diffament le mouvement juif de libération nationale, et le sionisme en général, en l’accusant à tort d’être un agent de l’impérialisme européen visant à réprimer le mouvement de libération du peuple arabe, et dont le seul but serait d’exploiter et d’asservir les masses laborieuses arabes.
Il était donc nécessaire de démontrer explicitement l’absence de contradiction entre le sionisme et les intérêts objectifs de la population autochtone de Palestine. Une ou deux décennies plus tôt, cette question avait joué un rôle mineur dans la pensée et la pratique socialistes-sionistes; elle occupait désormais une place centrale et devait être abordée directement et avec force.
Ben-Tzvi a soutenu d’emblée qu’il était incorrect de parler d’une seule nation arabe, compte tenu de l’absence de véritable fondement social, économique ou politique à l’unité des peuples arabophones. Quant au nationalisme arabe palestinien, il était lui aussi fondamentalement inauthentique. Ses revendications – opposition à l’immigration et à la colonisation juives ainsi qu’à la Déclaration Balfour – étaient entièrement négatives, reflétant le fait qu’il ne s’agissait pas d’un mouvement véritablement populaire, ancré dans les masses laborieuses locales. Il s’agissait plutôt d’une création artificielle destinée à servir les intérêts des grands propriétaires terriens, des usuriers et des religieux arabes palestiniens, désireux de perpétuer leur domination et leur exploitation des paysans et des ouvriers arabes[1].
D’après l’analyse de Ben-Tzvi, ancrée dans le marxisme économiste qu’il partageait avec son défunt ami et mentor Borochov, ce sont les intérêts économiques de l’élite foncière arabe qui la rendaient hostile au sionisme. Les propriétaires terriens et leurs laquais craignaient que "les immigrants [juifs] viennent s’installer sur [les terres publiques inutilisées] et privent à jamais les effendis (grands propriétaires) de tout espoir de s’accaparer les terres vacantes à des fins d’exploitation et de spéculation, mettant ainsi en péril l’avenir même de cette classe". Ces propriétaires terriens s’opposaient également au sionisme, conscients que l’immigration et la colonisation juives sapaient leur domination sur la paysannerie, qui bénéficiait en réalité de la présence juive croissante et des perspectives accrues de prospérité et d’emploi qu’elle apportait. Ben-Tzvi insistait sur le fait que le paysan arabe en Palestine
ne souffre pas de l’immigration juive, mais de la pression exercée par son effendi et de l’exploitation dont il fait l’objet de la part des citadins, qui sont de la même race et de la même religion et qui servent d’intermédiaires entre lui et l’effendi… [Le paysan] s’intéresse au nouveau régime [britannique] qui garantit la paix et la sécurité contre les bandits et les voleurs, en particulier les Bédouins qui avaient l’habitude de sortir du désert pour s’installer dans les terres cultivées et ravager le pays sans être inquiétés; le paysan s’intéresse à un régime qui élève le niveau culturel et garantit la justice et la défense contre l’extorsion. Le paysan s’intéresse également à l’expansion de l’emploi et de l’industrie dans le pays et à l’amélioration du sort des travailleurs, qui résulte nécessairement de la colonisation et de l’immigration juives. Ainsi, le paysan n’est pas opposé à l’immigration…
Le sionisme était donc considéré comme servant les intérêts objectifs – définis strictement en termes économiques – de la majorité de la population palestinienne. C’était déjà un thème ancien du discours sioniste, remontant à Theodor Herzl. Mais l’existence d’un mouvement nationaliste palestinien explicitement antisioniste étant désormais indéniable, Ben-Tzvi dut étendre son argumentation pour rejeter la légitimité de l’antisionisme et du nationalisme autochtones, en les présentant comme les instruments, voire les créations entièrement artificielles, d’une élite réactionnaire soucieuse de préserver sa richesse et son pouvoir. Il s’agissait d’un thème relativement nouveau, destiné à résoudre les dilemmes moraux du sionisme socialiste en particulier et à doter son arsenal idéologique d’arguments plus adaptés pour réfuter les doutes et les critiques au sein du Yishouv comme à l’étranger.
Cependant, le contexte dans lequel Ben-Tzvi et son mouvement opéraient exigeait également d’élargir l’argumentation en reprenant un autre thème ancien et en le développant en termes socialistes. Les publics socialistes et bourgeois-libéraux, auxquels s’adressaient principalement les arguments de Ben-Tzvi, tendaient à accepter le principe selon lequel les groupes nationaux avaient droit à des droits politiques, y compris le droit à l’autodétermination. Une tâche essentielle du sionisme, et plus particulièrement d’un sionisme socialiste cherchant à se démarquer idéologiquement du colonialisme, que de nombreux Européens commençaient à considérer comme moralement discutable et économiquement lourd, était donc de résoudre l’apparente contradiction entre son objectif à long terme – la création en Palestine d’une majorité et d’un État juifs – et le fait qu’actuellement l’écrasante majorité de la population palestinienne était arabe. Pour de nombreux observateurs, et même pour certains sionistes, il était troublant que le succès final du sionisme repose sur le déni d’autodétermination et d’autonomie à la population autochtone de Palestine, en attendant sa transformation, sous l’égide de l’État colonial britannique, en minorité. Il était donc nécessaire de démontrer, en termes "subjectifs" et dans un vocabulaire progressiste, qu’il n’y avait en réalité aucune violation du principe d’autodétermination.
Pour ce faire, Ben-Tzvi s’appuya sur un élément du discours sioniste, déjà manifeste dans les références de Theodor Herzl aux habitants autochtones de Palestine comme une "multitude mixte" et dans le pronostic d’assimilation de Borochov. Ben-Tzvi, suivi par la plupart des "sionistes du travail", transforma ces caractérisations plutôt grossières en un déni cohérent de l’existence même d’un peuple arabe palestinien distinct. Seuls les Bédouins étaient de pure souche arabe, insistait Ben-Tzvi[2]; le reste de la population non juive était composé de paysans et de citadins qui sont
Arabes par leur langue et leur culture, mais leur origine et leur race sont mixtes et composées d’éléments différents… Comme le prouve sa composition nationale, religieuse et raciale, la population de ce pays n’a pas un caractère national unique et ne constitue pas une nation unique, ennemie d’Israël [c’est-à-dire des Juifs] en tant que nouvelle nation dans le pays. Au contraire, cette population est composée de différents groupes religieux et nationaux, dont chacun a un caractère national plus ou moins défini.
Utilisant des critères qu’il affirmait être purement objectifs, Ben-Tzvi détermina que les habitants de la Palestine étaient divisés par religion et appartenance ethnique en onze communautés distinctes. La plus importante d’entre elles, les musulmans sunnites, constituait la majorité de la population du pays et pourrait un jour constituer un groupe national distinct, mais ce n’en était pas un aujourd’hui en raison de ses divisions raciales, économiques et de classe internes, et aussi parce que la nationalité n’était pas une catégorie identitaire légitime pour l’islam. Les autres composantes de la population étaient beaucoup plus petites, et seules les sectes non musulmanes étaient considérées comme possédant des caractéristiques nationales.
En plus d’éliminer toute base possible pour un authentique nationalisme arabe palestinien, la représentation par Ben-Tzvi de la population palestinienne comme essentiellement hétérogène et désagrégée avait l’avantage supplémentaire de renforcer le poids démographique relatif et l’importance politique du Yishouv. À l’époque où il écrivait, les Juifs constituaient peut-être 10 % de la population totale du pays. Mais en niant que la plupart des 90 % restants formaient une communauté arabe plus ou moins cohérente et en divisant cette majorité écrasante en une mosaïque d’unités beaucoup plus petites, Ben-Tzvi pouvait faire apparaitre soudainement les Juifs de Palestine – supposés constituer un bloc monolithique avec des caractéristiques nationales évidentes – comme le deuxième groupe le plus important du pays. Les Juifs étaient en outre la communauté la plus active, la plus énergique et la plus constructive du pays[3].
La conclusion tirée de cette analyse était qu’"il n’y a pas encore de place pour un mouvement national arabe unique parmi tous les habitants d’Eretz Israël. Le “mouvement arabe” qui se prétend national n’est rien d’autre qu’un mouvement né parmi certaines couches de propriétaires fonciers, les familles notables de l’ancien régime [ottoman]. Ce mouvement n’est pas dirigé contre les Juifs, mais plutôt contre les travailleurs parmi leur propre peuple et parmi tous les autres peuples et communautés [du pays]." Quelle devrait alors être l’attitude des travailleurs juifs, s’interrogeait Ben-Tzvi, "non pas à l’égard du “mouvement arabe” actuel, qui n’est ni national ni social, mais envers les divers éléments non juifs vivant à Sion?" Ben-Tzvi reconnaissait que de nombreuses erreurs avaient été commises par le passé et que la question n’avait jusqu’à présent pas reçu l’attention qu’elle méritait, mais il n’a proposé aucune politique claire. Il concluait, assez vaguement :
Si nous prenons comme point de départ les intérêts communs des travailleurs et gardons à l’esprit les intérêts communs de notre pays et de son avenir, fondés sur le travail, le progrès et la justice sociale, alors nous trouverons facilement la voie qui nous mènera à la solution de notre question nationale sur notre terre, et par là même à la solution de la question des relations internationales dans l’intérêt de la classe ouvrière en Eretz Israël. Quelle sera la forme concrète de la solution et quel sera le programme pratique pour réaliser les relations souhaitées entre les travailleurs juifs et les travailleurs des autres peuples vivant dans notre pays – ceci est un sujet qui dépasse le cadre de cet essai.
Délégitimer le nationalisme arabe palestinien
Ces thèmes persisteront dans le discours selon le "sionisme du travail" sur les Arabes de Palestine pendant des décennies, et certains sont encore d’actualité en Israël et ailleurs. Pour Ben-Tzvi et nombre de ses camarades, la seule façon de concilier leur engagement sioniste avec leurs principes socialistes était de nier l’existence d’un peuple arabe palestinien, de définir le nationalisme palestinien comme fondamentalement inauthentique et d’attribuer toute opposition au sionisme aux machinations d’une élite réactionnaire et antisémite. Parallèlement, le sionisme socialiste s’est inspiré d’un discours sioniste existant (et directement ou indirectement du discours colonial) pour présenter le projet sioniste comme la principale (voire la seule) force de progrès en Palestine, une force qui apportait de toute évidence de grands bénéfices à la population autochtone par le développement économique et en l’ouvrant à de nouvelles idées et de nouveaux modes de vie. Puisqu’il n’existait donc aucun fondement légitime au rejet ou à la résistance des Palestiniens au sionisme, dont les bienfaits pour le pays et la majeure partie de sa population autochtone étaient jugés évidents, l’incapacité apparente de trop nombreux paysans et ouvriers arabes à comprendre que le sionisme (du moins dans sa variante de gauche) était entièrement dans leur intérêt ne pouvait s’expliquer que par les mensonges et les appels vils à la haine et au fanatisme véhiculés par les extrémistes pseudo-nationalistes et leurs agents. Toutes les manifestations d’opposition au sionisme de la part des Arabes étaient attribuées à l’effet insidieux exercé sur les masses ignorantes, inconscientes et crédules par des "agitateurs extérieurs" – politiciens autoproclamés, propriétaires terriens cupides, religieux obscurantistes, fonctionnaires britanniques antisémites, et même des communistes juifs antisionistes.
Cette explication du comportement arabe reposait sur une représentation courante dans le discours colonial, selon laquelle les peuples colonisés étaient passifs, largement incapables de pensée rationnelle et susceptibles d’être contrôlés ou manipulés : en bref, essentiellement les éternels objets des actions des autres. Bien sûr, la passivité était toujours en tension discursive étrange avec son contraire apparent, l’action violente irrationnelle, et menaçait à tout moment de se transformer en celle-ci, de sorte que même les masses apparemment dociles étaient en quelque sorte menaçantes, capables d’exploser en une action irrationnelle et sanglante à tout moment. Cela ne faisait qu’accentuer le danger perçu provenant des agitateurs extérieurs, qui pouvaient être capables d’appuyer sur les bons boutons et de transformer la docilité en rébellion. Un tel discours ne laissait que peu ou pas de place à un terrain d’entente pour une opposition rationnelle, motivée et auto-activée de la part de "l’autre". Reconnaitre la possibilité que l’opposition arabe au sionisme ne soit peut-être pas totalement irrationnelle ou injustifiée aurait pu menacer de démanteler tout le tissu à partir duquel le discours avait été façonné, avec des résultats potentiellement dangereux pour un mouvement conscient de la nécessité d’une unité interne, d’une mobilisation maximale face à d’énormes obstacles et du soutien des Juifs et des non-Juifs à l’étranger.
Comme nous le verrons, il y eut des moments où les dirigeants sionistes reconnurent explicitement l’existence en Palestine d’une communauté arabe méritant au moins certains droits nationaux, et la dernière décennie du mandat vit l’émergence de groupes, notamment, mais pas exclusivement, au sein de la gauche sioniste, appelant à un État binational judéo-arabe en Palestine. Mais l’axe central du discours et de la pratique sionistes, notamment du mouvement du "sionisme du travail" de plus en plus influent, consistait à nier l’existence d’un peuple arabe palestinien distinct, ayant une revendication légitime sur le pays. Cela était implicite dans les revendications clés du mouvement sioniste : le droit à une immigration juive illimitée en Palestine et à l’acquisition de terres, et (explicitement à partir de 1942) un État juif sur tout ou partie du territoire palestinien. La réalisation de ces objectifs condamnerait inévitablement la population arabe autochtone du pays soit à la submersion dans une majorité juive, soit à son départ, volontaire ou non.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’examen qui suit, des relations entre les travailleurs juifs et arabes. Au fond, le débat qui s’ensuivit entre les différents partis ouvriers sionistes sur l’importance de la solidarité entre les travailleurs arabes et juifs et les moyens d’y parvenir s’inscrivait dans un discours sioniste de gauche qui présentait les travailleurs arabes comme des alliés potentiels de la classe ouvrière juive en Palestine, tout en partant du principe qu’une telle alliance devait avant tout servir les intérêts du projet sioniste. Il n’est peut-être pas surprenant que cela ait engendré des contradictions qui ont entravé les efforts visant à établir une coopération entre les travailleurs arabes et juifs. En même temps, ce discours était si omniprésent et si puissant, si nécessaire à la réalisation du projet sioniste, que les Juifs qui défendaient une perspective différente disposaient de très peu de marge de manoeuvre. Comme nous le verrons, parmi les Palestiniens, syndicalistes et de gauche, qui cherchaient un terrain d’entente avec les travailleurs juifs se heurtaient souvent à des problèmes similaires. Il en résulta une série complexe d’interactions, un schéma de coopération et de conflit, profondément ancré dans le contexte politique plus large – à savoir la lutte entre sionistes et Palestiniens pour le contrôle du pays – mais cherchant toujours à le transcender.
La Histadrut et la "question arabe"
Dans les années 1920, alors que le mouvement du "sionisme du travail" luttait pour assoir son hégémonie au sein du Yishouv et du sionisme mondial sur la base de la stratégie que j’ai évoquée au chapitre 1, la question de ses relations avec la majorité arabe de Palestine, et en particulier avec sa classe ouvrière, non seulement persistait, mais devenait plus complexe, à la fois comme problème théorique de l’idéologie du "sionisme du travail" et comme enjeu pratique pressant. Cette question suscita de nombreux débats au sein et entre les différents partis se disputant l’allégeance des travailleurs juifs de Palestine, et émergea d’ailleurs dès décembre 1920, lors du congrès fondateur de ce qui allait devenir l’institution centrale du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine, la Histadrut.
Après la guerre, les dirigeants du "sionisme du travail" en Palestine en étaient venus à considérer comme une nécessité urgente la création d’un cadre organisationnel unifié pour les travailleurs juifs de Palestine, qui se démarquerait des partis existants et renforcerait le poids politique et social du mouvement au sein du Yishouv. Après de longues négociations et plusieurs initiatives avortées, des élections furent organisées en novembre 1920 pour désigner les délégués à un congrès des travailleurs juifs de Palestine. Moins de 4.500 électeurs y participèrent, sur une population juive totale d’environ 80.000 personnes – un indicateur précis de la faiblesse du mouvement ouvrier juif, à laquelle la création de la nouvelle organisation était destinée à remédier[4]. L’Ahdut Ha’avoda était la force la plus puissante du congrès qui se tint à Haïfa un mois après les élections et, bien qu’elle ne disposât pas de la majorité absolue, elle domina largement les débats en coopérant avec l’Hapo’el Hatza’ir.
Ces deux partis se basant sur le "sionisme du travail" envisageaient la nouvelle Histadrut non pas comme une fédération syndicale sur le modèle européen, mais plutôt comme un instrument dont le but premier était de favoriser la colonisation de travailleurs juifs en Palestine et de construire une communauté juive. La Histadrut allait incarner ainsi la synthèse selon le "sionisme du travail" dans sa forme "constructiviste" naissante, en se positionnant comme l’avant-garde du projet sioniste en Palestine, tout en renforçant le pouvoir du mouvement ouvrier juif au sein du Yishouv et du sionisme. Cela impliquait naturellement que la Histadrut soit une organisation exclusivement juive plutôt qu’ouverte à tous les travailleurs de Palestine, faute de quoi elle ne pourrait mener à bien ses missions sionistes. D’où la présence d’un adjectif modifiant le terme "travailleurs" dans le titre officiel de la nouvelle organisation : l’Organisation générale des travailleurs hébreux en Terre d’Israël[5].
La conception de la composition, de la structure et de la mission de la Histadrut, défendue par Ahdut Ha’avoda et Hapo’el Hatza’ir, s’est heurtée, lors du congrès fondateur de l’organisation, à l’opposition d’un petit groupe, mais très actif, le Parti socialiste des travailleurs (MPS), qui a également insisté pour que la question des relations avec les travailleurs arabes soit abordée[6]. Le MPS s’était constitué à l’automne 1919 comme branche palestinienne de l’aile gauche du mouvement Po’alei Tziyon, alors en proie à une scission entre la gauche et la droite, tout comme Ahdut Ha’avoda, bien plus important et puissant, était la branche palestinienne de l’aile droite du Po’alei Tziyon mondial. Le MPS comprenait des éléments qui continuaient d’adhérer à l’interprétation orthodoxe du Po’alei Tziyon unifié d’avant-guerre concernant Borochov, mais aussi un groupe plus radical qui s’orientait déjà vers une rupture avec le sionisme.
Les membres de ces deux tendances avaient été radicalisés par la révolution bolchevique et se considéraient comme la section juive de la nouvelle Internationale communiste, fondée à Moscou l’année précédente. À ce stade, les dirigeants et militants du MPS pouvaient encore affirmer qu’il n’y avait aucune contradiction entre leur soutien enthousiaste à la révolution bolchevique et à l’Internationale communiste, d’une part, et leur engagement en faveur de la création d’un foyer juif en Palestine, d’autre part. Le MPS dénonçait Ahdut Ha’avoda pour ce qu’il considérait comme un abandon de la lutte des classes, ses liens avec l’Internationale socialiste renaissante, sa coopération avec l’impérialisme britannique et son alliance avec la bourgeoisie juive, manifestée par sa participation à l’Organisation sioniste. À l’inverse, le MPS se considérait comme une alternative révolutionnaire, socialiste, mais aussi juive et toujours orientée vers la Palestine, au réformisme d’Ahdut Ha’avoda, une position que l’on pourrait qualifier de "bolchevique-sioniste". Cette position allait bientôt devenir intenable et, moins d’un an après la fondation de la Histadrut, le MPS allait se scinder en plusieurs factions hostiles. Mais dans la conjoncture particulière de 1919-1921, alors que la révolution socialiste mondiale semblait imminente, que le nouveau régime soviétique bénéficiait d’un large soutien parmi les Juifs (y compris les travailleurs juifs de Palestine) et que le Komintern était toujours engagé dans un dialogue avec les sionistes de gauche, ces tensions pouvaient encore paraitre maitrisables. Certains membres du parti pouvaient même imaginer l’Armée rouge triomphante marchant sur la Palestine pour la libérer de l’impérialisme britannique et la transformer en une république soviétique juive[7].
Au cours de la période qui a précédé et suivi la fondation de la Histadrut, la position du MPS a suscité un soutien important parmi les travailleurs juifs de Palestine, en particulier parmi les nouveaux arrivants d’Europe de l’Est, pour qui l’impact radicalisant de la révolution bolchevique était encore frais et puissant. L’influence des militants du MPS dans plusieurs des petits syndicats juifs qui ont vu le jour en Palestine après la guerre a également été renforcée par leur engagement fort en faveur de la lutte des classes et du militantisme ouvrier. Leur résistance à ce que bon nombre de travailleurs considéraient comme les tendances dominatrices et centralisatrices de l’Ahdut Ha’avoda, puis de l’appareil bureaucratique de la nouvelle Histadrut, leur a également valu la sympathie de ces derniers[8].
La lutte pour le soutien s’est également déroulée sur le terrain culturel, autour de la question linguistique. Le yiddish était la langue maternelle des masses juives d’Europe de l’Est, et de nombreux nouveaux immigrants arrivés en Palestine y sont restés attachés, même s’ils ont progressivement adopté l’hébreu. Cela a profité aux militants du MPS, qui ont fièrement utilisé le yiddish dans leur propagande et leur agitation orales et écrites. À l’inverse, les partisans d’Ahdut Ha’avoda considéraient le yiddish comme la langue de la diaspora rejetée et s’efforçaient d’éviter toute autre langue que l’hébreu, dont la renaissance et la domination au sein du Yishouv étaient considérées comme essentielles au projet sioniste de construction d’une nouvelle société juive. À l’instar de nombreux autres sionistes non socialistes mais résolument hébraïsants, ils considéraient le yiddish comme une menace et cherchaient activement à en réprimer l’usage, notamment dans les discours publics. Ceux qui tentaient de s’exprimer en yiddish – pour faire valoir un point de vue politique ou parce qu’ils ne maitrisaient pas encore suffisamment l’hébreu – étaient fréquemment conspués lors des réunions publiques. Pourtant, au tout début des années 1920, cette politique intransigeante du "seulement en hébreu" entravait les efforts d’Ahdut Ha’avoda pour communiquer avec les nouveaux immigrants juifs et les convaincre de s’y rallier, et offrait aux militants du MPS des occasions de s’organiser qu’ils ne tardèrent pas à saisir[9].
Lors des débats du congrès fondateur, les délégués du MPS critiquèrent la proposition d’Ahdut Ha’avoda et de Hapo’el Hatza’ir de créer une nouvelle Histadrut, une organisation ouvrière explicitement sioniste et exclusivement juive. Ils proposèrent plutôt la création de deux organisations distinctes : "une fédération syndicale apolitique de tous les travailleurs d’Eretz Israël, sans distinction d’appartenance nationale ni d’opinions politiques", et une "organisation de colonisation de tous les travailleurs juifs engagés dans la construction du centre socialiste juif en Eretz Israël". Ces deux organismes seraient complétés par un "conseil ouvrier international [juif-arabe], organe politique de l’ensemble de la classe ouvrière du pays, dont la mission serait de prendre les rênes du gouvernement", autrement dit un soviet. Le MPS ne rejetait donc ni l’immigration ni la colonisation, ni la création de kibboutzim et de coopératives, ni, plus généralement, l’objectif de créer un foyer national juif en Palestine. Mais il exigeait que ces tâches soient confiées à une organisation distincte de travailleurs juifs, tandis que la lutte des classes (à laquelle il accordait une priorité bien plus élevée que l’Ahdut Ha’avoda) serait menée par une organisation incluant à la fois Juifs et Arabes, mais au sein de sections nationales distinctes.
Sans surprise, les propositions du MPS reçurent très peu de soutien. Les autres partis n’étaient guère désireux de discuter, et encore moins de résoudre, ces questions, et elles furent finalement soumises pour examen au conseil de la Histadrut (mo’etza), qui devait guider le travail de l’organisation entre les congrès. Les statuts de la nouvelle organisation ne mentionnaient pas explicitement les travailleurs arabes, et lorsque le congrès fondateur décida que la nouvelle Histadrut "unirait tous les ouvriers et travailleurs du pays qui vivent de leur propre travail sans exploiter celui des autres, afin de prendre en charge l’ensemble les affaires – installation, questions économiques et culturelles – de tous les travailleurs du pays, afin de construire une société du travail juif en Eretz Israël", il était évident que "tous les travailleurs du pays" désignait en réalité les seuls travailleurs juifs.
“Il est clair que nous devons les organiser, mais…”
La question des relations entre travailleurs arabes et juifs ne pouvait cependant pas être écartée si facilement, et elle réapparut presque immédiatement à l’ordre du jour de la Histadrut. Comme je l’examine au chapitre 3, jusqu’au milieu des années 1920, c’était la situation spécifique des travailleurs juifs des chemins de fer en Palestine qui en premier lieu força le mouvement du "sionisme du travail" à s’attaquer à ce problème, et c’est parmi les cheminots arabes et juifs que les divers perspectives et approches défendues par les différents partis furent d’abord mises à l’épreuve. Une discussion sur la situation des travailleurs des chemins de fer lors d’une réunion du comité exécutif de la Histadrut le 30 décembre 1920, quelques semaines seulement après le congrès fondateur, illustre le dilemme auquel le "sionisme du travail" était confronté face à cette question[10].
Le point spécifique à l’ordre du jour était le prochain congrès de l’Association des cheminots juifs (RWA), mais comme la main-d’oeuvre ferroviaire était majoritairement arabe, une discussion plus approfondie sur la question plus large des relations avec les travailleurs arabes était inévitable. Berl Katznelson (1887-1944), l’une des figures de proue de l’Ahdut Ha’avoda (et plus tard du MAPAI), ouvrit la discussion en déclarant qu’il ne voyait aucun danger à ce que les cheminots arabes s’organisent et coopèrent avec leurs collègues juifs. Conscient de la proposition du MPS lors du récent congrès de la Histadrut visant à autoriser, voire à encourager, les Arabes à adhérer à des syndicats jusqu’alors exclusivement juifs, il a également exprimé sa crainte que les cheminots arabes ne souhaitent adhérer à la RWA, qui perdrait alors son caractère juif et sioniste. Les autres membres du comité exécutif ont convenu avec Katznelson que les travailleurs juifs et arabes devaient appartenir à des organisations distinctes.
Mais certains allèrent au-delà de l’insistance sur le maintien d’organisations distinctes pour exprimer de sérieux doutes quant à l’idée même d’aider les travailleurs arabes à s’organiser, de crainte que les travailleurs arabes organisés ne se retournent inévitablement contre le sionisme. "D’un point de vue humanitaire, il est clair que nous devons les organiser", a déclaré Eliezer Shohat de l’Hapo’el Hatza’ir, "mais d’un point de vue national, en les organisant, nous les dresserons contre nous. Ils profiteront des avantages de l’organisation et les utiliseront contre nous." Un autre membre a fait remarquer que les syndicats égyptiens étaient sous l’influence des nationalistes. Il était également bien compris, dès les premières discussions, que l’organisation des travailleurs arabes pourrait entrer en conflit avec l’objectif de réaliser le "travail hébraïque" dans les chemins de fer : des salaires plus élevés et de meilleures conditions pourraient attirer davantage de Juifs vers le travail ferroviaire et les y maintenir, mais cela pourrait avoir le même effet sur les Arabes, rendant ainsi plus difficile pour les Juifs d’obtenir un pourcentage plus élevé d’emplois ferroviaires.
Le comité exécutif a finalement décidé de temporiser, affirmant le principe de solidarité arabo-juive, mais évitant toute décision pratique en attendant les éclaircissements d’une commission spéciale de la Histadrut. Néanmoins, la question était désormais clairement à l’ordre du jour de la Histadrut et, au cours des années suivantes, elle allait faire l’objet de nombreux débats, tant sur les forums et publications de la Histadrut et du parti qu’en privé lors de réunions à huis clos de la direction. Le problème le plus immédiat était ce que les sionistes de gauche appelaient la question de l’"organisation conjointe" (irgun meshutaf) : dans quel cadre les travailleurs arabes et juifs employés dans des entreprises "mixtes" (c’est-à-dire employant à la fois des Arabes et des Juifs) devaient-ils s’organiser et chercher à coopérer? Les cheminots et leur situation particulière étaient généralement au coeur des débats sur cette question, mais avant 1948, le secteur mixte de l’économie palestinienne comprenait également d’autres entreprises et agences gouvernementales comme les réseaux téléphoniques et télégraphiques, le Département des Travaux publics et les autorités portuaires, ainsi que les administrations municipales des villes à population mixte. Plus tard, les bases et installations militaires britanniques et alliées en Palestine allaient devenir un lieu privilégié d’interaction entre les travailleurs arabes et juifs. Il existait également un certain nombre d’entreprises privées employant des travailleurs juifs et arabes, dont plusieurs grandes sociétés étrangères comme l’Iraq Petroleum Company, dont le terminal se trouvait à Haïfa, la raffinerie de pétrole de cette ville, l’usine de potasse de la mer Morte et la carrière et cimenterie de Nesher. La question de l’organisation conjointe était donc potentiellement pertinente pour un nombre important de travailleurs arabes et juifs.
La question de l’organisation commune recoupait celle du "travail hébraïque", qui était dans les années 1920 la politique officielle des deux plus grands partis du "sionisme du travail" et de la Histadrut qu’ils dominaient conjointement[11]. Il était clair dès le départ que le soutien de la Histadrut à la coopération arabo-juive dans les lieux de travail mixtes, destiné à améliorer le sort des Juifs qui y étaient déjà employés et à leur permettre de conserver leur emploi, pouvait avoir l’effet contradictoire de nuire à l’emploi des Juifs dans ces mêmes lieux de travail en augmentant également les salaires des Arabes. Comme nous le verrons, l’objectif de maximiser l’emploi juif dans les entreprises mixtes n’a jamais été absent des calculs des dirigeants de tous bords représentant le "sionisme du travail" lorsqu’ils ont abordé la question de l’organisation conjointe, et il a joué un rôle important dans la forme et le caractère des initiatives de la Histadrut dans ce domaine.
Plus généralement, la plupart des dirigeants de la Histadrut comprenaient que les travailleurs arabes et juifs, non qualifiés et semi-qualifiés, étaient souvent en concurrence pour les emplois au sein d’un unique marché du travail. Bien que les salaires de ces travailleurs juifs fussent généralement supérieurs à ceux des travailleurs arabes de niveau de qualification similaire, les deux structures salariales étaient liées, de sorte que la faiblesse des salaires arabes contribuait à maintenir les salaires des Juifs à un niveau bas. Par conséquent, outre la nécessité de garantir que les employeurs juifs n’embauchent que des Juifs et de s’attaquer à la question de l’organisation conjointe dans les entreprises mixtes, le mouvement ouvrier juif a dû explorer d’autres moyens de maintenir les salaires juifs à un niveau élevé, que ce soit en subventionnant les salaires des travailleurs juifs (une solution couteuse), en essayant d’augmenter les salaires arabes, en remplaçant les Arabes par des Juifs dans les emplois d’employeurs non juifs (privés ou publics), ou par une combinaison de ces moyens. Cette exigence a donné à la question des relations entre travailleurs arabes et juifs une importance plus grande qu’elle n’aurait pu l’être autrement.
La question des relations entre travailleurs arabes et juifs et les classes ouvrières en Palestine avait également d’autres dimensions, soulevant des enjeux théoriques, politiques et moraux plus vastes, au coeur de l’idéologie et de la pratique du "sionisme du travail". Les sionistes socialistes de Palestine estimaient nécessaire d’élaborer une position claire sur cette question, qu’ils jugeaient cohérente avec leur engagement envers le principe de solidarité de classe par-delà les clivages ethniques et les objectifs du sionisme. L’enjeu n’était pas seulement la possibilité d’une organisation commune des travailleurs arabes et juifs dans des lieux de travail mixtes, mais aussi la possibilité pour la Histadrut d’encourager et de soutenir les efforts d’organisation des Arabes, qu’ils soient employés dans le secteur public ou privé. À mesure que l’existence d’une classe ouvrière arabe devenait plus évidente au début des années 1920 et que le développement économique de la Palestine semblait présager une croissance future de cette classe, ces questions devinrent de plus en plus urgentes.
Alors que la société arabe palestinienne était encore majoritairement rurale, un taux élevé d’accroissement naturel, une crise agraire croissante et de nouvelles opportunités d’emploi dans les villes ont entraîné une migration importante des campagnes vers les zones urbaines, et en particulier vers les villes côtières en plein essor de Jaffa et Haïfa. Entre les recensements de 1922 et 1931, la population arabe de Palestine a augmenté d’environ 40 %, mais celle de Jaffa a augmenté de 63 % (de 27.429 à 44.638) et celle de Haïfa de 87 % (de 18.240 à 34.148)[13]. Certains migrants étaient saisonniers ou temporaires, tandis que d’autres sont devenus des citadins permanents. Dans les deux cas, beaucoup ont conservé des liens étroits avec leur village d’origine et la vie rurale. Ces nouveaux arrivants ont grossi les rangs des citadins pauvres et leur ont fait concurrence pour les emplois de travailleurs salariés dans le bâtiment, les travaux publics, les docks, les chemins de fer, les petites entreprises manufacturières et de services, et ailleurs. Une couche de travailleurs qualifiés et semi-qualifiés émergeait également, notamment à Haïfa, qui, comme nous le verrons, était à cette époque sur le point de devenir le principal port et centre industriel de Palestine[14]. De plus, certains membres de cette couche commençaient déjà à s’intéresser au syndicalisme[15].
La formation d’une classe ouvrière arabe urbaine distincte n’en était qu’à ses débuts dans les années 1920, mais elle avait déjà commencé à influencer la conscience des dirigeants de la Histadrut, en particulier ceux qui étaient en contact avec des groupes relativement avancés tels que les cheminots. Comme nous le verrons, si leur identité socialiste les incitait à s’intéresser particulièrement à cette évolution, leur évaluation de celle-ci et leurs efforts pour formuler une politique afin d’y faire face étaient principalement motivés par leur préoccupation quant à son importance potentielle et ses conséquences pour le projet sioniste. En fait, les positions adoptées par tous les partis juifs de gauche, sionistes ou non, sur les relations entre les travailleurs arabes et juifs étaient étroitement liées à leur vision plus large de l’avenir de la Palestine et de ses habitants arabes. D’une part, la question de la coopération entre les travailleurs arabes et juifs ne pouvait finalement être dissociée du conflit sioniste-palestinien plus large, même si ce lien prenait diverses formes spécifiques. De plus, certains partis juifs de Palestine attribuaient désormais aux travailleurs arabes et à la classe ouvrière arabe de nouveaux rôles importants à jouer dans leurs scénarios pour l’avenir. Il n’est pas surprenant que le nouveau mouvement communiste en Palestine, encore majoritairement juif dans les années 1920, ait désigné la classe ouvrière arabe comme la force qui mènerait la lutte pour l’indépendance nationale et le socialisme. Comme nous le verrons cependant, au début des années 1920, de nombreux représentants du "sionisme du travail" adopteront également une nouvelle conception du travailleur arabe palestinien, qui coexistera dans une tension difficile avec l’image antérieure de ce travailleur comme concurrent pour des emplois rares, menace grave pour le travailleur juif et pour le sionisme. Cette nouvelle conception présentait la classe ouvrière arabe de Palestine comme l’alliée naturelle du "sionisme du travail" et s’accompagnait d’une stratégie proposée de solidarité entre les classes ouvrières arabe et juive, stratégie qui, selon elle, améliorerait les chances de succès du sionisme.
De plus en plus, ce qui était jusqu’alors un monologue, entièrement unidirectionnel – des sionistes de divers horizons discutant des Arabes, qu’ils soient ouvriers ou non – est devenu multidirectionnel et complexe, s’apparentant davantage à un dialogue, à mesure que les ouvriers et les syndicalistes palestiniens se faisaient entendre. Cela ne signifie pas que les Palestiniens des classes populaires n’étaient pas déjà des acteurs sociaux et politiques auparavant, même si nous savons encore très peu de choses sur leurs perceptions, leurs aspirations et leurs actions. Dans les années 1920, cependant, il devient plus facile d’entendre leurs voix plus clairement. Les travailleurs et les syndicalistes palestiniens sont contraints d’aborder la question de la coopération avec les travailleurs juifs selon leur propre point de vue et à la lumière des besoins et des intérêts de leurs propres électeurs au sein de la classe ouvrière arabe émergente en Palestine. Quelle que soit la mesure dans laquelle leurs homologues juifs les écoutent explicitement, leurs paroles et leurs actes influencent le cours des évènements et doivent être pris en compte.
Ben Gourion et la classe ouvrière arabe
La politique d’organisation conjointe qu’Ahdut Ha’avoda, et avec elle la Histadrut, allait finalement adopter fut d’abord esquissée par David Ben Gourion à l’été 1921. Ben Gourion (1886-1973) avait émigré de Russie en Palestine en 1906 et s’était rapidement imposé comme une figure de proue du Po’alei Tziyon d’avant-guerre, puis de son successeur d’après-guerre, Ahdut Ha’avoda. Il était à l’étranger en mission pour son parti lorsque la Histadrut fut fondée, mais à son retour à la fin de 1921, il fut élu secrétaire de l’organisation et s’imposa rapidement comme le dirigeant incontesté du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine. Sous sa direction, la Histadrut devint une institution hautement centralisée et puissante, et la plateforme à partir de laquelle le parti MAPAI de Ben Gourion allait finalement atteindre une position hégémonique dans le Yishouv et dans le mouvement sioniste mondial. En tant que président de l’exécutif de l’Agence juive, Ben Gourion fut le dirigeant de facto du Yishouv de 1935 à 1948, et il occupa le poste de Premier ministre d’Israël de 1948 à 1953, puis de nouveau de 1955 à 1963. Il possédait une volonté extraordinaire, des capacités organisationnelles hors pair et une grande aptitude à allier une flexibilité tactique à une détermination inébranlable pour atteindre les objectifs à long terme du sionisme. Ses détracteurs, tant à gauche qu’à droite, le considéraient à juste titre comme autoritaire, moralisateur et obstiné, mais ces traits de caractère renforçaient souvent son efficacité en tant que dirigeant plutôt que de la diminuer.
Ben Gourion a présenté pour la première fois ses thèses sur la question des relations entre les travailleurs arabes et juifs en aout 1921, dans une proposition adressée au prochain congrès du parti Ahdut Ha’avoda. Il commença par affirmer que ces relations devaient reposer sur "un travail économique, politique et culturel commun, condition préalable indispensable à notre rédemption en tant que peuple libre et travailleur, ainsi qu’à l’émancipation du peuple arabe travailleur de l’esclavage imposé par ses oppresseurs et exploiteurs, les grands propriétaires terriens et fonciers dominants". C’était "le travailleur juif conscient et cultivé, dont la mission historique est de construire une communauté de travail libre en Eretz Yisra’el, qui devait diriger le mouvement de libération et de renaissance des peuples du Proche-Orient" et "éduquer le travailleur arabe à mener une vie ordonnée et coopérative, fondée sur le travail, la discipline et la responsabilité mutuelle".
Partant de ces prémisses, qui suggèrent une sorte de mission civilisatrice sioniste-socialiste envers les travailleurs arabes en Palestine, Ben Gourion proposa que "dans tous les secteurs qui emploient des travailleurs juifs et arabes (tels que les chemins de fer, la métallurgie, etc.), les syndicats juifs organisent les travailleurs arabes dans des syndicats liés aux syndicats juifs. Les syndicats unis mèneront ensemble des actions visant à améliorer les conditions de travail et organiseront des activités culturelles et une assistance médicale pour les travailleurs arabes." Il suggéra également que la Histadrut emploie des travailleurs arabes au même titre que des travailleurs juifs pour réaliser les contrats de travaux publics obtenus auprès du gouvernement, et appela à la création d’un certain nombre de clubs ouvriers communs qui proposeraient des conférences, des activités sociales et des cours de langue en hébreu et en arabe. Il proposa que les kibboutzim s’efforcent d’établir des contacts avec les villages arabes voisins afin de s’entraider, notamment pour se protéger contre les "bandits"[16].
Comme indiqué précédemment, Ben Gourion et ses collègues se sont sentis obligés d’aborder cette question principalement en raison des développements survenus parmi les cheminots. Mais la question avait également fait surface, bien que de manière moins importante, dans d’autres secteurs. Par exemple, en 1921, le nouveau syndicat juif des menuisiers de Jaffa et Tel‑Aviv avait tenté sans succès de nouer des liens avec les charpentiers arabes, dont la plupart étaient employés dans de petits ateliers et considérés par les Juifs comme des concurrents à bas salaire. La même année, les boulangeries et pâtisseries juives de Jaffa et Tel Aviv se sont révélées comme terrain plus fertile : les travailleurs arabes ont coopéré avec leurs collègues juifs lorsque ces derniers ont créé un syndicat, mais les travailleurs arabes des boulangeries arabes sont restés en retrait. L’initiative visant à établir des liens avec les boulangers arabes est venue des radicaux parmi les boulangers juifs, qui sont allés jusqu’à déclarer leur syndicat "international" en 1922, c’est-à-dire ouvert aux membres juifs et arabes, et ont effectivement enregistré certains membres arabes. La direction de la Histadrut a rapidement réagi pour réprimer cet acte d’insubordination[17].
Cependant, ces incidents étaient rares, et c’était le secteur ferroviaire qui préoccupait le plus les dirigeants de la Histadrut. Comme je l’explique au chapitre 3, depuis le milieu de l’année 1921, certains cheminots arabes faisaient pression sur les dirigeants syndicaux juifs pour obtenir une réponse claire à leur offre de coopération; certains d’entre eux auraient même exprimé leur intérêt à rejoindre la Histadrut. Ben Gourion et ses collègues étaient bien conscients de ces développements et des demandes d’action émanant de la base des cheminots juifs. Ils craignaient que si la Histadrut ne parvenait pas à formuler une politique claire sur l’organisation commune, en particulier parmi les cheminots, ces derniers se tournent vers les rivaux de gauche de l’Ahdut Ha’avoda, qui prônaient un syndicat de cheminots juifs et arabes pleinement intégré ("international"). Mais aucune mesure concrète ne fut prise[18].
La réflexion de Ben Gourion sur la question de l’organisation conjointe reposait clairement sur des considérations pratiques et politiques, ainsi que sur une vision plus large des bienfaits que le "sionisme du travail" pouvait apporter aux masses arabes de Palestine – ce que j’ai précédemment qualifié de sentiment de mission civilisatrice sioniste (et en l’occurrence socialiste-sioniste) en Palestine. Mais sa conception des relations entre les classes ouvrières juive et arabe en Palestine au début et au milieu des années 1920, ainsi que celle de son parti, comportaient également d’autres dimensions économiques, politiques et culturelles qu’il convient d’analyser et de contextualiser. Pour Ben Gourion, l’approche du "sionisme du travail" en matière d’organisation conjointe était, au fond, largement dictée par la situation économique concrète des travailleurs juifs de Palestine. En janvier 1922, il déclara au conseil de la Histadrut :
Jusqu’à ces dernières années, l’activité des travailleurs juifs dans le pays se limitait presque exclusivement à une lutte difficile et désespérée pour obtenir le droit de travailler dans les rares entreprises de la communauté juive, qui étaient fermées aux travailleurs juifs cultivés et conscients en raison de l’existence d’une main-d’oeuvre bon marché, non organisée et facilement exploitable. Sans le vouloir et sans s’en rendre compte, le travailleur arabe, en raison de son état de dégradation, de ses besoins minimaux et de sa culture primitive, sapait la possibilité d’existence du travailleur juif, même dans le seul domaine d’emploi qui lui était destiné. Dans cette situation, il n’y avait guère de base pour une action commune et une influence de classe. Aujourd’hui, les conditions ont changé. Le travailleur juif travaille désormais aux côtés du travailleur arabe dans les entreprises publiques, c’est-à-dire dans des entreprises générales à l’échelle nationale, sur un pied d’égalité. Mais l’étendue de cette "égalité" est désormais déterminée par le travailleur le moins cultivé et le moins exigeant; les salaires et les conditions de travail sont fixés en fonction des besoins et des exigences du travailleur arabe, une situation oppressante pour le travailleur juif. L’amélioration des conditions de travail dans ces métiers par les travailleurs juifs est inimaginable sans la participation active des travailleurs arabes. Et la création d’une force de classe organisée composée de travailleurs juifs et arabes afin d’améliorer la situation des travailleurs et leurs conditions de travail est une condition nécessaire à la survie des travailleurs cultivés dans ces professions.
Ben-Gourion concluait[19] que "la création d’un front commun unique pour tous les ouvriers du pays afin de gérer leurs affaires communes est le devoir et le droit des pionniers de la culture ouvrière en Palestine; c’est la mission des ouvriers juifs. Il ne s’agit pas d’une mission métaphysique ou théologique, mais d’une mission qui découle et est conditionnée par nos conditions de vie et de travail en Palestine."
Tout en insistant sur le fait que la coopération était vitale tant pour les travailleurs juifs qu’arabes, Ben Gourion était également convaincu que les Juifs et les Arabes avaient leurs propres préoccupations spécifiques qui nécessitaient un certain degré d’organisation séparée. Dans un discours prononcé devant le conseil syndical des cheminots en 1924, il affirmait[20] que
l’unité entre les travailleurs de différentes nations ne peut exister que sur la base de la liberté et de l’égalité nationale. Pour les travailleurs, il existe des questions d’intérêt commun où il n’y a aucune différence entre Juifs et Arabes, Anglais et Français. Ce sont les questions qui concernent le travail : les horaires, les salaires, les relations avec l’employeur, la protection contre les accidents, le droit des travailleurs à s’organiser, etc. Dans tous ces domaines, nous travaillons ensemble. Et il existe des intérêts spécifiques aux travailleurs de chaque nationalité, des intérêts spécifiques mais non contradictoires qui concernent leurs besoins nationaux : leur culture, leur langue, la liberté de leur peuple, etc. Dans tous ces domaines, les travailleurs de chaque nation doivent bénéficier d’une autonomie et d’une égalité totales.
Selon Ben Gourion et son parti, il était nécessaire de créer des syndicats distincts dans les lieux de travail mixtes, ou du moins des sections nationales autonomes au sein des syndicats communs, afin de garantir la prise en compte des besoins et des intérêts particuliers des travailleurs arabes et juifs. La version de l’organisation commune qu’ils préconisaient permettrait aux travailleurs juifs dans les lieux de travail mixtes d’améliorer leur situation grâce à la coopération avec leurs collègues arabes, tout en préservant le caractère exclusivement juif de la Histadrut et de ses syndicats, qui resteraient ainsi libres d’accomplir leurs tâches sionistes ("nationales"), y compris la lutte pour le "travail hébraïque". Pour les mêmes raisons, Ahdut Ha’avoda insistait pour que les travailleurs arabes ne soient pas autorisés à adhérer à la Histadrut. Sur le plan économique, cette conception des relations entre travailleurs arabes et juifs était donc tout à fait conforme à la stratégie plus large que le mouvement du "sionisme du travail" en venait à adopter à cette époque.
Cependant, cette conception avait également une dimension politique importante. Outre la représentation de la classe ouvrière arabe qui la sous-tendait, elle peut être interprétée comme une réponse à l’émergence en Palestine d’un mouvement nationaliste arabe virulent exigeant la cessation de l’immigration juive et de l’acquisition de terres, la fin de la domination britannique et l’indépendance de la Palestine en tant qu’État arabe. Dans diverses formulations de Ben Gourion et de son parti au début et au milieu des années 1920, on peut discerner un effort pour reformuler le rejet par le sionisme de l’authenticité et de la légitimité du nationalisme arabe palestinien dans le langage de la lutte des classes et de la solidarité de classe, les travailleurs arabes eux-mêmes étant curieusement présentés comme les alliés potentiels les plus importants du sionisme.
En défendant la lutte pour le "travail hébraïque" une décennie plus tôt, Yitzhak Ben-Tzvi avait fait valoir que le conflit entre les travailleurs arabes et juifs en Palestine était essentiellement social plutôt que national, une lutte entre le travail organisé (hautement rémunéré) et non organisé (faiblement rémunéré). Dans son essai influent de 1921, "Le Mouvement arabe", Ben-Tzvi avait décrit le nationalisme palestinien comme dépourvu de toute base populaire authentique ou de contenu social, comme un simple instrument artificiel des "effendis" arabes, terme codé utilisé par le "sionisme du travail" pour désigner ce qu’il considérait comme les grands propriétaires terriens réactionnaires, les prêteurs avides et les clercs obscurantistes qui ne voulaient l’autonomie de la Palestine que pour pouvoir exploiter plus impitoyablement les paysans et les ouvriers arabes. Ces thèmes sont rapidement devenus centraux dans le discours du "sionisme du travail", même s’ils n’étaient pas totalement incontestés. Ben-Gourion développa cet argument de manière quelque peu différente en insistant sur le fait que le véritable conflit en Palestine n’opposait pas la majorité arabe du pays au projet sioniste d’immigration, de colonisation et de création d’un État juif, comme le prétendait le mouvement nationaliste arabe palestinien, mais plutôt les travailleurs arabes à leurs oppresseurs arabes. Au faux nationalisme arabe défendu par ces oppresseurs, Ben-Gourion opposait une alliance de classe entre les travailleurs juifs et arabes, fondée sur leurs intérêts économiques objectifs communs.
Une telle alliance, insistait Ben Gourion, servirait les intérêts des travailleurs arabes et juifs. Les travailleurs juifs les plus avancés aideraient leurs frères arabes, asservis et ignorants, à se libérer de leurs véritables ennemis, leurs compatriotes oppresseurs. Ce faisant, les travailleurs arabes seraient élevés au rang de véritables prolétaires et comprendraient ainsi le caractère bénéfique et progressiste du projet sioniste. Parallèlement, la solidarité de classe arabo-juive (du moins dans certains domaines limités) contribuerait à la réalisation de l’objectif sioniste de rédemption nationale juive. De fait, au milieu des années 1920, Ben Gourion soutenait que sans une telle alliance entre travailleurs arabes et juifs, le sionisme ne pouvait espérer réussir.
Le sionisme, la démocratie et travailleurs arabes
Les implications économiques et politiques inhérentes à cette conception de la classe ouvrière arabe et à sa relation supposée avec le sionisme ont été exprimées très explicitement au cours d’un débat qui s’est tenu en 1924 au sein de l’Ahdut Ha’avoda. Le ministère britannique des Colonies et le gouvernement mandataire de Palestine avaient entamé des négociations avec les dirigeants arabes et juifs en vue de la création d’un conseil législatif doté de pouvoirs limités. Cela plaçait le Yishouv et le mouvement sioniste dans une position délicate. D’une part, les dirigeants sionistes approuvaient officiellement les principes d’autonomie et de démocratie représentative et souhaitaient vivement jouer un rôle dans la gouvernance de la Palestine. D’autre part, ils ne pouvaient accepter une forme d’autonomie pleinement représentative pour la Palestine, car le pays comptait une population majoritairement arabe et un gouvernement représentatif signifierait inévitablement une législature et une administration largement arabes (et donc antisionistes). Les dirigeants sionistes en Palestine et à l’étranger étaient en désaccord sur la manière de répondre aux différentes propositions britanniques.
Le lien entre un conseil législatif pour la Palestine, d’une part, et les relations entre travailleurs arabes et juifs, d’autre part, fut mis en évidence lors du troisième congrès de l’Ahdut Ha’avoda, tenu à Ein Harod en mai 1924 [21]. Shlomo Kaplansky, éminent vétéran de la Seconde Aliyah devenu chef de l’aile gauche du parti, proposa à l’Ahdut Ha’avoda d’exiger la création immédiate d’un parlement démocratiquement élu, doté de larges pouvoirs. Kaplansky reconnaissait que ce parlement serait inévitablement à majorité arabe, mais il affirmait que les intérêts vitaux du Yishouv pourraient être préservés et les objectifs à long terme du sionisme atteints grâce à un accord avec les dirigeants nationalistes arabes palestiniens.
Ben Gourion s’opposa fermement à la proposition de Kaplansky. Insistant sur le fait que le sionisme était essentiellement un projet de construction d’État, il exigea que toute proposition de gouvernement représentatif, aussi démocratique soit-elle en théorie, soit jugée à l’aune de sa contribution à ce projet. Tout système de gouvernement fondé sur l’équilibre démographique et politique actuel des forces en Palestine ne pourrait que compromettre les perspectives à long terme du sionisme. Lors de ce débat, Ben Gourion a de nouveau décrit le mouvement national arabe palestinien comme un instrument fallacieux des effendis. Il a déclaré au congrès de son parti : "Nous ne devons pas craindre de proclamer ouvertement qu’entre nous, les travailleurs juifs, et les dirigeants du mouvement arabe actuel, les effendis, il n’existe pas de langage commun." "Certes", a poursuivi Ben Gourion,
la communauté arabe du pays a le droit à l’autodétermination, à l’autonomie. Il ne nous viendrait jamais à l’idée de restreindre ou de minimiser ce droit. L’autonomie nationale que nous revendiquons pour nous-mêmes, nous la revendiquons également pour les Arabes. Mais nous refusons leur droit à diriger le pays tant que celui-ci n’est pas construit par eux et attend encore ceux qui le feront vivre. Ils n’ont aucun droit ni prétention d’interdire ou de contrôler la construction du pays, la restauration de ses ruines, la productivisation de ses ressources, l’expansion de ses terres cultivées, le développement de sa culture, la croissance de sa communauté travailleuse.
Mais alors, Ben Gourion demanda de manière rhétorique, avec qui le sionisme pourrait-il parvenir à un accord, si ce n’est avec les dirigeants arabes? "Nous devons emprunter la voie la plus longue et la plus difficile, celle qui mène vers les travailleurs arabes. Il n’existe aucune plateforme commune entre nous et la classe dirigeante du peuple arabe. Mais il existe une plateforme commune entre nous et les travailleurs arabes, même si cette plateforme n’existe encore que potentiellement et non dans la réalité." Les travailleurs arabes, poursuivit-il, sont "une partie organique et indissociable du pays, au même titre que ses montagnes ou ses vallées". La mission historique des travailleurs juifs était de sortir leurs frères arabes de la pauvreté et de l’ignorance, non par charité, mais par intérêt personnel.
Le sort du travailleur juif est lié à celui des travailleurs arabes. Ensemble, nous nous élèverons, ou ensemble, nous tomberons. Les travailleurs juifs ne travailleront pas 8 heures par jour si les travailleurs arabes sont contraints de travailler 10 à 12 heures. Les travailleurs juifs ne gagneront pas 30 piastres par jour si les Arabes vendent leur force de travail pour 15 piastres ou moins… Nous devons rechercher l’accord et la compréhension avec le peuple arabe uniquement par l’intermédiaire du travailleur arabe, et seule une alliance entre les travailleurs juifs et arabes permettra d’établir et de maintenir une alliance entre les peuples juif et arabe en Palestine.
La classe ouvrière arabe en Palestine a ainsi été amenée à jouer un rôle important dans la vision politique de Ben Gourion à cette époque. En la présentant comme une alliée potentielle du sionisme, Ben Gourion pouvait surmonter la contradiction apparente entre, d’une part, son engagement indéfectible en faveur d’une majorité juive et (à terme) d’un État juif en Palestine et, d’autre part, son engagement formel en faveur de la démocratie et du droit des Arabes palestiniens à l’autodétermination. Privée de toute voix propre et de toute capacité d’action autonome, la classe ouvrière arabe pouvait être présentée comme un deus ex machina dans la pensée du "sionisme du travail" de l’époque : elle compensait la faiblesse objective du mouvement ouvrier juif en Palestine et garantissait en fait le succès ultime du projet du "sionisme du travail" à un moment où la majorité juive et la souveraineté juive en Palestine semblaient très lointaines et le chemin pour y parvenir très incertain. Cette vision affirmait les racines profondes des travailleurs arabes, leur authenticité élémentaire ("tout comme l’une des montagnes ou l’une des vallées [de Palestine]"), mais principalement afin de pouvoir opposer leur enracinement et leur authenticité à la prétendue inauthenticité et illégitimité du mouvement nationaliste palestinien. Parallèlement, le droit des Arabes à l’autonomie était reconnu en principe, mais immédiatement subordonné aux droits, aux besoins et aux intérêts en Palestine des Juifs, qui développaient la terre et avaient donc un droit plus fort de la posséder et de la gouverner. Les objections arabes fondées sur des motifs nationalistes à l’immigration juive, et plus généralement au sionisme, étaient par définition invalides, et l’ensemble du mouvement national arabe n’était rien d’autre qu’une imposture qu’il fallait combattre, non seulement pour le bien des Juifs, mais aussi pour le bien des masses arabes inexpérimentées et opprimées elles-mêmes.
Le congrès d’Ahdut Ha’avoda à Ein Harod a massivement approuvé la position de Ben Gourion plutôt que celle de Kaplansky. La Histadrut avait déjà approuvé la conception de Ben Gourion d’une organisation commune des cheminots, là où la question était la plus urgente, même si le débat allait se poursuivre pendant des années : en janvier 1922, le conseil de la Histadrut avait adopté une résolution qui affirmait que les principes fondamentaux d’une organisation commune des cheminots étaient "l’organisation des travailleurs sur la base de sections nationales" et "le maintien de l’Association juive des cheminots au sein de la Histadrut"[22]. Du point de vue de l’idéologie du "sionisme du travail", cette politique de "séparation mais égalité" avait le mérite apparent de concilier les exigences apparemment contradictoires du sionisme et de l’internationalisme prolétarien. La Histadrut démontrait ainsi son engagement à aider les travailleurs arabes à se syndiquer et à améliorer leur sort, ce qui, dans les lieux de travail mixtes, profiterait vraisemblablement aussi aux employés juifs. Parallèlement, cette approche éliminait le risque que l’intégration des syndicats judéo-arabes et l’adhésion des Arabes à la Histadrut diluent le caractère sioniste de ces organisations et compromettent la lutte pour le "travail hébraïque" ainsi que la réalisation des objectifs à long terme du sionisme. Aux yeux des responsables de la Histadrut, organiser les travailleurs arabes employés dans des lieux de travail mixtes ou purement arabes, sous la tutelle du mouvement ouvrier juif, les isolerait à l’égard de l’influence néfaste des militants nationalistes arabes cherchant à les mobiliser contre le sionisme. Comme nous l’avons vu, cette préoccupation était apparue très tôt et allait perdurer pendant des décennies[23].
La controverse sur l’organisation conjointe
Bien que la Histadrut ait désormais officiellement adopté une politique d’organisation conjointe parmi les cheminots, la mise en oeuvre concrète était une autre affaire. Tout au long de l’année 1922 et jusqu’en 1923, le comité exécutif de la Histadrut a sporadiquement discuté de la recherche d’une personne capable de prendre en charge l’organisation des travailleurs arabes, en particulier au sein des chemins de fer palestiniens. Mais les organisateurs efficaces qui étaient à la fois politiquement fiables – c’est-à-dire membres de l’Ahdut Ha’avoda – et maitrisaient l’arabe étaient extrêmement rares, les fonds étaient limités et de nombreux dirigeants de la Histadrut étaient de toute façon réticents à consacrer des ressources limitées au projet d’organisation des travailleurs arabes. Certains estimaient que d’autres tâches méritaient la priorité, tandis que d’autres avaient des objections idéologiques à l’idée même. Ben Gourion continua d’exhorter ses collègues à ne pas négliger la question, mais à part adopter des résolutions vagues, la Histadrut ne prit aucune mesure[24].
Comme auparavant, ce furent les évènements au sein des cheminots qui obligèrent la direction de la Histadrut, préoccupée par d’autres questions, à s’intéresser de nouveau sérieusement à la question de l’organisation conjointe. Comme je l’explique plus en détail au chapitre 3, vers la fin de 1923, les membres d’un petit parti, mais vigoureux, à la gauche d’Ahdut Ha’avoda prirent le contrôle effectif du syndicat des cheminots, encore exclusivement juif, désormais appelé Syndicat des travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes (URPTW). Ce parti s’appelait Po’alei Tziyon Smol, que l’on peut traduire par "Travailleurs de Sion (gauche)", à ne pas confondre avec le Po’alei Tziyon unifié d’avant 1919. Le Po’alei Tziyon Smol était en grande partie issu de la désintégration du MPS en 1921, que j’ai mentionnée à l’occasion du congrès fondateur de la Histadrut.
Entre 1919 et 1921, les dirigeants du Po’alei Tziyon restés en Europe, auquel le MPS en Palestine était affilié, engagèrent de longues négociations avec l’Internationale communiste sur les conditions d’admission des partis socialistes sionistes. Le principal obstacle résidait bien sûr dans l’attachement du Po’alei Tziyon au sionisme, que l’Internationale communiste (comme la plupart des mouvements sociaux-démocrates d’avant-guerre) rejetait fermement. Jusqu’à ce que la question de l’admission soit définitivement résolue, ceux qui se considéraient avant tout comme sionistes pouvaient rester au sein du MPS, aux côtés de ceux qui commençaient à se considérer principalement comme bolcheviks. Mais lorsque l’Internationale communiste déclara en 1921 l’incompatibilité totale entre communisme et sionisme et exigea l’acceptation totale de ses strictes conditions d’admission, notamment la renonciation au sionisme et la dissolution des partis locaux du Po’alei Tziyon en partis communistes territoriaux, le MPS en Palestine se scinda en plusieurs factions.
De ces décombres, et d’une série de fusions et de scissions, émergèrent des tendances politiques distinctes qui finirent par se regrouper en deux partis. L’un d’eux était le Parti communiste palestinien (PCP), reconnu en 1924 par l’Internationale communiste comme sa section en Palestine. Durant les années 1920, les membres et la direction du PCP étaient majoritairement juifs. À cette époque, le parti était souvent appelé "Hafraktziyya", de Fraktziyyat Hapo’alim ("Faction des travailleurs"), nom sous lequel il opérait au sein du mouvement ouvrier juif; mais pour éviter toute confusion, je désignerai toujours le parti et ses adhérents par le terme "communistes", même pour la période précédant l’émergence d’un PCP unifié et reconnu comme tel par l’Internationale communiste[25]. Les communistes apparaitront souvent dans ce récit, mais je me concentrerai pour l’instant sur la deuxième tendance issue de la désintégration du MPS. Il s’agissait du Po’alei Tziyon Smol, héritier des segments sionistes du défunt MPS et affilié en Palestine à l’aile gauche du mouvement mondial Po’alei Tziyon[26].
Le Po’alei Tziyon Smol se situait à l’extrême gauche du spectre sioniste. Malgré le rejet de Moscou, il continua de se considérer comme un authentique parti communiste, engagé dans la révolution socialiste mondiale et profondément fidèle au bolchevisme, à l’Union soviétique et à l’Internationale communiste, sauf sur la question du sionisme, sur laquelle il jugeait Moscou profondément malavisé (mais peut-être pas irrémédiablement). Jusqu’à la fin des années 1930, le Po’alei Tziyon Smol refusa de participer aux institutions de l’Organisation sioniste, la considérant comme un instrument de la bourgeoisie juive avec laquelle il ne pourrait jamais collaborer. Il s’en tenait à une orthodoxie Borochoviste immuable, affirmant que les travailleurs juifs de Palestine devaient s’organiser et mener leur lutte de classe de manière indépendante. Comme Borochov, les idéologues du parti étaient convaincus que le capitalisme se développait inexorablement en Palestine, conduisant à la croissance de la classe ouvrière et préparant le triomphe final du socialisme. Ils rejetèrent donc la stratégie d’Ahdut Ha’avoda visant à construire une économie ouvrière juive distincte sous les auspices de la Histadrut. Non seulement une telle démarche était téméraire et constituait un détournement dangereux des énergies des travailleurs de la lutte des classes vers la construction économique. Non seulement cette ligne de conduite était imprudente et détournait dangereusement l’énergie des travailleurs de la lutte des classes vers la construction économique, mais elle impliquait également une collaboration avec (et donc une soumission à) la bourgeoisie juive qui, par le biais de l’Organisation sioniste et de ses institutions, subventionnait les entreprises et les colonies de la Histadrut. Dans le même temps, Po’alei Tziyon Smol se considérait comme profondément sioniste : il encourageait l’immigration juive en Palestine et envisageait cette terre comme le site du futur État socialiste juif.
Po’alei Tziyon Smol n’a jamais réussi à s’implanter solidement et durablement en Palestine. Au début des années 1920, la plupart de ses membres et sympathisants étaient des ouvriers urbains récemment arrivés. Au fil du temps, même les Juifs de gauche en Palestine en sont venus à considérer le parti comme rigide, doctrinaire et sectaire, déconnecté de la plupart des événements qui se déroulaient dans le Yishouv et embarrassant par son ethos et son style politique typiquement est-européens. Dans les années 1930, sa place à l’extrême gauche du spectre sioniste fut prise par une nouvelle formation politique socialiste-sioniste plus profondément enracinée dans le Yishouv, tandis que Po’alei Tziyon Smol sombrait dans la marginalité. Paradoxalement, cependant, au moins dans les années 1920, ses partis frères en Europe de l’Est étaient souvent plus forts que ceux d’Ahdut Ha’avoda, car l’aile gauche de Po’alei Tziyon avait initialement obtenu le soutien d’une partie plus importante de la base populaire du mouvement que l’aile droite, même si cette dernière était bien sûr beaucoup plus forte parmi les Juifs de Palestine.
En tant que parti, Po’alei Tziyon Smol n’avait initialement pas grand-chose à dire sur le sort de la majorité arabe de Palestine. Ce silence était en partie dû à son interprétation orthodoxe de concernant Borochov, car, comme je l’ai expliqué au chapitre 1, Borochov lui-même (décédé en Russie à la fin de 1917) avait envisagé la disparition de la population indigène par son assimilation à la population juive immigrée. Comme nous le verrons, Po’alei Tziyon Smol partageait en grande partie le discours dominant du "sionisme du travail" sur la question arabe, bien que toujours filtré par sa propre dialectique marxiste-sioniste. À certains égards, le parti était encore moins disposé que Ahdut Ha’avoda à reconnaitre que les Arabes pouvaient avoir des droits nationaux en Palestine, insistant sur le fait que le développement capitaliste et la lutte des classes feraient disparaitre le problème.
Cependant, dans les lieux de travail où les militants du parti faisaient campagne, les choses étaient différentes. Quelle que soit la ligne du parti sur les droits nationaux arabes, celui-ci était fermement engagé en faveur de l’unité de la classe ouvrière au-delà des clivages communautaires[27]. Plus important encore, comme je l’explique plus en détail au chapitre 3, Po’alei Tziyon Smol a recueilli un soutien considérable parmi les cheminots juifs en 1923-1924, en grande partie parce que son opposition à la séparation des sections nationales pour les Arabes et les Juifs semblait ouvrir la voie à la création d’un syndicat unique (et vraisemblablement plus efficace) regroupant tous les cheminots de Palestine. Lorsque les militants de Po’alei Tziyon Smol ont pris la direction du syndicat des cheminots juifs en 1924, ils sont allés encore plus loin afin de gagner la confiance des travailleurs arabes, déjà méfiants à l’égard du caractère sioniste de la Histadrut. À la grande horreur des dirigeants de la Histadrut, ils ont non seulement déclaré le syndicat international (c’est-à-dire ouvert aux Arabes et aux Juifs), mais ils ont également lancé une initiative visant à inciter la Histadrut à transférer ses fonctions de règlement et de coopération à une entité distincte et à se transformer en un centre syndical territorial ouvert aux Arabes comme aux Juifs, une proposition qui fut connue sous le nom de "séparation des fonctions". Cette évolution intensifia le débat sur l’organisation commune et sur les relations entre travailleurs juifs et arabes, qui couvait depuis longtemps parmi les sionistes de gauche.
Ben Gourion et d’autres dirigeants de l’Ahdut Ha’avoda étaient extrêmement préoccupés par le fait que le principal syndicat des cheminots était tombé entre les mains du Po’alei Tziyon Smol, dont ils se méfiaient quant à son engagement envers le sionisme. Ils étaient également inquiets car le contrôle de leur parti sur le mouvement ouvrier semblait s’affaiblir, le mettant sur la défensive[28]. C’était également une période marquée par une vague d’immigration juive (la quatrième Aliyah, 1924-1926), provenant en grande partie de Pologne et comprenant de nombreux immigrants de la classe moyenne disposant d’un certain capital, qui apporta la prospérité économique au Yishouv mais renforça simultanément le poids social et politique des forces non ouvrières, au détriment du mouvement ouvrier[29]. Les dirigeants de l’Ahdut Ha’avoda ont essayé divers moyens pour réaffirmer l’influence de leur parti, notamment en s’efforçant d’améliorer les relations avec le Hapo’el Hatza’ir. Des efforts ont également été faits pour réaffirmer le contrôle sur le syndicat des cheminots, et comme je l’explique dans les chapitres 3 et 4, ceux-ci ont finalement abouti. Pour contrecarrer la demande de Po’alei Tziyon Smol visant à restructurer la Histadrut, qui avait obtenu un certain soutien ailleurs dans le mouvement du "sionisme du travail", Ben Gourion proposa que le prochain congrès de la Histadrut, qui devait se tenir quelques années plus tard, établisse une alliance de travailleurs pour toute la Palestine, en substance une organisation faitière qui inclurait à la fois la Histadrut (qui resterait autonome) et son homologue arabe, qui n’existait pas encore. Les syndicats dans les lieux de travail mixtes auraient des sections nationales distinctes affiliées à leur organisation nationale respective[30]. Face aux critiques persistantes de Po’alei Tziyon Smol selon lesquelles Ahdut Ha’avoda avait négligé l’organisation conjointe, les dirigeants du parti ont défendu leur bilan, principalement par le biais d’articles publiés dans l’organe hebdomadaire d’Ahdut Ha’avoda, Kuntres. Ils ont insisté sur le fait qu’Ahdut Ha’avoda avait toujours pris cette question au sérieux et ont suggéré que les échecs de la Histadrut dans ce domaine étaient en grande partie dus au retard et à l’incapacité des travailleurs arabes à s’organiser[31].
Les termes utilisés pour ce débat illustrent bien les contours de la pensée sioniste de gauche sur la question des relations avec les travailleurs arabes. Les partisans de la ligne Ahdut Ha’avoda ont accusé la direction du syndicat des cheminots, désormais sous l’influence du Po’alei Tziyon Smol, de négliger ou de minimiser ses responsabilités nationales. La simple idée de dépouiller la Histadrut de ses responsabilités en matière d’immigration, de colonisation et de développement économique équivalait à du "liquidationnisme", c’est-à-dire à l’abandon du sionisme. Les travailleurs arabes devaient être organisés sous la tutelle de la Histadrut, mais séparément, au sein de leurs propres organisations et sections; c’était, insistaient les partisans d’Ahdut Ha’avoda, ce que souhaitaient réellement les travailleurs arabes eux-mêmes. À l’inverse, les partisans du Po’alei Tziyon Smol affirmaient que des sections nationales distinctes constituaient un obstacle à l’organisation commune : de nombreux travailleurs arabes étaient prêts à adhérer à la Histadrut et à ses syndicats, et le seul obstacle à la réalisation rapide d’une solidarité de classe judéo-arabe était l’obstructionnisme de la direction de la Histadrut et sa politique malavisée.
Pourtant, malgré leurs divergences, les deux camps partageaient un postulat commun : l’inexistence ou l’illégitimité du nationalisme arabe palestinien, en particulier en ce qui concernait les travailleurs arabes. Pour Ahdut Ha’avoda, les sections nationales juives des syndicats mixtes seraient affiliées à la Histadrut et feraient partie du mouvement national juif; mais les sections arabes correspondantes, ainsi qu’une fédération syndicale arabe si elle venait à être créée, devaient être résolument non nationales, voire antinationales, en ce sens que les travailleurs arabes et leurs syndicats devaient être placés sous la tutelle de la Histadrut et alliés au mouvement sioniste plutôt qu’au mouvement nationaliste arabe. La demande de Po’alei Tziyon Smol visant à ce que la Histadrut soit ouverte aux Arabes et aux Juifs n’était pas non plus neutre sur le plan national. D’autres institutions exclusivement juives poursuivraient les tâches "nationales" reprises par la Histadrut, tandis que les travailleurs arabes ne disposeraient d’aucune institution de ce type, leurs intérêts étant définis comme purement sociaux plutôt que nationaux. En fait, comme je l’ai suggéré précédemment, on peut affirmer que l’adhésion irréductible de Po’alei Tziyon Smol à la vision de Borochov a davantage délégitimé le nationalisme arabe palestinien que le pragmatisme social-démocrate d’Ahdut Ha’avoda (et plus tard du MAPAI). Mais à cette époque, ces deux partis excluaient largement de leur réflexion la possibilité que les travailleurs arabes de Palestine puissent légitimement se considérer comme membres d’une communauté nationale dont les intérêts et les besoins étaient en conflit avec ceux des travailleurs juifs, dont l’engagement sioniste était tout simplement considéré comme acquis.
Les luttes à Nesher, 1924-1925
Bien que, dans le cadre du "sionisme du travail", au milieu de la décennie les cheminots occupaient toujours le devant de la scène dans les débats sur les relations entre travailleurs arabes et juifs, les relations entre travailleurs arabes et juifs dans d’autres lieux de travail soulevaient également des questions complexes. Cette période a vu les premières manifestations significatives d’organisation et d’action des travailleurs arabes salariés, principalement à Haïfa et dans ses environs. Haïfa connaissait à cette époque une croissance rapide : sa population (dont un quart était juive) était de près de 25.000 habitants en 1922 et allait doubler d’ici 1931 [32]. Dans l’entre-deux-guerres, la ville allait devenir non seulement le principal port de Palestine, mais aussi son premier centre industriel. Les chemins de fer palestiniens y construisirent leurs principaux ateliers de réparation et d’entretien, un nouveau port en eau profonde fut aménagé, la Iraq Petroleum Company acheva la construction d’un pipeline en 1934, une raffinerie de pétrole entra en service peu après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et un nombre important d’entreprises industrielles (la plupart, mais pas toutes, appartenant à des Juifs) s’installèrent dans la ville ou à proximité. Haïfa allait devenir non seulement la "Haïfa rouge", bastion du mouvement ouvrier juif et base de ses éléments les plus radicaux, mais aussi le berceau de la classe ouvrière arabe palestinienne émergente et de son mouvement syndical.
La nouvelle cimenterie de Nesher, située non loin de Haïfa, fut le théâtre de plusieurs des luttes les plus importantes et controversées de cette période. Nesher fut fondée en 1924-1925 par Michael Pollack, un Juif né en Géorgie sous domination russe, qui fit fortune dans le pétrole de Bakou et qui quitta la Russie après la révolution pour finalement s’installer à Paris. Le site choisi pour l’usine était proche du village arabe de Yajur, sur les pentes orientales du mont Carmel. En 1872, le gouvernement ottoman avait vendu les terres du village de Yajur aux frères Sursuq et à Salim al-Khuri, des hommes d’affaires libanais, qui les vendirent ensuite à des institutions foncières sionistes. La colonie juive de Yagur fut établie sur une partie de ces terres en 1922, mais la nouvelle cimenterie elle-même semble avoir été située sur des terres appartenant traditionnellement au village voisin (et plus grand) de Balad al-Shaykh, juste au nord. Une autre colonie juive, nommée Nesher comme l’usine elle-même, fut établie à proximité en 1925 [33].
Les travaux de construction de l’usine Nesher furent réalisés par des ouvriers juifs fournis par la Histadrut et des ouvriers égyptiens recrutés par un entrepreneur arabe local. Les premiers, membres de la Histadrut, recevaient 20 piastres pour une journée de travail de huit heures, tandis que les Égyptiens ne recevaient que 10 piastres pour une journée de travail de neuf ou dix heures. (La monnaie égyptienne fut utilisée en Palestine de la fin de la guerre jusqu’en 1927, date à laquelle elle fut remplacée par une monnaie palestinienne distincte. Les livres égyptiennes et palestiniennes, proches en valeur de la livre sterling, étaient divisées en cent piastres et mille millièmes.) De telles différences dans les taux de salaire juifs et arabes pour la main-d’oeuvre qualifiée et non qualifiée devaient être typiques en Palestine pendant la majeure partie de la période du mandat. C’était la première fois que ces travailleurs juifs travaillaient aux côtés d’Arabes, si ce n’est leur première expérience de contact direct. Bien que Haïfa soit encore une ville largement arabe, il était déjà possible pour les immigrants juifs d’avoir seulement un contact minimal avec les Arabes, et très facile de n’avoir aucun engagement quotidien continu. Étant donné que peu, voire aucun, des travailleurs juifs de Nesher ne connaissaient l’arabe, et qu’aucun des Égyptiens n’était susceptible d’avoir parlé ni yiddish ni hébreu, la possibilité de conversation était probablement limitée. Des relations cordiales semblent néanmoins régner entre les 200 ouvriers juifs et les 80 Égyptiens engagés dans la construction de l’usine de Nesher en 1924.
On ne sait rien des travailleurs égyptiens, mais le contingent juif semble avoir été composé en grande partie de nouveaux arrivants. La grande majorité d’entre eux étaient probablement favorables à l’un des partis représentant le "sionisme du travail" (Ahdut Ha’avoda, Hapo’el Hatza’ir et Po’alei Tziyon Smol) ou étaient des sionistes apolitiques, mais une poignée de membres ou de sympathisants du Parti communiste palestinien étaient également employés sur le site de Nesher. Contrairement à de nombreux représentants du "sionisme du travail", qui étaient généralement prêts à mettre de côté les griefs des travailleurs et à préserver la paix sur le terrain du travail dans l’intérêt du développement du Yishouv, les communistes n’hésitaient pas à adopter des positions militantes sur les questions liées au lieu de travail. À Nesher comme ailleurs, les communistes ont également attaqué le mouvement sioniste pour avoir déplacé les paysans palestiniens, affirmant que le terrain même sur lequel l’usine de Nesher était construite avait été exproprié. Les communistes n’avaient peut-être pas raison dans ce cas précis, car le site de l’usine semblait avoir été un terrain vague inhabité, mais le village voisin de Yajur et la colonie juive de Yagur constituaient certainement un exemple de la manière dont les villageois palestiniens avaient été privés de leurs terres, qui avaient fini par passer définitivement entre les mains des Juifs.
Alors que la construction de l’usine touchait à sa fin, les tensions montèrent entre la direction et les ouvriers juifs. Ces derniers reprochaient à la direction son refus catégorique de reconnaître ou de négocier avec leur comité élu ou avec la Histadrut auquel ils appartenaient. Ils réclamaient également une augmentation de salaire à 25 piastres et une réduction d’une heure de la journée de travail. Finalement, les ouvriers juifs du bâtiment se mirent en grève. Ils comprirent rapidement que pour gagner, ils avaient besoin du soutien des ouvriers égyptiens. Les responsables de la Histadrut et du Conseil des travailleurs de Haïfa s’opposèrent à l’idée d’inciter les Égyptiens à se joindre à la grève, craignant que leur participation ne compromette l’objectif à long terme de la Histadrut, qui était d’obtenir un emploi exclusivement juif sur le site, conformément à la doctrine du "travail hébraïque". Mais les ouvriers juifs ont décidé de solliciter leur soutien malgré tout, et les Égyptiens, dont les salaires, les conditions de travail et le traitement par les contremaitres étaient bien pires que ceux des ouvriers juifs, ont rapidement répondu en se joignant à la grève, à la grande surprise de l’entrepreneur qui les employait. La grève s’est prolongée pendant deux mois, jusqu’à ce que Pollack lui-même envoie un message ordonnant à ses agents en Palestine de parvenir à un accord. Un accord a rapidement été conclu entre Nesher et le Conseil des travailleurs de Haïfa, qui a permis aux travailleurs juifs d’obtenir certaines de leurs revendications. L’accord ne mentionnait toutefois pas les travailleurs égyptiens, et la Histadrut insistait sur le fait qu’elle n’avait aucune responsabilité à leur égard. Défiant leurs dirigeants, les travailleurs juifs votèrent à 170 contre 30 de ne pas reprendre le travail tant que les Égyptiens ne seraient pas réembauchés, ce que la direction de Nesher refusa de faire. La Histadrut a ignoré le vote et a réussi à faire pression sur les ouvriers juifs du bâtiment pour qu’ils abandonnent leur lutte et reprennent le travail. La plupart des Égyptiens ont été expulsés vers leur pays d’origine par les autorités mandataires.
Après que Nesher ait réellement commencé la production en 1925, une autre lutte a éclaté, opposant les travailleurs juifs aux travailleurs égyptiens. Alors que seuls des Juifs étaient employés comme ouvriers de production dans la cimenterie elle-même, le propriétaire de Nesher avait confié le contrat pour les travaux dans la carrière qui fournissait les matières premières à l’usine à Musbah al-Shaqifi, un entrepreneur arabe palestinien qui employait des travailleurs égyptiens. Michael Pollack résista aux pressions de la Histadrut qui voulait remplacer les ouvriers arabes de la carrière par des Juifs, insistant sur le fait que Nesher était la seule cimenterie de Palestine et vendait sa production aussi bien aux Arabes qu’aux Juifs, et qu’il était donc obligé d’employer certains ouvriers arabes. En signe de protestation, la Histadrut ordonna à ses membres de faire grève contre ce qu’elle appelait le recours à une main-d’oeuvre "coolie", et ceux-ci obéirent. Le contraste avec la solidarité dont avaient fait preuve les ouvriers juifs l’année précédente est frappant. Il est fort probable que les ouvriers juifs désobéissants qui avaient été employés pour aider à la construction de l’usine n’aient pas été embauchés comme ouvriers de production lorsque l’usine est entrée en service, ou peut-être la Histadrut avait-elle réussi à renforcer son contrôle sur la main-d’oeuvre par d’autres moyens. Quoi qu’il en soit, cette grève, manifestation classique de la doctrine du "travail hébraïque" en pratique, fut un échec, et jusqu’à la révolte de 1936-1939, le travail dans les carrières de l’entreprise resta l’apanage des Arabes, même si, au fil du temps, les Égyptiens furent remplacés par des Palestiniens, principalement des villageois des environs[34].
Curieusement, alors même que la Histadrut et les ouvriers juifs de Nesher cherchaient à contraindre cette entreprise à se débarrasser de ses employés non juifs, ils soutenaient une grève pour des augmentations de salaires initiée par vingt-cinq ouvriers égyptiens, deux Palestiniens et sept ouvriers juifs employés dans une autre carrière de Yajur, gérée par un entrepreneur belge lié à Nesher. Dans ce dernier cas, les ouvriers juifs de Nesher ont apporté un soutien matériel et moral aux grévistes, et la Histadrut est intervenue auprès des autorités lorsque les ouvriers égyptiens ont été menacés d’expulsion. Que la Histadrut puisse simultanément lancer une lutte pour priver les ouvriers non juifs de leur emploi tout en soutenant une autre grève à proximité de travailleurs non juifs réclamant des augmentations de salaires peut paraitre contradictoire. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Pour la Histadrut, l’enjeu à Nesher était le "travail hébraïque" : les emplois dans le secteur juif de l’économie palestinienne devaient être exclusivement réservés aux Juifs. Le mouvement ouvrier juif, affirmait-on, était engagé dans une lutte acharnée contre une main-d’oeuvre arabe moins couteuse et avait le droit de défendre son niveau de vie, voire son existence même.
Commentant la grève de Nesher, David Ben Gourion était prêt à admettre que la lutte menée par la Histadrut pour remplacer les travailleurs arabes pouvait "aller à l’encontre des intérêts personnels d’un certain nombre de travailleurs arabes employés dans les carrières de ciment". Mais il insistait sur le fait que la lutte des travailleurs juifs pour obtenir des emplois et augmenter leurs salaires face à une main-d’oeuvre locale peu couteuse améliorerait en fin de compte la situation économique de la Palestine dans son ensemble, créerait également de nouveaux emplois de meilleure qualité dans le secteur arabe et profiterait ainsi aux travailleurs arabes. La grève de Nesher était donc justifiée, affirmait Ben Gourion, car "cette lutte correspondait tout à fait aux intérêts de classe des travailleurs arabes de Palestine, tout autant qu’à ceux des travailleurs juifs". Quoi qu’il en soit, Ben Gourion insistait sur le fait qu’il n’y avait aucune discrimination ethnique ou nationale : "Ce n’est pas parce qu’il est arabe que le travailleur arabe met en danger les possibilités d’emploi du travailleur juif, mais parce qu’il n’est pas syndiqué et qu’il est en concurrence avec d’autres." Quelle meilleure preuve pourrait-il y avoir de cela que le fait que la Histadrut soutenait les grèves des travailleurs non juifs lorsque la question du "travail hébraïque" n’était pas en jeu? D’où la fière publication dans Kuntres d’une lettre signée par deux ouvriers égyptiens en grève de l’entreprise de construction belge de Yajur, remerciant la Histadrut et les ouvriers de Nesher pour leur soutien[35].
Organiser les travailleurs arabes
Les évènements de Nesher, plusieurs autres incidents survenus ailleurs, et les signes d’une émergence de la classe ouvrière arabe palestinienne, encore embryonnaire, poussèrent finalement la Histadrut à agir au printemps 1925, après des années d’atermoiements. Cette initiative visait en grande partie à anticiper d’autres projets et développements déjà en cours. Certains syndicats locaux (par exemple, celui des menuisiers de Haïfa) avaient déjà commencé à admettre de manière informelle des Arabes, qui devinrent ainsi membres de la Histadrut. De Haïfa comme de Tel‑Aviv, des rapports parvinrent de travailleurs arabes, attirés par la taille, la richesse et l’efficacité apparente de la Histadrut, souhaitant intégrer l’organisation, ce qui signifiait également l’accès à ses diverses institutions, notamment son bureau de placement, son fonds de prêt et les dispensaires de Kupat Holim. Les dirigeants de la Histadrut craignaient également que leurs adversaires politiques de gauche n’exploitent cette situation. Ils savaient pertinemment que le Po’alei Tziyon Smol, qui réclamait l’adhésion des Arabes à la Histadrut et dont les membres dirigeaient désormais le syndicat des cheminots, avait déjà mis en place un comité d’organisation à Haïfa pour développer des liens avec les travailleurs arabes extérieurs aux chemins de fer. Cette initiative avait fait des progrès : des militants du parti avaient commencé à travailler avec un groupe d’une vingtaine d’Arabes fréquentant le club des cheminots. Le parti avait également noué des liens avec un petit groupe de travailleurs arabes de Jaffa.
On craignait également que les communistes ne gagnent du terrain parmi les travailleurs arabes. Les communistes bénéficiaient déjà d’un certain soutien parmi les cheminots juifs de Haïfa, d’où ils s’adressaient aux cheminots arabes engagés dans des négociations complexes concernant la création d’un syndicat commun (voir chapitre 3). À l’automne 1924, le parti avait commencé à publier son propre journal en langue arabe, sous le nom de Haïfa. Ses efforts pour gagner le soutien de la communauté arabe furent renforcés par une position antisioniste beaucoup plus affirmée et plus claire, dont l’une des premières manifestations fut une campagne de soutien aux paysans arabes qui résistaient à l’expulsion de terres près d’Afula, dans la vallée de Jezréel, que des propriétaires arabes avaient vendues au Fonds national juif. Le parti cherchait également à rallier les travailleurs juifs à sa cause par le biais d’un mouvement d’"unité ouvrière" (appelé "Ihud" en hébreu), conformément aux récentes directives de l’Internationale communiste demandant aux partis communistes du monde entier de rompre leur isolement en recherchant la coopération avec les sociaux-démocrates de gauche au sein du mouvement syndical. Bien que les communistes aient été exclus de la Histadrut l’année précédente, la défense active de la lutte des classes et de l’autonomie syndicale par le parti lui permit de conserver un certain soutien parmi les travailleurs juifs. Lors des élections de décembre 1925 à l’assemblée représentative du Yishouv, la liste du parti remporta environ 8 % des voix, et plus de 10 % dans les grandes villes – un succès électoral que les communistes en Palestine (ni plus tard en Israël) n’égaleraient jamais[36].
Au même moment, un mouvement ouvrier arabe palestinien indépendant commençait à émerger, sous la forme de la Société des travailleurs arabes palestiniens (PAWS), fondée à Haïfa au printemps 1925. Comme je l’explique au chapitre 3, la PAWS naquit dans le contexte de la sécession de la plupart des Arabes ayant adhéré à l’éphémère syndicat arabo-juif des travailleurs des chemins de fer. Pendant une quinzaine d’années, sa composante principale et la plus stable allait consister de travailleurs des chemins de fer de la région de Haïfa, mais dès le départ, elle aspirait à devenir l’homologue arabe de la Histadrut, une organisation syndicale véritablement nationale englobant tous les travailleurs arabes de Palestine. L’émergence de la PAWS, dont les dirigeants étaient plutôt conservateurs mais manifestement hostiles au sionisme et favorables à la cause nationale arabe, fut un nouveau signe pour la direction de la Histadrut que la question de l’organisation des travailleurs arabes ne pouvait plus être ignorée.
Ces développements s’inscrivirent dans un contexte économique en mutation, qui eut également un impact sur les évènements. Au milieu de l’année 1924, la population juive de Palestine était estimée à 94.945 personnes; un an plus tard, elle atteignit 121.725 personnes et, au milieu de l’année 1926, 149.500 personnes[37]. Cette quatrième Aliyah, la plus importante vague d’immigration juive que la Palestine ait jamais connue, contribua à l’essor économique du Yishouv, tant par son ampleur que par le fait que, contrairement aux vagues précédentes, nombre des nouveaux immigrants apportèrent des capitaux. Les immigrants s’installèrent massivement dans les villes, notamment à Tel‑Aviv, dont la population passa de 22.000 personnes en 1924 à 40.000 à la fin de l’année suivante. Le secteur juif de la construction prospéra en conséquence, créant de nombreux emplois. Le chômage juif diminua considérablement, créant un climat où les travailleurs juifs étaient mieux placés pour améliorer leurs salaires et leurs conditions de travail. L’impact positif sur les travailleurs arabes fut bien moindre, voire inexistant, mais la période fut néanmoins marquée par un militantisme syndical sans précédent, tant chez les Arabes que chez les Juifs.
En mars 1925, le Conseil des travailleurs de Haïfa, au sein duquel Ahdut Ha’avoda était toujours le parti le plus puissant, s’inquiéta des efforts déployés par Po’alei Tziyon Smol pour utiliser sa base parmi les cheminots afin de nouer des contacts avec d’autres travailleurs arabes. Pour devancer cette initiative, le Conseil créa un comité chargé de recruter des travailleurs arabes dans une organisation distincte qui disposerait de sa propre agence pour l’emploi, afin de ne pas compromettre le principe du "travail hébraïque". Lorsque les responsables de la Histadrut à Haïfa demandèrent au siège de Tel‑Aviv les fonds nécessaires à la mise en oeuvre de cette initiative, ils reçurent une réponse positive, car la direction de la Histadrut était désormais convaincue que le moment était venu de commencer à organiser les travailleurs arabes[38]. En 1925, grâce à des fonds provenant de son propre budget et de l’Exécutif sioniste, la Histadrut lança deux initiatives visant à développer des liens avec la classe ouvrière arabe : un journal en langue arabe (le premier du mouvement sioniste) et un "club" à Haïfa dont la mission était d’entrer en contact avec les travailleurs arabes, puis de les organiser.
Les dirigeants sionistes parlaient depuis des années de créer un journal en langue arabe afin de faire la propagande du sionisme auprès du public arabe lettré en Palestine et au-delà, ainsi que pour contrer la position fortement antisioniste de la plupart de la presse arabe du pays. Cependant, peu de progrès ont été réalisés jusqu’à ce qu’Yitzhak Ben-Tzvi convainque finalement l’Exécutif sioniste non seulement de subventionner le projet, mais aussi de permettre à la Histadrut de le diriger. Le nouveau journal, qui a commencé à paraitre en avril 1925, s’appelait Ittihad al-’Ummal (L’unité des travailleurs), qui était aussi (peut-être par coïncidence) le nom d’un journal ouvrier publié l’année précédente par la fédération syndicale égyptienne éphémère alignée sur le parti nationaliste Wafd. Au début, Ben-Tzvi édita lui-même Ittihad al-’Ummal (qui paraissait initialement toutes les deux semaines, puis chaque semaine, avec quelques interruptions); plus tard, le Dr Nissim Malul, éditeur et journaliste basé à Jérusalem, prit le relais. Lorsque Malul déménagea à Bagdad, sa femme, puis un autre juif arabophone, prirent la relève.
Ittihad al-’Ummal avait un objectif politique clair : comme l’expliquait une source officielle de la Histadrut, il cherchait à "transmettre au lecteur prolétarien arabe les concepts généraux du mouvement ouvrier international, une compréhension des activités et de la position de la Histadrut en Palestine, et à développer sa conscience de classe"[39]. De nombreux articles exposaient donc l’histoire, l’idéologie et les réalisations du mouvement du "sionisme du travail", et expliquaient la structure et les fonctions de la Histadrut et de ses différentes composantes. Le journal cherchait également à initier ses lecteurs au socialisme en publiant en feuilletons des textes classiques de Ferdinand Lasalle et d’autres, ainsi qu’à la littérature européenne grâce à des traductions d’auteurs tels que Maxime Gorki et Oscar Wilde. Il proposait également de nombreuses informations sur la Histadrut, ses filiales et ses syndicats, ainsi que sur le mouvement ouvrier international, ainsi que des informations et des commentaires d’ordre politique, économique et social.
L’impact d’Ittihad al-’Ummal sur les travailleurs arabes semble avoir été limité, étant donné que la majorité de son public cible était analphabète et que ceux qui savaient lire étaient aussi probablement les plus susceptibles d’être hostiles au sionisme pour des raisons nationalistes. Quoi qu’il en soit, le tirage du journal n’était généralement que d’environ 500 exemplaires, dont la plupart semblaient avoir été distribués gratuitement aux cheminots arabes. Ittihad al-’Ummal n’a jamais été une entreprise lucrative : il n’a survécu que grâce aux subventions de la Histadrut et de l’Exécutif sioniste. Le financement crucial fourni par cette dernière institution a finalement permis aux "sionistes généraux" centristes et de la classe moyenne, qui dominaient encore la direction sioniste, d’insister pour que leurs perspectives sociopolitiques soient mieux représentées dans le journal. Par conséquent, à partir de l’été 1926, le journal a commencé à accorder moins d’attention au mouvement du "sionisme du travail" et davantage au Yishouv dans son ensemble. Cette réorientation pourrait également refléter une volonté de toucher une plus large partie du lectorat arabe.
À peu près au moment où elle a lancé Ittihad al-’Ummal, la Histadrut a embauché à la fois un organisateur juif à temps partiel pour les travailleurs arabes de Haïfa et un assistant arabe à temps plein, qui devaient tous deux travailler sous la supervision du Conseil des travailleurs de Haïfa. La rareté des candidats appropriés a rendu évident dès le départ qui occuperait ces postes. Avraham Khalfon est né à Tibériade en 1900, dans une famille juive établie de longue date en Palestine. Il a grandi à Haïfa, parlait couramment l’arabe et avait de nombreux contacts avec les Arabes dans cette ville mixte. En 1923, il a été élu au conseil communautaire juif de la ville et, peu après, à la demande des responsables locaux de la Histadrut, il a commencé à consacrer plusieurs heures par semaine à aider le syndicat des cheminots à entrer en contact avec les cheminots arabes et à les recruter (voir chapitre 3). Partisan du "sionisme du travail" de confiance, et bien connu de Ben-Tzvi, responsable des affaires arabes au secrétariat de la Histadrut, Khalfon était le choix logique pour diriger les efforts de la Histadrut visant à syndiquer également les travailleurs arabes en dehors des chemins de fer.
Khalfon travaillait en étroite collaboration avec son assistant, un jeune tailleur arabe nommé Philip Hassun, qui serait originaire de Transjordanie et fils d’un pasteur protestant. Hassun aurait cherché à organiser les travailleurs de Haïfa, en particulier les porteurs, avant même de commencer à fréquenter le club syndical des cheminots et de nouer des liens étroits avec les militants locaux du Po’alei Tziyon Smol. Orateur efficace et doté d’un bon sens de l’humour, Hassun accepta de travailler comme assistant de Khalfon pour un salaire substantiel de 8 livres égyptiennes par mois. Au fil des ans, l’enthousiasme de Hassun pour le sionisme socialiste le rendit quelque peu ridicule, même aux yeux de ses collègues juifs. Dans ses mémoires, Berl Repetur, qui allait devenir quelques décennies plus tard secrétaire général de la Histadrut, mais qui était à l’époque un jeune homme travaillant au port de Haïfa, raconte avoir invité Hassun à une réunion avec deux visiteurs juifs venus d’Union soviétique à la fin des années 1920. Hassun mit Berl Repetur et ses collègues dans l’embarras en louant de manière exagérée tout ce que le sionisme avait fait pour les Arabes de Palestine. Berl Repetur se souvient que parmi les Juifs, Hassun était surnommé en plaisantant "le goy de la Histadrut"[40].
En juillet 1925, grâce à un petit budget de la Histadrut, Khalfon et Hassun ouvrirent le "Club général des travailleurs" dans un quartier arabe animé et majoritairement chrétien de la "vieille ville" de Haïfa. Le club semble avoir répondu à un besoin de la classe ouvrière arabe de Haïfa, car il attira rapidement l’attention et l’intérêt d’un nombre important d’artisans qualifiés, principalement des tailleurs et des charpentiers. Il proposait des cours du soir d’hébreu et d’arabe, des conférences données par des membres de divers partis sionistes de gauche et des journaux arabes de Palestine et d’ailleurs. Grâce au club, plusieurs ouvriers de Haïfa bénéficièrent également d’une formation professionnelle spéciale au Technion, l’institut technique juif fondé à Haïfa peu avant la guerre. Mais la mission principale du club était l’organisation syndicale, qu’il poursuivit par la création de nouveaux syndicats de tailleurs et de charpentiers.
La grève des charpentiers et des tailleurs
Le mécontentement des deux groupes face aux salaires maigres, aux longues journées de travail et aux employeurs abusifs était antérieur à leur prise de contact avec la Histadrut, et ce sont les travailleurs eux-mêmes qui ont fait pression sur Khalfon et Hassun pour qu’ils les aident à organiser une grève si leurs employeurs n’acceptaient pas d’augmenter les salaires et d’instaurer la journée de huit heures. Khalfon a d’abord résisté à cette pression, car il ne pensait pas que les charpentiers et les tailleurs étaient prêts à faire grève. En octobre 1925, cependant, avec le soutien du comité exécutif de la Histadrut, il décida que le moment était venu d’agir. Au nom du Club général des travailleurs, Khalfon envoya des lettres aux propriétaires des douze ateliers qui employaient la centaine de charpentiers syndiqués, exposant les revendications des travailleurs et demandant une réponse dans les dix jours. Les employeurs, qui n’avaient jamais été confrontés à ce type d’action organisée de la part de leurs travailleurs, ignorèrent tout simplement ces lettres. Les charpentiers, accompagnés d’une trentaine de tailleurs, se mirent alors en grève, sous la direction de Khalfon et Hassun et avec le soutien de la Histadrut.
Au début, la grève était pacifique, mais des affrontements ont éclaté lorsque les employeurs ont tenté de faire venir des briseurs de grève de la ville voisine d’Acre. La police est intervenue et a arrêté plusieurs grévistes, mais Khalfon, qui avait de nombreuses relations, a réussi à les faire libérer en versant une caution et en envoyant au policier anglais alcoolique chargé de l’affaire une caisse de son whisky préféré. Néanmoins, à mesure que la grève se prolongeait, il est devenu de plus en plus évident que, malgré le soutien financier de la Histadrut et du syndicat des cheminots, les affrontements et les arrestations épuisaient les maigres ressources dont disposaient les travailleurs. La presse arabe locale et les responsables religieux locaux exerçaient également une pression croissante sur les travailleurs. Le plus ancien journal arabe de Haïfa, al-Karmil, était fortement antisioniste et, tout en exprimant sa sympathie pour les revendications des travailleurs, il exprimait également sa crainte que la grève ne serve les intérêts sionistes plutôt que ceux des Arabes palestiniens. Al-Karmil déclarait[41] :"Nous craignons que le but de pousser les travailleurs arabes à faire grève soit (1) de les inciter à la rébellion; (2) de perturber l’activité commerciale des entreprises arabes; (3) d’augmenter les prix afin que les produits juifs puissent plus facilement concurrencer les produits arabes et leur prendre des emplois. Nous mettons en garde les dirigeants de ce mouvement contre le risque de tomber dans un piège, même si nous saluons la prise de conscience des travailleurs, car nous sommes révoltés que certains s’enrichissent grâce à la sueur de leur front."
Les ecclésiastiques chrétiens locaux ont fait écho à al-Karmil et à d’autres journaux arabes. Le chef spirituel de la communauté maronite de Haïfa, le père Francis, a convoqué vingt grévistes pour les mettre en garde contre toute coopération avec les Juifs, qui propageaient le bolchevisme en Palestine, et les a exhortés à former leur propre syndicat musulmano-chrétien, libre de toute influence juive. Selon le compte rendu de la réunion fait par la Histadrut, les travailleurs arabes ont répondu que l’Internationale socialiste avait délégué à la Histadrut la tâche d’organiser les travailleurs au Moyen-Orient et qu’ils devaient donc s’y affilier. L’Internationale n’avait bien sûr rien fait de tel, mais cette affirmation traduit bien le sentiment de mission civilisatrice prolétarienne dont étaient souvent imprégnés les sionistes socialistes en Palestine. Les grévistes auraient également déclaré au religieux qu’il n’y avait rien à craindre des travailleurs juifs, car ceux-ci n’accepteraient pas les maigres salaires versés aux travailleurs arabes[42]. Cela était probablement vrai dans les secteurs de la couture et de la menuiserie, mais l’un des motifs de la Histadrut pour aider les travailleurs arabes à s’organiser était bien sûr d’ouvrir davantage d’emplois aux Juifs en augmentant les niveaux de salaire.
Après avoir rencontré une délégation de grévistes, Najib Nassar, rédacteur en chef d’al-Karmil, a invité les deux parties à se réunir dans les locaux de son journal afin de résoudre leur conflit. Les grévistes ont insisté pour que Khalfon et Hassun les accompagnent à la réunion. Nassar était mécontent que les deux responsables de ce que son journal appelait "l’association des travailleurs sionistes" soient venus, mais ils ont finalement été autorisés à rester en tant qu’observateurs. Après plusieurs heures de négociations, un accord a été conclu, mettant fin à la grève au bout de deux semaines. Les travailleurs ont obtenu des avancées non négligeables compte tenu des conditions de travail déplorables qui prévalaient jusqu’alors : une journée de travail de neuf heures, une pause déjeuner d’une demi-heure et sept jours de congé maladie payés par an[43].
Dans son compte rendu du règlement de la grève, al-Karmil a exprimé l’espoir que dans chaque secteur d’activité, une "guilde" d’employeurs et de travailleurs puisse être créée pour traiter les griefs des travailleurs et ainsi "empêcher l’implication des sionistes dans les affaires des travailleurs arabes"[44]. Nassar et ses associés de la bourgeoisie arabe de Haïfa étaient assez conservateurs sur les questions sociales et ne s’intéressaient pas beaucoup, au départ, aux besoins ou aux intérêts de la classe ouvrière palestinienne émergente. Mais des évènements tels que la grève d’octobre 1925 les ont poussés à prendre davantage conscience des questions liées au travail et à s’y intéresser, principalement par crainte que les sionistes (qu’ils considéraient comme propagateurs du virus du bolchevisme) ne favorisent et n’exploitent les conflits de classe au sein de la communauté arabe. C’est donc probablement la position fortement antisioniste d’al-Karmil, plutôt qu’un nouvel intérêt pour la justice sociale et l’autonomisation des travailleurs, qui a conduit ce journal et d’autres journaux conservateurs mais nationalistes à publier des informations sur la nouvelle PAWS créée à Haïfa quelques mois plus tôt, et plus généralement à s’intéresser aux travailleurs arabes et même à soutenir la formation de syndicats. À l’été 1927, Filastin, basé à Jaffa, se réjouissait que les travailleurs arabes semblent enfin tenir compte de ses avertissements répétés selon lesquels "les syndicats juifs ne s’impliquaient dans les affaires des travailleurs [arabes] que lorsque cela servait leurs propres intérêts, ceux des travailleurs juifs, tandis que les travailleurs arabes n’étaient à leurs yeux qu’un moyen de faire pression sur le gouvernement s’il ne cédait pas à leurs exigences de fournir des emplois à des salaires élevés aux travailleurs juifs". Le journal appelait ensuite les travailleurs arabes à quitter les syndicats juifs et à former leurs propres organisations syndicales[45].
Les dirigeants de la Histadrut avaient encore des doutes quant à l’idée d’organiser les travailleurs arabes. Lors d’une visite à Haïfa pendant la grève des charpentiers et des tailleurs, Ben Gourion félicita Khalfon : la grève était une grande réussite que le "sionisme du travail" s’était efforé de réaliser depuis de nombreuses années. Elle permettrait à la Histadrut de prouver au mouvement socialiste international qu’elle ne cherchait pas seulement à construire une société juive avancée en Palestine, mais qu’elle se souciait également des travailleurs arabes. Mais Ben Gourion mit Khalfon en garde : "N’allez pas trop loin. Vous êtes leur professeur, et vous leur avez appris à faire grève. Ils ont déjà fait de grands progrès. [Mais] le jour viendra, et il n’est pas loin, où [le leader nationaliste palestinien] Hajj Amin al-Husayni viendra rassembler ces mêmes travailleurs que vous avez menés comme des moutons, afin de les utiliser pour lutter contre nous avec les mêmes moyens que vous leur avez enseignés." Ben Gourion exhorta Khalfon à accepter la proposition de Najib Nassar de négocier avec les employeurs et de rechercher un compromis qui mettrait rapidement fin à la grève[46]. Malgré son soutien rhétorique à l’organisation des travailleurs arabes, le secrétaire de la Histadrut était clairement inquiet des conséquences politiques à long terme d’une telle démarche, partant d’une évaluation tout à fait réaliste selon laquelle, à mesure qu’ils deviendraient plus organisés et plus conscients de leur classe, les travailleurs arabes seraient également plus enclins au nationalisme et opposés au sionisme.
En réalité, la grève d’octobre 1925 menée par Khalfon, Hassun et leur Club général des travailleurs ne marqua pas le début, mais plutôt l’apogée de la première tentative de la Histadrut d’organiser les travailleurs arabes à Haïfa. Si certains travailleurs arabes auraient participé à la grève et au rassemblement traditionnels du 1er mai organisés par le Conseil des travailleurs de Haïfa au printemps suivant, l’influence du Club général des travailleurs était en fait déjà en déclin. Cela s’expliquait en partie par la détérioration du climat économique. Les derniers mois de 1925 ont vu le début d’une grave récession économique en Palestine qui allait durer jusqu’en 1929, entraînant un taux de chômage élevé et une baisse des salaires pour les Arabes et les Juifs dans de nombreux secteurs. La situation déjà difficile dans le secteur du bâtiment à Haïfa, particulièrement touché, a été exacerbée par l’afflux de charpentiers et d’autres artisans venus de Syrie, où un soulèvement nationaliste et une répression massive par les autorités coloniales françaises avaient perturbé la vie économique normale. Dans ces circonstances, les travailleurs étaient moins disposés à prendre des risques et le Club général des travailleurs se trouva dans l’impossibilité de réitérer le succès qu’il avait remporté auprès des charpentiers et des tailleurs en octobre 1925. Sa participation aux luttes ouvrières qui suivirent se limita à quelques cas isolés[47].
Le déclin du club de Haïfa a certainement été accéléré par le déluge de critiques et d’hostilité dont il a fait l’objet de la part des nationalistes arabes et des communistes juifs. Ces groupes s’accordaient à considérer le club comme un instrument permettant aux sionistes de chercher à infiltrer et à dominer de manière clandestine et illégitime la classe ouvrière arabe. En tant qu’Arabe directement employé par la Histadrut et travaillant pour elle, Philip Hassun était la cible privilégiée des invectives nationalistes, dénoncé comme un laquais des Juifs et un traitre à son peuple[48]. En 1927, le club était pratiquement moribond : ses efforts d’organisation s’étaient essoufflés, peu de travailleurs fréquentaient ses locaux et les activités de Khalfon et Hassun se limitaient principalement à l’organisation de conférences et de cours du soir. Ailleurs en Palestine, les efforts de la Histadrut pour développer des liens avec les travailleurs arabes n’ont jamais approché le niveau brièvement atteint à Haïfa.
Après deux ans d’efforts, la direction de la Histadrut ne pouvait se prévaloir que de quelques succès susceptibles de justifier la poursuite de l’allocation de fonds et de personnel au projet d’organisation des travailleurs arabes. Dans le même temps, elle était de plus en plus préoccupée par d’autres problèmes. La crise économique avait durement touché le Yishouv : le taux de chômage à Tel‑Aviv atteignait 40 % en février 1927, l’entreprise de construction Solel Boneh, propriété de la Histadrut, faisait faillite quatre mois plus tard, et cette année-là, le nombre de Juifs quittant la Palestine dépassait celui des nouveaux arrivants. La Histadrut et l’Exécutif sioniste furent contraints de réduire leurs budgets, ce qui entraina une forte diminution des fonds alloués à l’organisation des travailleurs arabes. L’une des conséquences de ces coupes, qui peut également être considérée comme un signe du changement de priorités de la Histadrut, fut la fin de la carrière d’Avraham Khalfon en tant qu’organisateur syndical. Au printemps 1927, sous la pression de Ben Gourion et Ben Tsvi, Khalfon quitta le Club général des travailleurs et accepta un nouveau poste de secrétaire juif à la municipalité de Haïfa, où les dirigeants de la Histadrut espéraient qu’il pourrait convaincre la municipalité d’embaucher davantage de Juifs. Au cours du quart de siècle qui suivit, Khalfon gravit les échelons de l’administration locale et finit par obtenir le poste de secrétaire de la municipalité. Philip Hassun resta à la tête du Club général des travailleurs après le départ de Khalfon, mais le club avait accumulé d’importantes dettes et le poste de Hassun était lui-même précaire. Ittihad al-’Ummal ne paraissait plus régulièrement et, après plusieurs interruptions, il cessa complètement de paraitre au début de 1928, en grande partie parce que l’Exécutif sioniste, confronté à ses propres déficits budgétaires, réduisit la subvention qu’il accordait à la Histadrut pour le journal[49].
"Nous ne pouvons pas être vos esclaves"
Bien que la première tentative de la Histadrut pour développer une base parmi les travailleurs arabes ait échoué et que l’intérêt de ses dirigeants pour le projet ait diminué, la question des relations avec les travailleurs arabes n’a pas complètement disparu de l’agenda du mouvement du "sionisme du travail". En fait, même si les activités concrètes avaient pratiquement cessé, la question continuait de susciter l’attention, en particulier pendant la période précédant le troisième congrès de la Histadrut, prévu pour l’été 1927, au cours duquel la question serait débattue et une politique définie. Dans ce contexte, Ahdut Ha’avoda fut contrainte de repousser les critiques de ses rivaux de gauche et de droite tout en clarifiant sa propre position sur la question.
Po’alei Tziyon Smol était la principale source de critiques de la gauche, car les communistes ouvertement antisionistes étaient tout à fait inacceptables. Po’alei Tziyon Smol pouvait à ce stade affirmer qu’il avait la preuve vivante que la solidarité judéo-arabe était possible, sous la forme d’un petit groupe de travailleurs arabes à Jaffa avec lequel il avait développé des liens étroits. Le chef du groupe était un charpentier, George Nassar, qui était devenu un partisan enthousiaste et loyal de Po’alei Tziyon Smol et un protégé de l’un des principaux dirigeants du parti, Moshe Erem. Un jour, lorsqu’on lui demanda pourquoi il soutenait le sionisme et si ce soutien ne faisait pas de lui un traitre à son peuple, Nassar répondit[50] qu’il soutenait le sionisme "précisément parce que je suis un bon Arabe. Je sais et je vois de mes propres yeux que l’immigration juive améliore la situation des masses arabes, qu’elle contribue à augmenter les salaires des travailleurs [arabes] en Palestine et leur statut social. Et comme je recherche le bienêtre des travailleurs arabes, je suis prêt à soutenir l’immigration juive en Palestine."
Très peu d’Arabes en Palestine étaient prêts à adhérer à cette logique, et il n’est même pas certain que les travailleurs de Jaffa du groupe de Nassar partageaient sa vision politique. On peut soupçonner que les militants du Po’alei Tziyon Smol avec lesquels ces travailleurs étaient en contact aient eu tendance à mettre l’accent sur le refus du parti d’adhérer à l’Organisation sioniste et sur son idéologie internationaliste prolétarienne plutôt que sur ses forts engagements sionistes.
Néanmoins, il semble bien qu’à cette époque, des travailleurs arabes souhaitaient sincèrement rejoindre la Histadrut, qu’ils percevaient comme une organisation puissante et riche, à condition qu’elle se dissocie du sionisme. Le Po’alei Tziyon Smol s’est servi de ce sentiment pour justifier sa revendication de "séparation des fonctions" au sein de la Histadrut et de sa transformation en centrale syndicale arabo-juive, dont les travailleurs arabes seraient membres à part entière.
En décembre 1925, les dirigeants du Po’alei Tziyon Smol organisèrent une rencontre entre le secrétaire de la Histadrut, David Ben Gourion, et George Nassar, accompagné de plusieurs de ses collègues. La réunion fut un échec : les travailleurs arabes entendirent le dirigeant de la Histadrut rejeter leur demande d’adhésion, que l’Ahdut Ha’avoda considérait comme une menace pour le projet du "sionisme du travail" et une provocation de la part du Po’alei Tziyon Smol. En réponse, Nassar dit à Ben Gourion que lui et ses camarades voulaient rejoindre la Histadrut en tant que "membres loyaux" et rejetèrent la proposition de rejoindre un club séparé, comme à Haïfa. "Nous ne pouvons pas être vos esclaves", dit-il au dirigeant de la Histadrut. "Nous voulons être membres et soumis à la discipline [de la Histadrut]… Tous nos camarades veulent être membres d’une seule organisation avec vous, ils paieront leurs cotisations et organiseront des réunions partout." Mais Ben Gourion resta ferme[51] : "Nous ne déciderons pas ici. Les membres du Conseil des travailleurs de Jaffa consulteront les autres travailleurs et vous informeront de leur décision. Nous ne discuterons pas des cartes de membre [de la Histadrut]. C’est notre règle, et jusqu’au prochain congrès, nous ne pouvons rien décider."
Pendant la période précédant le congrès de la Histadrut de 1927, le Po’alei Tziyon Smol chercha à accroitre la pression sur la direction de l’organisation en faisant circuler des pétitions à signer par les travailleurs arabes exigeant leur admission. Parmi les signataires figurait un groupe de plusieurs dizaines d’ouvriers travaillant sur un chantier de Nazareth, qui avaient envoyé l’un des leurs à Haïfa pour solliciter le soutien de la Histadrut avant le lancement d’une grève. Les responsables locaux de la Histadrut promirent leur aide, mais restèrent muets. Les ouvriers de Nazareth rejoignirent alors les militants du Po’alei Tziyon Smol à Haïfa, et George Nassar se rendit à Nazareth où il parvint apparemment à convaincre les ouvriers encore en poste de rejoindre la grève. Grâce aux encouragements (et peut-être aux conseils) du Po’alei Tziyon Smol, les ouvriers de Nazareth écrivirent ensuite à la Histadrut pour exiger leur adhésion. Au total, les dirigeants du Po’alei Tziyon Smol affirmèrent que quelque 700 ouvriers arabes avaient signé des pétitions demandant leur adhésion à la Histadrut[52].
Palestine, Afrique du Sud et main-d’oeuvre autochtone
Les critiques de gauche étaient cependant moins importantes politiquement pour Ahdut Ha’avoda que celles de son rival (et partenaire mineur) de droite, l’Hapo’el Hatza’ir. Ce parti était beaucoup plus ouvertement nationaliste que l’Ahdut Ha’avoda. N’étant ni explicitement socialiste, ni ouvertement marxiste, n’ayant jamais revendiqué l’internationalisme prolétarien et étant capable de reconnaitre le caractère nationaliste de l’opposition arabe au sionisme, l’Hapo’el Hatza’ir n’eut pas besoin de recourir à la dialectique tortueuse à laquelle Ahdut Ha’avoda (et Po’alei Tziyon Smol également) recouraient pour justifier leurs positions. Du point de vue de l’Hapo’el Hatza’ir, la mission principale de la Histadrut était de réaliser le projet sioniste par la construction en Palestine d’une société et d’une économie juives distinctes, ce qui suffisait à justifier des politiques telles que le "travail hébraïque". En tant que parti, l’Hapo’el Hatza’ir était donc, au mieux, profondément sceptique, et au pire hostile, à ce qu’il considérait comme des utopies, comme l’organisation paritaire dans les lieux de travail mixtes et l’organisation des travailleurs arabes ailleurs. En réalité, il considérait ces projets comme potentiellement dangereux, car ils détournaient des ressources rares, mieux affectées à la satisfaction des besoins des Juifs, et suscitaient de faux espoirs. Du point de vue de l’Hapo’el Hatza’ir, une préoccupation excessive pour le bienêtre des Arabes, ou un sentiment de culpabilité et de doute face à d’éventuelles violations de leurs droits, témoignaient d’une "mentalité de galout" malsaine, inadaptée au projet de reconstruction nationale juive.
L’analyse du problème par Hapo’el Hatza’ir a été formulée par Hayyim Arlosoroff dans un essai de 1927 intitulé "Sur la question de l’organisation commune", publié dans le cadre des débats qui ont précédé le troisième congrès de la Histadrut. Né en Ukraine en 1899 et élevé en Allemagne, où il étudia l’économie, Hayyim Arlosoroff s’installa en Palestine en 1924 et devint un dirigeant éminent du Hapo’el Hatza’ir. Lorsque le MAPAI fut fondé à la suite de la fusion de l’Ahdut Ha’avoda et du Hapo’el Hatza’ir en 1930, il devint l’un des principaux dirigeants du nouveau parti. Un an plus tard, il a été choisi pour diriger le département politique de l’Agence juive, créée en 1929 pour rassembler les Juifs sionistes et non sionistes autour du projet de développement du "foyer national" juif en Palestine. Bien qu’il ne s’agisse pas officiellement d’une institution sioniste, l’Agence juive a rapidement été dominée par les sionistes et est devenue l’institution par laquelle les ressources provenant des communautés juives du monde entier étaient acheminées vers le Yishouv. La direction de l’Agence juive allait devenir la direction de facto du Yishouv, et la nomination de Hayyim Arlosoroff à la tête de son département politique, tout comme l’ascension de Ben Gourion à la direction puis à la présidence, marquèrent l’ascendant du "sionisme du travail" au sein du Yishouv et de l’Organisation sioniste. L’assassinat de Hayyim Arlosoroff sur le front de mer de Tel Aviv en 1933, un crime que la plupart des représentants du "sionisme du travail" ont imputé à des extrémistes juifs liés au parti sioniste révisionniste de droite de Vladimir Jabotinsky, a déclenché un conflit amer entre les ailes gauche et droite du mouvement sioniste, dont l’héritage est encore perceptible dans la politique israélienne actuelle.
Dans son essai, Hayyim Arlosoroff prétendait mener une analyse économique strictement réaliste et rationnelle, dégagée des considérations idéologiques qui, selon lui, avaient faussé la pensée des dirigeants de l’Ahdut Ha’avoda comme Ben Gourion. Hayyim Arlosoroff accusait ce dernier de tenter de théoriser le conflit réel, quotidien et essentiellement national entre la main-d’oeuvre juive couteuse et la main-d’oeuvre arabe peu couteuse. Il rejetait l’idée qu’une organisation commune puisse augmenter significativement le niveau général des salaires en Palestine et ainsi faciliter la lutte pour le "travail hébraïque" en rendant les travailleurs juifs plus compétitifs par rapport aux travailleurs arabes. Il était également convaincu que la représentation par Ben Gourion de la classe ouvrière arabe palestinienne naissante comme alliée potentielle du sionisme n’était qu’un fantasme. Même sous la forme envisagée par Ahdut Ha’avoda, une organisation commune mènerait au désastre pour le projet sioniste, car elle entraînerait une baisse des salaires juifs au niveau arabe, rendant impossible la survie des travailleurs juifs européens en Palestine.
Pour étayer son argumentation, Hayyim Arlosoroff cita le cas de l’Afrique du Sud, où, selon lui, les conditions étaient très similaires à celles auxquelles étaient confrontés les travailleurs juifs en Palestine. Les travailleurs blancs étaient incapables de rivaliser sur un marché du travail dominé par une main-d’oeuvre africaine et indienne abondante et peu couteuse. Ils s’étaient donc organisés et avaient utilisé leur influence politique pour imposer une "barrière raciale" qui excluait les non-Blancs des emplois de supervision, qualifiés et bien rémunérés. De même, si les travailleurs juifs et arabes de Palestine se faisaient concurrence sur le même marché du travail, cela entrainerait non seulement l’arrêt de l’immigration juive – car les Juifs ne viendraient pas ou ne resteraient pas en Palestine s’ils ne pouvaient y trouver des emplois correctement rémunérés -, mais aussi une émigration juive importante, rendant improbable la réalisation d’une majorité juive. Une organisation commune ne pourrait jamais surmonter la dynamique du marché du travail capitaliste. La seule issue à ce dilemme, insistait Hayyim Arlosoroff, était que le mouvement du "sionisme du travail" consacre ses ressources et son énergie à développer un secteur économique distinct, à hauts salaires, à forte productivité et exclusivement juif, qui coexisterait avec un secteur arabe improductif et à bas salaires pendant des décennies. C’était en fait déjà le cas, mais Hayyim Arlosoroff voulait que le mouvement soit beaucoup plus clair sur ses objectifs et ses méthodes, et surtout qu’il renonce à ce qu’il considérait comme l’illusion dangereuse d’une organisation commune.
En plus de créer une enclave économique juive distincte, le mouvement du "sionisme du travail" utilisait également des moyens politiques pour tenter d’échapper aux contraintes d’un marché du travail local dans lequel, comme l’avait démontré Hayyim Arlosoroff, ses membres avaient du mal à être compétitifs. Par exemple, au milieu et à la fin des années 1920, la Histadrut fit pression sur le Bureau colonial et le gouvernement de Palestine pour qu’ils fixent un salaire minimum pour la main-d’oeuvre non qualifiée. Cela aurait eu pour effet de réduire la concurrence que la main-d’oeuvre arabe pouvait offrir à la main-d’oeuvre juive, préservant ainsi les emplois pour les Juifs et leur ouvrant peut-être même de nouvelles perspectives. Les autorités britanniques n’étaient toutefois pas réceptives à cette demande, conformément à leur politique générale consistant à éviter autant que possible toute règlementation directe du marché du travail[53]. L’Organisation sioniste et la Histadrut ont également cherché à garantir que les salaires des travailleurs juifs non qualifiés employés dans le cadre de projets d’aide sociale par le ministère des Travaux publics pendant la crise économique qui a suivi 1925 soient supérieurs à ceux versés aux travailleurs arabes. Les responsables britanniques se sont également opposés à cette demande, car elle favorisait la main-d’oeuvre juive par rapport à la main-d’oeuvre arabe et augmentait leurs couts de main-d’oeuvre. Néanmoins, en 1928, une commission gouvernementale sur les salaires a indiqué que quatre niveaux de salaire étaient en vigueur pour la main-d’oeuvre non qualifiée : la main-d’oeuvre arabe rurale recevait 12 à 15 piastres par jour, la main-d’oeuvre arabe urbaine 14 à 17 piastres, la main-d’oeuvre juive syndiquée (c’est-à-dire les membres de la Histadrut) 28 à 30 piastres et la main-d’oeuvre juive non syndiquée 15 à 30 piastres.
Dans le même temps, comme je l’expliquerai plus loin, les responsables de la Histadrut et du sionisme ont exercé des pressions incessantes sur les autorités britanniques à Jérusalem et à Londres afin de garantir que les Juifs obtiennent la plus grande part possible des emplois et des contrats dans le secteur des travaux publics. Par exemple, l’Organisation sioniste a exigé que les travailleurs juifs se voient attribuer 50 % des emplois non qualifiés créés par la construction du nouveau port en eau profonde de Haïfa et qu’ils soient rémunérés aux taux standard de la Histadrut. Les dirigeants sionistes ont fait valoir que cette demande, ainsi que de nombreuses autres demandes similaires formulées dans d’autres domaines de l’emploi, étaient justifiées par le fait que la contribution des Juifs aux recettes fiscales du gouvernement était proportionnellement beaucoup plus importante que la part des Juifs dans la population palestinienne. Les représentants du "sionisme du travail" ont contribué à cette campagne de lobbying en utilisant leurs relations étroites avec le Trade Union Congress et les dirigeants du Parti travailliste britannique pour intensifier la pression sur le ministère des Colonies. Les responsables britanniques, en particulier en Palestine, se sont opposés aux revendications sionistes, au motif qu’elles constituaient un favoritisme envers les Juifs et qu’elles augmenteraient considérablement les couts du projet du port de Haïfa[55].
De la "mission historique" à la négligence bienveillante
Ainsi, dans la seconde moitié des années 1920, le courant dominant du "sionisme du travail" était fermement engagé dans une stratégie fondée à la fois sur la lutte pour le "travail hébraïque" et le développement d’une enclave économique juive distincte. Pourtant, Ben Gourion et son parti avaient du mal à accepter cette réalité, qui impliquait de renoncer à la vision d’une organisation commune et d’une solidarité entre les classes ouvrières arabes et juives comme solution aux dilemmes du "sionisme du travail". En octobre 1926, lors du cinquième congrès du parti Ahdut Ha’avoda, Ben Gourion reconnut que la situation difficile dans laquelle se trouvait alors le mouvement du "sionisme du travail" ne permettait pas d’évaluer correctement la question de l’organisation commune. Mais, insista-t-il, des considérations morales et autres exigeaient que le parti et le mouvement qu’il dirigeait continuent à comprendre que le sort de la classe ouvrière juive en Palestine était inextricablement lié à celui de la classe ouvrière arabe. "Il est inconcevable, déclara Ben Gourion, que nous réussissions à nous implanter en Palestine, à créer une grande classe ouvrière juive, à mettre au travail des masses de Juifs et à bâtir une économie juive durable si, à côté des travailleurs juifs et de l’économie juive, subsistent des travailleurs arabes opprimés et non organisés, qui nous feront concurrence et nous considéreront comme leurs ennemis." Ben Gourion réitéra son appel en faveur d’une alliance entre travailleurs juifs et arabes, fondée sur des organisations nationales autonomes et des sections nationales distinctes pour les lieux de travail mixtes[56].
Ben Gourion a fait ces remarques dans le cadre d’une discussion sur la politique générale d’organisation et de relations communes entre travailleurs arabes et juifs qu’adopterait le prochain congrès de la Histadrut. Outre sa propre proposition, le parti disposait d’un projet plus complexe : une "alliance internationale des travailleurs d’Eretz Israël" (brit po’alim bein-le’umit eretz-yisra’elit), proposée par Yitzhak Ben-Tzvi. Cette alliance devait être composée de la Histadrut, de syndicats ou fédérations syndicales purement arabes qui pourraient être créés, et de syndicats "internationaux" dotés de sections nationales distinctes dans des entreprises mixtes comme les chemins de fer[57]. La proposition de Ben-Tzvi visait (comme celle de Ben Gourion) à détourner les critiques de la gauche en démontrant l’engagement d’Ahdut Ha’avoda à créer un cadre de solidarité entre travailleurs arabo-juifs, tout en protégeant l’aile droite du parti en interdisant aux Arabes d’adhérer à la Histadrut, en préservant le caractère sioniste de la Histadrut et en garantissant que même les travailleurs juifs membres de syndicats mixtes puissent (par le biais de leurs sections nationales distinctes) participer à l’effort de construction d’une société juive distincte en Palestine.
Bien que plus détaillé que toutes les propositions précédentes, le projet de Ben-Tzvi peut également être perçu comme une manifestation du désintérêt d’Ahdut Ha’avoda pour l’organisation des travailleurs arabes. Lorsque Ben-Tzvi avait présenté pour la première fois son projet d’alliance ouvrière arabo-juive deux ans plus tôt, il était implicitement entendu que la Histadrut devait jouer un rôle clé dans l’organisation de son organisation soeur pour les travailleurs arabes[58]. En revanche, sa proposition au cinquième congrès du parti ne faisait aucune mention de ce que Ben-Gourion avait un jour qualifié de "mission historique" de la Histadrut. À ce propos d’ailleurs les remarques de Ben-Gourion lui-même lors du congrès n’en disaient pas plus : plutôt vagues et généraux, et, bien que non dénués de passion, ils semblaient sous-entendre que la responsabilité de la Histadrut se limitait à s’allier à la classe ouvrière arabe une fois celle-ci parvenue à s’organiser, plutôt qu’à l’aider activement à le faire.
En effet, les dirigeants d’Ahdut Ha’avoda s’éloignaient de l’importance qu’ils accordaient auparavant à l’alliance entre les classes ouvrières juives et arabes en Palestine pour se rapprocher de la position de Hapo’el Hatza’ir, qui reléguait au second plan l’organisation commune et, plus généralement, la question des relations entre Arabes et Juifs. Ce changement reflétait la convergence idéologique progressive des deux partis qui, quelques années plus tard, aboutirait à leur fusion et à la création du MAPAI. La dérive d’Ahdut Ha’avoda dans cette direction se manifesta par une conception beaucoup plus modeste de ce que l’organisation conjointe pouvait apporter aux travailleurs juifs et arabes, et par une plus grande importance accordée aux efforts constructifs du "sionisme du travail" comme facteur déterminant du succès ultime du sionisme[59].
Le désintérêt croissant de la Histadrut pour la syndicalisation des travailleurs arabes et son évolution vers ce que l’on pourrait appeler une politique de "négligence bienveillante" ont également coïncidé avec (et ont probablement été renforcés par) le lancement d’une campagne visant à contraindre les agriculteurs juifs des moshavot à licencier leurs travailleurs arabes et à embaucher des Juifs à leur place. Dans l’immédiat, la raison invoquée par la Histadrut pour relancer la lutte en faveur de la "travail hébraïque" dans les moshavot était la nécessité urgente de réduire le taux de chômage très élevé dans les villes en période de grave crise économique. Mais la campagne a également servi à détourner la colère et la frustration des travailleurs juifs face à leur situation difficile vers les travailleurs arabes, avec lesquels ils étaient en concurrence pour des emplois rares et qui pouvaient être présentés comme leur volant leur pain (et celui de leurs familles). En lançant cette campagne, le mouvement du "sionisme du travail" a également eu l’occasion d’affirmer son rôle autoproclamé de fer de lance du sionisme et du Yishouv, puisqu’il pouvait se présenter comme le défenseur des immigrants juifs pauvres qui luttaient pour trouver un emploi et survivre face à la cupidité des agriculteurs antipatriotiques, qui préféraient employer une main-d’oeuvre arabe peu couteuse, même si cela nuisait à l’entreprise sioniste. Cette campagne a considérablement accru les tensions au sein du Yishouv, mais elle a également renforcé le pouvoir, l’autorité morale et le statut d’avant-garde des dirigeants du "sionisme du travail" et des institutions qu’ils contrôlaient par rapport aux forces sociopolitiques juives concurrentes.
La nouvelle orientation d’Ahdut Ha’avoda reflétait également la force et le poids social croissants du mouvement ouvrier juif en Palestine. La Histadrut était passée de 4.433 membres à sa création en 1920 à quelque 25.000 membres en 1928. Malgré le ralentissement économique qui s’était installé en 1926, le Yishouv semblait se développer et les dirigeants représentant le "sionisme du travail" pouvaient envisager une croissance lente mais régulière. L’opposition arabe au sionisme persistait, mais à la fin des années 1920, le mouvement national était divisé en factions et inefficace, et le soutien britannique à la création d’un foyer national juif semblait assuré. Dans la seconde moitié des années 1920, Ahdut Ha’avoda abandonna progressivement le radicalisme qui avait parfois caractérisé son discours au début de la décennie et renonça à l’idée de construire une communauté juive socialiste en Palestine grâce aux seuls efforts des travailleurs. Au contraire, il adhéra plus sincèrement à l’idée d’une alliance avec le capital juif (privé et sioniste) et chercha (avec succès) à exploiter cette alliance de manière à renforcer sa propre puissance et celle des institutions qu’il contrôlait. Ces tendances et ces développements interagirent les uns avec les autres et contribuèrent au recul du parti par rapport à l’importance qu’il accordait auparavant à la solidarité entre les classes ouvrières arabes et juives. Ce changement est apparu clairement lors du troisième congrès de la Histadrut, qui s’est tenu en juillet 1927. Entre autres choses, le congrès devait enfin décider de la forme que prendrait l’organisation conjointe des travailleurs arabes et juifs dans les lieux de travail mixtes. Po’alei Tziyon Smol avait soumis des projets de résolution appelant à une restructuration radicale de la Histadrut en une fédération syndicale ouverte à tous les travailleurs de Palestine, ainsi que des pétitions signées par des centaines de travailleurs arabes demandant à adhérer à l’organisation[60]. Mais le parti était une petite minorité dans un congrès dominé par Ahdut Ha’avoda et son allié Hapo’el Hatza’ir, et la question de l’organisation commune ne figurait plus en bonne place dans l’ordre du jour de la Histadrut.
Néanmoins, la question a été soulevée dès le début, lorsque divers observateurs et invités se sont levés pour présenter leurs salutations aux délégués. L’un d’entre eux était Philip Hassun, qui prétendait parler au nom des travailleurs arabes organisés par la Histadrut à Haïfa. Hassun a fait l’éloge de la Histadrut en termes plutôt obséquieux pour l’aide désintéressée qu’elle avait apportée aux travailleurs arabes et a déclaré que "le travailleur arabe n’a personne sur qui compter à part le travailleur hébraïque. Ce genre de discours était prévisible, puisque Hassun était un employé de la Histadrut. Cependant, l’orateur qui a pris la parole après Hassun a adopté un ton très différent. Il s’agissait d’Ahmad Hamdi, qui a déclaré qu’il saluait le congrès en tant que représentant d’un groupe d’environ 600 travailleurs arabes. Nous ne savons rien de Hamdi, mais il semblerait que sa participation au congrès de la Histadrut ait été parrainée par Po’alei Tziyon Smol, qu’il ait acquis sa connaissance du mouvement ouvrier juif en grande partie grâce à ce parti, et que les travailleurs arabes qu’il prétendait représenter étaient ceux qui, à la demande de ce parti, avaient manifesté leur intérêt à rejoindre la Histadrut. Hamdi a appelé les travailleurs juifs à aider les travailleurs arabes à se libérer de leur condition dégradée. Mais pourquoi, se demandait-il, les travailleurs juifs voulaient-ils s’isoler dans leur propre organisation distincte?
De telles organisations séparées sont dangereuses. Ne laissons pas [les distinctions entre] l’Orient et l’Occident, le sionisme et l’arabisme, la Torah et le Coran, semer la division parmi nous. Lorsque les ouvriers arabes s’adressent aux ouvriers juifs, leurs ennemis leur disent : "Vous êtes sionistes !" Et d’autres disent : "Vous êtes communistes !" L’ouvrier arabe est alors désorienté. Nous devons nous unir et présenter des revendications communes au gouvernement, qui ignore ses obligations envers les ouvriers et envoie la police et les emprisonne.
Selon Hamdi, le mouvement ouvrier juif en tant que tel n’était pas sioniste, et cette distinction devait être claire pour tous afin qu’il n’y ait pas de divisions entre ouvriers arabes et juifs[61].
Ces remarques semblent avoir suscité la colère de Ben Gourion, qui s’est immédiatement levé pour répondre[62]. Le secrétaire de la Histadrut déclara que, bien qu’il se réjouisse de tout signe de prise de conscience parmi les travailleurs arabes, il souhaitait que les travailleurs et les intellectuels arabes – du moins ceux qui, selon Ben Gourion, s’étaient jusqu’à présent libérés de "l’hostilité que les effendis semaient autour de l’entreprise sioniste" – comprennent que "les travailleurs juifs de Palestine sont les sionistes", une remarque que les délégués accueillirent par des applaudissements. Ben Gourion poursuivit :
Ils ne sont arrivés en Palestine que grâce au sionisme. Sans le sionisme, il n’y aurait pas 30 000 travailleurs organisés en Palestine, il n’y aurait pas ce congrès, ni la Histadrut, ni le mouvement qui relèvera le travailleur [arabe] de sa dégradation. Et je veux vous dire, camarade Hamdi, ce qu’est le sionisme ouvrier. Vous dites que le travailleur arabe est opprimé et que sa situation est dégradée. Mais notre situation est encore pire. Si le travailleur arabe travaille dans des conditions difficiles, les masses juives n’ont même pas la possibilité de travailler. Le sionisme aspire à attirer les masses juives en Eretz Israël et à les y faire travailler, à transformer les masses juives en travailleurs, et il contribuera également au renforcement des travailleurs et des masses arabes en Eretz Israël et dans les pays voisins… Voilà ce qu’est le sionisme : le retour des masses juives en Eretz Israël et leur transformation en une force de travail productive sur laquelle reposera le futur régime du pays.
C’est pourquoi, selon Ben Gourion, les effendis combattaient le sionisme : cette nouvelle force mettrait fin à leurs pillages et à leur exploitation. Il avertissait : "Vous, les travailleurs arabes, ne devez pas vous atteler à la charrette des effendis dans leur guerre contre le sionisme […] Nous pensons que plus notre puissance dans le pays grandira, plus grandira la puissance de la classe ouvrière qui, selon Hamdi et ses camarades, libèrera ce pays."
L’exposé principal sur l’organisation conjointe fut présenté par Ben-Tzvi, qui critiquait à la fois l’insistance de l’Hapoel Hatza’ir sur une séparation complète entre travailleurs juifs et arabes et la demande du Po’alei Tziyon Smol d’autoriser les Arabes à rejoindre la Histadrut, défendant au contraire son projet plutôt complexe d’"alliance internationale des travailleurs" en Palestine. Une autre résolution fut également présentée par ce qu’on peut voir comme la "fraction kibboutz", représentant les nouvelles forces politiques issues de la Troisième Aliyah (1918-1923) qui, sous la forme de l’Hashomer Hatza’ir, allaient supplanter à terme le Po’alei Tziyon Smol comme principal parti de la gauche sioniste (voir chapitres 4 et 5)[63]. Finalement, le congrès adopta une déclaration de principes assez vague, apparemment issue d’un compromis négocié en coulisses entre Ahdut Ha’avoda et Hapo’el Hatza’ir. La résolution stipulait que le congrès reconnaissait la nécessité d’une "coopération entre travailleurs juifs et arabes sur les questions essentielles qui leur sont communes", mais précisait immédiatement que "la base d’une action commune est la reconnaissance de la valeur et des droits fondamentaux de l’immigration juive en Palestine". Elle proclamait ensuite la création d’une "alliance internationale des travailleurs de Palestine" fondée sur des unités nationales autonomes, mais ajoutait une clause stipulant clairement que cette décision n’entrainerait aucun changement dans la structure ou la mission de la Histadrut.
Par cette résolution, l’instance suprême de la Histadrut affirmait que l’organisation était favorable à la création d’un cadre propice à la coopération entre travailleurs arabes et juifs. Il était toutefois clair que cela devait se faire en accord avec la vision d’Ahdut Ha’avoda du projet sioniste. La demande d’admission des Arabes formulée par la gauche de la Histadrut fut catégoriquement rejetée, tandis que le congrès soutenait fermement l’indépendance de la Histadrut, accordait la priorité à l’immigration juive sur la coopération judéo-arabe et garantissait que, même sur les lieux de travail mixtes, les travailleurs juifs disposeraient de leurs propres organisations. Cependant, ce qui était peut-être aussi important que le contenu de la résolution était son silence. La résolution ne traitait que de la structure organisationnelle au sein de laquelle la coopération entre travailleurs juifs et arabes devait s’instaurer, sans aucune mention d’un quelconque engagement de la classe ouvrière juive à aider les travailleurs arabes à s’organiser. Le sentiment de la mission du "sionisme du travail", thème récurrent dans le discours d’Ahdut Ha’avoda quelques années auparavant seulement, était absent de la résolution.
Ce silence, ainsi que le ton et le contenu des remarques formulées à ce sujet par les dirigeants de la Histadrut, soulignent le changement qui s’était opéré dans la perception qu’avait l’Ahdut Ha’avoda du lien entre le destin du projet sioniste et les relations entre les classes ouvrières arabes et juives. L’équation que Ben Gourion avait posée quelques années plus tôt s’était désormais inversée : l’organisation des travailleurs arabes palestiniens et la solidarité entre les classes ouvrières arabe et juive n’étaient plus considérées comme les garantes du succès du sionisme, un élément essentiel dans la lutte pour assurer les bases d’une classe ouvrière juive nombreuse et puissante en Palestine et vaincre l’opposition des effendis au sionisme. Au contraire, c’était le succès de la Histadrut, le développement sous sa direction de l’économie du Yishouv, la construction d’une enclave forte et exclusivement juive, qui renforceraient la capacité des travailleurs arabes à obtenir des salaires plus élevés, à améliorer leurs conditions de travail et leur niveau de vie, et à devenir, en s’organisant, une force importante dans leur propre communauté. Dans cette perspective, la classe ouvrière juive continuerait à jouer un rôle de premier plan dans le "réveil" des travailleurs arabes, mais ce rôle serait beaucoup moins direct qu’initialement envisagé. Cela impliquerait moins l’engagement de ressources humaines et matérielles importantes dans l’organisation des travailleurs arabes que la mise en place d’un modèle attrayant de mouvement syndical bien organisé et puissant que les travailleurs arabes pourraient imiter, ainsi que la création d’un secteur à hauts salaires qui contribuerait à terme à augmenter les salaires dans l’ensemble de l’économie palestinienne.
En fait, à partir de ce moment-là, les travailleurs arabes ont largement cessé d’occuper une place centrale dans le discours dominant du "sionisme du travail", et le scénario du mouvement pour le drame de la rédemption juive en Palestine a été réécrit afin d’éliminer le rôle central qui leur avait été attribué auparavant. Cela ne signifie toutefois pas que la question des relations entre les travailleurs arabes et juifs ait disparu de l’agenda du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine : elle n’a pas disparu, mais la manière dont cette question était posée, tant sur le plan pratique qu’idéologique, allait considérablement changer. Mais pour une grande partie du mouvement du "sionisme du travail", la réalisation de la solidarité de classe entre Arabes et Juifs et l’organisation commune avaient perdu leur urgence et leur caractère central. Ce sont principalement les petits partis sionistes de gauche (et bien sûr les communistes) qui, avec quelques individus dévoués mais isolés au sein du MAPAI, ont continué à les considérer comme des missions vitales. Pour Ahdut Ha’avoda, puis pour le MAPAI, tout ce domaine allait finir par être considéré comme secondaire.
En conséquence, bien qu’elles aient été l’aboutissement d’années de débats au sein du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine, les résolutions adoptées lors du troisième congrès de la Histadrut n’ont eu pratiquement aucun impact immédiat. Compte tenu de leur portée limitée, de la situation économique difficile et de la préoccupation des dirigeants de la Histadrut par d’autres problèmes, aucune nouvelle ressource n’a été consacrée à l’organisation des travailleurs arabes. Comme je l’ai déjà mentionné, l’Ittihad al-’Ummal a été laissé à l’abandon pendant les six mois qui ont suivi le troisième congrès, tandis que le Club général des travailleurs de Haïfa a fermé ses portes en 1928 ou 1929. Il n’existe de trace que d’une seule grève des travailleurs arabes à laquelle la Histadrut ait participé pendant cette période, et il est symptomatique qu’il s’agisse d’un mouvement spontané que la Histadrut n’a soutenu qu’après son déclenchement[64]. Po’alei Tziyon Smol a maintenu ses liens avec le cercle de George Nassar à Jaffa, mais celui-ci est resté un groupe très restreint et isolé qui n’a exercé aucune influence sur la classe ouvrière arabe en pleine expansion dans cette ville. Les autres relations que ce parti avait cherché à développer avec des groupes de travailleurs arabes n’ont pas survécu, et encore moins prospéré[65].
Au cours de l’année 1928 et jusqu’en 1929, il fut question à plusieurs reprises de relancer l’Ittihad al-’Ummal, de rouvrir le club de Haïfa et de consacrer davantage d’attention et de ressources à l’organisation des travailleurs arabes. Plusieurs facteurs ont contribué à maintenir cette question à l’ordre du jour, notamment des considérations purement économiques. En mai 1929, David Hacohen, figure de proue des entreprises économiques de la Histadrut, a averti le secrétariat que le ministère des Travaux publics du gouvernement avait tendance à embaucher de la main-d’oeuvre arabe peu couteuse sous contrat, ce qui empêcherait les entreprises de la Histadrut de remporter des contrats offrant des emplois bien rémunérés aux travailleurs juifs. Il proposa que la Histadrut commence à syndiquer les travailleurs arabes, afin de montrer au ministère des Travaux publics que "la voie de la baisse des salaires des Arabes n’était pas semée de roses". Bien que la proposition de David Hacohen n’ait pas donné lieu à un suivi immédiat, l’idée d’obtenir plus d’emplois pour les Juifs en augmentant les salaires des Arabes grâce à l’organisation syndicale continua d’influencer la politique de la Histadrut dans ce domaine pendant de nombreuses années[66].
Les responsables de la Histadrut ont également jugé nécessaire de contrer les efforts continus des communistes pour organiser les travailleurs arabes à Haïfa, ainsi que de réfuter les critiques incessantes de la gauche sioniste[67]. Dans le même temps, des travailleurs arabes individuels continuaient à approcher la Histadrut et à demander leur admission, ce qui suggérait la nécessité d’un cadre permettant d’absorber ces personnes. Il existait également une dimension internationale qui a contribué à empêcher la Histadrut d’abandonner complètement ce domaine d’activité. La Histadrut et les partis du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine participaient activement aux mouvements syndicaux et sociaux-démocrates internationaux, et ils souhaitaient vivement obtenir le soutien de ces mouvements à la cause sioniste. De nombreux gauchistes européens, juifs et non juifs, critiquaient le refus du "sionisme du travail" d’admettre les Arabes à la Histadrut et sa politique du "travail hébraïque", ainsi que son rejet de l’indépendance immédiate de la Palestine. Pour contrer ces critiques et renforcer les références internationalistes du "sionisme du travail", il était utile de pouvoir mettre en avant les efforts continus visant à établir des contacts et à développer des relations amicales avec la classe ouvrière arabe en Palestine. Cela a conduit au moins certains dirigeants de la Histadrut à estimer que la poursuite des activités dans ce domaine était utile.
Bien que les responsables de la Histadrut fussent quelque peu sceptiques quant aux capacités de Philip Hassun et se méfiassent de ses liens avec les dirigeants du Po’alei Tziyon Smol, il était clair qu’il était le seul candidat disponible pour assumer cette tâche. Hassun avait prouvé à maintes reprises sa loyauté envers la Histadrut et avait fait de nombreux sacrifices pour elle, notamment en abandonnant son activité de tailleur et en sacrifiant le bienêtre financier de sa famille, et il possédait une expérience considérable dans ce domaine. Au printemps 1929, le secrétariat de la Histadrut décida de rechercher sérieusement des fonds, auprès de l’Exécutif sioniste et d’autres sources, afin de régler les dettes de Hassun et de reprendre le travail de la Histadrut parmi les Arabes. Cette décision ne fut toutefois pas suivie d’effets, en grande partie parce qu’elle fut prise à une période où les dirigeants de la Histadrut et du Yishouv étaient de plus en plus préoccupés par les tensions croissantes entre Arabes et Juifs, qui trouvaient leur origine dans le ressentiment populaire arabe face à ce qui était perçu comme une emprise sioniste et étaient alimentées par un conflit de plus en plus politisé concernant les droits d’accès et de culte au complexe du Mur occidental/Mont du Temple (al-Haram al-Sharif) à Jérusalem.
En aout 1929, ces tensions dégénérèrent en une semaine de violences nationales d’une ampleur sans précédent : 133 Juifs perdirent la vie aux mains de foules arabes, 116 Arabes furent tués (principalement par la police et l’armée britanniques) et plusieurs centaines furent blessés. Les lourdes pertes humaines et la férocité des violences, après des années de calme relatif, constituèrent un choc terrible pour le Yishouv et le mouvement sioniste et suscitèrent diverses réactions. La violence amena Ben Gourion à réévaluer son attitude envers le nationalisme arabe palestinien, qu’il avait jusque-là qualifié de supercherie des effendis. Faisant preuve de sa souplesse tactique caractéristique, Ben Gourion commença alors à dire à ses collègues que c’était une erreur d’ignorer ou de minimiser la profondeur et la force du sentiment nationaliste arabe en Palestine. Le sionisme devait trouver un accord avec le mouvement national arabe, voire avec ces mêmes effendis qu’il avait dénoncés pendant une grande partie de la décennie précédente comme des exploiteurs sanguinaires avec lesquels les travailleurs juifs n’avaient rien en commun et ne pouvaient jamais transiger.
Cela constituait une certaine rupture avec le refus traditionnel du "sionisme du travail" de reconnaitre l’authenticité du sentiment nationaliste arabe, même si cette rupture n’était pas irréversible (comme le montreraient les évènements futurs). Cependant, ce changement impliquait également l’abandon de l’idée, avancée par Ben Gourion et ses camarades au début de la décennie, selon laquelle la classe ouvrière arabe était l’alliée naturelle (sinon unique) du projet sioniste au sein de la communauté arabe, et donc la perte d’une justification idéologique et stratégique essentielle pour investir des ressources dans l’organisation des travailleurs arabes sous la tutelle de la Histadrut. En conséquence, si les années 1930 ont vu s’intensifier les efforts des représentants du "sionisme du travail" pour organiser les travailleurs arabes, ceux-ci étaient motivés par des objectifs différents, s’inscrivaient dans un cadre organisationnel différent et s’inspiraient d’une éthique différente de celle qui prévalait au cours de la décennie précédente.
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Notes 2.
[1]. Ce message est déjà suggéré par le titre de l’essai, car en l’intitulant Le mouvement arabe (en hébreu original, Hatnu’a Ha’aravit), plutôt que, par exemple, Le mouvement nationaliste arabe, Ben-Tzvi a implicitement nié l’authenticité du nationalisme arabe palestinien. Il existait apparemment une sorte de mouvement arabe, mais il n’était pas véritablement national ou nationaliste dans son caractère.
[2]. Ben-Tzvi affirmait que la plupart des paysans arabes de Palestine étaient en fait les descendants de l’ancienne population rurale juive, qui avait fini par adopter la langue, la culture et les religions de ses conquérants. Cela semble contredire son argument concernant l’incohérence ethnique de la population arabe de Palestine.
[3]. Comme l’a formulé Ben-Tzvi, "Le deuxième élément, après les sunnites, est le peuple juif ‑ deuxième en nombre, mais premier dans la construction [du pays]." La phrase rime en hébreu : hasheni beminyan, verishon bevinyan.
[4]. Cependant, quelques mois plus tôt, Ahdut Ha’avoda avait obtenu à lui seul 5.600 voix (le score le plus élevé de tous les partis) lors des élections à l’assemblée représentative du Yishouv, ce qui suggère qu’il avait déjà acquis un certain soutien parmi les milieux non ouvriers plus larges du Yishouv.
Pour un récit vivant de la fondation de la Histadrut et de ses premières années, voir Ze’ev Tzahor, Baderekh lehanhagat hayishuv : hahistadrut bereishita (Jérusalem, 1982).
[5] Étant donné que la Histadrut allait désormais jouer un rôle central dans cette étude, il convient de l’examiner plus en détail. Tout d’abord, le terme hébreu (’ovdim) choisi pour désigner les "travailleurs" dans son titre nous apprend quelque chose d’important sur la conception que le "sionisme du travail" avait de lui-même et de la classe ouvrière dont il se considérait comme le guide dans sa formation et son évolution. ’Ovdim tend à désigner tous ceux qui travaillent, englobant ainsi le segment important et politiquement puissant de la base populaire de la Histadrut, composé des membres des kibboutzim et des moshavim, des employés des entreprises de la Histadrut considérés comme des membres de coopératives de producteurs plutôt que comme des prolétaires exploités, et même des épouses sans emploi des membres de l’organisation, en grande partie masculins. (À cet égard, ’ovdim peut être utilement opposé à un autre terme hébreu, po’alim, qui, dans l’usage sioniste de gauche, avait la connotation plus restrictive de travailleurs salariés considérés comme des prolétaires).
Le choix de ce terme s’inscrivait donc dans un discours du "sionisme du travail" qui considérait la Histadrut non pas comme un mouvement syndical traditionnel dont l’objectif était de défendre les intérêts des travailleurs salariés urbains, mais plutôt comme un instrument permettant de réaliser le projet sioniste en construisant une société juive égalitaire et coopérative, en étendant de fait la Histadrut et son réseau d’institutions à la grande majorité de la population juive de Palestine. Cette vision s’est finalement manifestée dans le slogan de David Ben Gourion au début des années 1930, mema’amad le’am ("De la classe au peuple"), suggérant que le mouvement du "sionisme du travail" avait atteint l’hégémonie au sein du mouvement sioniste, que ses intérêts coïncidaient désormais avec ceux de la quasi-totalité du Yishouv (et du peuple juif) et que, par conséquent, la rhétorique de la solidarité de classe et de la lutte de classe pouvait être largement mise de côté.
Le choix du terme "organisation" plutôt que "fédération" est également significatif sur le plan discursif. La nouvelle direction de la Histadrut, largement entre les mains de l’Ahdut Ha’avoda avec le Hapo’el Hatza’ir comme partenaire junior, ne la considérait pas comme une fédération de syndicats largement autonomes, à l’instar du British Trades Union Congress ou de l’AFL (et plus tard du CIO et de l’AFL-CIO) aux USA, mais plutôt comme une institution hautement centralisée. Des premières tentatives de certains syndicats juifs pour obtenir leur autonomie ont été rapidement réprimées par la direction de la Histadrut, et par la suite, un contrôle hiérarchique a été exercé par le biais d’un appareil puissant et de plus en plus bureaucratique basé à Tel‑Aviv (le siège de la Histadrut y a ensuite été surnommé "le Kremlin") ainsi que par le biais d’un réseau de "conseils ouvriers" (mo’etzet hapo’alim) dans chaque ville et village, dont les membres étaient en grande partie choisis non pas par les syndicats, mais par le vote de tous les membres locaux de la Histadrut, selon un système de représentation proportionnelle basé sur des listes de partis. Ce système tendait à donner aux responsables des partis (et en particulier aux apparatchiks de l’Ahdut Ha’avoda puis du MAPAI) le contrôle de l’appareil de la Histadrut au niveau local comme au niveau national.
D’une certaine manière la Histadrut était (et est toujours) unique parmi les mouvements syndicaux en ce sens que les affaires syndicales étaient (et sont encore aujourd’hui) reléguées à un département spécifique qui fonctionnait parallèlement à d’autres départements de la Histadrut chargés de tâches "nationales" telles que l’immigration, la colonisation, l’éducation, la culture, etc. Cela reflétait une fois de plus le rôle de la Histadrut en tant qu’institution centrale du projet sioniste, qui éclipsait généralement ses fonctions syndicales. Au milieu des années 1920, le comité exécutif de l’organisation exerçait également un contrôle effectif sur Hevrat ’Ovdim, la société holding de nombreux réseaux d’entreprises économiques en expansion de la Histadrut, et sur Kupat Holim, le système de santé de la Histadrut.
[6] Le protocole du congrès fondateur de la Histadrut a été publié dans Asufot 1, n° 14 (décembre 1970).
[7]. Sur la formation et l’évolution du MPS, voir Yehuda Slutzki, "MPSI".
[8] Le MPS a remporté 19,5 % des voix pour les délégués au congrès fondateur de la Histadrut à Jaffa et Tel Aviv et 16 % à Haïfa, reflétant la force du parti parmi les travailleurs urbains, dont beaucoup étaient des immigrants récents. En revanche, le parti a obtenu de très mauvais résultats dans les moshavot, où prédominaient des travailleurs plus conservateurs et plus anciens, fidèles à l’Ahdut Ha’avoda et au Hapo’el Hatza’ir. Dans l’ensemble, le MPS a obtenu 6,8 % des suffrages exprimés, mais son influence, et en particulier sa capacité à importuner et à harceler les dirigeants du "socialisme du travail", était sans commune mesure avec sa base de soutien limitée.
[9] Sur la question linguistique, voir les mémoires publiés en feuilleton du militant communiste Nahman List, "Tzadak hakomintern", Keshet, n° 18 (1963), p. 139.
[10] EC/H, Décembre 30, 1920.
[11]. Concernant les campagnes en faveur du "travail hébraïque" menées dans les années 1920 et 1930, voir Anita Shapira, Hama’avak, et Steven Glazer, "Propaganda and the Histadrut-Sponsored Pickets for ’Hebrew Labor’, 1927-1936" (thèse de doctorat non publiée, Université de Georgetown, 1991).
[13] Gouvernement de Palestine, A Survey of Palestine (Jérusalem, 1946), vol. 1, pp. 141, 148. Malheureusement, les recensements effectués par le gouvernement mandataire classaient les personnes par religion plutôt que par nationalité ou ethnicité. Par conséquent, les chiffres que je cite ici pour les Arabes sont en réalité les totaux combinés des musulmans et des chrétiens, et incluent donc certains chrétiens non arabes, tels que les Arméniens. Mais étant donné la proportion relativement faible de chrétiens non arabes dans le nombre total de chrétiens, mon argument concernant les taux de croissance relatifs reste valable. Il convient peut-être également de noter que la croissance urbaine a été très inégale au cours des années 1920 : les villes de l’intérieur ont connu une croissance beaucoup plus lente que Jaffa et Haïfa, tandis que la population de Gaza, sur la côte méditerranéenne, semble avoir stagné.
[14]. Sur la migration de main-d’oeuvre, voir Rachelle Taqqu, "Peasants into Workmen : Internal Labor Migration and the Arab Village Community under the Mandate", dans Joel S. Migdal, éd., Palestinian Society and Politics (Princeton, N.J., 1980), p. 261-85. Concernant Haïfa en particulier, voir May Seikaly, "The Arab Community of Haifa, 1918-1936 : A Study in Transformation" (thèse de doctorat non publiée, Somerville College, Université d’Oxford, 1983).
[15]. Sur la classe ouvrière palestinienne et le mouvement ouvrier, voir entre autres Musa al-Budayri, Tatawwur al-haraka al-’ummaliyya al-’arabiyya fi filastin (Beyrouth, 1981) ; Rachelle Taqqu, "Arab Labor" ; Salim al-Junaydi, al-Haraka al-’ummaliyya al-’arabiyya fi filastin, 1917-1985 (Amman, 1988) ; et ’Abd al-Qadir Yasin, Ta’rikh al-tabaqa al-’amila al-filastiniyya, 1918-1948 (Beyrouth, 1980).
[16] Ces thèses ont été publiées pour la première fois dans l’organe d’Ahdut Ha’avoda Kuntres, n° 91 (aout 1921), puis dans un recueil d’essais et de discours de Ben Gourion sur la question arabe, Anahnu veshkheineinu (Tel Aviv, 1931), p. 61-62.
[17] Comme l’a fièrement déclaré quelques années plus tard l’organe Kuntres de l’Ahdut Ha’avoda, "le secrétariat du Conseil des travailleurs [de Jaffa], composé de cinq membres d’Ahdut Ha’avoda, a réussi, grâce à une surveillance constante et attentive du syndicat, à réprimer les tendances liquidatrices [c’est-à-dire antisionistes] des membres du MPS, et ne leur a pas permis de transformer ce syndicat en un champ d’activité “politique” en y faisant entrer des Arabes dont l’attitude et la loyauté envers l’organisation syndicale devaient encore être mises à l’épreuve". En fait, le Conseil des travailleurs de Jaffa a expulsé le syndicat des boulangers, dirigé par la gauche, de la Histadrut, mais après que les syndicats des métallurgistes et des ouvriers du bâtiment et des routes aient menacé de démissionner en signe de protestation, le secrétariat de la Histadrut est revenu sur sa décision d’expulsion, à condition que le syndicat des boulangers cesse de se qualifier d’"international". Voir S/EC/H, 31 juillet 1922 ; ISA, Division 65 (Travaux publics), 2/149/1, rapport du C.I.D., 9 aout 1922 ; Kuntres, n° 241 (27 novembre 1925).
[18] EC/H, 28 octobre 1921 ; S/EC/H, 17 décembre 1921 et 19 janvier 1922.
[19] Kuntres, no 106 (janvier 1922).
[20] Kuntres, no 165 (14 mars 1924).
[21] Voir Ahdut Ha’avoda, Have’ida harevi’it shel Ahdut Ha’avoda : din veheshbon (Tel Aviv, 1924), et Kuntres, no 172 (6 juin 1924).
[22] Histadrut (Hava’ad Hapo’el), Din veheshbon lave’ida hashlishit shel hahistadrut (Tel Aviv, 1927), p. 155. Je traite de l’impact de cette résolution sur le syndicat des cheminots au chapitre 3.
[23] En 1921, Ben-Tzvi avertit ses collègues qu’il était "très probable" que des "agitateurs" issus des syndicats nationalistes des chemins de fer et des tramways égyptiens viennent en Palestine pour organiser les travailleurs locaux. S/EC/H, 17 décembre 1921.
[24] Par exemple, le deuxième congrès de la Histadrut, qui s’est tenu en février 1923, a appelé à "l’établissement de relations fraternelles avec les travailleurs arabes du pays et au développement de liens avec le mouvement ouvrier juif et international dans le monde". Histadrut (Hava’ad Hapo’el), Have’ida hashniyya shel hahistadrut (Tel Aviv, 1923), pp. 30, 47-48. Concernant les discussions de la Histadrut sur l’organisation des travailleurs arabes, voir, par exemple, EC/H, 23 mars 1922, et AA 208/28, Ben-Tzvi à Yitzhak Shemi, 9 janvier 1924.
[25] L’acronyme PKP était souvent utilisé pour désigner le Parti communiste palestinien, d’après ses initiales en yiddish, la langue que la plupart de ses premiers adhérents connaissaient le mieux et qu’ils s’efforçaient d’utiliser lorsqu’ils s’adressaient aux Juifs, car l’hébreu avait des connotations sionistes. Les anticommunistes sionistes semblent avoir utilisé cet acronyme pour insinuer que le parti et son idéologie étaient des importations étrangères au Yishouv.
Les études les plus importantes sur le mouvement communiste en Palestine pendant cette période comprennent Musa Budeiri, The Palestine Communist Party, 1919-1948 : Arab and Jew in the Struggle for Internationalism (Londres, 1979) ; Shmu’el Dothan, Adumim : hamiflaga hakomunistit be’eretz yisra’el (Kfar Saba, 1991) ; Samih Samara, al-’Amal al-shuyu’i fi filastin : al-tabaqa wa’l-sha’b fi muwajahat al- koloniyaliyya (Beyrouth, 1979) ; et Mahir al-Sharif, al-Umumiyya al-shuyu’iyya wa-filastin, 1919-1928 (Beyrouth, 1980).
[26] La seule étude majeure consacrée au Po’alei Tziyon Smol est celle d’Elkana Margalit, Anatomia shel smol : Po’alei Tziyon Smol be’eretz yisra’el (1919-1946) (Jérusalem, 1976).
Pour la période du début des années 1920, Po’alei Tziyon Smol serait peut-être mieux qualifié comme tendance politique indisciplinée que de parti unifié, et il sera toujours en proie à des dissensions et à des scissions, mais par souci de simplicité, je le présenterai ici comme s’il s’agissait déjà à cette époque d’une organisation unifiée et cohérente.
[27] Par exemple, une source rapporte que dès l’automne 1922, les militants du Po’alei Tziyon Smol à Haïfa (qui n’étaient alors qu’une poignée) ont aidé à organiser une grève des ouvriers arabes employés dans deux ateliers de menuiserie, l’un appartenant à des Juifs et l’autre à des Allemands, qui a permis d’augmenter les salaires et de réduire la journée de travail de douze à neuf heures. Voir Ze’ev Studni, " ’Al hayamim harishonim behaifa", dans L. Tarnopoler, éd., Ze’ev Abramovitch vemorashto (Tel Aviv, 1971), p. 399. Lui-même militant du Po’alei Tziyon Smol à Haïfa dans les années 1920, Ze’ev Studni a publié plusieurs articles évoquant des épisodes de l’histoire de la classe ouvrière juive en Palestine. Ses récits ne sont toutefois pas toujours fiables, comme je le noterai plus loin en le citant à propos des grèves à Nesher en 1924-1925.
[28] Bien qu’Ahdut Ha’avoda n’ait remporté que 41 % et 47 % des voix respectivement lors des premier et deuxième congrès de la Histadrut, il avait réussi à s’assurer le contrôle effectif des organes dirigeants de l’organisation. Mais lors des élections de septembre 1924 aux conseils locaux des travailleurs, le parti perdit du terrain et, à Haïfa comme à Jérusalem, il perdit sa majorité. Po’alei Tziyon Smol obtint des résultats particulièrement bons à Haïfa, où la plupart de ses voix provenaient des travailleurs des chemins de fer. De plus, après ces élections, Ahdut Ha’avoda perçut ses rivaux de gauche et de droite (Po’alei Tziyon Smol et Hapo’el Hatza’ir) comme conspirant pour saper son pouvoir.
[29]. À propos de Po’alei Tziyon Smol lors des élections de 1924, voir Ze’ev Studni, "’Al hayamim harishonim behaifa", p. 402-5.
[30] Kuntres, no 166 (28 mars 1924).
[31] Voir, par exemple, l’article d’Eliyahu Golomb dans Kuntres, no 192 (7 novembre 1924), et les réponses dans les numéros suivants.
[32] Gouvernement palestinien, Survey of Palestine, vol. 1, p. 148.
[33]. Voir Walid Khalidi, All That Remains, pp. 151-54, 202-3. Comme je l’ai indiqué dans l’introduction, il s’agit d’une source d’informations inestimable sur la Palestine d’avant 1948.
[34] Concernant les évènements survenus à Nesher en 1924-1925, voir Kuntres, no 301 (29 avril 1927) ; David Hacohen, Time to Tell : An Israeli Life, 1898-1984 (Cranbury, N.J., 1985), p. 90 ; Joseph Vashitz, "Jewish-Arab Relations at Haifa under the British Mandate" (manuscrit non publié), partie 3, p. 16-17 ; Ze’ev Studni, "Shvitat po’alei Nesher", Me’asef, no 6 (mars 1974) ; et Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, p. 157, le compte rendu officiel de la Histadrut. À sa manière ce compte rendu réussit à laisser de côté le fait que l’objectif de la grève de Nesher en 1925 était d’empêcher l’emploi de main-d’oeuvre égyptienne sous contrat, tandis que Ze’ev Studni ne fait aucune mention de la deuxième grève. À peu près à la même époque, il semble qu’une grève impliquant à la fois des travailleurs arabes et juifs ait également eu lieu à la minoterie Grands Moulins à Haïfa, mais on en sait peu à ce sujet.
[35] Pour les commentaires de Ben Gourion, voir Anahnu veshkheineinu, p. 107 (souligné [intérêts "personnels"/de "classe"] dans l’original) ; la lettre se trouve dans Kuntres, n° 211 (27 mars 1925).
[36]. Sur les communistes en Palestine dans les années 1920, voir Nahman List, "Tzadak hakomintern", Keshet, nos 18, 20, 22, 24, 27, 30, 34 (1963-1967).
[37] Gouvernement palestinien, Survey of Palestine, vol. 1, p. 141.
[38] S/EC/H, 23 mars 1925, et EC/H, 1er avril 1925 ; Kuntres, no 301 (29 avril 1927).
[39] Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, p. 156.
[40] Berl Repetur, Lelo heref : ma’asim uma’avakim (Tel Aviv, 1973), vol. 1, 101 ; AA, Centre de documentation orale, transcription de l’entretien avec Avraham Khalfon, 29 janvier 1976 ; Ze’ev Studni, "Nitzanei ha’irgun hameshutaf behaifa beshnot ha’esrim", Me’asef, no 7 (mai 1975), p. 149-51.
[41] Al-Karmil, 10 octobre 1925.
[42] Ittihad al-’Ummal, 21 octobre 1925.
[43] AA, entretien avec Khalfon, 29 janvier 1976.
[44] Al-Karmil, 21 octobre 1925. Le terme arabe utilisé par al-Karmil pour désigner une "guilde" était niqaba, qui était déjà à cette époque le terme standard pour désigner un syndicat en Égypte. Mais en Palestine, il semblait encore conserver ses anciennes connotations liées aux guildes.
[45] Filastin, 19 aout 1927.
[46] AA, entretien avec Khalfon, 29 janvier 1976.
[47] Pour des exemples, voir Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, p. 158.
[48] Pour un bon exemple des attaques nationalistes palestiniennes contre les efforts de la Histadrut pour syndiquer les travailleurs arabes, voir Filastin, 4 juin 1926, article intitulé "Les travailleurs indigènes entre sionisme et communisme", et un autre publié le 19 août 1927, intitulé "Nos travailleurs se réveillent… Les syndicats juifs exploitent les forces des travailleurs indigènes… Nécessité de créer des syndicats nationaux".
[49] AA, entretien avec Khalfon, 29 janvier 1976 ; S/EC/H, 2 mai, 14 décembre 1927.
[50] Cité dans Ze’ev Abramovitch, Besheirut hatnu’a (Tel Aviv, 1965), p. 263.
[51] S/EC/H, 11 décembre 1925.
[52] AA 490/1-2.
[53]. See Rachelle Taqqu, “Arab Labor,” p. 76-77.
[55] Voir, par exemple, CO 733/161/6 et 733/165/2.
[56] Ben-Gurion, Anahnu veshkheineinu, p.131-33.
[57] Kuntres, no 280 (26 octobre 1926).
[58] Kuntres, no 211 (27 mars 1925).
[59]. Voir, par exemple, l’essai en deux parties de Yosef Yudelevitch dans Kuntres, nos 280 et 282 (novembre 1926).
[60] Lorsque Moshe Erem, dirigeant du Po’alei Tziyon Smol, s’adressa au congrès, il reconnut qu’en Pologne, son parti était favorable à la création de sections nationales distinctes pour les travailleurs juifs au sein des syndicats, car les Juifs y constituaient une minorité nationale opprimée. Mais en Palestine, affirma-t-il, il n’était pas nécessaire de séparer les travailleurs juifs des travailleurs arabes.
[61] Voir, par exemple, l’essai en deux parties de Yosef Yudelevitch dans Kuntres, nos 280 et 282 (novembre 1926). AA, procès-verbal du troisième congrès de la Histadrut, p. 13-15.
[62] Ben Gourion, Anahnu veshkheineinu, p. 138-39 ; souligné ["les travailleurs juifs de Palestine sont les sionistes"] dans l’original.
[63] On peut déjà déceler dans la proposition laborieuse de la fraction du kibboutz les contours de la lutte constante menée par Hashomer Hatza’ir pour se tailler un espace politique dans lequel son engagement formel envers le socialisme révolutionnaire et la fraternité arabo-juive pourrait être concilié avec les exigences du projet sioniste. Pour le libellé de la proposition, voir Efrayyim Krisher, "Ha’irgun hameshutaf bemivhan hahagshama", Me’asef, nos 3-4 (aout 1972), p. 168-69. Curieusement, Efrayyim Krisher affirme que la position de la faction du kibboutz a été "fondamentalement acceptée" par le troisième congrès, ce qui n’était en fait pas du tout le cas.
[64] Pour un compte rendu de la grève à l’usine Mabruk, voir Kuntres, no 338 (1er juin 1928). Les grévistes ont réussi à faire échouer une tentative de la direction visant à prolonger la journée de travail.
[65] Par exemple, les ouvriers du bâtiment de Nazareth, dont la grève avait été soutenue par Po’alei Tziyon Smol pendant l’été 1927, avaient créé leur propre club, et Yitzhak Ben-Tzvi et Philip Hassun leur avaient rendu visite en janvier 1928. Cependant, la principale préoccupation de Ben-Tzvi concernant cette organisation naissante était que le club, récemment perquisitionné par la police pour avoir fonctionné sans licence, puisse finir sous le contrôle des nationalistes ou être utilisé pour servir les intérêts de Po’alei Tziyon Smol plutôt que ceux de la Histadrut. La Histadrut n’a donné aucune suite à cette affaire et a fini par perdre le contact avec cette organisation ouvrière embryonnaire, dont le sort reste inconnu. S/EC/H, 14 décembre 1927, 8 janvier 1928.
[66] S/EC/H, 31 mai 1929.
[67] Pour un exemple de ce dernier cas, voir le numéro du 10 février 1929 de Derekh Hapo’el (La voie des travailleurs), publié par un groupe qui se faisait appeler le "Bloc de gauche" et dénonçait la direction de la Histadrut pour avoir négligé l’organisation commune et saboté la solidarité de classe entre Arabes et Juifs.
3. Les travailleurs des chemins de fer, en Palestine (I) :
La lutte pour l’unité arabo-juive, 1919-1925
Table des matières ►
On pourrait pardonner à un visiteur en Israël, ou en Cisjordanie et à Gaza, de ne pas remarquer l’existence d’un réseau ferroviaire. Certaines des lignes les plus anciennes et les plus importantes sur le plan historique fonctionnent aujourd’hui selon un horaire minimal et transportent peu de passagers et de marchandises, tandis que d’autres ne fonctionnent plus du tout. En réalité, le transport routier motorisé a remporté il y a plusieurs décennies sa longue lutte contre le chemin de fer pour devenir le moyen privilégié de transport des marchandises et des personnes. Malgré des discussions sporadiques en Israël sur la relance du réseau ferroviaire existant et même sur la construction de nouvelles lignes, les chemins de fer sont moribonds et semblent voués à un déclin continu en raison du manque d’investissements et d’intérêt.
Pourtant, les chemins de fer de Palestine ont une histoire longue et mémorable. Des propositions de construction d’un chemin de fer en Palestine, région relativement sous-développée de l’Empire ottoman mais qui suscitait déjà un intérêt particulier des Européens, ont été avancées dès les années 1850. Ce n’est qu’en 1888 que Yosef Navon (1858-1934), un riche notable juif de Jérusalem, acquit du gouvernement du sultan Abd al-Hamid une concession pour la construction et l’exploitation d’une ligne de chemin de fer entre Jaffa, la plus grande ville et le principal port de Palestine, et Jérusalem, perchée sur les hauteurs de la région montagneuse. Navon Bey vendit ensuite la concession à une nouvelle société créée en France afin de lever les capitaux nécessaires et de mettre en oeuvre le projet. La ligne Jaffa-Jérusalem fut achevée à l’été 1892 et, dans les années qui suivirent, elle contribua à stimuler la croissance économique de la Palestine en facilitant l’exportation d’agrumes et en encourageant le tourisme.
Le gouvernement ottoman développa également lui-même le réseau ferroviaire palestinien, en lien avec le chemin de fer du Hedjaz. Ce projet, mis en oeuvre entre 1900 et 1908 avec le soutien technique et financier allemand, visait à renforcer le contrôle ottoman sur le Hedjaz et ses villes saintes et à faciliter le pèlerinage annuel en reliant Damas à La Mecque, mais la ligne ne s’étendait que jusqu’à Médine, au sud. En 1905, une ligne secondaire fut achevée, reliant le chemin de fer du Hedjaz, dans le sud de la Syrie, à Haïfa sur la Méditerranée, via Deraa, Samakh (à l’extrémité sud du lac de Tibériade), Beisan et Afula. Un embranchement reliant Haïfa à Acre au nord fut ouvert en 1913.
La Première Guerre mondiale vit l’expansion rapide du réseau ferroviaire palestinien, principalement à des fins militaires. Avec l’assistance technique allemande et la main-d’oeuvre locale enrôlée, principalement des paysans arabes, mais aussi des artisans juifs et d’autres, les Ottomans construisirent des lignes ferroviaires à voie étroite à travers les collines centrales de la Palestine, reliant la ligne Haïfa-Samakh à Afula à Jénine, Naplouse et Tulkarem, pour finalement atteindre la ville de Lydda, sur la plaine côtière au sud-est de Jaffa. Les chemins de fer militaires s’étendirent également jusqu’à Gaza et traversèrent le Sinaï, afin de faciliter une invasion ottomane de l’Égypte. Les forces britanniques qui conquirent la Palestine aux Ottomans fournirent plusieurs lignes, qui furent abandonnées une fois leur utilité militaire disparue. Cependant, les Britanniques construisirent également une nouvelle ligne permanente le long de la côte méditerranéenne du Sinaï et de la Palestine, reliant al-Qantara, sur le canal de Suez (où elle était reliée au réseau ferroviaire égyptien), à Haïfa, via Gaza et Lydda. Cette dernière ville, également située sur la ligne Jaffa-Jérusalem, devint ainsi le principal noeud ferroviaire du pays.
Après la fin de la guerre, le contrôle des chemins de fer du pays, ainsi que de ceux du Sinaï et du Hedjaz, fut transféré à la Société des chemins de fer, du télégraphe et du téléphone de Palestine, une agence du gouvernement mandataire de Palestine. La nouvelle direction ferma de nombreuses lignes peu utilisées, mais au fil des ans, elle modernisa également plusieurs lignes existantes à écartement standard et en construisit de nouvelles. Le plus important d’entre eux fut peut-être le prolongement, en 1942, de la ligne côtière al-Qantara-Haïfa vers le nord jusqu’à Beyrouth et Tripoli, au Liban, que les forces alliées venaient de conquérir sur les forces de Vichy. À la fin du mandat britannique, la Palestine comptait 465 kilomètres de voies ferrées, qui transportèrent 1,9 million de tonnes de fret et quelque 900.000 passagers en 1946-1947 [2].
Tout au long de la période du mandat, les chemins de fer palestiniens ont été l’un des plus grands employeurs de main-d’oeuvre salariée du pays. La taille de leur effectif a fluctué, mais à son apogée pendant la guerre, en 1943, la Palestine comptait près de 7.800 cheminots. La plupart d’entre eux étaient des paysans arabes non qualifiés embauchés pour construire et entretenir les voies ferrées, mais une minorité importante – plus de 1.200 en 1943 – était composée d’ouvriers industriels relativement qualifiés et permanents, concentrés dans les ateliers ferroviaires de la banlieue nord de Haïfa, tandis que beaucoup d’autres travaillaient ailleurs en Palestine à l’exploitation et à l’entretien du matériel ferroviaire, des gares et des dépôts[3].
La première main-d’oeuvre des chemins de fer
Nous savons très peu de choses sur les cheminots en Palestine avant et pendant la Première Guerre mondiale. Au début du moins, les Européens occupaient probablement une part importante des emplois les plus qualifiés sur la ligne Jaffa-Jérusalem et sur les lignes du chemin de fer du Hedjaz en Palestine, ainsi que dans les ateliers de réparation et d’entretien ferroviaires. Un petit nombre de Juifs, résidents de longue date ou récemment arrivés, étaient également employés sur les chemins de fer palestiniens, notamment pendant la guerre, où le travail ferroviaire semblait un moyen relativement sûr et facile d’effectuer le service militaire obligatoire. Mais la majorité de la main-d’oeuvre permanente était certainement composée d’Arabes musulmans et chrétiens, ainsi que de quelques Turcs occupant des postes d’encadrement et de bureau, et de membres de minorités autochtones non arabes comme les Arméniens. Tous les cheminots arabes n’étaient pas originaires du territoire qui allait devenir la Palestine : avant l’effondrement de l’Empire ottoman, la Palestine était un terme purement géographique et les migrations de main-d’oeuvre étaient considérables au-delà des frontières des provinces et districts ottomans. Ainsi, par exemple, l’extension du chemin de fer du Hedjaz jusqu’à Haïfa en 1905 et l’installation dans cette ville de ses bureaux opérationnels et d’autres installations ont conduit à l’installation de cheminots syriens musulmans dans le quartier de Wadi Salib à Haïfa. Comme nous le verrons, plusieurs des cheminots qui, au milieu des années 1920, allaient devenir les fondateurs du mouvement syndical arabe palestinien étaient des vétérans syriens du chemin de fer du Hedjaz[4].
On dispose de beaucoup plus d’informations sur la main-d’oeuvre ferroviaire au lendemain de la guerre, même si d’importantes lacunes subsistent. Durant ces années, les chemins de fer ont été transférés du contrôle militaire au contrôle civil, et des travailleurs qualifiés et non qualifiés ont été nécessaires pour remplacer les soldats partis qui avaient contribué à l’exploitation du réseau pendant la guerre. Un petit nombre d’Européens non juifs ont été maintenus ou embauchés pour occuper des postes qualifiés et d’encadrement; de nombreux contremaitres des ateliers, par exemple, étaient grecs, probablement issus de l’importante communauté grecque installée en Égypte, tandis que les hauts fonctionnaires étaient tous britanniques. Mais la majeure partie de la main-d’oeuvre ferroviaire, à cette époque et pendant toute la période du mandat, restait composée d’Arabes, principalement originaires de Palestine, mais aussi de Syrie et d’Égypte, où l’on trouvait davantage de travailleurs expérimentés dans le domaine ferroviaire. Une part considérable du travail manuel non qualifié était initialement assurée par des Égyptiens, dont un grand nombre avaient été enrôlés par les Britanniques et amenés en Palestine pour le service du travail.
Une société d’entraide rudimentaire semble avoir vu le jour parmi les cheminots arabes dès 1920, lorsqu’un petit groupe à Haïfa a commencé à collecter des fonds pour venir en aide aux travailleurs malades et aux familles des travailleurs décédés. En 1923, cette initiative semble avoir évolué vers une société de bienfaisance un peu plus organisée pour les cheminots, officiellement enregistrée auprès du gouvernement. Comme nous le verrons, parmi les personnes les plus activement impliquées dans cette société figuraient un certain nombre d’ouvriers qualifiés et de contremaitres qui, en 1925, contribueront à la création du premier syndicat purement arabe en Palestine. Jusqu’alors, cependant, ils semblent être restés largement entre eux, s’abstenant de toute activité syndicale manifeste et de tout contact avec les cheminots juifs. Ils ne réapparaitront donc pas dans ce récit avant les évènements de 1925 [5].
À partir de 1919, le personnel ferroviaire comptait également un nombre restreint, mais croissant, de Juifs récemment arrivés en Palestine. Certains étaient des soldats démobilisés ayant servi dans les forces britanniques, mais la plupart étaient des immigrants arrivés en Palestine dans le cadre de la troisième Aliyah (1918-1923). Initialement orientés vers des emplois ferroviaires par la Commission sioniste, ils furent envoyés en Palestine par l’Organisation sioniste en avril 1918 pour contribuer à la restauration du Yishouv, appauvri et partiellement dispersé par la guerre, et pour préparer la voie à l’immigration juive massive que la Déclaration Balfour avait finalement rendue possible. Des Juifs étaient également recrutés pour travailler dans les chemins de fer par l’intermédiaire des agences pour l’emploi gérées par les deux partis rivaux du "sionisme du travail", Ahdut Ha’avoda et Hapo’el Hatza’ir. Plus tard, ces modes de recrutement furent complétés par des relations personnelles, les superviseurs, contremaitres et ouvriers juifs nouvellement embauchés faisant embaucher d’autres Juifs[6].
Pour la Commission sioniste et les partis du "sionisme du travail", placer les nouveaux immigrants dans des emplois ferroviaires était bien sûr un moyen d’assurer leur subsistance individuelle, car les emplois étaient rares. Cependant, comme je l’ai expliqué dans les chapitres 1 et 2, cela s’inscrivait également dans le cadre d’une campagne plus large pour la "conquête du travail" et la réalisation du "travail hébraïque". La création d’un solide groupe de cheminots juifs était considérée comme un moyen de transformer ces individus en prolétaires et de démontrer qu’en Palestine, les Juifs pouvaient accomplir avec succès même les travaux physiques les plus pénibles. Mais elle était également considérée comme un moyen d’assurer à la classe ouvrière juive une place dans ce secteur important de l’économie palestinienne. Il n’est donc pas surprenant que les dirigeants du "sionisme du travail" considéraient que la tâche principale de l’Association des travailleurs des chemins de fer (Agudat Po’alei Harakevet, RWA), créée par les travailleurs juifs des chemins de fer en 1919, était la "conquête du travail" dans les chemins de fer[7]. L’objectif habituel du syndicalisme, à savoir l’amélioration des salaires et des conditions de travail des ouvriers, n’était pas considéré comme sans importance, mais, conformément à l’idéologie du "sionisme du travail", il était considéré comme secondaire par rapport aux intérêts nationaux plus larges, comme un moyen d’atteindre une fin. En obtenant des salaires plus élevés et de meilleures conditions pour leurs membres, les syndicats contribueraient à renforcer le "travail hébraïque" et à faire avancer les objectifs du projet sioniste en Palestine. Cependant, comme nous le verrons, tous les cheminots juifs ne partageaient pas toujours cette conviction.
La première vague d’immigrants juifs affectés aux travaux ferroviaires ne dura pas longtemps. Rétrospectivement, en janvier 1921, les dirigeants syndicaux estimèrent que les responsables sionistes chargés de l’emploi avaient apparemment pour objectif principal[8] de
fournir du travail aux jeunes hommes nouvellement arrivés, qui cherchaient en vain un emploi. Ils voulaient s’en débarrasser, alors ils les ont envoyés au chemin de fer. Mais en réalité, ce n’était pas le personnel dont ils avaient besoin pour accomplir cette grande conquête du travail, et ceux qui les ont envoyés ne se sont pas souciés de créer pour ces jeunes les conditions qui leur auraient facilité l’accès à ce travail. Ainsi, parmi tous ceux qui avaient été embauchés pour travailler sur le chemin de fer, quelques centaines seulement sont restés, ceux qui, uniquement parce qu’ils aspiraient à gagner une place pour les Juifs dans le secteur ferroviaire, avaient suffisamment de patience pour endurer et supporter les conditions difficiles.
Ce problème allait tourmenter les dirigeants du "sionisme du travail" tout au long du mandat. Peu de Juifs étaient prêts à supporter longtemps les bas salaires, les longues heures de travail, les conditions difficiles et les mauvais traitements caractéristiques du travail ferroviaire en Palestine. Dès qu’un meilleur emploi se présentait ailleurs, ils partaient. Les dirigeants étaient donc constamment confrontés à un conflit entre les intérêts matériels de chaque travailleur et l’objectif stratégique de renforcer le "travail hébraïque" dans cette entreprise vitale. Seule une amélioration significative des salaires et des conditions de travail pouvait permettre de conserver un nombre significatif de Juifs comme cheminots. Mais les travailleurs juifs ne pouvaient obtenir de telles améliorations qu’en coopérant avec les travailleurs arabes des chemins de fer, qui constituaient la grande majorité de la main-d’œuvre des chemins de fer. Or, les gains que cette coopération pouvait apporter étaient susceptibles de renforcer la position des travailleurs arabes et de rendre encore plus difficile la réalisation du "travail hébraïque".
Il s’agissait là d’une contradiction que le "sionisme du travail" n’a jamais réussi à résoudre. Afin de contourner le problème, l’Exécutif sioniste fit pression sur les autorités britanniques pour qu’elles se débarrassent des nombreux Égyptiens employés par les chemins de fer palestiniens et dans les travaux publics, et les remplacent par des Juifs, ou à défaut, par des Arabes locaux. On espérait que cette mesure permettrait de créer davantage d’emplois pour les Juifs; au pire, cela signifierait que les Arabes palestiniens remplaceraient les Égyptiens, dont les salaires étaient extrêmement bas. Les responsables du gouvernement et de l’armée britanniques s’opposèrent dans un premier temps à cette demande, car remplacer les Égyptiens par des Juifs ou même par des Arabes palestiniens entrainerait une augmentation considérable de la masse salariale, mais en 1922, le gouvernement palestinien s’engagea à supprimer progressivement la main-d’oeuvre égyptienne. Cela ne créa toutefois pas un nombre significatif de nouveaux emplois pour les Juifs, car peu d’entre eux étaient intéressés ou capables d’effectuer le type de travail que faisaient les Égyptiens.
Les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer : premiers contacts
C’est parmi les quelques Juifs qui sont restés dans le secteur ferroviaire pendant plus de quelques semaines ou mois que les organisateurs du premier syndicat juif des cheminots ont puisé leurs membres. La RWA, dont le premier congrès s’est tenu à Jaffa en novembre-décembre 1919, un an avant le congrès fondateur de la Histadrut, a connu des débuts difficiles. Cela s’explique en partie par l’instabilité causée par le taux de rotation élevé des membres, les nouveaux immigrants entrant puis quittant rapidement le secteur ferroviaire, mais la jeune organisation a également été affaiblie par les luttes pour le contrôle menées par les différentes parties. En 1919-1921, le Parti socialiste ouvrier, toujours à cheval entre le sionisme et le bolchevisme, a trouvé un soutien considérable parmi les cheminots juifs, ce qui a conduit à un conflit avec Ahdut Ha’avoda. Il y eut également des conflits entre le comité central du syndicat, élu par les travailleurs eux-mêmes, et le responsable nommé par la Commission sioniste pour superviser le syndicat et faire embaucher davantage de Juifs comme cheminots, conformément à la campagne pour la "conquête du travail" dans ce secteur. Au cours de ses premières années, le syndicat dépendait financièrement de la Commission sioniste, qui complétait les salaires des cheminots juifs et lui versait des fonds destinés à leur fournir divers services, tels que des cantines (pour compenser l’alimentation insuffisante que leur permettaient leurs maigres salaires), des cours d’hébreu et d’anglais (ces derniers leur permettant d’améliorer leurs compétences techniques et d’accéder à de meilleurs emplois), ainsi que des livres et des magazines.
Même après l’atténuation des luttes intestines et la réussite de la direction du syndicat à convaincre la Commission sioniste de révoquer le superviseur qu’elle avait nommé, l’organisation resta fragile. Les contacts avec ses sections, notamment celles des gares éloignées comme Al-Qantara, à l’extrémité de la ligne du Sinaï, étaient irréguliers, et la principale préoccupation du syndicat semble avoir été d’orienter les nouveaux immigrants vers des emplois ferroviaires. Un mémorandum exposant les griefs et les revendications des cheminots juifs fut rédigé et envoyé au nouveau Haut-Commissaire, qui dirigeait le gouvernement mandataire de Palestine, mais il resta sans réponse[10].
Même à ce stade précoce, la question se posait de savoir comment les travailleurs juifs des chemins de fer devaient interagir avec leurs collègues arabes. D’un côté, il était évident pour les dirigeants du "sionisme du travail" que les travailleurs juifs des chemins de fer – quelques centaines sur plusieurs milliers – ne pouvaient espérer, aussi bien organisés fussent-ils, d’améliorer leur sort sans la coopération de leurs collègues arabes non syndiqués, et que seule une telle amélioration pouvait ouvrir la voie vers le renforcement du "travail hébraïque" sur les chemins de fer. Parallèlement, une vive inquiétude régnait quant aux conséquences possibles de l’organisation des travailleurs arabes et à la mesure dans laquelle celles-ci pourraient entraver la réalisation des objectifs sionistes. Comme je l’ai expliqué au chapitre 2, cette question apparut lors de l’une des toutes premières réunions du comité exécutif de la Histadrut, le 30 décembre 1920, quelques semaines seulement après le congrès fondateur de l’organisation. Si certains dirigeants de la Histadrut présents à la réunion soutenaient que les travailleurs juifs devaient aider leurs collègues arabes à s’organiser, ils exprimaient également des craintes quant aux implications potentielles d’une telle aide pour le projet sioniste. Il était également bien compris, dès ce stade précoce, que l’organisation des travailleurs arabes pourrait entrer en conflit avec l’objectif de réaliser le "travail hébraïque" sur le chemin de fer. Parallèlement, nombreux étaient ceux qui estimaient que la Histadrut ne pouvait rester inactive. Cela tenait en partie à des raisons politiques : si elle n’organisait pas les travailleurs arabes, des antisionistes de gauche ou des nationalistes arabes pourraient le faire, avec des conséquences potentiellement dangereuses. Mais il faut aussi souligner que nombre des partisans du "sionisme du travail" prenaient au sérieux leurs principes internationalistes et socialistes et ressentaient l’obligation morale d’aider ceux qu’ils percevaient comme leurs frères arabes moins conscients de leur classe sociale et inorganisés. Cette obligation pouvait souvent prendre la forme d’un paternalisme, et, en définitive, elle est indissociable de la question plus large du projet sioniste en Palestine et de ses implications pour la majorité arabe du pays. Ce serait néanmoins une erreur de perdre de vue l’impulsion morale subjective en jeu, ainsi que les termes humanitaires et socialistes dans lesquels de nombreux sionistes de gauche comprenaient leur action.
Finalement, comme nous l’avons vu, le comité exécutif de la Histadrut a décidé de tergiverser : il a donné pour instruction à ses représentants au congrès du syndicat juif des cheminots d’affirmer le principe de solidarité arabo-juive, mais d’éviter toute décision pratique en attendant que la question soit clarifiée[11]. En conséquence, la trentaine de délégués au troisième congrès de la RWA, représentant quelque 600 cheminots juifs, n’ont accordé que peu ou pas d’attention à la question des relations avec leurs collègues arabes. Outre la décision d’adhérer en bloc à la nouvelle Histadrut, leurs discussions ont porté principalement sur les moyens d’augmenter le nombre de Juifs embauchés et d’améliorer le sort de ceux qui étaient déjà employés dans les chemins de fer. En conséquence, dans les mois qui ont suivi, les interventions de la Histadrut auprès du gouvernement mandataire ont été exclusivement en faveur des cheminots juifs. Au cours de cette période et pendant une grande partie des années 1920, c’est généralement Yitzhak Ben-Tzvi qui a assumé la fonction de responsable de la Histadrut chargé de superviser les cheminots et de les représenter dans les contacts avec la direction des chemins de fer palestiniens et les responsables gouvernementaux. Sa médiation était nécessaire car les responsables des chemins de fer et du gouvernement refusaient de reconnaitre officiellement la RWA ou de traiter directement avec elle en tant qu’agent négociateur des travailleurs[12].
Cependant, la question des relations avec les travailleurs arabes refit bientôt surface, cette fois avec une acuité accrue. À l’été 1921, les cheminots arabes de Haïfa, où les principaux ateliers d’entretien et de réparation des Chemins de fer palestiniens étaient progressivement transférés de Lydda, ainsi que de nombreux ouvriers qualifiés juifs et arabes, commencèrent à approcher leurs collègues juifs syndiqués pour envisager une éventuelle coopération. Que les ateliers de Haïfa aient été le théâtre de ces premiers contacts n’était pas un hasard. À l’époque, ces ateliers constituaient la plus grande concentration de travail industriel salariée en Palestine, employant côte à côte des centaines d’ouvriers arabes, juifs et autres, qualifiés, semi-qualifiés et non qualifiés. Dans cette atmosphère de serre, de nombreuses idées, tendances politiques et organisations se disputaient l’allégeance des ouvriers.
Bulus Farah, qui arriva aux ateliers ferroviaires de Haïfa en 1925 comme apprenti à l’âge de quinze ans et deviendra plus tard un dirigeant des mouvements communiste et ouvrier en Palestine, a donné une description saisissante de cet environnement unique :
Les ateliers ferroviaires constituaient un mélange de toutes les nationalités, mais les Arabes et les Juifs constituaient la grande majorité. Une sorte de compréhension mutuelle régnait entre eux, malgré les différences de langue, de coutumes, de traditions et de niveau de civilisation. La plupart des travailleurs juifs venaient d’Europe de l’Est, principalement de Pologne, et ils essayaient d’apprendre l’arabe auprès de leurs collègues arabes. La langue commune entre eux était l’arabe. Il y avait également quelques travailleurs européens, dont certains avaient participé à des mouvements ouvriers ou socialistes. Et tandis que le sionisme s’immisçait directement dans les affaires des travailleurs juifs par l’intermédiaire de ses agents, cette ingérence suscitait une réaction de la part des éléments de gauche parmi les travailleurs juifs, qu’ils soient bolcheviks ou sociaux-démocrates penchant vers la Deuxième Internationale. Je remarquais que des disputes et des discussions violentes opposaient généralement la gauche et les partisans de la Histadrut, qui soutenaient la Deuxième Internationale. Ces disputes ne se déroulaient pas dans le vide, elles ne portaient pas sur telle ou telle théorie abstraite; pour la droite et la gauche juives, la question clé était leur attitude envers le mouvement sioniste, l’impérialisme britannique, le mouvement national arabe, la révolution communiste en Russie soviétique, la ligne révolutionnaire sur les travailleurs, le socialisme, l’impérialisme… Les travailleurs juifs considéraient leurs collègues arabes avec beaucoup de respect, car ils comprenaient que ces derniers possédaient de grandes compétences professionnelles, même s’ils n’étaient pas au même niveau que les travailleurs juifs en termes de culture[13].
Le portrait que dresse Bulus Farah des relations entre Arabes et Juifs dans les ateliers de Haïfa est trop idyllique, mais il semble bien qu’une atmosphère unique régnait sur ce lieu de travail. Cette atmosphère a contribué à créer un réseau d’interactions entre ouvriers arabes et juifs, unique en Palestine. L’émergence, dans les années 1920, d’une nouvelle couche d’ouvriers arabes relativement qualifiés et instruits, réceptifs au syndicalisme, est tout aussi importante. Certains d’entre eux ont sans doute été influencés par les activités du syndicat juif et par des échanges avec des syndicalistes juifs. D’autres, en revanche, ont peut-être pris conscience de l’organisation syndicale dans leur pays d’origine (par exemple, ceux originaires de Syrie ou d’Égypte) ou par des contacts avec des cheminots européens non juifs, principalement grecs et italiens, qui possédaient leurs propres sociétés d’entraide.
Au cours de l’été et de l’automne 1921, une série de réunions fut organisée chez des cheminots arabes, au cours desquelles les Arabes exprimèrent aux dirigeants syndicaux juifs leur intérêt à participer à un syndicat commun regroupant tous les cheminots de Palestine, voire à rejoindre la Histadrut, qui offrait à ses membres divers services tels que des soins de santé, des fonds de prêt et des coopératives de consommateurs. Ces initiatives ont suscité une inquiétude et une confusion considérables parmi les dirigeants de la RWA, qui ont d’abord cherché à tempérer l’intérêt des Arabes en évitant leurs questions et en exagérant les contraintes liées à l’adhésion au syndicat. Lorsque les Arabes ont persisté et ont insisté pour obtenir une réponse sans équivoque, la RWA s’est à nouveau tournée vers la Histadrut pour obtenir des conseils[14]. Comme je l’ai évoqué au chapitre 2, la question des relations entre les travailleurs arabes et juifs dans les lieux de travail mixtes, généralement appelée "problème de l’organisation commune" (irgun meshutaf), s’est ainsi imposée à l’ordre du jour de la direction de la Histadrut à la fin de l’année 1921 et est devenue un sujet de controverse et de débat parmi les partis du "sionisme du travail". En janvier 1922, poussé par la nécessité de fournir des conseils aux cheminots, le conseil de la Histadrut approuva la proposition de Ben Gourion selon laquelle, parmi les cheminots, l’organisation conjointe impliquerait "l’organisation des travailleurs sur la base de sections nationales" et "le maintien de l’Association des cheminots juifs en tant que partie intégrante de la Histadrut"[15]. Tout cheminot arabe ayant adhéré à la RWA serait ainsi relégué dans une section distincte, tandis que les cheminots juifs et leur organisation resteraient étroitement liés à la Histadrut.
Cette conception d’une organisation commune fut vivement critiquée par les forces de gauche de la Histadrut et parmi les cheminots juifs, dans tout le pays, mais surtout parmi ceux employés aux ateliers de Haïfa, où le Po’alei Tziyon Smol et les communistes bénéficiaient d’un soutien important. Cela s’expliquait en partie par la composition de la main-d’oeuvre ferroviaire, et en particulier des ouvriers des ateliers. La plupart des travailleurs des Chemins de fer juifs étaient récemment arrivés en Palestine, sans racines profondes dans le pays ni liens étroits avec les institutions du mouvement du "sionisme du travail". Parallèlement, nombre d’entre eux avaient été profondément marqués par les bouleversements révolutionnaires de l’Europe qu’ils venaient de quitter. Pauvres et exploités, mais aussi très politisés, nombre d’entre eux en vinrent à penser qu’ils n’avaient guère d’espoir d’améliorer leurs conditions de vie, sauf par une lutte commune avec leurs collègues arabes. L’accent mis par le Po’alei Tziyon Smol et les militants et propagandistes communistes sur la lutte des classes et l’internationalisme, sur l’unification et la mobilisation des cheminots juifs et arabes pour obtenir des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail, les attirait considérablement. En revanche, les exhortations constantes de la direction de la Histadrut au sacrifice personnel et son insistance à subordonner la lutte des classes aux tâches "nationales" d’immigration et de colonisation ont rapidement perdu de leur efficacité. Les militants de gauche ont accusé la Histadrut de minimiser, voire de réprimer, les luttes ouvrières afin de s’adapter à la direction bourgeoise du mouvement sioniste. Sa préférence pour la construction d’une économie du travail séparée – une politique que la gauche a qualifiée de "socialisme de la pauvreté" – pouvait paraitre malavisée, voire illusoire, au vu des graves privations subies par d’importantes couches de la classe ouvrière industrielle urbaine en cette période de bas salaires, de chômage généralisé, voire de famine.
La situation des cheminots juifs (et, là encore, particulièrement celle des ouvriers d’atelier) différait également sensiblement de celle de la plupart des autres membres de la Histadrut. La Histadrut comptait non seulement des salariés urbains, mais aussi de nombreuses personnes qui, bien qu’officiellement classées comme travailleurs, étaient en réalité des travailleurs indépendants, individuellement ou collectivement. Parmi eux figuraient des membres de kibboutzim et de moshavim, des membres de la Gdud Ha’avoda ("Brigade du Travail") qui s’engageaient collectivement sur des chantiers de travaux publics, des membres de coopératives de producteurs et de consommateurs, etc. Les conjoints inactifs des membres de la Histadrut pouvaient également adhérer et voter aux élections. Les travailleurs des chemins de fer, en revanche, étaient des prolétaires au sens classique du terme, des salariés urbains, tandis que les ouvriers d’atelier, en particulier, vivaient et travaillaient dans une grande ville portuaire multiethnique, en passe de devenir le principal centre industriel de Palestine. Si d’autres membres de la Histadrut pouvaient être en conflit avec leurs employeurs juifs relativement modestes, ou souffrir de la conjoncture économique générale, pour les travailleurs des chemins de fer, c’était clairement l’État colonial – le gouvernement mandataire et son agence, les Chemins de fer palestiniens – qui était responsable de ce qu’ils considéraient comme des salaires de misère et des conditions de travail inhumaines. Ils étaient donc généralement beaucoup plus réceptifs au message militant des forces politiques à gauche de l’Ahdut Ha’avoda que la majeure partie des membres de la Histadrut. Les travailleurs des chemins de fer ont également développé une forte tradition d’indépendance. Nombre d’entre eux, y compris certains qui partageaient politiquement l’avis d’Ahdut Ha’avoda, étaient mécontents de ce qu’ils percevaient comme le comportement autoritaire et les politiques centralisatrices de la direction de la Histadrut. Cette dernière était composée en grande partie de vétérans de la Seconde Aliya d’avant-guerre qui, bien qu’âgés d’une trentaine d’années seulement, pouvaient désormais paraitre assez âgés et éloignés de l’esprit des nouveaux arrivants plus jeunes et plus radicaux qui constituaient la majeure partie de la composante juive des travailleurs des chemins de fer. Face aux efforts de la Histadrut pour assoir son contrôle sur les syndicats, les travailleurs des chemins de fer insistèrent sur l’autonomie de leur organisation. Parallèlement, les travailleurs des chemins de fer entretenaient des liens relativement faibles avec le reste du mouvement du "sionisme du travail". Au grand dam des dirigeants de la Histadrut, beaucoup d’entre eux négligeaient de payer leurs cotisations à la Histadrut, et la RWA disposait de ses propres fonds de grève et d’entraide. En 1922-1923, les responsables du Conseil des travailleurs de Haïfa, contrôlé par l’Ahdut Ha’avoda, l’organe local de la Histadrut, en étaient venus à considérer la section de Haïfa du syndicat comme un foyer d’opposition, car elle agissait en grande partie de son propre chef et semblait offrir un terrain fertile au radicalisme. Il convient toutefois de noter que le syndicat des cheminots dépendait en fait du soutien financier de la Histadrut, qui payait le salaire de son secrétaire à plein temps et surveillait de près ses activités. Cela permit à la direction de la Histadrut d’exercer une pression sur le syndicat et, finalement, de le contrôler[16].
Militantisme ouvrier et relations arabo-juives
La montée en puissance de la gauche parmi les travailleurs juifs des chemins de fer permit un débat approfondi sur la question de l’organisation commune lors du quatrième congrès de la RWA à Haïfa en février 1922, environ un mois après que le conseil de la Histadrut eut approuvé la politique des sections nationales. Tous les délégués s’accordèrent sur l’urgente nécessité d’une organisation commune avec les travailleurs arabes, qui apparaissait de plus en plus comme la seule solution aux problèmes rencontrés par les travailleurs juifs des chemins de fer, mais une minorité substantielle rejeta les directives de la Histadrut quant à la forme que celle-ci devait prendre. Le congrès, dominé par les partisans d’Ahdut Ha’avoda et de Hapo’el Hatza’ir, finit par approuver la décision de la Histadrut de créer des sections nationales, la section juive restant intégrée à la Histadrut, mais il ajouta une condition : jusqu’à ce qu’il y ait suffisamment de membres arabes pour créer une section arabe distincte, la RWA accepterait les Arabes comme membres à part entière. Cela marquait déjà une rupture avec la politique de la Histadrut et témoignait de l’influence croissante de la gauche[17]. Dans les mois qui suivirent, certains travailleurs arabes de Haïfa commencèrent à collaborer étroitement avec le syndicat, rebaptisé Syndicat des travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes (URPTW) pour refléter l’élargissement de son effectif, bien qu’aucun d’entre eux n’y adhère en tant que membre à part entière. Outre les efforts déployés par le syndicat pour rallier les travailleurs arabes – dont les membres du Po’alei Tziyon Smol de Haïfa prirent l’initiative -, l’impulsion donnée à cette participation croissante des Arabes semble avoir été la vague de licenciements qui balaya les chemins de fer en 1922 et exacerba le ressentiment des travailleurs déjà confrontés à des salaires et des conditions de travail médiocres. Ces licenciements, qui s’inscrivaient dans le cadre d’une politique gouvernementale de réduction des dépenses par la réduction des effectifs, touchèrent particulièrement les travailleurs des Chemins de fer, notamment parce que la grande majorité des employés étaient officiellement considérés comme des employés journaliers et ne bénéficiaient donc d’aucune sécurité d’emploi ni d’aucune indemnité de licenciement. C’était également une période de chômage élevé, ce qui signifiait que les travailleurs licenciés avaient peu de chances de retrouver un emploi. Pour la première fois, le syndicat et la Histadrut tentèrent d’intervenir auprès de la direction et du gouvernement en faveur des travailleurs arabes et juifs qui avaient perdu leur emploi. Bien que seuls quelques-uns des travailleurs licenciés aient finalement été réembauchés, les efforts du syndicat en leur faveur renforcèrent sa position auprès des travailleurs arabes. Le syndicat se plaignit également du harcèlement et des persécutions dont les travailleurs étaient victimes de la part du personnel d’encadrement, dont certains étaient juifs[18]. À l’automne 1922, un large soutien était accordé à la grève par les travailleurs juifs et arabes pour résister aux licenciements et au harcèlement, mais le comité exécutif de la Histadrut, que la direction syndicale consultait étroitement et dont elle s’en remettait aux décisions, rejeta l’idée. Cela s’expliquait en partie par le fait que Ben-Tzvi et ses collègues n’étaient pas convaincus que les travailleurs arabes se joindraient effectivement à une grève, mais que des considérations politiques plus larges étaient également en jeu. "Supposons", déclara Ben-Tzvi lors d’une réunion du comité exécutif de la Histadrut,
qu’ils réussissent, qu’un miracle se produise et qu’aucun Arabe n’accepte de pot-de-vin pour trahir les travailleurs, qu’ils fassent tous grève. Supposons que nous réussissions tout ce que nous entreprenons, – que demanderons-nous alors? Que Moshlin [un fonctionnaire ferroviaire juif dont la Histadrut avait obtenu le transfert en Palestine, mais qui était désormais détesté par les travailleurs] soit licencié ! Et à sa place viendra un Arabe ou un Anglais. Il y a quelques jours, les cheminots [juifs] exigeaient l’embauche d’un responsable juif, et maintenant ils vont faire grève pour exiger le licenciement d’un responsable juif? Toutes les décisions concernant une grève sont sans valeur, elles ne peuvent être prises en considération. De tous les points de vue, c’est une perte totale.
Voilà ce que Ben-Tzvi a dit aux dirigeants syndicaux, convaincus d’un fort soutien à la grève et de la possibilité de paralyser les chemins de fer, de calmer les travailleurs[19].
Néanmoins, 1923 marqua le début d’une nouvelle phase d’activité organisationnelle et politique parmi les travailleurs des Chemins de fer. L’agitation grandit tandis que la direction intensifiait ses efforts pour réduire les coûts. Des travailleurs (en particulier des militants syndicaux) furent licenciés sans préavis ni indemnité de licenciement, la journée de travail maximale autorisée fut portée à seize heures, les anciens contrats de travail des travailleurs furent annulés et aucun nouveau ne fut délivré, le droit des travailleurs de choisir leur jour de repos hebdomadaire en fonction de leur religion fut révoqué, et les contremaitres et les cadres continuèrent d’infliger des amendes, de maltraiter et de harceler les travailleurs sous leur autorité. La direction ignora les demandes répétées du syndicat de discuter de ces griefs et d’autres de longue date, insistant sur le fait qu’elle ne le reconnaissait pas comme agent négociateur des travailleurs. Lorsqu’en janvier 1923, un groupe de travailleurs arabes et juifs licenciés autorisa officiellement deux Juifs, vraisemblablement des dirigeants de l’URPTW, à faire appel à la direction pour obtenir des indemnités de licenciement, le directeur général des Chemins de fer de Palestine, R. B. W. Holmes, répondit avec sarcasme[20] :
À ma connaissance, cette compagnie ferroviaire ne vous a fait aucune offre pour vous inciter à quitter vos foyers en Europe et à chercher un emploi en Palestine… Comme les travailleurs que vous représentez sont probablement venus en Palestine en tant qu’émigrants [sic] sous l’égide de la Commission sioniste, cette dernière s’occupera sans doute de vous jusqu’à ce que vous trouviez un nouvel emploi. Vous êtes donc dans une meilleure situation que vos collègues qui ont toujours vécu en Palestine et qui ne bénéficient d’aucune aide sociale. Il est regrettable qu’il soit tout à fait impossible d’envisager le versement d’indemnités [indemnités de licenciement] au personnel rémunéré à la journée qui n’a travaillé que pendant une courte période pour la compagnie ferroviaire.
Cette lettre dédaigneuse, typique de l’attitude de la direction envers ses employés, n’a fait qu’exacerber leur colère, qui s’est manifestée lors de grandes réunions de travailleurs des Chemins de fer organisées par le syndicat dans différentes régions du pays. Au fil des mois, l’URPTW étant perçue comme la seule force de résistance à la direction, un nombre croissant de travailleurs arabes participèrent aux réunions de protestation organisées par le syndicat dirigé par des Juifs et signèrent ses pétitions, tandis que quelques Arabes commencèrent à collaborer étroitement avec le syndicat[21]. Le syndicat souhaitait désormais engager des efforts plus vigoureux et systématiques pour développer ses relations avec les travailleurs arabes.
Cependant, très peu de cheminots juifs connaissaient l’arabe; le syndicat se tourna donc vers la Histadrut pour trouver une personne possédant les compétences linguistiques requises et l’aider à entrer en contact avec, et finalement à recruter, certains des cheminots arabes les plus instruits et les plus engagés politiquement. Comme je l’ai expliqué au chapitre 2, le syndicat obtint finalement l’aide d’Avraham Khalfon, un jeune Juif issu d’une famille établie de longue date en Palestine. Ayant grandi à Haïfa, il entretenait de nombreux contacts avec les Arabes de cette ville mixte et consacrait désormais plusieurs heures par semaine à sa campagne de recrutement de travailleurs arabes.
Afin de nouer des relations, les cheminots juifs invitaient leurs collègues arabes au club syndical, où Khalfon pouvait les rencontrer et leur parler du syndicat. Ces discussions informelles pouvaient se poursuivre dans un café arabe local. L’un des premiers Arabes contactés de cette manière fut Ibrahim al-Asmar, contremaitre au service des wagons de marchandises. Al-Asmar amena finalement un autre contremaitre, Ali al-Batal, chaudronnier de métier. La volonté de ces hommes de s’associer à des syndicalistes juifs et de défendre eux-mêmes le syndicalisme, malgré les réprimandes et les menaces de la direction, montra aux travailleurs arabes de base que l’engagement syndical était relativement sûr, et peu à peu, un nombre important d’entre eux commencèrent à fréquenter le club. Le syndicat commença alors à proposer des conférences sur le syndicalisme et des exposés de représentants des différents partis socialistes-sionistes, traduits en arabe, ainsi que des cours d’hébreu et d’arabe afin de faciliter la communication entre les travailleurs. Le syndicat organisait également des évènements sociaux pour rassembler les travailleurs et des programmes culturels adaptés aux gouts des travailleurs arabes[22].
L’implication croissante des travailleurs arabes dans le syndicat et la montée du militantisme parmi les cheminots en général, ainsi que la déception générale envers la Histadrut, renforcèrent considérablement les forces à gauche de l’Ahdut Ha’avoda – les communistes et le Po’alei Tziyon Smol – bien que ce dernier fût encore davantage une tendance politique peu structurée qu’un parti unifié et discipliné. À mesure que la gauche gagnait du terrain parmi les travailleurs juifs des chemins de fer et que même certains partisans de l’Ahdut Ha’avoda parmi les travailleurs des chemins de fer commençaient à suivre son exemple, la direction de la Histadrut devint de plus en plus nerveuse. En juin 1923, Ben-Tzvi relaya des rumeurs selon lesquelles les communistes tentaient de convaincre les travailleurs des chemins de fer de se retirer de la Histadrut, et des rapports indiquaient que les Arabes qui envisageaient d’adhérer au syndicat exprimaient également leur opposition à une affiliation à la Histadrut. En juillet, Ben-Tzvi et Ben-Gourion intervinrent personnellement pour faire supprimer une menace de grève contenue dans la version arabe d’une lettre de protestation rédigée par des travailleurs des chemins de fer de la région de Jaffa-Lydda[23]. L’inquiétude de la direction de la Histadrut de perdre le contrôle du syndicat des travailleurs des chemins de fer était amplifiée par le sentiment que, malgré son écrasante majorité au récent congrès de la Histadrut, elle était confrontée à une menace croissante sur son flanc gauche. En effet, la montée en puissance de l’opposition de gauche parmi les travailleurs des chemins de fer s’inscrivait dans une large mesure dans la montée générale du soutien à la gauche parmi les travailleurs urbains juifs. Les communistes et les sionistes de gauche gagnaient du terrain dans plusieurs grands syndicats urbains et, en s’organisant autour de la question du chômage, particulièrement aigüe alors que le Yishouv ressentait le plus durement les effets de la crise économique en 1923-1924, ils s’attirèrent le soutien des nombreux nouveaux immigrants qui gagnaient des salaires de misère ou ne trouvaient pas d’emploi[24].
La confrontation entre les différentes forces qui se disputaient l’allégeance des cheminots a atteint son paroxysme lors du cinquième congrès de l’URPTW, qui s’est tenu à Haïfa en septembre 1923. Le comité central sortant était à bout de ressources, incapable de trouver un moyen de renverser la détérioration de la situation des cheminots juifs et de leur syndicat, et il a appelé le congrès à résoudre les questions fondamentales d’organisation, à revitaliser le syndicat et à définir une stratégie pour l’avenir. 21 délégués juifs représentaient 200 à 250 cheminots juifs syndiqués au congrès. Parmi eux, environ 130 travaillaient à Haïfa, environ 50 à Jérusalem et les autres à Jaffa et Lydda, dans des gares plus petites ou comme monteurs de lignes itinérants. À cette époque, l’effectif total des cheminots était d’environ 2.000 personnes. La forte baisse du nombre de cheminots juifs depuis 1920-1921 a probablement renforcé les forces de gauche au sein du syndicat, car elle a conforté leur argument selon lequel la seule issue à la situation désespérée dans laquelle se trouvaient les cheminots juifs était la solidarité entre Juifs et Arabes. Pour la première fois, deux Arabes, Ibrahim al-Asmar et Ali al-Batal, ont également assisté au congrès en tant qu’observateurs. Bien que seuls cinq Arabes aient effectivement adhéré à la section de Haïfa du syndicat, ces deux délégués représentaient un nombre beaucoup plus important de travailleurs arabes de Haïfa qui étaient désormais en contact étroit avec le syndicat. Plusieurs dirigeants de premier plan de la Histadrut et des différents partis actifs dans le mouvement syndical juif, parmi lesquels Ben-Tzvi, ont assisté et participé aux débats, ce qui reflète l’importance qu’ils accordaient à ce syndicat, à son orientation politique et à ses relations avec les travailleurs arabes.
Le congrès se concentra sur les relations du syndicat avec les travailleurs arabes des Chemins de fer et avec la Histadrut. Les délégués de gauche critiquèrent la politique de sections nationales de la Histadrut, la jugeant irréalisable et constituant un obstacle à la réussite de l’organisation des travailleurs arabes. Les communistes demandèrent cependant l’annulation de la décision du quatrième congrès sur les sections nationales, et le congrès adopta finalement une résolution appelant à une intensification du travail d’organisation parmi les Arabes, sans en préciser la forme exacte. La résolution constituait une victoire partielle pour la gauche, car elle fut adoptée malgré les appels de Ben-Tzvi et d’autres pour que le syndicat fasse preuve de prudence sur cette question et respecte les directives de la Histadrut. Concernant les relations avec la Histadrut, de nombreuses critiques furent formulées quant au prétendu manque de soutien de cette organisation au syndicat, et notamment à ses efforts pour développer des relations avec les Arabes. Certains délégués affirmèrent que les travailleurs arabes étaient réticents à adhérer au syndicat en raison de son appartenance à la Histadrut, explicitement sioniste. Mais la demande des communistes de se retirer de la Histadrut ne reçut que peu de soutien. Même les délégués favorables au Po’alei Tziyon Smol étaient conscients que leur syndicat dépendait fortement des ressources financières de la Histadrut et de son accès aux autorités britanniques, et de toute façon, ils espéraient toujours réformer la Histadrut de l’intérieur. Le congrès adopta finalement une résolution du Po’alei Tziyon Smol qui réaffirmait l’affiliation du syndicat à la Histadrut en tant qu’unité autonome, mais appelait le prochain congrès de la Histadrut à le restructurer afin de séparer ses fonctions coopératives de ses fonctions syndicales et d’établir ces dernières sur une base "internationale" (c’est-à-dire judéo-arabe). Si la Histadrut ne mettait pas en oeuvre cette séparation des fonctions, les cheminots organiseraient un référendum pour décider de leur désaffiliation[25].
En résumé, les résultats du cinquième congrès marquèrent une victoire des forces de gauche du syndicat sur Ahdut Ha’avoda. La ligne du Po’alei Tziyon Smol, qui mettait l’accent sur le syndicalisme militant, la lutte des classes et la solidarité judéo-arabe, donnait désormais le ton. Cela se manifesta dans les nouveaux statuts du syndicat, qui ne faisaient aucune mention de sections nationales, mais déclaraient que le syndicat était "fondé sur la lutte des classes". Mais Ahdut Ha’avoda était loin d’être impuissante. Le parti comptait encore de nombreux partisans parmi les cheminots juifs, dont certains servaient également clandestinement dans la Hagana ("Défense"), l’organisation militaire juive clandestine contrôlée par la Histadrut (et donc en grande partie par Ahdut Ha’avoda). De plus, si la section de Haïfa était un foyer de radicalisme, la section de Jaffa-Lydda tendait à se rapprocher davantage de la direction de la Histadrut. Malgré son image d’avant-garde du prolétariat juif radical en Palestine, le syndicat des cheminots demeurait une organisation faible, non reconnue par la direction et soumise à l’autorité du comité exécutif de la Histadrut, qui tenait également les cordons de la bourse. Outre la nomination et la rémunération du secrétaire à temps plein du syndicat, le financement de la Histadrut permettait également au syndicat de publier ses journaux irréguliers en hébreu et en arabe[26]. Néanmoins, l’année qui suivit le cinquième congrès, les forces de gauche au sein du syndicat allaient assumer un leadership efficace, notamment à Haïfa, et chercher leur salut dans une organisation commune.
Au lendemain du cinquième congrès, le nombre de travailleurs arabes qui semblaient prêts à adhérer au syndicat augmenta fortement. Un noyau de syndicalistes arabes disposant d’un important soutien était désormais prêt à discuter très sérieusement d’une organisation commune, et pour la première fois la perspective d’un syndicat arabo-juif se profilait à l’horizon. La première manifestation de cette nouvelle réalité, et des contradictions qu’elle soulevait pour ceux qui voulaient que le syndicat soit à la fois un modèle d’internationalisme prolétarien et une composante à part entière du mouvement sioniste, apparut lors de la réunion du conseil du syndicat tenue en mars 1924. Ben-Gourion et Ben-Tzvi étaient tous deux présents en tant que représentants de la Histadrut, ce qui témoigne une fois de plus de l’importance cruciale que la direction attachait à ce syndicat. Six représentants des cheminots arabes assistèrent à la réunion du conseil, non pas (comme au cinquième congrès) en observateurs silencieux mais en participants actifs déterminés à se faire entendre. L’un d’eux, Ilyas Asad, a exposé leur point de vue sans détour lors de son discours au conseil[27] :
Je m’efforce d’établir des liens entre les travailleurs juifs et arabes, car je suis convaincu que si nous sommes unis, nous nous entraiderons, sans distinction de religion ou de nationalité. De nombreux travailleurs arabes ne veulent pas adhérer à des organisations nationalistes, car ils comprennent leur objectif et ne souhaitent pas cautionner un mensonge. Ils ont vu sur la carte de membre [de l’URPTW] les mots "Fédération des travailleurs juifs" [c’est-à-dire la Histadrut] et ils ne comprennent pas à quoi cela sert. Je demande à tous les camarades de supprimer le mot "juif", et je suis sûr que s’ils acceptent, un lien fort se créera entre nous et tous les Arabes adhèreront. Je serais le premier à ne pas vouloir adhérer à une organisation syndicale nationaliste. Il existe de nombreuses organisations nationalistes arabes, et nous ne voulons pas y adhérer, car elles diront que nous avons adhéré à une organisation nationaliste juive… Les milliers de travailleurs qui ont fondé la Histadrut n’ont rien fait qui soit bénéfique pour les travailleurs, et la raison en est que le mot "juif" est inscrit sur leur carte de membre, ce qui entraine des divisions et de la jalousie. S’ils suppriment ce mot, nous nous unirons et travaillerons ensemble.
Les autres délégués arabes ont fait écho à la demande d’Assad de voir le syndicat des travailleurs des chemins de fer rompre ses liens avec la Histadrut sioniste et devenir pleinement indépendant et international. Leur point de vue était donc proche de celui des communistes, dont les militants parmi les travailleurs de chemins de fer s’efforçaient depuis des mois de développer leurs propres liens avec les travailleurs arabes et les mettaient en garde contre le caractère problématique des liens du syndicat avec la Histadrut.
Mais il n’était pas non plus très éloigné de celui du Po’alei Tziyon Smol, qui exigeait que la Histadrut se défasse au moins de ses fonctions sionistes.
Nombre de délégués juifs n’étaient pas insensibles aux préoccupations des Arabes : cinq mois plus tôt, ils avaient menacé de se désaffilier de la Histadrut si celle-ci ne se restructurait pas radicalement, et ils comprenaient que les Arabes considéraient toute trace de sionisme comme un obstacle insurmontable à leur adhésion. Un Ben Gourion alarmé et furieux répondit aux arguments des Arabes et des juifs de gauche en défendant ouvertement la perspective de l’Ahdut Ha’avoda.
L’unité entre les travailleurs de différentes nations ne peut exister que sur la base de la liberté et de l’égalité nationale. Pour les travailleurs, il existe des questions d’intérêt commun où il n’y a aucune différence entre Juifs ou Arabes, Anglais ou Français; ce sont les questions qui concernent le travail : les horaires, les salaires, les relations avec l’employeur, la protection contre les accidents, le droit des travailleurs à s’organiser, etc. Dans tous ces domaines, nous travaillons ensemble. Et il existe des intérêts spécifiques aux travailleurs de chaque nationalité, des intérêts spécifiques mais non contradictoires qui concernent leurs besoins nationaux : leur culture, leur langue, la liberté de leur peuple, etc. Dans tous ces domaines, il doit y avoir une autonomie et une égalité totales pour les travailleurs de chaque nation.
Le camarade Ilyas a dit à juste titre que les travailleurs arabes ne veulent pas adhérer à des organisations nationalistes dont les objectifs seraient contraires aux intérêts des travailleurs. Et nous ne demandons pas aux travailleurs arabes d’adhérer à une organisation nationaliste juive, mais plutôt d’être liés à la Histadrut. Nous ne voulons pas que le travailleur arabe s’éloigne de son peuple et de sa langue…
Il a ensuite affirmé que, privée du soutien de la Histadrut, l’URPTW serait faible et sans influence[28].
Les délégués ont finalement refusé d’accéder immédiatement à la demande de désaffiliation, et les résolutions qu’ils ont adoptées reflétaient les contradictions dans la position du syndicat. D’une part, le conseil a demandé à la Histadrut de créer une coopérative de consommateurs et un fonds de prêt pour les cheminots, de financer une équipe d’organisateurs rémunérés parlant couramment l’hébreu, l’arabe et l’anglais, de subventionner ses publications et de trouver des emplois pour les travailleurs licenciés. D’autre part, il exigeait que la direction de la Histadrut convoque une réunion au cours de laquelle ses syndicats créeraient une confédération distincte, une variante de la demande de séparation des fonctions formulée par le Po’alei Tziyon Smol. Le conseil a également créé un comité spécial, composé de membres du comité central et de dirigeants ouvriers arabes, chargé de négocier un accord sur une organisation commune[29]. Du point de vue de la direction de la Histadrut, la situation au sein du syndicat des cheminots semblait aller de mal en pis. Après la réunion du conseil de mars 1924, le secrétaire du Conseil des travailleurs de Haïfa, préoccupé par la montée en puissance des forces de gauche au sein de l’URPTW et par la détermination apparente du syndicat à admettre des membres arabes, avertit le siège à Tel‑Aviv qu’"il sera probablement nécessaire de scinder le syndicat des cheminots"[30].
Au printemps 1924, pas moins de quarante travailleurs arabes avaient officiellement rejoint la section Jaffa-Lydda du syndicat, et la section d’al-Qantara, longtemps inactive, composée principalement de travailleurs égyptiens, avait été relancée. De nombreux cheminots arabes et juifs participèrent à la traditionnelle grève du 1er mai, malgré la menace de la direction de réduire leurs salaires. Mais à Haïfa, les négociations cruciales entre les syndicalistes juifs et les dirigeants des travailleurs arabes – plus instruits et plus politiquement engagés qu’ailleurs – s’éternisèrent sans aboutir. Dans une lettre à leurs collègues juifs, les Arabes insistèrent sur le fait qu’ils ne pouvaient adhérer à un syndicat "dont l’objectif n’est pas seulement le travail, mais poursuit également d’autres objectifs qui, pour vous, sont plus importants que les intérêts des cheminots, des postiers et des télégraphes". Ils proposèrent plutôt la création d’un nouveau syndicat "indépendant de toute fédération ou autre organisation et dont les activités, les opinions et les idées seraient à l’abri de toute influence extérieure". La direction de l’URPTW rejeta cette proposition, et le secrétaire syndical nommé par la Histadrut (un partisan d’Ahdut Ha’avoda) soutint en privé que le syndicat devait cesser de chercher à conclure un accord avec les contremaîtres militants avec lesquels il négociait et plutôt les contourner en cherchant à recruter directement des membres arabes. Cette approche, que le syndicat adoptera souvent par la suite, comme nous le verrons, reflétait l’hostilité d’Ahdut Ha’avoda à toute forme d’organisation commune susceptible d’impliquer un recul par rapport à sa conception des principes sionistes[31].
Les négociations entre le syndicat et les représentants arabes étant au point mort, les communistes juifs au sein du syndicat décidèrent apparemment d’intensifier la pression sur la direction de l’URPTW pour qu’elle accepte la demande des Arabes d’un syndicat non sioniste, indépendant et international. Les militants communistes accusèrent la Histadrut et la direction du syndicat, en privilégiant leur engagement sioniste, de détruire tout espoir de solidarité de classe arabo-juive. Les dirigeants syndicaux furent vivement irrités par ces attaques, qu’ils considéraient comme provocatrices et destructrices de la cohésion du syndicat, mais ils résistèrent aux pressions de la direction de la Histadrut pour purger le syndicat des communistes. Une telle mesure aurait aligné le syndicat des travailleurs des chemins dee fer sur ce qui se passait presque partout ailleurs au sein de la Histadrut. En effet, en avril 1924, la Histadrut avait déclaré les communistes ennemis du peuple juif et de la classe ouvrière juive de Palestine et lancé une campagne vigoureuse et systématique pour les expulser de la Histadrut, de ses syndicats et des conseils ouvriers locaux, et détruire leur influence[32].
La purge anticommuniste a été en partie déclenchée par la crainte des dirigeants de la Histadrut que les communistes ne trouvent un soutien croissant parmi les nouveaux immigrants affamés et désespérés alors que la crise économique persistait, sapant ainsi le projet sioniste au moment où il était le plus vulnérable. L’expulsion des communistes a également été légitimée par la position antisioniste de plus en plus explicite et virulente adoptée par le Parti communiste palestinien, qui avait été officiellement accepté comme section palestinienne de l’Internationale communiste en février 1924. Les communistes de Palestine, qui étaient encore pratiquement tous juifs, appelaient alors ouvertement à la fin de l’immigration juive en Palestine et exhortaient les travailleurs juifs à rompre avec le sionisme et à rechercher une alliance révolutionnaire avec les travailleurs et les paysans arabes. Comme je l’ai mentionné au chapitre 2, le PCP allait jouer cet automne-là un rôle clé dans le soutien et la médiatisation de la résistance des paysans arabes près d’Afula, dans la vallée de Jezreel, contre l’expropriation par l’agence sioniste d’achat de terres qui avait acquis leurs terres auprès de propriétaires arabes absents. La position du PCP a été en partie motivée par une vigoureuse campagne antisioniste lancée la même année par le gouvernement soviétique et le parti communiste, campagne qui a abouti à l’arrestation d’un grand nombre de militants socialistes sionistes et à la suppression de leurs organisations, qui avaient jusqu’alors été tolérées. La campagne soviétique de diffamation et de répression ainsi que la rupture totale du PCP avec le sionisme ont aidé les dirigeants de la Histadrut dans leurs efforts pour délégitimer les communistes en Palestine, qui se sont retrouvés de plus en plus isolés et honnis au sein du Yishouv[33].
La campagne de la direction de la Histadrut visant à purger les communistes se trouva mêlée aux efforts de l’URPTW pour parvenir à l’unité avec les travailleurs arabes. En mai 1924, un mois après le début de la campagne anticommuniste, des militants communistes du syndicat des travailleurs des chemins de fer invitèrent certains des dirigeants ouvriers arabes avec lesquels le syndicat négociait à une réunion à la section du PCP à Haïfa et déclarèrent accepter les propositions d’unité des Arabes. La direction du syndicat affirmera plus tard que les communistes avaient délibérément cherché à donner à leurs interlocuteurs arabes l’impression de parler au nom de l’ensemble du syndicat. La véracité de cette allégation parait douteuse, car il est peu probable que les Arabes, qui négociaient avec les dirigeants syndicaux depuis des mois, aient pu être si facilement induits en erreur quant à leurs interlocuteurs. Il est vrai que Moshe Ungerfeld, un communiste qui siégeait au comité central du syndicat et au comité spécial d’organisation conjointe, était présent à la réunion en question, ce qui a pu lui conférer un ton quelque peu officiel. Quoi qu’il en soit, la direction du syndicat fut indignée par cette apparente violation de la discipline et cette usurpation d’autorité. Pour avoir organisé cette réunion non autorisée avec les travailleurs arabes, sept cheminots juifs communistes furent rapidement traduits devant un tribunal syndical et exclus du syndicat pour un an[34].
Néanmoins, la direction de l’URPTW, toujours soucieuse de défendre l’autonomie de son syndicat, refusa catégoriquement de participer à la purge des communistes menée par la Histadrut. Malgré l’âpreté de leurs conflits idéologiques avec les communistes et leur colère face à ce qu’ils considéraient comme leurs provocations, les dirigeants et militants du Po’alei Tziyon Smol, ainsi que de nombreux sionistes de gauche non affiliés parmi les travailleurs des chemins de fer, s’opposèrent aux expulsions massives sans procédure régulière[35]. Même après l’expulsion des sept communistes accusés d’infraction à la discipline, le syndicat a continué de rejeter le droit du Conseil des travailleurs de Haïfa d’exclure de la Histadrut deux militants communistes représentant l’URPTW, d’autant plus que l’un d’eux était également membre du comité central du syndicat. Les dirigeants de l’URPTW ont persisté dans cette attitude malgré les fortes pressions de la Histadrut, protestant auprès de Ben Gourion et Ben Tzvi[36] : "Nous n’expulsons pas nos membres en raison de leurs opinions, nous sommes un syndicat et nous comptons des membres appartenant à différents partis… Nous ne permettrons pas que notre autonomie soit réduite à néant."
Bien qu’ils aient refusé de se soumettre à ce qu’ils considéraient comme les diktats de la direction de la Histadrut, de nombreux dirigeants de l’URPTW ont en réalité imputé l’échec des négociations avec les Arabes aux communistes juifs, qui (ils en étaient convaincus) avaient empoisonné l’esprit des Arabes contre le syndicat et la Histadrut et les avaient incités à exiger une désaffiliation complète comme prix de leur adhésion. Moshe Ungerfeld, dirigeant communiste et membre du comité central de l’URPTW, a rejeté cette accusation, ainsi que le pessimisme généralisé parmi les Juifs quant aux perspectives d’organisation des travailleurs arabes[37] :
La situation n’est pas aussi grave qu’elle a été décrite ici, et ce n’est pas la Fraktziyya [communiste] qui est responsable de la situation actuelle; la Fraktziyya est plus intéressée que d’autres par l’adhésion des Arabes au syndicat. Ce n’est pas nous qui leur avons parlé de la Histadrut juive, ils ont eux-mêmes vu ce qui était écrit sur les cartes de membre qu’ils ont reçues, et la question de savoir s’ils pouvaient être membres d’une organisation juive s’est alors posée parmi les tout premiers bénéficiaires… Il y a une maladie parmi vous et vous ne savez pas comment la guérir, alors vous cherchez d’autres personnes à blâmer.
La tendance à blâmer les "agitateurs extérieurs" était en effet caractéristique d’une grande partie de la pensée du "sionisme du travail" à l’égard des Arabes, servant de mécanisme pratique pour éviter d’affronter les contradictions réelles dans la pensée et la pratique. Les termes hébreux souvent utilisés à cet égard étaient mesitim ("incitateurs") et hasata ("incitation"). Les Arabes étaient souvent perçus comme des sujets passifs, susceptibles à la fois d’être incités et manipulés par des étrangers sans scrupules (communistes, "effendis" arabes, religieux, etc.) et d’être éclairés par les représentants du "sionisme du travail" qui voulaient apporter à leurs frères arabes moins avancés une conscience de classe et une culture prolétarienne authentique. (Comme l’a dit un dirigeant syndical juif des chemins de fer, "nous avons ouvert l’esprit des Arabes" en leur expliquant les vertus de la coopération, de l’unité et de la lutte des classes[38].) Cette conception rendait difficile de considérer les Arabes comme des êtres humains rationnels et réfléchis, capables, par exemple, de comprendre par eux-mêmes les problèmes liés à l’adhésion à un syndicat appartenant à la Histadrut, explicitement sioniste, et engagé dans le renforcement du "travail hébraïque" dans les chemins de fer. Ironiquement, la réunion même du comité central du syndicat qui a entendu le militant communiste Moshe Ungerfeld dénoncer la tendance à attribuer l’opposition arabe à des "instigateurs" a continué, avec un manqué total de conscience de soi, à appeler la Histadrut à user de son influence et de ses relations pour faire embaucher davantage de travailleurs juifs.
La perception que les sionistes de gauche avaient des Arabes comportait également une dimension culturelle importante. Très peu de Juifs en Palestine, y compris ceux qui, comme les cheminots, étaient en contact quotidien avec les Arabes, prenaient la peine d’apprendre l’arabe, de se familiariser avec les coutumes de la majorité indigène de Palestine ou de nouer des relations personnelles avec les Arabes. Yehezkel Abramov, un fidèle du parti Ahdut Ha’avoda qui a commencé à travailler pour les chemins de fer palestiniens en 1921 et a occupé le poste de secrétaire du syndicat pendant de nombreuses années, se plaignait de ne même pas pouvoir apprendre aux travailleurs juifs à appeler les Arabes par leur nom. Au contraire, tant dans les conversations privées que lors des réunions publiques, les individus étaient systématiquement désignés, en yiddish, que beaucoup de ces Juifs récemment arrivés connaissaient encore mieux, simplement par "der Araber". Malgré les exhortations d’Abramov à "aller s’assoir avec les goyim" pendant les pauses déjeuner, ses collègues juifs restaient généralement entre eux[39]. Ces attitudes, ancrées dans une perception des Arabes non seulement comme des étrangers irrémédiables, mais aussi comme des êtres arriérés et culturellement, intellectuellement et moralement moins avancés que ces immigrants juifs européens, réduisaient encore davantage la probabilité que même les sionistes qui, en principe, étaient favorables à l’égalité et à la fraternité, soient capables dans la pratique de traiter leurs collègues arabes avec respect, d’affronter ouvertement les différences et d’éviter la manipulation et la dissimulation.
La direction de la Histadrut finit par obtenir gain de cause concernant la purge des communistes. Lorsque des militants communistes organisèrent une réunion de cheminots pour protester contre l’expulsion des sept membres communistes, le comité central vota la suspension de son unique membre communiste[40]. Cela marqua la fin de l’influence communiste effective au sein de la direction du syndicat. Cependant, les membres et sympathisants du PCP continuèrent d’être actifs parmi les cheminots de base, menant des actions d’agitation et de propagande contre la direction du syndicat et la Histadrut. À mesure que les relations entre les communistes et le mouvement du "sionisme du travail" se dégradèrent, les récriminations mutuelles devinrent plus virulentes et dégénérèrent parfois en violence. Toute activité ouverte des communistes comportait désormais le risque d’être expulsés du syndicat, voire licenciés, et les communistes s’affaiblirent et s’isolèrent parmi les travailleurs juifs. Cette réalité, ainsi que le désir de transformer leur organisation en parti binational, incita les communistes à redoubler d’efforts pour développer des contacts et gagner le soutien des travailleurs arabes, en s’appuyant sur leur opposition au sionisme et leur défense de la cause nationale arabe, sans grand succès immédiat toutefois.
L’unité arabo-juive et la question du sionisme
L’éviction des communistes des postes de direction du syndicat des travailleurs des chemins de fer ne signifiait pas l’éclipse de la gauche. Au contraire : au second semestre de 1924, les troubles internes engendrés par les luttes avec les communistes étant largement apaisés, l’influence du Po’alei Tziyon Smol s’accrut et la direction du syndicat consacra plus d’attention et d’énergie que jamais à l’organisation conjointe. Lors de sa réunion de juin 1924, le comité central du syndicat décida de dissoudre le comité spécial d’organisation conjointe, inefficace, formé quelques mois plus tôt, et de se charger de l’organisation des travailleurs arabes. Les dirigeants du syndicat accordèrent alors une attention sérieuse et soutenue à ce projet : des tracts et autres supports de propagande furent publiés en arabe, des membres du comité central se rendirent dans les sections pour intervenir lors de réunions sur la question, et les travailleurs juifs furent encouragés à élargir et à développer leurs contacts avec leurs collègues arabes, par des entretiens personnels et des assemblées publiques. Toutes les sections créèrent leurs propres comités d’organisation conjointe, chargés de planifier et de mettre en oeuvre des actions systématiques de recrutement de travailleurs arabes.
Cependant, ce qui semble avoir réellement ouvert la voie à l’unité, c’est l’abandon par les dirigeants de l’idée de confiner les Arabes dans une section nationale distincte, comme l’avaient longtemps préconisé Ahdut Ha’avoda et la Histadrut, et leur acceptation de la demande arabe que le syndicat soit purement unitaire et territorial dans sa structure. Les militants du Po’alei Tziyon Smol, qui donnaient désormais le ton au syndicat, défendaient depuis longtemps ces positions, et les négociations entre Arabes et Juifs, au point mort depuis de nombreux mois, pouvaient désormais avancer[41]. Nous n’avons aucune preuve d’un accord écrit explicite entre les dirigeants des travailleurs arabes et les responsables juifs du syndicat des cheminots. Il est toutefois probable que les deux parties se soient mises d’accord pour que le syndicat soit officiellement déclaré international et que les Arabes soient intégrés à sa direction sur la base de la parité. Les Arabes ont probablement également obtenu l’assurance que le syndicat commun serait non sioniste, bien que les évènements ultérieurs suggèrent que les Arabes et les Juifs avaient une compréhension différente de ce que cela signifiait. À la lumière de ces évènements, il semble également probable que les Arabes qui ont adhéré au syndicat des cheminots aient considéré que leur adhésion était conditionnée à la mise en oeuvre par le syndicat de la décision du cinquième congrès concernant les relations avec la Histadrut. En d’autres termes, le syndicat exigerait la transformation de la Histadrut en une fédération syndicale non sioniste fondée sur des syndicats mixtes arabo-juifs, et si cette lutte s’avérait infructueuse, il ferait sécession de la Histadrut.
Certains dirigeants arabes des travailleurs des chemins de fer se sont opposés à l’unité sur cette base, insistant plutôt sur l’acceptation des propositions avancées au printemps pour un syndicat entièrement nouveau et indépendant. Mais ils semblent être devenus inactifs après l’expulsion des communistes, laissant le champ libre à ceux qui souhaitaient encore trouver un terrain d’entente avec les Juifs et adhérer au syndicat avant que la question de ses relations avec la Histadrut ne soit définitivement résolue. Les ouvriers et contremaitres arabes qui s’étaient consacrés pendant plusieurs années à la société d’entraide pour les cheminots arabes, mentionnée plus haut dans ce chapitre, continuèrent simplement à s’abstenir de toute association avec les Juifs, bien qu’il soit peu probable qu’ils aient accueilli favorablement l’apparente réalisation de l’unité arabo-juive.
Sur la base de cet accord tacite entre syndicalistes arabes et juifs, un afflux sans précédent de travailleurs arabes au sein du syndicat eut lieu : fin novembre 1924, plusieurs centaines d’Arabes avaient adhéré à l’URPTW. Les chiffres disponibles ne sont pas entièrement fiables, mais il semble qu’à la fin de 1924, le syndicat comptait quelque 529 travailleurs des Chemins fer juifs et arabes, sur un effectif de près de 2.400. Presque tous les Juifs employés sur les chemins de fer y adhéraient, mais seulement 10 à 15 % des employés arabes. Dans les sections de Jaffa-Lydda et de Jérusalem, les adhérents étaient plus ou moins également répartis entre Arabes et Juifs; à al-Qantara, presque tous les membres étaient égyptiens; et à Haïfa, les Juifs étaient deux fois plus nombreux que les Arabes. Quels que soient les chiffres précis, un syndicat qui, depuis sa création, était pratiquement entièrement juif était désormais composé à moitié de Juifs et à moitié d’Arabes[42].
En octobre 1924, la direction du syndicat, encore entièrement juive à ce moment-là, commença à honorer une autre partie de son accord avec ses nouveaux camarades arabes : comme je l’ai mentionné au chapitre 2, elle lança une campagne de restructuration de la Histadrut. Dans une circulaire adressée à toutes les sections, le comité central annonça que l’URPTW mènerait une lutte pour séparer les fonctions de colonisation et de coopérative sionistes de la Histadrut de ses fonctions syndicales, établir ces dernières sur une base purement territoriale et faire de l’organisation paritaire une priorité absolue[43] :
Compte tenu de la structure actuelle de la Histadrut, il n’est pas possible pour les travailleurs arabes de s’organiser au sein d’une organisation de "travailleurs hébraïques" tant que les changements nécessaires n’y ont pas été apportés… Même aujourd’hui, un grand nombre de travailleurs arabes refusent d’adhérer à notre syndicat tant qu’il est lié à l’Organisation générale des travailleurs hébraïques. Tant que notre syndicat ne comptait pas beaucoup de membres arabes appartenant à la Histadrut et liés par toutes les décisions de notre syndicat, cette question ne se posait pas de manière aigüe et nous n’avions pas le droit d’exiger des changements. Maintenant que nous sommes confrontés à la réalité de notre syndicat véritablement international, il est impossible qu’il fasse partie d’une Organisation générale des travailleurs hébraïques. Par conséquent, afin de parvenir à l’unité avec les travailleurs arabes dans toutes les branches d’activité, nous estimons souhaitable que le nom de la Histadrut soit tout d’abord changé.
Cette circulaire a déclenché un débat houleux au sein de la Histadrut sur la question de l’organisation commune et sur la séparation des fonctions comme moyen d’atteindre cet objectif. Les partisans d’Ahdut Ha’avoda ont accusé la direction de l’URPTW d’être tellement aveuglée par la perspective d’une unité judéo-arabe qu’elle en avait oublié ses tâches et obligations nationales (c’est-à-dire sionistes). Un fidèle d’Ahdut Ha’avoda a proposé une explication sociologique à la puissance des forces radicales parmi les cheminots juifs[44] :
Le pire dans le travail ferroviaire, qui nous a conduits à cette proposition [de l’ URPTW, voir citation ci-dessus] qui sape et met en péril les fondements de notre entreprise dans ce pays, est que cette occupation a été presque entièrement abandonnée par des éléments porteurs d’aspirations pionnières, nationales ou sociales quelconques. L’élément qui a abouti à ce résultat était plutôt influencé par les partis qui ne bénéficient d’aucun soutien dans les lieux de travail et les entreprises du travailleur juif, car la tendance pionnière est une potion mortelle pour eux.
La direction syndicale et ses partisans tendaient à répondre aux critiques par des arguments pragmatiques, insistant sur le fait que "sans organisation commune, notre syndicat ne peut survivre" et que l’idée de sections nationales s’était tout simplement avérée irréalisable[45].
Au sein même du syndicat, l’afflux de membres arabes entraina une restructuration. En novembre 1924, il fut formellement convenu que tous les organes syndicaux élus seraient composés à moitié d’Arabes et à moitié de Juifs, chaque groupe choisissant ses propres représentants, et des Arabes furent cooptés au comité central. Un plan de représentation au prochain conseil syndical fut élaboré, équilibrant le nombre de délégués auquel chaque groupe aurait droit, avec une légère majorité pour les Juifs. Le processus d’unité ne se fit cependant pas sans heurts, car la question du sionisme refit bientôt surface. Lors de la toute première réunion conjointe du comité central, l’un de ses nouveaux membres arabes, Hasanayn Fahmi, employé des chemins de fer égyptiens, posa deux questions à ses collègues juifs. Y avait-il, demanda Fahmi, un lien entre le syndicat des cheminots et le mouvement sioniste, et les membres juifs du comité central étaient-ils eux-mêmes sionistes?
Les motivations de Fahmi pour poser ces questions sont faciles à comprendre. Un Arabe qui rejoignait ce qui pouvait être généralement perçu comme une organisation sioniste risquait d’être accusé de trahison envers son peuple et sa cause nationale, et de s’allier aux étrangers qui cherchaient à s’approprier la Palestine. Les dirigeants nationalistes arabes se souciaient peu des questions sociales en général, ni des besoins de la classe ouvrière arabe naissante en particulier, et il était peu probable qu’ils acceptent la participation arabe à une quelconque organisation liée au sionisme (et la Histadrut était certainement perçue comme une organisation sioniste), même si une telle participation pouvait, d’une manière ou d’une autre, bénéficier aux Arabes concernés. De plus, depuis des mois, les membres du PCP, à l’intérieur comme à l’extérieur du syndicat, mettaient en garde les cheminots arabes contre les déclarations des dirigeants du syndicat et de la Histadrut et les encourageaient à poser précisément ces questions à la direction du syndicat, afin de révéler leurs affiliations et loyautés sionistes.
Après s’être concertés, les membres du comité central juif ont répondu que le syndicat avait un objectif économique et non politique, sans aucun lien avec le sionisme; toute personne souhaitant introduire la politique serait expulsée. À la deuxième question de Fahmi, ils ont répondu : "Tout comme nous ne vous demandons pas qui vous êtes, à quel parti vous appartenez, quelles sont vos opinions politiques, vous n’avez pas le droit de nous poser ces questions…". Les Juifs pensaient que leur réponse avait fait bonne impression sur leurs collègues arabes, mais en réalité, elle était hypocrite et évasive, et semble avoir été perçue comme telle par Hasanayn Fahmi. Par son affiliation à la Histadrut, une institution sioniste clé, l’URPTW était en fait liée au projet sioniste en Palestine. Et même si les dirigeants juifs les plus à gauche du syndicat croyaient sincèrement que le "sionisme prolétarien" qu’ils professaient éliminait toute contradiction possible entre les intérêts des travailleurs juifs et arabes en Palestine, du point de vue de la population arabe indigène ils n’étaient pas moins impliqués dans une entreprise coloniale en comparaison au courant dominant de la Histadrut. Aucun cheminot arabe doté d’une conscience nationale, même minime, ne pouvait ignorer ces questions ou les dissocier entièrement des considérations purement de classe, car la logique du conflit entre le sionisme et le nationalisme arabe palestinien les soulevait constamment et inévitablement.
Quelques jours plus tard, Hasanayn Fahmi, apparemment peu satisfait des réponses reçues, publia une lettre dans le journal arabophone al-Nafir, dans laquelle il réitérait ses interrogations et appelait les cheminots arabes à quitter le syndicat, car il s’agissait en réalité d’une organisation sioniste[46]. Seule une minorité des nouveaux membres arabes du syndicat semble avoir suivi le conseil de Fahmi et démissionné à ce moment-là, mais la question était clairement à nouveau à l’ordre du jour et a dû influencer les délibérations du conseil syndical lors de sa réunion en janvier 1925.
Cette réunion cruciale fut précédée d’un évènement qui semblait de bon augure pour l’avenir du syndicat : pour la première fois, les représentants syndicaux obtinrent un entretien avec le directeur général des Chemins de fer palestiniens.
Jusqu’alors, la direction avait systématiquement refusé tout contact officiel avec le syndicat, malgré les pressions persistantes exercées par la Histadrut, les dirigeants sionistes et des responsables sympathisants du Congrès des syndicats et du Parti travailliste britannique auprès du gouvernement mandataire et du ministère des Colonies. La formation d’un gouvernement travailliste en Grande-Bretagne l’année précédente a certainement contribué à convaincre la direction des chemins de fer d’accepter la réunion; de fait, selon les responsables de la Histadrut, celle-ci avait entrainé une "nette amélioration" de l’attitude de la direction envers les cheminots, qui s’est traduite par une amélioration sensible des conditions de travail. Peu de résultats furent obtenus lors de cette session, mais le simple fait qu’elle ait eu lieu fut considéré comme une reconnaissance officielle du syndicat. En réalité, cette reconnaissance officielle ne fut accordée que des années plus tard, même si des réunions entre les responsables syndicaux (généralement accompagnés de Ben-Tzvi ou d’un autre dirigeant sioniste) et les dirigeants des Chemins de fer palestiniens eurent désormais lieu à intervalles irréguliers. Après la chute du gouvernement travailliste, la situation se dégrada sensiblement, la direction revenant à une ligne dure[47].
Les vingt-cinq délégués votants qui participèrent à la réunion du conseil de l’URPTW de janvier 1925, tenue à Haïfa, comprenaient les neuf membres du comité central, ainsi que neuf Juifs et sept Arabes représentant les sections. Trois des principaux dirigeants de la Histadrut – Ben Gourion et Ben Tzvi d’Ahdut Ha’avoda, ainsi que Hayyim Arlosoroff de l’Hapo’el Hatza’ir – étaient également présents, espérant contrer l’influence de leur rival de gauche, Po’alei Tziyon Smol, et de ses nouveaux alliés arabes. L’ordre du jour était dominé par la question des relations du syndicat avec la Histadrut, la plupart des délégués du conseil juif exigeant la séparation des fonctions. Pour beaucoup au sein de l’organisation, cela semblait être une question de vie ou de mort. Plusieurs membres arabes du syndicat avaient récemment répondu à l’appel de Hasanayn Fahmi et démissionné pour des raisons de sionisme. Pour ceux qui restaient – et pour les militants juifs de gauche – il était crucial que le syndicat des cheminots convainque la Histadrut de se transformer en une entité non sioniste à laquelle les Arabes pourraient appartenir à parts égales, ou de s’en désaffilier.
Les dirigeants de la Histadrut furent consternés par le radicalisme de certains délégués juifs, dont l’un alla jusqu’à dissocier les "sionistes prolétariens" des "sionistes bourgeois" qui "pillaient les Arabes"[48]. L’un des délégués arabes, Ahmad al-Nimr, déclara que "les promesses du comité exécutif de résoudre la question de l’organisation commune sont comparables aux promesses de Balfour" – une formulation qui soulevait implicitement la question du sionisme et qui dut également exaspérer les dirigeants de la Histadrut. En réponse, Ben Gourion s’adressa principalement aux délégués arabes. Son discours fut traduit en arabe par Avraham Khalfon, qui, cinquante ans plus tard, admettra que sa traduction "modifiait complètement le discours de Ben Gourion"[49] :.
Car si j’avais traduit ce qu’il avait dit, j’étais sûr que 90 % des Arabes auraient fui. Il s’exprimait de manière très extrême. D’un point de vue juif, c’était excellent, mais savoir si cela aurait attiré ou rebuté [les délégués arabes] est une autre question. J’ai donc modifié le discours, j’en ai dilué le contenu. J’ai vu combien de temps il a parlé, et puis j’ai parlé pendant une demi-heure aussi. Pendant la pause, Ben-Tzvi [qui comprenait l’arabe] est venu vers moi et m’a embrassé : "Bravo, merci !" Ni Ben-Gourion ni Arlosoroff ne savaient que j’avais changé quoi que ce soit, mais Ben-Tzvi le sentait.
Les aveux de Khalfon soulèvent d’importantes questions quant à la nature des relations entre les syndicalistes juifs et leurs collègues arabes. Le discours de Ben Gourion n’était en fait pas particulièrement extrême : il s’agissait d’une exposition claire de la position de la Histadrut en faveur de sections nationales distinctes au sein des syndicats mixtes et de fédérations syndicales distinctes. Comme s’il s’adressait à des enfants, Ben Gourion expliquait en termes très simples qu’au-delà des intérêts communs partagés par tous les travailleurs, les Juifs et les Arabes avaient leurs propres besoins spécifiques qui nécessitaient des organisations distinctes. Khalfon pensait peut-être que les références explicites de Ben Gourion à l’immigration et à la colonisation juives, ainsi qu’à la langue hébraïque, comme exemples des besoins qui rendaient nécessaire le maintien de la Histadrut en tant qu’organisation essentiellement juive, étaient extrêmes; si tel était le cas, on ne peut que se demander ce qu’il avait communiqué aux syndicalistes arabes pour lesquels il avait traduit au cours de l’année précédente et dans quelle mesure ils comprenaient réellement les objectifs du mouvement syndical juif en Palestine[50]. Cet incident, tout comme la réponse évasive des syndicalistes juifs aux questions pointues de Hasanayn Fahmi en novembre précédent, suggère que même les sionistes de gauche étaient prêts à tromper, ou du moins à induire en erreur, les Arabes en minimisant leur engagement envers le sionisme et en utilisant un langage vague, voire obscur. Ce faisant, ils ont tiré parti du fait que les Arabes ne connaissaient que peu ou pas l’hébreu, n’avaient qu’une vague idée des différences idéologiques entre les partis du Yishouv et n’avaient pas la sophistication et l’expérience politiques caractéristiques de leurs homologues juifs.
Le conseil ignora les appels de la direction de la Histadrut et, par dix-huit voix contre sept, proclama la création d’un syndicat territorial et international ouvert à tous les travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes, sans distinction de race, de religion ou de nationalité. La majorité en faveur de cette décision, ainsi que d’une seconde résolution exigeant que le prochain congrès de la Histadrut exige que tous les syndicats soient internationaux et créent une fédération syndicale ouverte à tous les travailleurs de Palestine, était composée des neuf membres juifs du comité central, des sept délégués arabes et de deux délégués de section juive. Autrement dit, l’alliance des délégués arabes et des adhérents juifs du Po’alei Tziyon Smol contrôla la majorité des voix lors de cette réunion cruciale. Aux yeux de Ben Gourion et de ses collègues, les décisions du conseil et la composition de la majorité qui les avait prises étaient scandaleuses; Les dirigeants de la Histadrut fulminèrent que seuls les Juifs aient eu le droit de voter sur le lien du syndicat avec la Histadrut et rejetèrent les décisions du conseil comme invalides. Mais Yehezkel Abramov fit remarquer à Ben Gourion qu’il était injuste d’avoir autorisé les Arabes à voter puis de dénoncer les décisions du conseil, car ils contribuaient à la majorité qui les avait approuvées[51].
Ahdut Ha’avoda avait cependant encore des cartes à jouer, car la gauche manquait de majorité ferme parmi les cheminots juifs hors de Haïfa et la plupart des délégués juifs des sections avaient voté contre les résolutions qui avaient tant irrité Ben Gourion. De plus, de nombreux postiers et télégraphistes, qui constituaient une minorité significative des membres juifs du syndicat, étaient inquiets de la nouvelle orientation du syndicat et envisageaient de faire sécession pour former leur propre syndicat indépendant. Le conseil adopta une résolution dénonçant cette tendance et promit de redoubler d’efforts pour les intégrer pleinement au syndicat. Sur un point au moins, il n’y eut guère de désaccord : les délégués, dont tous les Arabes, votèrent pour confirmer la décision du comité central d’expulser Moshe Ungerfeld, le militant communiste. À l’issue de la réunion, sept Arabes – cinq de Haïfa, dont Ibrahim al-Asmar et Ali al-Batal, un de Jaffa-Lydda et un d’al-Qantara – furent officiellement élus au comité central du syndicat[52].
À la clôture de la réunion du conseil syndical de janvier 1925, les participants ont probablement pensé que la voie était désormais ouverte à une nouvelle ère de coopération entre cheminots arabes et juifs au sein d’un syndicat commun. Rétrospectivement, cette réunion marqua l’apogée de l’organisation commune dans ce secteur. Dans les mois qui suivirent, la plupart des travailleurs arabes qui avaient adhéré au syndicat le quittèrent, et un nouveau syndicat exclusivement arabe des cheminots apparut à Haïfa. Les circonstances entourant ces évènements sont complexes et parfois obscures, mais il ne fait aucun doute que le principal problème qui mina le syndicat commun et divisa les Arabes et les Juifs fut la persistance des affiliations sionistes de l’URPTW.
Il existe plusieurs versions des évènements du premier semestre de 1925, dont certaines nous en disent plus sur la perspective et les conceptions du narrateur que sur les faits réels. La direction juive du syndicat accusait les communistes d’avoir saboté l’unité finalement obtenue après avoir surmonté tant d’obstacles. Le syndicat (et la Histadrut) accusait les communistes juifs d’avoir présenté le syndicat aux Arabes comme "sioniste-chauviniste" et d’avoir manipulé ses dirigeants juifs; les communistes avaient semé le mensonge et la méfiance, propagé de fausses rumeurs, fabriqué des lettres embarrassantes et même usé de violence physique contre leurs opposants. Cette campagne de diffamation et de harcèlement aurait incité les travailleurs arabes à quitter le syndicat en grand nombre au cours du premier semestre 1925. En aout 1925, le syndicat expulsa définitivement treize militants communistes, argüant que sa tolérance envers les communistes avait été récompensée par la trahison et la subversion[53].
Il ne fait aucun doute que le PCP avait vivement critiqué la direction syndicale et sa loyauté envers la Histadrut et le sionisme. De plus, ses membres et ses publications avaient saisi toutes les occasions pour dénoncer ce que les communistes considéraient comme une trahison des intérêts des travailleurs et de l’internationalisme prolétarien par la direction. Il est également tout à fait possible que les communistes aient parfois eu recours à des tactiques sournoises pour dénoncer et harceler leurs ennemis. Il est néanmoins clair que le départ de la plupart des Arabes qui avaient récemment adhéré au syndicat ne peut être attribué principalement à l’agitation des militants communistes. Cette agitation durait depuis de nombreux mois, voire des années, et les attaques communistes contre la direction du syndicat, qualifiée de sioniste, ne pouvaient pas être une grande surprise pour les travailleurs arabes au cours du premier semestre 1925. Les tactiques des communistes sont peut-être devenues plus provocatrices et leur propagande plus virulente à mesure qu’ils étaient purgés de la Histadrut et de ses syndicats. Leur soutien de plus en plus ouvert à la lutte nationaliste arabe palestinienne contre le sionisme a certainement approfondi leur isolement par rapport au Yishouv et fait d’eux l’objet d’une haine farouche de la part de la plupart des Juifs. Mais si les dirigeants syndicaux se sont peut-être sentis assiégés par les communistes à l’intérieur et à l’extérieur du syndicat et se sont peut-être convaincus que tout aurait bien été si les communistes n’avaient pas "empoisonné l’esprit" des Arabes, cette explication en dit plus long sur leur perception des Arabes comme étant naïfs, passifs et facilement manipulables que sur ce qui s’est réellement passé. Elle exagère certainement l’influence des communistes et nie aux travailleurs arabes toute capacité de réflexion rationnelle et de prise de décision dans leur propre intérêt.
Cette explication, qui est assez courante dans la littérature du "sionisme du travail" sur cet épisode, est encore affaiblie par le fait qu’à la fin de 1924 et pendant le premier trimestre de 1925, les communistes n’appelaient en fait pas les travailleurs arabes à quitter l’URPTW. Au contraire, les communistes juifs ont exhorté à plusieurs reprises et avec force les travailleurs arabes à rester au sein du syndicat (ou à le rejoindre, pour ceux qui l’avaient déjà quitté) et à lutter contre sa direction sioniste afin d’en faire un syndicat véritablement international, orienté avant tout vers la lutte des classes. Par exemple, en décembre 1924, avant l’effondrement du syndicat commun, des articles publiés dans le bihebdomadaire en langue arabe Haifa du PCP soulignaient que les sionistes et les effendis nationalistes arabes étaient mécontents que les travailleurs arabes aient rejoint le syndicat des cheminots. Les deux groupes, déclarait Haïfa, étaient "parfaitement d’accord dans leur campagne contre l’unité et la solidarité des travailleurs et leur splendide organisation qui a remplacé l’ancienne inimitié et division, désormais complètement disparues"[54]. Un mois plus tard, en janvier 1925, un article signé par "un cheminot" (très certainement un militant communiste juif) rejetait spécifiquement l’appel lancé par Hasanayn Fahmi aux travailleurs arabes pour qu’ils quittent l’URPTW[55] :
En nous retirant du syndicat, nous renforçons la position des sionistes en son sein; ils se réjouissent de notre retrait, car cela leur évite toute opposition interne à leurs activités politiques… Nous devons nous efforcer de prendre la direction du syndicat et d’en faire une organisation qui défendra les intérêts de tous les travailleurs, qu’ils soient arabes ou juifs. Il existe un grand nombre de camarades juifs qui ont une expérience considérable dans la gestion d’un syndicat et qui sont prêts à nous aider loyalement et sincèrement.
Quelques mois plus tard, après que la plupart des membres arabes du syndicat eurent démissionné et que Haïfa eut publié un rapport favorable sur la création d’un syndicat arabe distinct des cheminots, une lettre de Moshe Ungerfeld rejetait le séparatisme, insistant sur le fait qu’il était incorrect de qualifier l’ancien syndicat de "sioniste" simplement parce que sa direction actuelle était sioniste, et appelait les travailleurs arabes à rejoindre les Juifs progressistes dans la lutte pour le contrôle de l’URPTW[56].
Certains observateurs juifs ont également reproché à la direction des chemins de fer palestiniens d’avoir sapé l’unité entre Arabes et Juifs. Selon cette explication, à la fin de l’année 1924, la direction avait pris conscience que le syndicat commun gagnait en puissance et avait décidé d’adopter une nouvelle stratégie plus sophistiquée pour le détruire. Au lieu d’adopter une attitude ouvertement hostile envers le syndicat et de rejeter en bloc les revendications des travailleurs, la direction accepta de rencontrer les représentants syndicaux et reconnut pour la première fois que bon nombre des griefs des travailleurs pouvaient être justifiés. Dans le même temps, cependant, elle a habilement utilisé son pouvoir de récompenser et de punir pour diviser les travailleurs et saper le syndicat. Au lieu d’une augmentation générale des salaires, par exemple, la direction a accordé des augmentations salariales sélectives aux travailleurs favorisés par les contremaitres. Les employés de bureau ont bénéficié d’une augmentation substantielle afin de les éloigner des autres employés. Les travailleurs arabes qui se tenaient à distance du syndicat ont également été récompensés par des salaires plus élevés et l’absence de menace de licenciement. Du côté des sanctions, la direction a souligné la faiblesse du syndicat en licenciant un travailleur qui refusait de faire des heures supplémentaires et en ignorant les appels du syndicat à le réintégrer. Les travailleurs n’ont pas pu manquer de comprendre le message que la nouvelle politique de la direction voulait faire passer[57]. Cependant, cette explication de l’échec du syndicat commun n’est pas convaincante : même si la direction des chemins de fer palestiniens souhaitait certainement voir s’effondrer l’unité entre ses employés arabes et juifs et a peut-être même cherché à approfondir les divisions au sein de son personnel, le départ des Arabes du syndicat commun ne peut raisonnablement être vu comme étant dû dans une large mesure aux actions de la direction.
Si la propagande et l’agitation communistes, ainsi que les stratégies de division pour mieux régner mises en place par la direction, ont effectivement contribué aux problèmes rencontrés par le syndicat en 1925, elles ne permettent toutefois pas d’expliquer entièrement pourquoi la plupart de ses membres arabes ont démissionné. Pour cela, nous devons prêter attention – ce que les sources consacrées au "sionisme du travail" ne font habituellement pas – à ce que les travailleurs et syndicalistes arabes eux-mêmes disaient et faisaient. Les sources arabophones s’accordent à désigner les affiliations sionistes persistantes du syndicat comme la cause fondamentale qui a poussé la plupart des Arabes élus au comité central du syndicat lors de la réunion du conseil de janvier 1925 à démissionner peu après. Apparemment, les questions posées par Hasanayn Fahmi aux syndicalistes juifs en novembre 1924 et la lettre qu’il a publiée dans al-Nafir ont déclenché une crise au sein du syndicat que les décisions de la réunion du conseil de janvier n’ont finalement pas réussi à dissiper. Le caractère lacunaire des sources rend difficile de déterminer précisément comment et pourquoi les syndicalistes arabes en sont venus, à ce moment précis, à conclure que le syndicat était irrémédiablement sioniste et qu’ils n’y avaient pas leur place. Il semble qu’à un certain moment, la plupart des dirigeants arabes aient eu le sentiment qu’on ne traitait pas avec eux de manière honnête, que les syndicalistes juifs les trompaient en réalité sur leurs affiliations sionistes et que même les juifs de gauche plaçaient leur engagement envers le sionisme au-dessus du bienêtre des cheminots. Ils en sont venus à croire, comme le dit un article publié dans Haïfa, que "les fondements et les principes de ce syndicat ne reposaient pas sur les intérêts des travailleurs et l’amélioration de leurs conditions de vie (raf’ mistawa’hi), mais plutôt sur la mise en oeuvre des objectifs du sionisme parmi les travailleurs"[58].
Le sentiment d’avoir été délibérément trompés et induits en erreur, et que leur bonne foi avait été trahie par leurs collègues juifs, semble avoir particulièrement irrité les syndicalistes arabes. Les récits arabes sur la scission font souvent référence aux "tergiversations" (murawaghat) et à la "duplicité" (khida’) des dirigeants syndicaux juifs. Un article publié dans Haïfa fin avril 1925 fait explicitement référence à Avraham Khalfon qui, comme nous l’avons vu, avait délibérément mal traduit Ben Gourion à au moins une occasion, suggérant que les syndicalistes arabes en étaient venus à se sentir trompés par leurs collègues juifs. La différence de langue entre Arabes et Juifs, notait Haïfa, avait "nécessité le recours à un traducteur pour résoudre le problème; mais cet employé, qui n’appartenait pas à la classe ouvrière, favorisait le sionisme dans l’exercice de ses fonctions, contribuait à étendre son influence et l’introduisait dans les affaires du syndicat". Plus généralement, l’article poursuivait[59] : "Chaque fois que [les dirigeants arabes] faisaient la moindre proposition pour faciliter la compréhension mutuelle et l’unité, ils ne rencontraient que l’opposition et la contradiction des sionistes concernant tout ce qui pouvait mener au succès et à la création [du syndicat] sur une base solide et avec un programme d’action capable de faire respecter les droits des travailleurs opprimés."
La question qui a probablement le plus convaincu les cheminots arabes de la mauvaise foi de leurs collègues juifs et qui a rendu le sionisme particulièrement concret à leurs yeux était celle du "travail hébraïque". L’embauche d’un plus grand nombre de Juifs dans les chemins de fer était l’un des principaux objectifs du syndicat depuis sa création, et les communistes avaient tenu à faire savoir aux travailleurs arabes que cela restait le cas, quoi qu’en disent les syndicalistes juifs. Dans ses mémoires, Bulus Farah soutient de manière tout à fait plausible que les ouvriers arabes des ateliers de Haïfa étaient très sensibles à cette question. Selon Bulus Farah, un superviseur nommé Moshlin, que nous avons déjà rencontré comme contremaitre détesté par les ouvriers mais que la Histadrut voulait garder à son poste parce qu’il était juif, était considéré par les ouvriers arabes comme un sioniste[60] qui donnerait :
chaque emploi qui s’ouvrait à un travailleur juif sans tenir compte de l’ancienneté ou des compétences professionnelles, ou embauchait de nouveaux immigrants juifs à des salaires élevés pour des emplois qu’ils n’étaient pas compétents pour occuper… Les cheminots arabes se sont abstenus d’adhérer à la Histadrut, et ceux qui l’ont fait ont démissionné à la suite de leur expérience amère, après avoir constaté que le syndicalisme de la Histadrut consistait en une discrimination à l’égard des travailleurs arabes. Ils ont constaté de leurs propres yeux comment [la Histadrut] volait les emplois des travailleurs arabes pour les donner aux travailleurs juifs, et comment elle les utilisait dans le mouvement syndical international pour dissimuler son caractère juif tout en se présentant comme le champion de l’internationalisme. Mais les travailleurs arabes ont ressenti le besoin de créer une organisation syndicale distincte, car l’internationalisme professé par la Histadrut s’était révélé être exploité par le sionisme.
Il est certain qu’à cette époque, la Histadrut continuait d’user de son influence auprès des contremaitres juifs pour attirer davantage de Juifs. embauché[61].
La Société des travailleurs arabes palestiniens
La désillusion des syndicalistes arabes ayant adhéré au syndicat commun coïncida avec un autre évènement parmi les ouvriers arabes, qui contribua probablement aussi à leur décision de quitter le syndicat et de suivre leur propre voie.
Vers le début de l’année 1925, un nouveau groupe se forma aux ateliers ferroviaires de Haïfa. Il était dirigé par des ouvriers qualifiés qui avaient adhéré à la société d’entraide pour les travailleurs arabes des chemins de fer, créée quelques années auparavant, et qui n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt pour un syndicat avec des Juifs. Forts de leur expérience passée au sein de cette société de bienfaisance et du ressentiment généralisé suscité par la question du "travail hébraïque", ils cherchèrent alors à créer une organisation indépendante et purement arabe des travailleurs des chemins de fer.
Les dirigeants de ce groupe comptaient plusieurs jeunes hommes originaires de ce qui était devenu, après la Première Guerre mondiale, l’État syrien indépendant sous domination française. ’Abd al-Hamid Haymur, chaudronnier de métier, était un fervent musulman et nationaliste arabe, au visage fin et à la barbe clairsemée. Il continuait de s’habiller à la mode de sa région natale : un long pardessus sur un pantalon et une cape décorée dans le style shami ("syrien"). Homme discret et préférant éviter les projecteurs, ’Abd al-Hamid Haymur a oeuvré dans l’ombre pendant de nombreuses années, devenant l’un des principaux dirigeants du jeune mouvement ouvrier arabe palestinien. Son frère, ’Id Salim Haymur, travaillait au service des wagons des chemins de fer palestiniens. Leur collègue, Sa’id Qawwas, était tourneur, petit et frêle, vêtu à l’occidentale et coiffé d’un tarbouch, à la manière des jeunes intellectuels de l’époque; il était décrit par Bulus Farah comme un homme de grande culture. ’Abd al-Hamid Haymur et Qawwas avaient tous deux travaillé auparavant sur le chemin de fer du Hedjaz[62].
Les frères Haymur et Qawwas trouvèrent un nombre important d’autres ouvriers arabes des ateliers de Haïfa, mécontents de ce qu’ils percevaient comme une discrimination à l’embauche en faveur des Juifs, et réceptifs à l’idée de créer leur propre syndicat. Fin février 1925, ils organisèrent une réunion au cours de laquelle quelque 200 cheminots de Haïfa élurent un comité pour représenter leurs intérêts. Ce nouveau mouvement populaire, organisé par des ouvriers qualifiés qui n’avaient jamais adhéré au syndicat dirigé par les Juifs, contribua probablement au départ de la plupart des Arabes qui y avaient adhéré, menés par certains contremaitres. Les deux groupes, dont les motivations initiales pour une organisation indépendante pouvaient différer, mais qui furent ensuite rapprochés par les circonstances, fusionnèrent rapidement en un mouvement de plusieurs centaines de travailleurs arabes des Chemins de fer, de Haïfa, d’où émergea la première organisation syndicale purement arabe en Palestine.
Bien qu’elle semble s’être initialement présentée comme une société de bienfaisance et ait pu être la continuation de l’organisation dirigée par les frères Haymur et leurs collègues pendant quelques années, cette nouvelle formation prit, dès l’été 1925, le nom de Société des travailleurs arabes palestiniens (PAWS) et fut officiellement enregistrée sous ce nom auprès des autorités britanniques. Elle était composée presque exclusivement de travailleurs arabes des Chemins de fer de Haïfa, mais son nouveau nom et son programme indiquaient son ambition de devenir le pendant arabe de la Histadrut, une organisation qui engloberait à terme tous les travailleurs arabes de Palestine et chercherait à défendre leurs intérêts[63]. La direction du nouveau PAWS comprenait des hommes issus des deux groupes qui avaient contribué à sa formation : Ilyas Asad, Ali al-Batal et Farid Kamil (un mécanicien de locomotive) avaient longtemps négocié avec les syndicalistes juifs. Kamil et Batal avaient brièvement été membres du comité central du syndicat, tandis que Sa’id Qawwas, Abd al-Hamid Haymur et son frère Id Salim Haymur étaient des ouvriers qualifiés ayant collaboré avec l’ancienne société d’entraide[64].
Compte tenu de la situation en Palestine, l’émergence d’un syndicat arabe distinct pour les cheminots était probablement inévitable. Les relations entre travailleurs arabes et juifs des chemins de fer ne pouvaient rester insensibles à l’aggravation du conflit entre le sionisme et le mouvement national arabe, qui s’était récemment manifesté lors des combats d’Afoula et d’autres incidents. Une couche d’ouvriers qualifiés et de contremaitres relativement instruits et de plus en plus surs d’eux, qui avaient assimilé le modèle syndical comme la forme d’organisation la plus adaptée à leur situation, avait émergé parmi les travailleurs arabes des chemins de fer. Lorsque les membres de cette couche sociale perdirent confiance en la possibilité d’adhérer à un syndicat dominé par leurs collègues juifs et entaché par son association avec le sionisme, la création de leur propre syndicat apparut comme la seule alternative raisonnable. Les syndicalistes arabes refusaient désormais de se soumettre à ce qu’ils percevaient comme une tutelle juive, d’autant plus qu’ils en vinrent à percevoir cette tutelle comme servant des objectifs préjudiciables à leurs intérêts, tant arabes que ouvriers. La survie de l’URPTW en tant que syndicat arabo-juif aurait nécessité sa transformation en une organisation entièrement internationale, en rompant ses liens avec la Histadrut et le mouvement sioniste, en renonçant à la lutte pour le "travail hébraïque" et en acceptant que l’organisation soit majoritairement arabe en termes d’adhésion, de direction et d’orientation. C’était la voie préconisée par les communistes juifs, mais elle allait bien au-delà de ce que même les militants ou dirigeants les plus radicaux du Po’alei Tziyon Smol pouvaient accepter. Lorsque les dirigeants des travailleurs arabes des chemins de fer l’ont compris, la plupart d’entre eux ont démissionné et ont rejoint d’autres Arabes qui n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt pour la perspective d’un syndicat arabo-juif commun.
En conséquence, de 1925 jusqu’à la fin du mandat britannique, deux syndicats furent actifs parmi les cheminots, l’un exclusivement arabe, l’autre à majorité juive et d’orientation politique sioniste. Néanmoins, comme le montrera le chapitre suivant, non seulement les conditions de travail des cheminots poussèrent les deux syndicats à coopérer, mais le rêve d’unité resta très vivant parmi les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer pendant de nombreuses années. Dans le même temps, diverses dynamiques ont entrainé une aliénation et des conflits entre les organisations et leurs membres. Les relations entre les deux syndicats seront donc toujours complexes, ce qui nous en apprend beaucoup sur les paramètres et la nature des matrices d’interaction entre les travailleurs arabes et juifs en Palestine.
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Notes 3.
2. Sh. Avitzur, "Shiv’im shana lemisilot habarzel ba’aretz", Teva’ ve’aretz 5, nos 2-3 (1962).
3. Chemins de fer palestiniens, Report of the General Manager on the Administration of the Palestine Railways and Operated Lines for the Years 1942/43, 1943/44, 1944/45 and 1945/46 (Jérusalem, 1946), p. 147. Les Juifs appelaient souvent les ateliers de Haïfa les ateliers de Qishon, car ils étaient situés près d’une petite rivière connue sous ce nom en hébreu.
4. À propos de Wadi Salib, voir Joseph Vashitz, "Jewish-Arab Relations", partie 1, p. 19. Malheureusement, Joseph Vashitz ne cite aucune source pour étayer cette affirmation ; celle-ci repose peut-être sur les souvenirs d’Arabes résidant depuis longtemps à Haïfa. Concernant les lignes ferroviaires du Hijaz en Palestine juste avant et pendant la guerre, voir Barukh Katinke, Me’az ve’ad heina (Jérusalem, 1961), passim. Originaire de Bialystok, alors sous domination russe, Barukh Katinke a étudié l’ingénierie en Allemagne et est arrivé en Palestine en 1908. De 1911 jusqu’à la fin de la guerre, Barukh Katinke a travaillé au service technique du chemin de fer du Hedjaz, qui a pris le contrôle de toutes les lignes ferroviaires de Palestine en 1914.
5. Voir ’Abd al-Qadir Yasin, Ta’rikh al-tabaqa al-’amila, p. 118-19, qui cite les souvenirs d’un cheminot chevronné, et Salim al-Junaydi, al-Haraka al- ’ummaliyya, p. 15, qui cite un ouvrage que je n’ai pas réussi à trouver, Fa’iq Hamdi Tahbub, al-Haraka al-’ummaliyya w’al-niqabiyya fi filastin, 1920-1948 (Koweït, 1982).
6. Voir AA, Centre de documentation orale, transcriptions des entretiens avec Yehezkel Abramov (9 avril 1972) et Efrayyim Shvartzman (20 mars 1972) ; et Bulus Farah, Min al-’uthmaniyya ila al-dawla al-’ibriyya (Nazareth, 1985), p. 40-46.
7. Voir, par exemple, AA 237/32gimmel, Zionist Commission to the RWA, 8 janvier 1920.
8. "Have’ida hashlishit shel histadrut po’alei harakevet (Din veheshbon shel hava’ad hamerkazi)", Kuntres, no 65 (21 janvier 1921).
10. Voir "Have’ida hashlishit", Kuntres, no 65 (21 janvier 1921) ; AA, entretien avec Abramov, 9 avril 1972 ; Ze’ev Tzahor, Baderekh, 62 n. 75 ; Yitzhak Ben-Tzvi, Hehazon vehagshamato : pirkei zikhronot vereshimot ’al ba’ayot hahistadrut (Tel Aviv, 1968), p. 255-58.
11. EC/H, 30 décembre 1920.
12. Kuntres, nos 65, 66 (21 et 28 janvier 1921) ; EC/H, 17 février 1921.
13. Bulus Farah, Min al-’uthmaniyya, p. 41.
14. S/EC/H, 28 octobre 1921.
15. Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, p. 155. Les travailleurs juifs des postes et télégraphes, au nombre d’environ 200, étaient alors en train de fusionner avec le syndicat juif des cheminots. Les relations entre les deux groupes n’étaient pas toujours au beau fixe, et leur syndicat allait toujours être dominé par les cheminots, plus nombreux et mieux organisés.
16. S/EC/H, 19 janvier 1922 ; Eliyahu Bilitzki, Beyitzira uvema’avak : mo’etzet po’alei haifa, 1921-1981 (Tel Aviv, 1981), p. 66.
17. Kuntres, no 114 (7 avril 1922).
18. AA 104/25alef, CC/URPTW à EC/H, 24 juin 1922, et dans le même dossier, une déclaration des travailleurs licenciés, signée par onze Arabes et neuf Juifs, autorisant deux Juifs à approcher la direction en leur nom, 25 janvier 1923, ainsi que la lettre d’accompagnement adressée au directeur général des chemins de fer palestiniens. Voir également Ze’ev Studni, "Nitzanei ha’irgun hameshutaf", Me’asef, no 7 (mai 1975), p. 152-55, tout en gardant à l’esprit que (comme les autres écrits publiés de Ze’ev Studni) ce document n’est pas tout à fait fiable.
19. EC/H, 10 octobre, 7 novembre 1922.
20. AA 104/25alef, Holmes à Minsky et Susman, 27 janvier 1923. Les syndicalistes juifs ont également fait valoir, en vain, que les licenciements contrevenaient aux dispositions du mandat pour la Palestine, qui exigeait du gouvernement qu’il crée des conditions propices à l’immigration et à la colonisation juives.
21. AA 208/14alef, CC/URPTW à EC/H, 10 juin 1923 ; Kuntres, nos 135 (6 juillet 1923), 142 (7 septembre 1923).
22. AA, entretien avec Khalfon, 29 janvier 1976.
23. S/EC/H, 3 juin, 6 juin, 5 juillet 1923.
24. Lors des élections au deuxième congrès de la Histadrut en février 1923, les différents partis et formations à gauche de l’Ahdut Ha’avoda ont remporté environ 13 % des voix, et un pourcentage plus important des voix urbaines ; lors des élections au Conseil des travailleurs de Haïfa en juillet 1923, le Fraktziyyat Hapo’alim, communiste, a remporté à lui seul 3 des 31 sièges. Voir Ze’ev Tzahor, Baderekh, p. 245-46 ; Eliyahu Bilitzki, Beyitzira uvema’avak, p. 102.
25. Le congrès a également réaffirmé l’autonomie du syndicat en rejetant une demande de la Histadrut visant à empêcher l’URPTW d’établir des liens directs avec des organismes syndicaux internationaux. À propos de ce congrès, voir AA 208/14alef ; S/EC/H, 14 novembre 1923 ; un compte rendu des débats figure également dans le numéro de janvier 1924 de la publication irrégulière du syndicat, Hakatar (La locomotive). Il convient de noter que la version du rapport publiée simultanément dans l’édition arabe parallèle, al-Qatar, était beaucoup plus succincte et omettait la plupart des débats controversés, ce qui suggère une certaine nervosité parmi les syndicalistes juifs à l’idée de permettre à leurs camarades arabes d’avoir pleinement accès aux désaccords entre Juifs. Pour un compte rendu moqueur des débats rédigé par un partisan de l’Ahdut Ha’avoda, voir Kuntres, no 144 (28 septembre 1923).
26. Voir S/EC/H, 22 octobre 1923. Concernant la Haganah et les travailleurs des chemins de fer, voir Berl Repetur, Lelo heref, vol. 1, p. 83.
27. Kuntres, no 165 (14 mars 1924).
28. Ibid.
29. Ibid.
30. Eliyahu Bilitzki, Beyitzira uvema’avak, p. 66.
31. AA 208/14alef, "À nos frères les travailleurs [juifs]" ; AA 208/14alef, procès-verbal d’une réunion conjointe du comité central de l’URPTW, du comité de la branche de Haïfa et du comité sur l’organisation conjointe, 27 mai 1924.
32. La résolution correspondante se trouve dans Tzvi Even-Shoshan, Toldot tnu’at hapo’alim be’eretz yisra’el (Tel Aviv, 1966), vol. 2, p. 104.
33. Alain Greilsammer, Les communistes, p. 44-45. La rupture du PCP avec le sionisme et ses efforts pour s’allier au mouvement nationaliste arabe eurent des conséquences pratiques qui aggravèrent encore l’hostilité mutuelle entre sionistes et communistes. Par exemple, la Haganah avait recruté des cheminots juifs sympathisants à Haïfa pour voler des explosifs dans les entrepôts ferroviaires, généralement le vendredi, jour de congé des ouvriers arabes musulmans. L’un des communistes juifs qui en eut connaissance transmit apparemment l’information à ses collègues arabes, qui protestèrent auprès de la direction des chemins de fer. Le directeur général exigea de Ben-Tzvi que les vols cessent ; ils ne cessèrent pas, mais la Haganah dut dès lors agir avec plus de prudence. De tels incidents amenèrent de nombreux membres du Yishouv à considérer les communistes comme des traîtres à leur propre peuple. Voir Berl Repetur, Lelo heref, vol. 1, p. 83-85.
34. À propos de ces évènements, voir ibid. ; AA 208/14alef, CC/URPTW à EC/H, 4 juin 1924 ; AA 104/25alef, "Skira mepe’ulot hamerkaz memo’etzet 1.3.24-1.1.25" ; et ISA, documents du secrétaire en chef, division 149, Tidhar (de la police de Jérusalem) à l’inspecteur divisionnaire, 23 juin 1924.
35. Lors de la réunion cruciale du conseil de la Histadrut en avril 1924, le seul vote contre la purge des communistes avait été exprimé par un délégué des travailleurs des chemins de fer, de Po’alei Tziyon Smol à Jérusalem. Concernant l’attitude de Po’alei Tziyon Smol envers le PCP, voir par exemple Halohem, aout 1924.
36. Cela s’est produit lors d’une réunion du comité central du syndicat tenue le 14 juin 1924 ; voir AA 208/14alef. Inutile de dire que Ben Gourion a rejeté la revendication d’autonomie du syndicat et a insisté sur le fait qu’il était lié par les règles et les décisions de la Histadrut.
37. Ibid.; S/EC/H, 16 juin 1924.
38. En hébreu, l’expression est patahnu lahem et hamo’ah. Dans AA, Centre de documentation orale, transcription de l’entretien avec Michael Magen (Grobman), mai 1972. Sur cette question, voir également Zachary Lockman, "“We Opened the Arabs’ Minds” : Labour Zionist Discourse and the Railway Workers of Palestine (1919-1929)", Review of Middle East Studies, no 5 (1992).
39. Entretien oral, 14 mai 1987.
40. AA 208/14, Magali à EC/H, 19 juin, 4 juillet 1924.
41. Dans la section de Jaffa-Lydda, cependant, que les partisans d’Ahdut Ha’avoda contrôlaient, une section distincte fut créée pour les travailleurs arabes recrutés par le syndicat. Voir "Have’ida hashishit shel histadrut po’alei harakevet, hado’ar vehatelegraf", supplément au Davar, no 702 (4 septembre 1927).
42. Fin novembre, le syndicat affirmait qu’environ 350 Arabes avaient adhéré au cours des quatre mois précédents, mais ce chiffre semble trop élevé. Voir AA 104/25alef, mémorandum de l’URPTW au directeur général des chemins de fer palestiniens ; AA 208/14alef, CC/URPTW à EC/H, 30 novembre 1924 ; AA 237/1 ; et également les chiffres fournis dans Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, p. 64. Aucun de ces chiffres n’inclut les travailleurs syndiqués des postes et télégraphes, dont le nombre était de toute façon beaucoup plus faible.
43. AA 237/9, 12 octobre 1924.
44. Kuntres, no 192 (7 novembre 1924). Comme je l’ai mentionné précédemment, il existait en réalité des différences importantes entre les travailleurs juifs des chemins de fer et les travailleurs juifs employés ailleurs.
45. Kuntres, no 194 (21 novembre 1924).
46. À propos de cet incident, voir AA 208/14alef, CC/URPTW à EC/H, 30 novembre 1924, et Haïfa, no 6 (1er janvier 1925), p. 43-44. Une publication de Po’alei Tziyon Smol, Milhemet Hapo’el, suggéra en mai 1925 que la lettre de Fahmi dans al-Nafir était un faux rédigé par les communistes et que Fahmi lui-même niait l’avoir écrite. Cela semble peu probable : rien dans la presse arabe n’indique que Fahmi ait nié l’authenticité de la lettre et, comme nous le verrons bientôt, les communistes eux-mêmes ont considéré cette lettre comme authentique lorsqu’ils ont réfuté l’appel lancé par Fahmi aux Arabes pour qu’ils quittent le syndicat dirigé par les Juifs auquel ils avaient récemment adhéré.
47. Voir AA 104/25alef, "Skira mepe’ulot hamerkaz memo’etzet 1.3.24-1.1.25" ; CZA, S25/640, Département du travail de l’Exécutif sioniste, rapport sur les cheminots juifs, 1926.
48. C’est du moins ce qu’affirmait le membre de l’Ahdut Ha’avoda qui rendait compte des débats dans le Kuntres no 202 (16 janvier 1925). Le délégué auquel il faisait référence a par la suite nié avoir jamais tenu de tels propos et a poursuivi le journaliste pour diffamation devant un tribunal de la Histadrut. Voir Ed hakatar, juillet 1925.
49. AA, entretien avec Khalfon, 29 janvier 1976.
50. Le texte complet du discours de Ben Gourion se trouve dans Anahnu veshkheineinu, 76-80.
51. Entretien oral avec Yehezkel Abramov, 14 mai 1987.
52. Voir Kuntres, no 202 (16 janvier 1925), no 203 (30 janvier 1925).
53. Voir la longue déclaration publiée conjointement par le comité central et les comités locaux, le 6 aout 1925, dans AA 237/9, et Ittihad al-’Ummal, 1er septembre 1925.
54. Haifa, no 4 (1er décembre 1924), p. 26.
55. Haïfa, no 6 (1er janvier 1925), p. 43. Voir également la brochure intitulée al-Shihab al-sati’ li-inarat tariq al-’amil wa’l-sani’ (La météorite brillante qui éclaire le chemin du travailleur et de l’artisan), publiée par le PCP au début de l’année 1925, reproduite dans al-Budayri, Tatawwur, p. 123-32.
56. Haïfa, no 15 (30 avril 1925), n° 16 (14 mai 1925). Une grande partie de la propagande menée par Ahdut Ha’avoda contre le PCP à cette époque déformait la position réelle des communistes sur diverses questions, reflétant l’intensité de la campagne visant à les discréditer et à les isoler.
57. Voir, par exemple, l’article d’Yitzhak Gur-Sade dans Kuntres, no 213 (24 avril 1925).
58. Haifa, no 15 (30 avril 1925), p. 118.
59. Ibid.
60. Bulus Farah, Min al-’uthmaniyya, p. 42-43.
61. Voir, par exemple, S/EC/H, 25 octobre 1925.
62. Bulus Farah, Min al-’uthmaniyya, p. 44.
63. Concernant l’émergence du PAWS, voir Haifa, no 15 (30 avril 1925), p. 117-118 ; Filastin, 6 mars 1925 ; al-Yarmuk, 22 octobre 1925. Salim al-Junaydi, dans al-Haraka, p. 15, semble affirmer qu’Abd al-Hamid Haymur avait créé et cherché à enregistrer le PAWS deux ans plus tôt, en 1923, mais qu’il n’y était parvenu qu’en 1925. Je n’ai trouvé aucune confirmation de cette information dans d’autres sources.
64. This information is derived from a number of documents relating to the PAWS which were left out of the Beirut edition of Musa al-Budayri’s book Tatawwur cited above but were included in the edition apparently published in Jerusalem c. 1980.
Ces informations proviennent d’un certain nombre de documents relatifs au PAWS qui ont été omis dans l’édition beyrouthine du livre Tatawwur de Musa al-Budayri cité ci-dessus, mais qui ont été inclus dans l’édition apparemment publiée à Jérusalem vers 1980.
4. Les travailleurs des chemins de fer, en Palestine (II) :
Coopération et conflit, 1925-1939
Table des matières ►
Les relations entre la nouvelle PAWS, dont le noyau stable et la composante la plus importante allaient pendant de nombreuses années être constitués par les travailleurs arabes des chemins de fer de Haïfa, et l’Union des cheminots, postiers et télégraphistes, plus ancienne et dirigée par des Juifs, n’ont jamais été simples et ont rarement été harmonieuses. Parfois, la reconnaissance de la nécessité vitale d’une action concertée et la forte pression exercée par la base ont incité les deux syndicats à coopérer. À d’autres moments, leurs relations étaient marquées par des frictions et des conflits, la concurrence sur le lieu de travail et les tensions liées à la situation politique en Palestine opposant les deux organisations et les travailleurs qu’elles représentaient. Au fil des ans, un réseau de relations personnelles, sociales et politiques s’est développé entre certains cheminots arabes et juifs, en particulier les travailleurs chevronnés et les militants syndicaux, et dans des circonstances favorables, cela a eu tendance à promouvoir le désir de coopération. Mais même lorsque la coopération était impossible, ces relations ont permis de mieux connaitre l’autre camp et ont favorisé une prise de conscience politique qui a aidé les travailleurs des chemins de fer à éviter d’être entraînés dans le tourbillon de haine et de violence intercommunautaires qui a finalement englouti une grande partie de la Palestine.
Une seule main-d’oeuvre, deux syndicats
Les évènements du printemps et de l’été 1925 n’ont pas entrainé une division immédiate de la main-d’oeuvre ferroviaire en deux syndicats organisés exclusivement selon des critères ethniques. Au contraire, il s’ensuivit une période de confusion caractérisée par de nouvelles initiatives visant à réaliser l’unité arabo-juive, par une concurrence entre les syndicats pour gagner la loyauté des travailleurs arabes et par des mouvements de ces travailleurs entre les deux organisations.
À sa création, le PAWS ne comptait qu’environ 150 membres et disposait de peu de ressources financières et organisationnelles. Ses dirigeants se sentaient menacés par l’URPTW, plus grand, plus fort et plus expérimenté, qui, grâce au soutien de la Histadrut, pouvait offrir à ses membres des avantages matériels bien plus importants. La vulnérabilité du nouveau syndicat et la capacité de l’URPTW à attirer les travailleurs arabes ont été clairement démontrées lorsqu’un certain nombre de travailleurs qui avaient rejoint le PAWS au printemps 1925 sont retournés quelques mois plus tard dans le syndicat dirigé par des Juifs[1]. Pour se protéger et conserver ses membres, le PAWS a d’abord cherché à mettre en avant son caractère arabe et patriotique. En conséquence, lorsque plusieurs travailleurs communistes juifs des chemins de fer ont cherché à y adhérer, affirmant être des antisionistes convaincus, ils ont été rejetés au motif que les statuts de l’organisation n’autorisaient que les Arabes à devenir membres. Le PAWS a également cherché à compenser les services et avantages attractifs que pouvait offrir l’URPTW en demandant à des professionnels arabes nationalistes progressistes de Haïfa de fournir à ses membres des services médicaux et juridiques à prix réduit[2].
Tous les dirigeants du PAWS n’étaient pas d’accord avec cette orientation nationaliste. Farid Kamil, qui avait siégé au comité central de l’URPTW et était désormais l’un des dirigeants du PAWS, continuait de défendre le syndicalisme apolitique et internationaliste que les dirigeants ouvriers arabes avaient initialement exigé de l’URPTW. Il alla jusqu’à proposer que les travailleurs juifs soient acceptés comme membres à part entière et égaux de la nouvelle organisation. Il ne parvint toutefois pas à convaincre ses collègues et finit par démissionner ou être expulsé du PAWS. Kamil emmena certains de ses partisans avec lui lorsqu’il partit, ce qui suggère que l’idée de réunir les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer au sein d’une seule organisation bénéficiait encore d’un certain soutien parmi les travailleurs arabes. Pour atteindre cet objectif, Kamil rejoignit apparemment l’URPTW, mais il revint plus tard au PAWS, où il resta. Malgré l’échec de l’initiative de Farid Kamil visant à surmonter la fracture entre les deux organisations, le PAWS allait, dans les années suivantes, adopter son point de vue : avec une certaine cohérence, il a exprimé sa volonté de se dissoudre au profit d’une nouvelle organisation unitaire regroupant tous les travailleurs des chemins de fer, à condition qu’elle soit véritablement internationale et indépendante de la Histadrut[3].
Même après avoir perdu la plupart de ses membres arabes, l’URPTW a continué à se considérer non seulement comme un syndicat mixte engagé dans une organisation commune, mais aussi comme le seul représentant légitime de tous les travailleurs des chemins de fer, arabes et juifs, et le seul syndicat authentique des chemins de fer palestiniens. Sa revendication était étayée par le fait que, pendant plusieurs années, il a effectivement conservé un nombre non négligeable de membres arabes, car ceux qui avaient adhéré à la fin de 1924 ou au début de 1925 n’ont pas tous démissionné, et d’autres ont adhéré plus tard. En 1926, l’URPTW revendiquait 780 membres, dont 422 Arabes. Le nombre de membres arabes est toutefois manifestement très gonflé, car il inclut tous les Arabes qui s’étaient inscrits au syndicat à un moment donné à partir de 1922, mais qui n’avaient pas informé le syndicat par écrit lorsqu’ils avaient démissionné. Le nombre de membres juifs est peut-être également gonflé pour la même raison, car nous savons que le taux de rotation était élevé dans le secteur ferroviaire et on peut supposer sans risque que tous ceux qui ont démissionné n’ont pas pris la peine d’en informer officiellement le syndicat. Un nombre total de 300 à 400 membres en 1926, pour la plupart juifs et ne payant pas tous leurs cotisations, semble être une estimation plus sure. Au moins un des membres arabes originaux du comité central, Ibrahim al-Asmar, est également resté dans l’URPTW[4].
L’URPTW et la Histadrut ont attaqué la nouvelle PAWS, la qualifiant d’organisation séparatiste et exclusionniste, et donc subversive pour l’unité des travailleurs. Ils ont également affirmé qu’il s’agissait d’un syndicat de nom seulement, qu’il était en réalité un outil entre les mains des riches effendis nationalistes arabes et des religieux musulmans réactionnaires, un produit de l’incitation communiste, une organisation quasi religieuse, etc.[5]. Comme ils considéraient que l’organisation arabe n’était ni légitime ni viable, les dirigeants juifs de l’URPTW n’ont pas perdu l’espoir de ramener dans le giron syndical les travailleurs arabes qui l’avaient quitté. Ils ont donc persisté dans leurs efforts pour conserver, et si possible augmenter, le nombre de membres arabes. Cela consistait généralement à débaucher les membres du PAWS ou à essayer d’attirer les mêmes travailleurs arabes non syndiqués que le syndicat arabe tentait également de recruter. C’était à Haïfa, où l’influence et la base de soutien du PAWS étaient les plus fortes, que l’URPTW a eu le moins de succès dans le maintien et le recrutement de membres arabes. Elle a connu un succès un peu plus important ailleurs en Palestine, en particulier dans les régions de Jaffa et de Lydda.
L’obstination de l’URPTW à recruter des travailleurs arabes suscita une vive amertume parmi les syndicalistes arabes, encore très sur la défensive et incertains de la survie de leur nouveau syndicat. Leur ressentiment se manifesta clairement dans un long article du secrétaire du syndicat, ’Id Salim Haymur, publié dans Filastin le 4 juin 1926. Intitulé "Les travailleurs autochtones entre sionisme et communisme", il présentait le syndicat des travailleurs arabes des chemins de fer comme la cible d’efforts incessants de sape, tant de la part du "syndicat sioniste" que des communistes juifs. Certaines des allégations de ’Id Salim Haymur sont plausibles, mais d’autres sont extravagantes et semblent refléter sa frustration face à la faiblesse du syndicat et à la défection des travailleurs arabes. Par exemple, son affirmation selon laquelle le syndicat dirigé par des Juifs avait cherché (avec un certain succès) à attirer des travailleurs arabes en les exemptant de cotisations mensuelles est tout à fait exacte. Mais son affirmation selon laquelle les "traitres" Ibrahim al-Asmar et Philip Hassun (l’organisateur arabe de la Histadrut à Haïfa) recevaient 15 piastres pour chaque travailleur arabe recruté semble tirée par les cheveux. Des indices d’une prétendue insulte aux sensibilités culturelles et religieuses conservatrices transparaissent dans l’affirmation d’Id Salim Haymur selon laquelle les sionistes auraient tenté de piéger d’innocents travailleurs arabes en les arrosant de vin lors des réunions syndicales et en leur fournissant des femmes juives pour danser. Suite à ces stratagèmes, se plaignait Id Salim, la PAWS ne comptait plus que quatre-vingt-dix membres environ un an après sa création[6].
Si la PAWS était en mauvaise posture au milieu de l’année 1926, l’URPTW pouvait difficilement être qualifiée de florissante. Les évènements traumatisants de l’année précédente avaient laissé de nombreux cheminots juifs peu convaincus que l’organisation commune et la solidarité avec les Arabes pouvaient résoudre leurs problèmes. Les Juifs représentaient désormais 12,7 % de la main-d’oeuvre des chemins de fer palestiniens, soit 405 sur 3.182 ouvriers, bien qu’ils constituaient près de 30 % des employés des ateliers de Haïfa, qui comptaient 408 ouvriers musulmans, 264 juifs et 228 chrétiens; certains de ces derniers étaient probablement non arabes. À cette époque, la majorité des cheminots juifs avaient jusqu’à six ou sept ans d’ancienneté. Ces vétérans avaient été embauchés comme apprentis lorsque les Juifs avaient commencé à travailler dans les chemins de fer en 1919-1920, étaient devenus "assistants" lorsque les apprentis ayant quatre ans d’ancienneté avaient été promus en 1923, et avaient été promus au rang d’"ouvriers" à part entière en 1925. À 28-30 piastres par jour, leur salaire était encore insatisfaisant, tout comme leurs conditions de travail. Les ouvriers juifs (et les dirigeants de leur syndicat) ne pouvaient pas non plus considérer les perspectives d’emploi des Juifs dans les chemins de fer comme particulièrement prometteuses. Les nouveaux apprentis, contraints de travailler pendant une période d’essai de six mois sans salaire, étaient tous arabes, tout comme la plupart des contremaitres, et la direction n’était pas désireuse d’embaucher davantage de Juifs, les considérant comme des fauteurs de troubles potentiels[7].
Devant l’échec du syndicat et leur situation globalement démoralisante, certains ouvriers juifs ont purement et simplement quitté le chemin de fer. Le syndicat a alors fait appel à la Histadrut pour qu’elle oriente davantage de travailleurs juifs vers les chemins de fer, et la Histadrut a demandé à son tour à l’Exécutif sioniste de faire pression sur les Chemins de fer palestiniens afin qu’ils embauchent davantage de Juifs[8]. La désillusion et la démoralisation ont également affaibli les forces de gauche au sein du syndicat et ont permis à Ahdut Ha’avoda de réaffirmer son influence et son contrôle. Le Po’alei Tziyon Smol, après avoir définitivement rompu avec les communistes et voté leur exclusion du syndicat à l’été 1925, vit son propre soutien s’éroder, de plus en plus de travailleurs juifs quittant le chemin de fer par désespoir ou se tournant vers la Histadrut, dominée par l’Ahdut Ha’avoda, pour résoudre leurs problèmes. Ce changement se manifesta de diverses manières, notamment par des déclarations de loyauté envers la Histadrut dans des tracts syndicaux et par des votes dans plusieurs sections syndicales pour désigner des membres de l’Ahdut Ha’avoda comme candidats aux prochaines élections aux conseils ouvriers locaux[9].
Le recul du syndicat par rapport aux positions internationalistes radicales qu’il avait adoptées un an plus tôt, ainsi que la nouvelle force d’Ahdut Ha’avoda, apparurent clairement lors de la réunion du conseil syndical de janvier 1926. Ibrahim Suwaylih, un cheminot arabe de Jérusalem qui était resté membre de l’URPTW, proposa que le syndicat revienne à un modèle organisationnel basé sur des sections nationales distinctes, comme l’avait longtemps demandé la Histadrut. Les militants du PAWS dénoncèrent Suwaylih comme un laquais docile des Juifs, et il semble en effet avoir suivi l’exemple des dirigeants syndicaux juifs; il n’y a certainement aucune preuve qu’il ait eu une réelle influence sur la prise de décision. Le fait que ce soit Suwaylih, un Arabe, qui ait appelé à la restauration des sections nationales – à l’instigation, on peut le supposer, de ses collègues juifs – était peut-être une tactique visant à désarmer la gauche et à contrer les critiques du PAWS. Bien que le conseil ait rejeté sa proposition, reconfirmant au contraire une décision antérieure visant à éviter de préciser la forme que devrait prendre l’organisation commune pour le moment, il a simultanément abandonné la revendication d’autonomie du syndicat en acceptant que la question de sa structure organisationnelle soit décidée par la Histadrut lors de son prochain congrès. Le conseil a ensuite approuvé la position d’Ahdut Ha’avoda sur l’organisation commune en déclarant que l’internationalisme "exige un syndicalisme commun (ha’igud hameshutaf) et la garantie du libre développement de chaque peuple sur la base de l’égalité et de l’autonomie". Cette formulation, qui reconnaissait implicitement la primauté des tâches sionistes du mouvement ouvrier juif, rompait avec les idées défendues par Po’alei Tziyon Smol et qui, jusqu’à récemment, dominaient au sein du syndicat[10].
Cependant, ces victoires de la ligne d’Ahdut Ha’avoda ne résolurent pas les graves problèmes auxquels le syndicat était confronté. Lors d’une réunion avec le secrétariat de la Histadrut en juillet 1926, les dirigeants du syndicat soulignèrent la faiblesse de leur organisation et déplorèrent que la Histadrut n’ait pas fourni les fonds promis pour soutenir son action et lui permettre de servir efficacement ses membres. Reflétant le changement d’orientation du syndicat depuis un an environ, ils lancèrent leur appel au soutien de la Histadrut principalement en invoquant le rôle clé de leur organisation dans la lutte pour le "travail hébraïque". Un dirigeant syndical déclara à Ben Gourion et à ses collègues que "l’importance du syndicat réside dans la conquête des emplois gouvernementaux par les Juifs", tandis qu’un autre attribuait la faiblesse du syndicat principalement à l’incapacité d’embaucher davantage de Juifs. La Histadrut finit par promettre d’augmenter sa subvention mensuelle au syndicat, toujours incapable de se maintenir sans soutien financier extérieur, et intensifia également ses efforts pour embaucher davantage de Juifs comme travailleurs des Chemins de fer. L’Exécutif sioniste a également contribué à intensifier son lobbying auprès des responsables britanniques en Palestine et à Londres, directement et par l’intermédiaire de sympathisants sionistes du Parti travailliste, sur la question de l’emploi des Juifs dans les agences gouvernementales, insistant pour qu’un pourcentage plus élevé d’emplois (et de contrats gouvernementaux) soit attribué aux Juifs[11].
Un aspect de cette réunion de juillet 1926 entre les dirigeants de l’URPTW et les hauts responsables de la Histadrut mérite une attention particulière. En effet, parmi les dirigeants syndicaux qui ont assisté aux discussions sur le renforcement du "travail hébraïque" dans les chemins de fer figurait Ibrahim al-Asmar, un Arabe membre du comité central de l’URPTW. Al-Asmar ne semble pas avoir prononcé un mot lors de la réunion; il est probable qu’il connaissait peu, voire pas du tout, l’hébreu et ne comprenait pas les propos de ses collègues juifs. Il a probablement été invité principalement à des fins de propagande, afin que l’URPTW puisse se présenter comme incluant des Arabes à des postes de direction et ainsi renforcer sa position auprès des travailleurs arabes. Mais sa présence à la réunion et son silence nous disent quelque chose sur la place des Arabes dans l’union dirigée par les Juifs[12].
Bien que la gauche au sein de l’URPTW se soit affaiblie, elle restait une force importante, en particulier à Haïfa où les juifs de gauche bénéficiaient souvent du soutien des membres arabes restants de la section. De plus, l’argument de la gauche selon lequel la solidarité arabo-juive était le seul moyen de résoudre les problèmes des travailleurs juifs des chemins de fer a été renforcé à l’été 1926 par une recrudescence du militantisme parmi les travailleurs, accompagnée d’une pression renouvelée en faveur de l’unité émanant des rangs arabes et juifs. La frustration liée à des griefs de longue date s’était accrue parmi les travailleurs des chemins de fer depuis plusieurs mois, ce qui a finalement conduit les deux syndicats à chercher des moyens de surmonter l’amertume qui les opposait et de coopérer. Au début du mois de juin 1926, les dirigeants du PAWS et de l’URPTW se sont réunis à Haïfa et ont convenu de s’unir pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il promulgue une loi protégeant les droits des travailleurs[13]. La voie de la coopération n’a pas toujours été facile – l’article d’Id Salim Haymur attaquant le syndicat dirigé par les Juifs, évoqué plus haut, a été publié peu après cette première réunion -, mais de nombreux travailleurs estimaient toujours qu’aucun progrès n’était possible si les Arabes et les Juifs ne mettaient pas de côté leurs différences et ne travaillaient pas ensemble. Une série de réunions conjointes a été organisée, préparant le terrain pour une action concertée lorsque deux décisions officielles distinctes ont déclenché des troubles généralisés.
L’URPTW cherchait depuis longtemps à obtenir la reconnaissance officielle en tant que représentant des employés des chemins de fer palestiniens, mais la direction, soutenue par le gouvernement palestinien et le ministère des Colonies, avait d’abord tergiversé, puis imposé des conditions strictes pour cette reconnaissance. Afin de satisfaire à ces conditions, la direction du syndicat a ignoré l’opposition interne et a même accepté de remettre ses listes de membres, après avoir obtenu la promesse que la direction n’utiliserait pas ces informations pour punir les membres du syndicat. Néanmoins, à la fin du mois de juillet 1926, le secrétaire général du gouvernement palestinien a informé la Histadrut que le gouvernement ne reconnaitrait pas l’URPTW comme représentant des travailleurs des chemins de fer, une décision qui a été un coup dur[14]. Cependant, un décret publié à la mi-juillet 1926, qui révoquait unilatéralement le droit des travailleurs à sept jours de congés annuels et à huit jours supplémentaires correspondant à des jours fériés officiels, fut encore plus amer et joua un rôle encore plus crucial dans la mobilisation et l’union des travailleurs des chemins de fer.
Cet acte arbitraire a indigné les travailleurs et déclenché une campagne de résistance contre la direction qui, bien qu’initiée par les deux syndicats, a également mis en évidence les tensions persistantes entre eux. La campagne devait être lancée lors d’une réunion de masse des travailleurs arabes et juifs des chemins de fer, au cinéma Eden de Haïfa. Le syndicat arabe, apparemment inquiet que l’URPTW, plus puissant, puisse exploiter la situation et gagner certains de ses membres en s’attribuant seul le mérite d’avoir convoqué la réunion, a insisté pour que le tract publié pour annoncer l’évènement ne porte le nom d’aucun des deux syndicats. Les syndicalistes arabes ont cependant rapidement découvert que le tract annonçant la réunion était signé par l’URPTW. Ils ont considéré cela comme une violation de leur accord et ont accusé le syndicat dirigé par les Juifs de saboter l’unité des travailleurs. La version des syndicalistes arabes de cet incident est plausible, car nous savons qu’ils craignaient de perdre leurs membres et que l’URPTW continuait d’insister sur le fait qu’il était le seul à représenter tous les travailleurs des chemins de fer, arabes et juifs. Il est significatif que le syndicat arabe ait pris la peine de présenter ses arguments dans un tract en hébreu adressé à "tous les travailleurs de Palestine"[15]. L’insistance des syndicalistes arabes à présenter leur version des faits aux travailleurs juifs et à affirmer que l’URPTW était responsable de la désunion parmi les cheminots témoigne de leur souci constant de cultiver l’opinion juive et de leur ouverture continue à la coopération avec leurs collègues juifs.
Malgré de tels incidents et les tensions qu’ils ont engendrées, aucun des deux syndicats ne pouvait se permettre d’abandonner tout espoir de coopération. C’était une période de récession et de chômage élevé en Palestine, et les conditions se détérioraient également pour les cheminots. La direction menaçait de licencier du personnel et, de l’automne 1926 au printemps 1927, les ateliers de Haïfa ne fonctionnaient que cinq jours par semaine. Les deux syndicats ne pouvaient espérer défendre leurs membres sans travailler ensemble. La section des travailleurs des chemins de fer de la PAWS avait été réduite à un petit noyau de membres fidèles, largement inactifs, tandis que l’URPTW était également plus faible qu’elle ne l’avait été quelques années auparavant. Seuls 250 membres cotisants, presque tous juifs, participèrent aux élections du sixième congrès du syndicat, qui se tint à l’été 1927. Malgré les tensions de l’année précédente, les relations entre les deux syndicats étaient désormais suffisamment bonnes pour qu’Id Salim Haymur et Ali al-Batal soient invités à se présenter à la séance d’ouverture du congrès de l’URPTW et à saluer les délégués au nom du PAWS. Al-Batal a déclaré au congrès[16] qu’il avait rejoint le syndicat arabe "afin de trouver une forme appropriée pour l’organisation conjointe de tous les travailleurs. Les travailleurs arabes recherchent tous la paix, et ils tiendront leurs promesses…".
Comme les précédents, ce congrès consacra une grande partie de son temps à la question de l’organisation commune. Comme je l’ai mentionné au chapitre 2, en juillet 1927, le troisième congrès de la Histadrut avait ratifié la proposition de Ben Gourion sur les relations avec les travailleurs arabes, qui préconisait la création d’une organisation syndicale arabe distincte qui serait affiliée à la Histadrut. Comme d’habitude, le débat parmi les travailleurs des chemins de fer a tourné autour de la question des sections nationales, favorisées par les partisans d’Ahdut Ha’avoda, particulièrement influents dans la branche de Jaffa-Lydda. De leur côté, les partisans de Po’alei Tziyon Smol continuaient d’insister pour que le syndicat soit unitaire et international, même si leurs arguments n’étaient pas toujours entièrement fondés sur des principes. Par exemple, Naftali Panini, un militant de gauche de la branche de Jérusalem, attaqua la branche de Jaffa-Lydda pour avoir prétendument saboté les efforts du syndicat visant à syndiquer les Arabes en 1924-1925, mais son argument contre les sections nationales évoquait précisément les craintes sur lesquelles Ahdut Ha’avoda jouait pour défendre sa position. "À partir du moment où nous créons une organisation spéciale pour les Arabes, affirmait Panini, nous n’avons plus aucun contrôle sur elle. Les Arabes prendront leurs distances avec nous et qui sait dans quelle direction leur travail évoluera." Les délégués de Jaffa-Lydda se défendirent contre leurs détracteurs de gauche en affirmant que leurs efforts pour recruter des Arabes avaient abouti, mais que la section arabe s’était désintégrée après que son trésorier se fut enfui avec les fonds qui lui avaient été confiés.
À une faible majorité, le sixième congrès vota l’adoption du principe d’une organisation commune sur la base de sections nationales, marquant ainsi un triomphe pour Ahdut Ha’avoda et une nouvelle défaite pour Po’alei Tziyon Smol, dont l’influence allait continuer à décliner. En février 1928, de nouveaux statuts établirent officiellement des sections nationales distinctes, annulant de fait la décision de janvier 1925 qui les avait abolies. À cette époque, l’organisation changea également de nom pour devenir l’Union nationale des travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes de Palestine (NURPTW). Le terme "national" (artzi en hébreu, qutri en arabe) semble avoir été choisi pour souligner la volonté du syndicat d’être ouvert à tous les cheminots de Palestine, juifs et arabes, malgré l’adoption officielle de sections distinctes pour les membres de chaque groupe national[17].
Les changements apportés au nom, à la structure et à la direction du syndicat dirigé par des Juifs n’ont pas empêché une nouvelle coopération avec le PAWS. À l’automne 1927, irrités par le refus de la direction d’indemniser les travailleurs des chemins de fer pour la baisse de leur salaire réel causée par l’émission d’une nouvelle monnaie palestinienne destinée à remplacer la monnaie égyptienne utilisée depuis la guerre, le NURPTW et le PAWS ont créé un comité mixte afin de mobiliser les travailleurs. Le comité a rapidement recueilli un large soutien et a commencé à traiter l’ensemble des problèmes auxquels étaient confrontés les travailleurs. Cette fois-ci, cependant, afin d’éviter au moins certaines des complications qui étaient survenues lorsque les deux syndicats avaient cherché à coopérer l’année précédente, un accord a été signé qui définissait explicitement la composition et les pouvoirs du comité mixte et interdisait à l’un ou l’autre syndicat de publier des tracts en son propre nom[18]. Cependant, cette expérience de coopération a été de courte durée. En mai 1928, les syndicalistes juifs en arrivèrent à la conclusion que le comité mixte avait fait son temps et devait être dissous, car il renforçait le PAWS au détriment du NURPTW. Persistant à affirmer que leur organisation était le seul syndicat authentique des travailleurs des chemins de fer en Palestine, ils craignaient que la reconnaissance et la coopération continues avec le syndicat arabe ne renforcent la légitimité de ce dernier aux yeux des membres arabes, et peut-être aussi du gouvernement[19]. Dans sa circulaire adressée aux membres, le comité central a toutefois cherché à faire porter la responsabilité de l’échec du comité mixte aux Arabes, accusés d’avoir violé ou de ne pas avoir appliqué les décisions du comité.
Même après la dissolution du comité mixte, un groupe de travailleurs arabes qui avaient autrefois appartenu au syndicat dirigé par les Juifs lança une nouvelle initiative visant à surmonter les divergences entre les deux syndicats et à réunir tous les travailleurs des chemins de fer au sein d’une seule organisation. Les négociations échouèrent rapidement en raison du refus du NURPTW de fusionner avec un nouveau syndicat des cheminots ouvert à tous et sans sections nationales. Les partisans de l’Ahdut Ha’avoda, qui contrôlaient désormais fermement le NURPTW, n’étaient intéressés par aucune forme d’unité susceptible d’affaiblir leurs liens avec la Histadrut ou de les détourner de leur engagement envers le projet sioniste[20]. Bien qu’elle ait échoué, le fait que cette initiative ait été lancée indique que même à cette date tardive, après plusieurs tentatives infructueuses pour parvenir à l’unité et malgré des circonstances politiques défavorables, il existait toujours un noyau actif d’Arabes intéressés par le partage d’un syndicat avec leurs collègues juifs. Le rêve d’unité restait donc vivant parmi les cheminots et semblait avoir résisté à des défaites et des désillusions répétées.
Tout aussi frappante est la volonté constante des travailleurs arabes des chemins de fer et des dirigeants du PAWS de rechercher la coopération avec les syndicalistes juifs, malgré les pressions exercées par le mouvement nationaliste arabe pour rompre toute relation avec le mouvement syndical juif. À la fin de l’année 1927, par exemple, alors que le comité mixte semblait encore fonctionner sans heurts, Filastin attaqua les syndicats juifs en général, et le NURPTW en particulier, pour avoir prétendument cherché à exploiter les cheminots arabes à des fins sionistes[21]. Malgré leur opposition au sionisme et leurs critiques à l’égard du NURPTW, les dirigeants du PAWS choisirent d’ignorer cet avertissement clair et de donner la priorité aux intérêts des cheminots. Leur position était d’autant plus risquée qu’à cette époque, les Arabes étaient bien conscients que leurs homologues juifs accordaient la priorité absolue à leur engagement envers le sionisme. Alors même qu’ils discutaient de l’unité avec les travailleurs arabes, prétendant défendre leurs intérêts et niant avec véhémence toute volonté de leur prendre leur emploi, les dirigeants du NURPTW faisaient pression en privé sur la Histadrut et les dirigeants sionistes pour qu’ils embauchent davantage de Juifs dans les chemins de fer, conformément au principe du "travail hébraïque". Comme les bas salaires et les mauvaises conditions de travail poussaient continuellement les travailleurs juifs à quitter le chemin de fer dès qu’ils trouvaient un autre emploi, cette question était une préoccupation constante; comme l’a dit un vétéran, il y avait une "recherche incessante de nouvelles "victimes"" qui pourraient être incitées à travailler dans les chemins de fer[22].
Pour les Juifs comme pour les Arabes, la situation s’aggrava encore davantage lorsque, en 1928, les chemins de fer palestiniens réduisirent à nouveau la semaine de travail à Haïfa à cinq jours et lancèrent une nouvelle vague de licenciements, prétendument en raison d’une baisse du trafic. Bien que quelques mois seulement se soient écoulés depuis la dissolution de leur premier comité mixte, le NURPTW et le PAWS furent à nouveau contraints de tenter de travailler ensemble. En septembre 1928, ils organisèrent conjointement un rassemblement de masse pour protester contre les licenciements et la réduction du temps de travail. Cependant, la réunion se termina dans le tumulte, les participants arabes refusant d’approuver le mémorandum prévu à l’intention de la direction. Cet incident illustre de manière dramatique l’amertume et la méfiance qui s’étaient accumulées au cours des trois années précédentes, chaque partie reprochant à l’autre l’échec de ce qui était censé être une démonstration d’unité et de solidarité entre les cheminots.
Dans un tract publié en hébreu et en arabe, les syndicalistes juifs ont affirmé que leurs homologues arabes avaient saboté la réunion en soulevant un certain nombre de questions qui ne figuraient pas à l’ordre du jour convenu, principalement la question du comité mixte défunt, dont le démantèlement par le NURPTW était encore vivement ressenti par les militants syndicaux arabes. En réponse, le PAWS a publié son propre tract, également en arabe et en hébreu, dans lequel il accusait le NURPTW de mauvaise foi. Les syndicalistes arabes ont cité plusieurs exemples dans lesquels les dirigeants juifs avaient sapé la coopération. Ils auraient notamment publié un tract au nom du comité mixte sans obtenir l’accord des Arabes et n’auraient pas fait d’efforts sérieux pour obtenir la réintégration des travailleurs arabes licenciés. Le tract du PAWS relatait également un incident qui, pour les Arabes, démontrait le manque de respect avec lequel leurs collègues juifs les traitaient parfois. Certains cheminots arabes avaient assisté aux funérailles d’un collègue juif originaire d’un pays arabe; la version arabe du tract le qualifiait de yahudi ’arabi, un "Juif arabe". Après les funérailles, les personnes en deuil arabes avaient demandé aux autres travailleurs juifs pourquoi ils n’avaient pas assisté aux funérailles et s’étaient entendu répondre, apparemment de manière insultante, que le défunt était juif et que cela ne regardait donc pas les Arabes. "Notre longue expérience de collaboration avec la direction du NURPTW nous a clairement montré que cette direction n’est pas intéressée par l’unité entre les travailleurs arabes et juifs, en raison de son caractère sioniste…", concluait le tract du PAWS. Affirmant que, contrairement au NURPTW avec ses liens avec la Histadrut et le sionisme, le PAWS était totalement indépendant de toute affiliation politique, la déclaration insistait sur le fait qu’il n’y avait "aucune possibilité de coopération tant que le NURPTW n’était pas une véritable organisation de travailleurs" et appelait les cheminots juifs à choisir des dirigeants qui "favorisent sincèrement et véritablement l’unité entre les travailleurs arabes et juifs"[23].
Les dirigeants du PAWS continuaient à faire la distinction entre les travailleurs juifs ordinaires et leurs dirigeants, proposant de coopérer avec les premiers et leur syndicat tout en critiquant sévèrement les seconds. Le fait que cette distinction ait été maintenue, malgré la méfiance et la colère accumulées à l’égard de ce qu’ils percevaient comme les tromperies et les tactiques manipulatrices répétées des dirigeants juifs, semble avoir été le résultat de leur expérience relativement longue du travail syndical et de leurs interactions avec leurs collègues juifs, et peut-être en particulier avec les communistes parmi eux. Les cheminots juifs et arabes (mais en particulier les vétérans et les militants syndicaux employés dans les ateliers de Haïfa) se sont révélés plus résistants au chauvinisme national et religieux que les autres travailleurs de Palestine, ces derniers étant généralement séparés dans des lieux de travail et des zones résidentielles distincts. Cela ne signifie toutefois pas que les cheminots n’ont pas été affectés par les tensions croissantes entre Juifs et Arabes en Palestine après 1928.
Au cours de ces années, le NURPTW avait conservé un petit nombre de membres arabes et, après la rupture des relations avec le PAWS à l’automne 1928, il tenta à nouveau de recruter de manière plus agressive. La position du syndicat parmi les membres arabes a peut-être été renforcée lorsque, en mars 1929, pour la première fois en quatre ans, le directeur général des chemins de fer palestiniens accepta de rencontrer ses représentants. La direction refusait toujours d’accorder au NURPTW la reconnaissance officielle qu’il recherchait, mais le syndicat a au moins pu présenter sa liste de revendications : une semaine de travail de quarante-huit heures, au lieu des horaires réduits en vigueur depuis l’été précédent; la fin des lourdes amendes infligées aux travailleurs prétendument délinquants; l’amélioration des conditions sanitaires dans les ateliers; la modification des modalités d’octroi des congés médicaux; et un jour de congé par semaine pour les travailleurs des services de circulation et d’exploitation[24]. À Haïfa, la présence du PAWS rendait difficile, mais pas impossible, la pénétration parmi les travailleurs arabes, mais les chances de succès étaient plus grandes à Jaffa-Lydda, et au cours de l’année 1929, la section locale du NURPTW y réussit à créer une section arabe qui comptait une centaine de membres cotisants. Cependant, cette section ne fonctionna que pendant quelques mois. Selon les syndicalistes juifs, la direction a délibérément saboté cet effort d’unité en transférant les dirigeants de la section arabe vers d’autres lieux de travail. Les autres travailleurs arabes ont compris le message et ont commencé à quitter le syndicat, et l’éclatement des violences sanglantes entre Arabes et Juifs dans tout le pays en août 1929 a anéanti tout espoir de les persuader de revenir[25].
Concurrence et coopération au début des années 1930
L’explosion de violence à la fin de l’été 1929 marqua un tournant dans les relations entre les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer. Les effusions de sang dans les rues de Haïfa ne se propagèrent pas aux ateliers ferroviaires, où les liens tissés au fil de nombreuses années de travail côte à côte permirent aux cheminots de préserver la paix[26]. Mais le conflit entre le sionisme et le mouvement national arabe palestinien était entré dans une nouvelle phase plus intense, et la détérioration des relations entre Juifs et Arabes en général ne pouvait manquer d’affecter également les cheminots. Dans les années 1930, les syndicalistes juifs et arabes n’ont cessé de rechercher et de trouver des voies de coopération; ils ne pouvaient se passer les uns des autres.
De plus, malgré des échecs répétés, le rêve d’unir tous les cheminots de Palestine au sein d’une seule organisation survivait parmi les travailleurs arabes et juifs. Mais au fil des années, et surtout à partir de 1936, ce rêve s’est estompé, et il est devenu de plus en plus évident que si une solidarité devait exister entre les cheminots arabes et juifs, elle devrait prendre la forme d’une coopération entre deux organisations indépendantes et ethniquement non mixtes.
Comme je l’expliquerai au chapitre 5, en janvier 1930, le PAWS, dans l’espoir de jeter les bases d’un mouvement syndical arabe plus large, a convoqué un congrès des travailleurs arabes en Palestine, le premier du genre. Bien que des représentants de différentes régions du pays y aient participé, la moitié des délégués venaient de Haïfa, où se tenait le congrès, et beaucoup d’entre eux étaient des cheminots[27]. La volonté du PAWS de se transformer en une organisation d’un autre type s’est également manifestée d’une autre manière. Bien que le PAWS regroupait officiellement des travailleurs de différentes industries et professions, il était depuis sa création principalement une organisation de cheminots arabes de la région de Haïfa, et il était souvent difficile de faire la distinction entre l’organisation mère et sa section des cheminots. Cependant, alors que le PAWS cherchait à élargir sa base géographique et professionnelle, il souhaitait établir une distinction plus claire entre les cheminots et ses autres composantes, réelles ou potentielles, afin de se transformer en une organisation ressemblant davantage à une fédération de syndicats. En conséquence, l’organisation des cheminots affiliée à la PAWS et basée à Haïfa allait désormais souvent se désigner sous le nom d’Union arabe des travailleurs des chemins de fer (AURW), en théorie une composante distincte de l’organisation plus large.
Dans la pratique, les frontières entre l’AURW et la PAWS restaient souvent floues, car bon nombre des dirigeants de cette dernière étaient également des cheminots en activité ou à la retraite. Au cours des années suivantes, le syndicat des travailleurs arabes des chemins de fer adopta d’autres noms, du moins en anglais; par exemple, en 1934, il se désignait dans sa correspondance en anglais sous le nom de Railway Arab Workers’ Trade Union (Syndicat des travailleurs arabes des chemins de fer). Malgré cela, par souci de clarté, je désignerai désormais toujours le syndicat des cheminots arabes sous le nom d’AURW et l’organisation plus large dont il faisait partie sous le nom de PAWS.
Malgré les tensions et les violences de l’année précédente, le NURPTW réussit à augmenter le nombre de ses membres arabes en 1930, en créant des sections arabes à Haïfa et à Jérusalem. Un nombre important d’employés de chemin de fer non juifs ont également rejoint le syndicat dirigé par des Juifs à cette époque, sous la direction d’un Grec, Michael Qyubik, et à la fin de 1930, les dirigeants des nouvelles recrues ont été cooptés au comité central du NURPTW. Des efforts furent également déployés pour rétablir les liens avec les cheminots arabes de la lointaine al-Qantara, sur le canal de Suez, mais ils furent contrecarrés par l’intervention de l’AURW[28]. Cet afflux de nouveaux membres arabes, grecs et autres non juifs fit rapidement ressortir les mêmes contradictions qui avaient toujours miné le syndicat.
Alors que les membres arabes chevronnés comme Ibrahim Suwaylih s’en remettaient aux dirigeants juifs du syndicat et jouaient un rôle essentiellement décoratif, certains des nouveaux membres insistaient pour faire connaitre leur point de vue et participer à la prise de décision.
Dans la période précédant le septième congrès du syndicat, prévu en mai 1931, Qyubik et certains de ses collègues arabes ont exigé la suppression des sections nationales et, lors du congrès lui-même, ils ont appelé le syndicat à se désaffilier de la Histadrut. Ils subissaient de fortes pressions de la part de l’AURW pour quitter le NURPTW et rejoindre le syndicat arabe des travailleurs des Chemins de fer; en fait, la pression de l’AURW était telle que les nouveaux membres arabes du NURPTW ont insisté pour que le congrès du syndicat se tienne à Tel‑Aviv plutôt qu’à Haïfa, afin de dissuader les militants de l’AURW de se présenter pour les "expulser" du syndicat dirigé par les Juifs et les "transférer" vers le syndicat arabe[29]. Cependant, les revendications de Qyubik et de ses collègues n’ont trouvé que peu de soutien parmi les délégués juifs, soutenus par Ben Gourion et Ben Tzvi, dont la présence au congrès illustre une fois de plus l’importance de ce syndicat pour les dirigeants du "sionisme du travail". Après discussion, le congrès a décidé que les membres juifs du syndicat des travailleurs des chemins de fer continueraient à être membres de la Histadrut, tandis que les membres arabes et autres membres non juifs devraient rejoindre les "clubs généraux des travailleurs" que la Histadrut était en train de mettre en place pour les travailleurs arabes, jusqu’à ce qu’une "fédération internationale des travailleurs qui englobera les travailleurs de Palestine sans distinction de religion ou de race" soit créée. Dans ce qui semble avoir été un effort pour apaiser Qyubik et ses alliés et améliorer l’image du syndicat à l’étranger, le congrès a également décidé de changer une nouvelle fois le nom du syndicat, cette fois en Union internationale des employés des chemins de fer, des postes et des télégraphes en Eretz Yisra’el (IU)[30].
Bien que le congrès ait évité toute mention explicite des sections nationales, Michael Qyubik et ses alliés comprirent qu’aucune de leurs revendications n’avait été satisfaite, et ils ne purent s’empêcher de considérer le changement de nom du syndicat comme un geste purement symbolique. Immédiatement après le congrès, Michael Qyubik quitta l’IU, accompagné de quatre-vingts de ses collègues employés de bureau et de certains ouvriers arabes. Cependant, pas tous les membres arabes de l’IU ne le suivirent. Au début de l’année 1932, l’IU affirmait encore compter 253 membres arabes sur un total de 657 membres. Parmi eux, 408 appartenaient à la section de Haïfa, dont 187 Arabes; Jérusalem comptait 83 membres (31 Arabes) et Jaffa-Lydda 108 membres (9 Arabes). Comme les précédentes déclarations concernant le nombre d’adhérents, celle-ci était probablement exagérée, car l’IU continuait à compter comme membres tous les Arabes qui s’étaient inscrits à un moment donné mais qui n’avaient pas pris la peine de présenter leur démission officielle lorsqu’ils avaient quitté le syndicat. En 1932, le ministère des Colonies estimait que l’IU comptait 300 membres juifs et 210 membres arabes, ce qui semble plus proche de la réalité[31].
Quels que soient les chiffres réels, il restait à ce stade suffisamment d’Arabes dans le syndicat dirigé par les Juifs pour inciter l’AURW à adopter une ligne plus dure lorsque les deux syndicats ont recommencé à discuter d’une délégation commune auprès du directeur général. Entre autres choses, les syndicalistes arabes craignaient que l’IU, qui entretenait de bonnes relations avec le Parti travailliste et les syndicats britanniques par l’intermédiaire de la Histadrut, ne soit bientôt officiellement reconnue comme le seul agent négociateur de tous les travailleurs des chemins de fer, un statut qu’elle recherchait depuis de nombreuses années. Cette reconnaissance semblait imminente lorsque le Parti travailliste est arrivé au pouvoir en Grande-Bretagne en 1929, mais en 1932, les Chemins de fer palestiniens ont imposé des conditions supplémentaires pour la reconnaissance officielle, notamment l’exigence que l’IU rompe ses liens avec la Histadrut[32]. Même un petit nombre de membres arabes renforçait considérablement la légitimité et le caractère inclusif de l’IU aux yeux des sympathisants des mouvements syndicaux et sociaux-démocrates britanniques et européens.
Les syndicalistes arabes comprenaient également que leur organisation ne serait jamais totalement sécurisée tant que l’IU, qui bénéficiait des ressources de la Histadrut et du mouvement sioniste, resterait un concurrent pour la loyauté des cheminots arabes; ceux-ci constituaient la seule source importante de recrues supplémentaires pour l’IU, puisqu’elle regroupait déjà la plupart des travailleurs juifs. La rivalité entre les organisations arabes et juives fut encore exacerbée à cette époque par la concurrence dans d’autres lieux de travail entre la PAWS et la Ligue ouvrière palestinienne (PLL), récemment créée par la Histadrut pour syndiquer les travailleurs arabes (voir chapitre 5). De plus, les principes nationalistes empêchaient les dirigeants de l’AURW d’accepter le droit de ce qu’ils considéraient comme une organisation sioniste de recruter des travailleurs arabes. Toutes ces considérations réunies ont conduit le syndicat arabe à exiger que l’IU se sépare de ses membres arabes (c’est-à-dire qu’elle les remette à l’AURW) et renonce ainsi à prétendre représenter tous les travailleurs des chemins de fer. L’AURW se déclara disposée à coopérer avec l’IU et même à discuter d’une unification, mais seulement si elle était reconnue comme le seul représentant des travailleurs arabes, l’IU jouant le même rôle pour les travailleurs juifs. En effet, les dirigeants de l’AURW refusèrent même de tenir des pourparlers avec les Arabes qui appartenaient à l’IU, car ils les considéraient comme des traîtres à leur peuple et des marionnettes des dirigeants juifs de l’IU[33].
En 1932, le principal terrain d’affrontement entre l’AURW et l’IU était le département de la circulation, qui comprenait les conducteurs de locomotive, les chauffeurs, les mécaniciens et les nettoyeurs de locomotives. Ce département avait été durement touché par des réductions salariales de 28 % et le transfert de nombreux travailleurs vers des grades inférieurs. Cela avait suscité un mécontentement généralisé parmi ses travailleurs, pour la plupart arabes, qui s’étaient jusqu’alors abstenus d’adhérer à l’un ou l’autre des syndicats. L’IU a pris de l’avance sur son rival et a organisé une conférence des travailleurs du département de la circulation à Jaffa. Les représentants de l’AURW ont toutefois assisté à la conférence et ont réussi à bloquer une proposition présentée par le secrétaire de l’IU visant à ce que les travailleurs élisent leur comité représentatif sur la base de la parité entre Juifs et Arabes. L’IU insistait généralement sur la parité au sein des organes dirigeants, car cela impliquait que les Juifs et les Arabes jouissaient d’un statut égal. Les syndicalistes arabes rejetaient généralement la parité au motif que la plupart des travailleurs étaient arabes et que la composition des instances dirigeantes devait refléter cette réalité. Cette lutte pour l’influence (et le contrôle) parmi les travailleurs du département des opérations s’est poursuivie pendant plusieurs semaines, se manifestant par un échange de tracts, et a finalement conduit au moins une partie des travailleurs à rejeter l’aide des deux syndicats. Il semble qu’au final, aucun des deux syndicats n’ait réussi à rallier complètement ces travailleurs à sa cause[34].
Quoi qu’il en soit, les deux organisations furent bientôt contraintes de coopérer à nouveau. À l’automne 1932, puis au printemps 1933, les cheminots furent durement touchés par des vagues de licenciements qui affectèrent des centaines d’employés. Par la suite, comme je l’explique au chapitre 5, une période d’expansion économique débuta en Palestine et les effectifs ferroviaires commencèrent à augmenter rapidement. Le nombre total d’employés "non classés" est passé de 2.765 en mars 1933 à 3.749 un an plus tard. Moins d’ouvriers non qualifiés ont été embauchés pour la construction et l’entretien en 1934-1935, de sorte que le total est tombé à 3.443 en mars 1935, mais il est remonté à 4 138 l’année suivante[35]. Cependant, les salaires et les conditions de travail restaient bien pires que dans d’autres secteurs. Il n’y avait pas eu d’augmentation générale des salaires depuis des années, et les ouvriers qualifiés ayant plusieurs années d’expérience gagnaient encore seulement 20 à 30 piastres par jour. De nombreux ouvriers étaient contraints de faire des heures supplémentaires sans compensation supplémentaire, il n’existait aucune disposition relative aux indemnités de maladie, et de lourdes amendes étaient encore infligées pour des infractions présumées aux règles de travail, sans droit de recours.
L’expansion de la main-d’oeuvre attira de nombreux travailleurs arabes non qualifiés, pour qui les salaires et les conditions de travail dans les chemins de fer étaient souvent supérieurs à ceux qu’ils pouvaient obtenir ailleurs. Mais la disponibilité d’emplois meilleurs dans d’autres secteurs entraina un exode des travailleurs juifs qualifiés des chemins de fer, de moins en moins disposés à se sacrifier éternellement sur l’autel de la "conquête du travail". La Histadrut a cherché à endiguer cette vague en prenant des mesures telles que l’octroi de prêts que les cheminots pouvaient utiliser pour construire des maisons pour leurs familles[36]. Malgré tous ses efforts, les Juifs ont continué à partir et, en août 1934, il n’en restait plus que 184, soit moins de 6 % de la main-d’oeuvre des chemins de fer palestiniens[37]. Dans le même temps, en raison de contraintes budgétaires, la Histadrut réduisait sa subvention à l’IU, ce qui rendait encore plus difficile pour cette organisation de conserver ses membres arabes chevronnés (dont la plupart avaient désormais quitté le navire) ou d’en recruter de nouveaux. À mesure que la proportion de Juifs dans la main-d’oeuvre ferroviaire diminuait et que l’IU s’affaiblissait, les dirigeants de l’AURW en vinrent à penser qu’ils pouvaient se permettre d’ignorer le fait que quelques Arabes étaient encore membres de l’IU. Cela ouvrit la voie à une nouvelle coopération au début de l’année 1934. Le gouvernement palestinien avait publié une circulaire qui semblait promettre diverses améliorations à tous les employés du gouvernement, de sorte qu’un autre comité mixte fut créé à Haïfa pour mobiliser les cheminots et veiller à ce que ces promesses soient tenues.
Commence alors une période d’activité et de mobilisation sans précédent parmi les travailleurs des chemins de fer. Le comité mixte, dont les principaux membres étaient Id Salim Haymur et Michael Dana, secrétaires respectivement de l’AURW et de l’IU, travaillait en étroite collaboration et rédigeait une série de mémorandums à l’intention de la direction des chemins de fer palestiniens et du Haut-Commissaire, exposant les griefs et les revendications des travailleurs. Afin de mobiliser la base en faveur de ces revendications, Haymur et Dana organisèrent une série de réunions de masse dans l’un des grands cafés arabes de Haïfa et distribuèrent des tracts en arabe et en hébreu. En privé, l’IU et la Histadrut continuaient à chercher des moyens d’intégrer davantage de Juifs dans le secteur ferroviaire, et il y avait une certaine tension entre les deux syndicats au sujet de l’insistance de l’AURW pour que ses membres décident eux-mêmes de célébrer ou non le 1er mai 1934 en s’absentant de leur travail. Mais dans l’ensemble, les relations entre les deux syndicats restaient cordiales et le travail du comité mixte se déroulait sans heurts.
Comme d’habitude, la coopération et la mobilisation ont créé un regain de sentiment en faveur d’une plus grande unité, auquel l’IU a eu du mal à faire face. En mai 1934, Id Salim Haymur proposait la fusion des deux syndicats, et la base faisait également pression en faveur de l’unité. Signalant que les mécaniciens de locomotive juifs soutenaient l’appel à la fusion, le comité central de l’IU déclara à la Histadrut : "Il est clair que l’heure est venue de prendre une décision et que nous devons accélérer notre action, sinon la chose [c’est-à-dire l’unité] sera faite par d’autres mains." Les appels à la fusion provenaient non seulement de la base (majoritairement arabe) et de l’AURW, mais aussi des membres arabes restants de l’IU, qui voyaient dans l’unification un moyen d’échapper à leur isolement et à leur statut subordonné au sein de l’organisation dirigée par les Juifs. Dans certaines situations, leur importance symbolique et leur valeur propagandiste pour l’IU et la Histadrut leur ont permis d’exercer sur leurs dirigeants juifs une pression disproportionnée par rapport à leur faible nombre. En aout 1934, après des mois de tergiversations, l’IU a été contrainte d’accepter à contrecoeur le principe d’un syndicat unique, tout en continuant à insister sur la parité arabo-juive aux postes de direction, quelle que soit la composition des membres[38].
Cependant, les relations entre les deux syndicats ont rapidement pris une tournure négative. À la fin de l’année 1934, le comité mixte était en train de sombrer, chaque partie reprochant à l’autre son incapacité à obtenir des avancées pour les travailleurs, et en janvier 1935, l’IU était prêt à le dissoudre, comme il l’avait fait en 1928. Michael Dana déclara en privé aux dirigeants de la Histadrut que "tous nos camarades sont d’avis que nous avons maintenant l’occasion de porter un coup au syndicat arabe en apparaissant en public [de notre propre chef] devant les travailleurs arabes des chemins de fer, ce qui prouvera par des faits que toutes les activités du comité mixte ont été menées essentiellement par nous et que le syndicat arabe a mis fin à ces activités par ambition et par désir de pouvoir…". Dana pensait qu’avec "un peu d’audace" et un financement adéquat de la part de la Histadrut, il serait possible de diviser l’AURW et de rallier à sa cause bon nombre de ses membres, ainsi que les travailleurs arabes non syndiqués[39]. Son plan visant à démanteler le comité mixte tout en faisant porter la responsabilité à l’AURW fut toutefois retardé par une recrudescence du militantisme des travailleurs ailleurs à Haïfa, qui incita les travailleurs des chemins de fer à passer à l’action et leur permit d’obtenir des gains importants.
La mobilisation de masse et ses suites
Comme je l’expliquerai plus en détail au chapitre 5, à la fin du mois de février 1935, des centaines d’ouvriers arabes et juifs employés dans les installations de l’Iraq Petroleum Company à Haïfa se mirent en grève pour réclamer des salaires plus élevés, des horaires plus courts et de meilleures conditions de travail. Leur militantisme incita d’autres ouvriers à suivre leur exemple, si bien que le printemps 1935 fut marqué par une vague sans précédent de troubles sociaux. Les travailleurs des Chemins de fer de la région de Haïfa ont été particulièrement touchés, peut-être parce qu’ils étaient depuis longtemps en contact quotidien direct avec les travailleurs de l’IPC, dont la plupart se rendaient à leur travail en train. Le comité mixte IU-AURW a rapidement publié un tract exprimant sa solidarité avec les travailleurs de l’IPC et, le 4 mars 1935, un millier de cheminots enthousiastes se sont réunis à leur lieu de rassemblement habituel, le Café Centrale, et ont voté la grève si leurs revendications n’étaient pas satisfaites; dans les ateliers, une série de grèves partielles de courte durée a éclaté. Surpris par cette soudaine montée de la militance et craignant les conséquences politiques et économiques d’une grève ferroviaire, le gouvernement réagit trois jours plus tard en annonçant la nomination d’un comité spécial, présidé par le major Campbell, commissaire de district de Jérusalem, chargé d’enquêter sur les griefs des travailleurs et de recommander des améliorations[40].
Les semaines passèrent tandis que la commission entendait les témoignages, menait son enquête, délibérait, puis soumettait ses recommandations au gouvernement à Jérusalem et au ministère des Colonies. Ce long retard suscita une agitation et un ressentiment croissants parmi les membres de base, qui reprochaient à la commission mixte son attitude prudente, voire passive, et son refus de déclencher immédiatement une grève. Les partisans du Hashomer Hatza’ir, une nouvelle tendance à gauche du MAPAI dont je parle à la fin de ce chapitre, avaient pris pied au sein du comité de la section de Haïfa de l’IU, et ils se plaignaient que la direction du syndicat ne faisait pas tout ce qu’elle pouvait pour faire pression sur le gouvernement afin d’obtenir une réponse rapide et satisfaisante. L’agitation persistante s’est également traduite par une forte participation des ouvriers d’atelier à la grève traditionnelle du 1er mai : plus de 700 travailleurs des chemins de fer, dont 113 Juifs, ont fait grève ce jour-là, et beaucoup d’entre eux se sont rassemblés au Café Centrale pour un meeting que les participants ont conclu en chantant un hymne entrainant composé par un cheminot. La direction était tellement inquiète de l’agitation parmi les travailleurs qu’elle a promis de ne punir personne qui ne se présenterait pas au travail le 1er mai. À la mi-mai, le comité mixte a été contraint par l’agitation de la base de fixer une date limite pour la grève[41].
Face à cette échéance, le Haut-Commissaire a finalement publié le communiqué officiel promis depuis longtemps, précisant les améliorations qui devaient être apportées au salaire et aux conditions de service des cheminots. Ce communiqué, daté du 17 mai 1935, a été une grande déception pour les travailleurs, car il ne répondait que partiellement à leurs revendications de longue date. Ils ont réagi par des grèves de protestation partielles dans les ateliers de Haïfa, des troubles continus ailleurs et des demandes de rencontre avec le Haut-Commissaire. Afin de rétablir le calme, le Haut-Commissaire a pris la décision sans précédent d’accepter de rencontrer une délégation de travailleurs des chemins de fer. La délégation, composée de quatre Arabes (dont ’Id Salim Haymur et Farid Kamil) et de trois Juifs (dont Menahem Diner, dirigeant de l’IU aux ateliers de Haïfa, et Yehezkel Abramov de Lydda), se rendit à Jérusalem en train, accompagnée tout au long du trajet par les acclamations des cheminots. Lors de leur rencontre avec le haut-commissaire le 17 juin 1935, les délégués critiquèrent les insuffisances du communiqué. Reconnaissant que les revendications des travailleurs n’avaient pas été entièrement satisfaites, le haut-commissaire annonça quelques concessions supplémentaires (quoique mineures), mais insista sur le fait qu’il ne pouvait pas oublier les intérêts des contribuables[42].
La rencontre avec le Haut-Commissaire marqua le point culminant de la coopération entre les deux syndicats, et les tensions anciennes refirent rapidement surface. Comme auparavant, la priorité accordée par la Histadrut au "travail hébraïque" joua un rôle clé dans la détérioration des bonnes relations entre l’IU et l’AURW. Avant, pendant et après la montée du militantisme au printemps 1935, l’IU et la Histadrut continuèrent à chercher des moyens d’embaucher davantage de Juifs. Lors d’une réunion avec les responsables de la Histadrut à Tel‑Aviv au début du mois de mai 1935, alors que la mobilisation des travailleurs des chemins de fer atteignait son apogée et qu’une grève semblait imminente, les dirigeants de l’IU ont fait part de leur inquiétude quant au fait que de nombreux travailleurs juifs chevronnés étaient sur le point de quitter leur emploi dans les chemins de fer. Le syndicat a proposé de les inciter à rester si l’Agence juive attribuait cinquante certificats d’immigration aux cheminots afin qu’ils puissent faire venir en Palestine les membres de leur famille encore en Europe. Dans le même temps, les dirigeants de l’IU ont signalé qu’"il existe actuellement une occasion extraordinaire de faire entrer de nombreux travailleurs juifs dans les chemins de fer", car l’un des contremaitres juifs des ateliers de Haïfa était prêt à aider à faire embaucher davantage de Juifs.
Le véritable problème, cependant, était qu’il y avait trop peu de Juifs désireux de travailler dans ce secteur. Dans sa recherche de recrues, la Histadrut était allée jusqu’à dresser des listes de cheminots juifs en Irak qui pourraient être amenés en Palestine si des emplois étaient disponibles pour eux, mais cela n’avait rien donné. Elle répondit alors aux plaintes de l’IU en publiant une circulaire qui alertait ses syndicats et les conseils locaux des travailleurs sur le fait que les Juifs quittaient les chemins de fer, compromettant ainsi la "conquête du travail" dans ce secteur, et les appelait à orienter les travailleurs chevronnés et les nouveaux immigrants vers les emplois ferroviaires. La circulaire prévoyait également des sanctions[43] : "Un travailleur qui quitte son emploi dans les chemins de fer ne sera embauché nulle part ailleurs à moins qu’il ne puisse produire une lettre prouvant qu’il a démissionné avec l’accord de l’IU." À long terme, les efforts de la Histadrut ont été partiellement couronnés de succès : dans l’ensemble, elle a réussi à faire embaucher quelque 120 à 150 Juifs dans les chemins de fer entre 1934 et 1936, même si tous ne sont pas restés. Cela a permis de ramener la proportion d’employés juifs, qui était de 12,6 % en 1933 mais était tombée à 8,2 % en 1934, à un peu moins de 10 % en 1937. À la fin de 1935, les chemins de fer palestiniens employaient 3 171 Arabes palestiniens, 345 Juifs et 1 307 "autres", pour la plupart des Égyptiens employés sur la ligne du Sinaï, mais aussi un certain nombre de Turcs, de Grecs, d’Arméniens, de Syriens et (à des postes de supervision) de Britanniques. Les travailleurs juifs étaient concentrés dans les ateliers de Haïfa et de Lydda, où ils occupaient une grande partie des emplois qualifiés. Au total, 52 % des employés arabes des chemins de fer gagnaient moins de 50 livres par an, contre seulement 5 % des Juifs[44].
Ces avancées en matière d’emploi des Juifs semblent avoir renforcé la position des dirigeants de l’IU qui souhaitaient mettre fin à l’alliance avec l’AURW. Une semaine seulement après la rencontre entre la délégation des cheminots et le Haut-Commissaire, le secrétaire de l’IU, Michael Dana, faisait à nouveau pression pour la dissolution du comité mixte. "Par rapport à mars 1934, a-t-il déclaré au comité central, le nombre de travailleurs juifs a augmenté. Afin de mener à bien un travail organisationnel efficace, nous devrons attaquer le syndicat arabe." Dana a proposé que l’IU insiste sur la pleine liberté d’action, c’est-à-dire le droit d’organiser les travailleurs arabes. Selon lui, le comité mixte devait se limiter à représenter les travailleurs dans les négociations avec la direction, et être finalement aboli. Mais les dirigeants de la Histadrut craignaient qu’un afflux de nouveaux membres arabes ne "submerge" le syndicat et ne finisse par le prendre en main, car il n’existait alors aucune section nationale établie au sein de laquelle ils auraient pu s’organiser séparément, et ils s’abstinrent d’approuver la stratégie de Dana[45].
Après avoir obtenu des gains limités mais non négligeables en mai-juin 1935, le comité mixte a commencé à faire pression sur la direction pour qu’elle concrétise ses promesses et fasse de nouvelles concessions. Les négociations en cours avec la direction et les relations entre les deux syndicats furent bientôt compliquées par une grève spontanée qui éclata fin juillet parmi les employés du service des expéditions, qui n’avaient rien obtenu du communiqué de mai 1935 et de la réunion qui avait suivi avec le Haut-Commissaire. Les deux syndicats s’opposèrent à cette montée de la militance venue de la base, car elle menaçait de saper leur autorité et de perturber les négociations avec la direction, et ils incitèrent rapidement les grévistes à reprendre le travail. L’intervention rapide des dirigeants les discrédita aux yeux de nombreux travailleurs de la base du département des expéditions, qui estimaient que leur grève avait été sabotée. Cet épisode précipita également les récriminations mutuelles entre l’IU et l’AURW, une rupture des relations et, finalement, une concurrence ouverte pour gagner le soutien des travailleurs arabes. Au cours de l’été 1935, le comité mixte a cessé de fonctionner efficacement et ne s’est réuni que sporadiquement par la suite, une situation pour laquelle chaque syndicat a imputer la responsabilité à l’autre. L’IU a accusé l’AURW de saboter le travail du comité, tandis que l’AURW a affirmé que l’IU ne la tenait pas informée de ses contacts avec la direction, publiait des tracts séparés et empiétait sur son territoire en recrutant des travailleurs arabes[46].
Cependant, une rupture totale entre les deux syndicats fut évitée pendant encore six mois, principalement parce qu’aucun des deux n’était en mesure de négocier efficacement avec la direction de son propre chef. Finalement, c’est l’AURW qui, à la fin du mois de février 1936, prit l’initiative de déclarer officiellement la dissolution du comité mixte. La cause immédiate semble avoir été le refus de l’IU de cesser de recruter des membres actuels et anciens de l’AURW, dont certains auraient apparemment rejoint l’IU. Mais de nombreuses autres raisons ont été exposées dans une longue déclaration souvent amère publiée en arabe par l’AURW en mars 1936 pour expliquer sa décision aux travailleurs arabes. Entre autres choses, l’AURW a accusé l’IU de mauvaise foi, d’avoir violé à plusieurs reprises l’accord régissant le fonctionnement du comité mixte et d’avoir saboté la grève des travailleurs du département de la circulation.
Ce qui a toutefois le plus irrité les syndicalistes arabes, c’est ce qu’ils considéraient comme les efforts sournois de l’IU pour retirer des emplois aux Arabes et, avec l’aide de contremaîtres juifs sympathisants, les attribuer à des Juifs; sa campagne visant à "inciter" les travailleurs arabes à adhérer en leur offrant des prêts, des soins de santé et d’autres avantages que le syndicat arabe ne pouvait égaler; et sa prétention d’être le seul représentant légitime de tous les travailleurs des chemins de fer de Palestine. La déclaration attribuait explicitement ces actions au caractère sioniste de l’IU, qui lui faisait accorder la priorité absolue à la construction du "foyer national" juif plutôt qu’aux intérêts des travailleurs[47]. Certaines des accusations de l’AURW étaient exagérées ou tendancieuses, mais beaucoup étaient fondées. Comme nous l’avons vu, l’IU accordait effectivement la priorité à l’objectif d’augmenter l’emploi des Juifs; elle avait utilisé ses relations avec les contremaitres juifs pour faire embaucher davantage de Juifs; elle cherchait depuis plus d’un an un prétexte approprié pour dissoudre le comité mixte; et elle essayait de recruter des travailleurs arabes, malgré les vives objections de l’AURW. Un jour ou deux après que l’AURW eut informé l’IU de la dissolution du comité mixte, les dirigeants de l’IU, qui n’étaient pas du tout mécontents de cette évolution, ont rencontré le comité de la Histadrut chargé de superviser les affaires arabes afin de planifier un nouvel effort de recrutement de travailleurs arabes dans les chemins de fer[48].
Il est remarquable que, malgré cette rupture douloureuse, ni le désir de coopération ni même le rêve d’unité n’étaient encore morts parmi les travailleurs des chemins de fer. Quelques semaines après la dissolution du comité mixte, un groupe d’Arabes et de Juifs des ateliers de Haïfa se réunissait pour discuter de sa restauration, et le secrétaire de l’AURW, Id Salim Haymur, peut-être sous la pression de ses propres membres, faisait des déclarations conciliantes. En avril 1936, l’AURW était prête à aller encore plus loin : malgré sa récente expérience amère de collaboration avec les syndicalistes juifs, elle proposa officiellement à l’IU que les deux syndicats soient dissous et remplacés par une organisation unitaire. Compte tenu de la popularité de l’unité parmi ses membres et parmi ses propres membres arabes, l’IU ne pouvait se permettre de rejeter d’emblée une telle proposition. Elle a préféré gagner du temps, ses dirigeants consultant la Histadrut sur la manière de répondre. Comme précédemment, les syndicalistes juifs ont insisté pour que l’unité repose sur la parité judéo-arabe dans toutes les institutions et sur le droit des membres juifs d’appartenir à la Histadrut. Ces conditions étaient les mêmes que celles qui avaient fait échouer les précédentes tentatives d’unité, mais l’IU les considérait comme nécessaires pour empêcher une majorité arabe dans un syndicat commun de prendre le contrôle. Pour gagner du temps, l’IU finit par proposer que le comité mixte soit reconstitué à Haïfa et que les questions organisationnelles plus larges soient reportées pour le moment[49].
Les travailleurs des chemins de fer pendant la révolte arabe
Ces efforts de réconciliation et d’unification ont été brusquement interrompus lorsque, à la mi-avril 1936, de violents affrontements ont éclaté entre Arabes et Juifs dans différentes régions de Palestine. En l’espace de quelques semaines, ceux-ci ont dégénéré en une grève générale de six mois de la population arabe contre la domination britannique et le sionisme, marquant la première étape de la révolte arabe de 1936-1939. Pendant trois ans, les cheminots arabes et juifs se sont retrouvés dans des camps opposés dans le conflit sanglant qui ravageait alors la Palestine. Cette situation a non seulement rendu toute coopération ouverte extrêmement difficile, mais a également conduit à de graves tensions entre les travailleurs juifs et arabes, ainsi qu’à des incidents violents sporadiques.
Les derniers membres arabes de l’IU démissionnèrent, laissant derrière eux une organisation entièrement juive qui ne parvint plus jamais à attirer les travailleurs arabes. De nombreux dirigeants clés de l’AURW et de la PAWS furent arrêtés par les Britanniques et détenus pendant de longues périodes, paralysant ces organisations et laissant les cheminots arabes sans représentation ni direction efficaces. Pourtant, même pendant cette période sombre, certains travailleurs arabes et juifs restèrent en bons termes, et certains cherchèrent même à coopérer dans leur intérêt commun. En novembre 1936 encore, le secrétaire de l’IU, Michael Dana, discutait avec les responsables de la Histadrut de la manière dont le syndicat devait répondre aux travailleurs arabes qui continuaient à faire pression pour la création d’un syndicat unique pour tous les cheminots[50].
Malgré la pression exercée par les dirigeants nationalistes arabes, les travailleurs arabes des Chemins de fer (comme la plupart des fonctionnaires) ne se sont pas joints à la grève générale. Ce n’est qu’en aout 1936 que beaucoup d’entre eux ont quitté leur travail, et seulement pour dix jours. Contrairement aux autres travailleurs arabes, dont la plupart étaient employés par des Arabes qui participaient eux-mêmes à la grève générale, les cheminots risquaient un licenciement immédiat et définitif s’ils ne se présentaient pas au travail. Ils savaient que les forces de sécurité britanniques étaient prêtes à intervenir pour briser toute grève, et ils avaient également de bonnes raisons de craindre que s’ils se joignaient à la grève générale, leurs emplois seraient pris par des Juifs. Comme je l’explique plus en détail au chapitre 6, les dirigeants sionistes étaient prêts et disposés à fournir des travailleurs juifs qui pourraient aider à maintenir les chemins de fer en état de fonctionnement si les travailleurs arabes se mettaient en grève, et en fait, ils espéraient que la grève générale conduirait à l’embauche d’un plus grand nombre de Juifs. S’adressant à la commission royale envoyée pour enquêter sur la situation en Palestine, le directeur du département politique de l’Agence juive, Moshe Shertok (plus tard Sharett), a fait valoir que
La présence d’un nombre important de Juifs aurait eu un effet dissuasif très efficace [sur une grève des cheminots arabes]. Il n’y aurait eu aucune incitation à l’agitation et les organisateurs des troubles n’auraient pas été autant encouragés par la perspective de pouvoir paralyser les chemins de fer. Lorsque la crise a éclaté, le 9 aout, et que des centaines de cheminots arabes se sont mis en grève, de nombreux facteurs ont joué en leur défaveur et les ont ramenés à la raison et au travail, mais l’un de ces facteurs était que nous avions mobilisé quelques dizaines de conducteurs de train juifs que nous avions mis à la disposition du gouvernement et qui étaient prêts à prendre la relève… C’est l’un des facteurs qui a permis de mettre fin à cette situation très dangereuse qui a duré quelques jours.
Shertok exigeait que les Juifs constituent 30 à 33 % de la main-d’oeuvre dans tous les services gouvernementaux. Mais la direction des chemins de fer palestiniens continuait de refuser de donner la préférence aux Juifs, en partie par crainte d’aliéner davantage les travailleurs arabes déjà agités. La proportion de Juifs dans la main-d’oeuvre ferroviaire a en fait légèrement diminué au cours de la révolte[51].
La principale préoccupation de l’IU pendant la révolte était la sécurité. Les tensions entre les travailleurs arabes et juifs dans les ateliers de Haïfa, dans les gares et dans d’autres installations à travers la Palestine étaient parfois vives, en particulier pendant les phases les plus violentes de l’insurrection, et les Juifs travaillant dans des endroits relativement isolés étaient parfois la cible d’attaques. Au total, huit cheminots juifs ont été tués au cours de la révolte. Tous ont apparemment été victimes non pas de leurs collègues, mais d’insurgés arabes armés extérieurs au personnel ferroviaire. L’IU et la Histadrut se sont constamment plaints que les chemins de fer palestiniens ne protégeaient pas suffisamment leurs employés juifs et ont exigé l’affectation de gardes supplémentaires. Lorsque la révolte armée a atteint un nouveau sommet en septembre 1938 et que deux employés juifs des chemins de fer ont été tués à Lydda, les travailleurs juifs de cette ville ont refusé de se présenter au travail pendant deux semaines. Finalement, les cheminots et les employés juifs de Lydda ont tous été transférés à Tel‑Aviv, tout comme les postiers juifs habituellement en poste à Jaffa. Les Britanniques ont également créé des unités spéciales de police auxiliaire juive.
Les Britanniques ont également mis en place des unités spéciales de police auxiliaire juive pour patrouiller les voies ferrées et les installations, fréquemment prises pour cible par les insurgés arabes, et des soldats britanniques ont été stationnés dans les ateliers de Haïfa pour compléter les gardes arabes. Afin de dissuader les insurgés arabes de miner les voies ferrées et de faire sauter les trains, les forces de sécurité britanniques ont adopté la pratique consistant à forcer des otages arabes à s’assoir sur une plateforme spéciale à roulettes fixée à l’avant de la locomotive[52].
Les travailleurs arabes des chemins de fer ont également souffert pendant la révolte. Les responsables ferroviaires britanniques ont noté à l’automne 1938 que
le personnel ferroviaire [arabe] est désormais traité brutalement et travaille dans des conditions extrêmement difficiles. Il est attaqué par les deux camps. En raison de leur allégeance au gouvernement, les employés sont généralement si impopulaires que les cas de refus de leur vendre de la nourriture et des produits de première nécessité ou de leur venir en aide de quelque manière que ce soit sont quotidiens. D’autre part, ils sont traités avec la plus grande méfiance par la police et les troupes [britanniques et juives].
Les responsables ont cité de nombreux cas où les forces de sécurité avaient arrêté, battu ou pris de cible de tirs, sans raison, des employés arabes loyaux, simplement parce qu’ils étaient arabes. Ce harcèlement a déclenché une brève grève de protestation à Lydda en octobre 1938 [53].
La révolte a nui économiquement aux travailleurs arabes et juifs. Le sabotage par des groups arabes de guérilla a entrainé une réduction des services et la fermeture de plusieurs lignes, tout en augmentant considérablement les couts. Les recettes ont fortement chuté en raison de la baisse du trafic de passagers et de marchandises. En conséquence, la direction a licencié certains travailleurs et imposé des horaires réduits à d’autres. Mais sous la pression de Ben-Tzvi, et peut-être aussi des responsables britanniques de la sécurité, le gouvernement a cherché à éviter des licenciements à grande échelle, craignant que les cheminots arabes au chômage ne viennent renforcer les rangs des insurgés et que les Juifs licenciés ne reviennent jamais travailler dans les chemins de fer[54]. Néanmoins, la situation à cette époque ne permettait pas aux travailleurs d’obtenir de nouvelles améliorations en matière de salaires ou de conditions de travail; leur principale préoccupation était de traverser cette période très difficile et de conserver ce qu’ils avaient.
La révolte a eu un impact important sur les lieux et les formes d’interaction entre les cheminots arabes et juifs en dehors du lieu de travail. Elle a par exemple entrainé une forte augmentation de la ségrégation résidentielle et sociale dans des villes mixtes comme Haïfa, les Juifs quittant les quartiers à majorité arabe pour s’installer dans des quartiers juifs plus surs. Les Arabes et les Juifs ont alors moins fréquenté les marchés, les cafés, les cinémas, les cliniques et autres lieux situés dans ce qui était désormais perçu comme un territoire hostile et dangereux. En conséquence, les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer ont eu moins de contacts en dehors du lieu de travail. Néanmoins, la situation sécuritaire n’a pas complètement empêché le maintien de contacts personnels entre les cheminots juifs et arabes. Leur longue expérience d’interaction et même de coopération, ainsi que les relations amicales développées au travail, ont permis à au moins certains cheminots d’éviter de succomber à la haine et à l’éloignement entre Arabes et Juifs qui se sont largement répandus à cette époque. Bien que certains lieux de travail particulièrement dangereux soient devenus entièrement arabes, les Juifs ayant été transférés vers des endroits plus surs, d’autres (comme les ateliers de Haïfa) sont restés mixtes.
Il existe également des preuves que certains travailleurs arabes des chemins de fer ont cherché à protéger leurs collègues juifs. Efrayyim Schvartzman, ingénieur de locomotive et dirigeant de longue date de l’IU, a rapporté[55] que
Même pendant les troubles, il y a eu de nombreux cas où des travailleurs arabes des chemins de fer ont sauvé des Juifs à plusieurs reprises de situations très difficiles. J’ai moi-même été sauvé deux fois par des Arabes, alors que j’étais sur le point d’être tué… Je me souviens d’un de ces incidents. Un jour, deux ou trois Arabes sont entrés dans le hangar à locomotives de Lydda et ont assassiné deux Juifs dans le bureau. Je me suis précipité dans la direction des coups de feu, car je ne savais pas d’où ils provenaient. Un Arabe m’a vu courir dans cette direction et s’est précipité pour me sauver. C’est grâce à lui que j’ai eu la vie sauve… À plusieurs reprises, des Arabes ont averti les Juifs de ne pas prendre le train des cheminots, car dans le village de Safariyya, aujourd’hui [1972] Kfar Habad, ils se préparaient à attaquer le train avec des bombes et des armes à feu. Les Juifs ont souvent été sauvés parce que les Arabes les ont avertis, par amitié… Il y avait un Arabe qui était mon assistant et qui est aujourd’hui ingénieur de locomotive. Je me souviens que pendant les troubles, lorsque nous tractions des trains et qu’il y avait souvent des mines sur les voies, il voyageait avec moi en tant qu’assistant et vérifiait toujours à chaque gare si tout allait bien, car il veillait beaucoup sur moi pendant les troubles.
Dans de rares occasions, la coopération entre cheminots arabes et juifs semble avoir été encore plus poussée. Au printemps 1938, par exemple, des efforts ont été faits à Haïfa pour constituer une délégation commune auprès de la direction, et il est probable qu’il y ait eu d’autres initiatives similaires. Mais la reprise de relations ouvertes et un effort sérieux pour récupérer les pertes et gagner du terrain n’ont été possibles qu’après la fin de la révolte[56].
Hashomer Hatza’ir et les travailleurs des chemins de fer
Comme je l’ai mentionné plus haut dans ce chapitre à propos de la montée du militantisme parmi les cheminots au printemps 1935, un nouveau mouvement politique à gauche du MAPAI avait commencé à se faire sentir au sein de la classe ouvrière juive et du mouvement ouvrier au début des années 1930. Il s’agissait du Hashomer Hatza’ir ("La Jeune Garde"), qui, dans la seconde moitié de cette décennie, a obtenu un soutien important parmi les travailleurs juifs des chemins de fer, en particulier à Haïfa, et qui allait jouer un rôle important dans le mouvement du "sionisme du travail", dans le Yishouv au sens large et dans le domaine des relations arabo-juives en Palestine.
Hashomer Hatza’ir est né en tant que mouvement de jeunesse sioniste dans la Galicie sous domination habsbourgeoise puis polonaise pendant et immédiatement après la Première Guerre mondiale. Les membres de ce mouvement de jeunesse qui ont immigré en Palestine dans les années 1920 ont fini par fonder leurs propres kibboutzim, qui se sont regroupés en 1927 au sein de la fédération Hakibbutz Ha’artzi ("Kibboutz national"), avec son propre réseau de plus en plus ramifié d’institutions économiques, politiques, sociales, culturelles et éducatives[57]. À la fin des années 1920 et dans les années 1930, Hashomer Hatza’ir et Hakibbutz Ha’artzi (en Palestine, les deux étaient à cette époque plus ou moins identiques à presque tous les égards) étaient un mouvement plutôt introverti, se consacrant principalement à la création et au renforcement de ses kibboutzim et de ses institutions, et à l’élaboration de sa propre idéologie socialiste-sioniste distinctive. Cette idéologie a finalement pris la forme d’un mélange unique de "sionisme pionnier" et de socialisme révolutionnaire, situant Hashomer Hatza’ir sur spectre politique du "sionisme du travail" entre le MAPAI et le Po’alei Tziyon Smol. Malgré son orientation vers l’intérieur, dès le début des années 1930, la base militante et les ressources fournies par son réseau de kibboutzim ont permis au Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir de s’imposer comme la force la plus puissante à gauche du MAPAI au sein de la Histadrut, éclipsant le Po’alei Tziyon Smol qui a progressivement dérivé vers la marginalité et a finalement été absorbé par d’autres partis dans les années 1940.
Contrairement au Po’alei Tziyon Smol, le Hashomer Hatza’ir participait pleinement aux institutions et aux activités de l’Organisation sioniste et jouait le rôle d’une sorte d’opposition loyale au MAPAI au sein de la Histadrut. Il rejetait l’appel de Po’alei Tziyon Smol à retirer à la Histadrut les fonctions qui n’étaient pas strictement propres à une fédération syndicale et, abandonnant le Borochovisme orthodoxe, mettait l’accent non pas sur la lutte des classes, mais sur l’immigration des travailleurs et leur installation dans les kibboutzim, que Hashomer Hatza’ir considérait comme les noyaux de la future communauté socialiste juif en Palestine. Dans le même temps, le Hashomer Hatza’ir critiquait le MAPAI pour ses relations de travail étroites avec les sionistes bourgeois, son abandon virtuel de la lutte des classes tant dans ses principes que dans la pratique, son contrôle antidémocratique d’une Histadrut bureaucratisée et son manque d’intérêt pour l’organisation conjointe arabo-juive dans les lieux de travail mixtes. Comme je l’explique plus en détail dans le chapitre suivant, sur la question du "travail hébraïque", Hashomer Hatza’ir se situait à mi-chemin entre le MAPAI et le Po’alei Tziyon Smol. Rejetant à la fois l’appel du premier à un "travail 100 % hébraïque" dans tous les secteurs et l’opposition du second à la campagne en faveur du "travail hébraïque", Hashomer Hatza’ir proposait que les travailleurs arabes palestiniens employés de manière permanente par des Juifs soient autorisés à conserver leur emploi[58]. Comme nous le verrons, Hashomer Hatza’ir développera plus tard sa propre approche distinctive de la question de l’avenir de la Palestine, une approche qui rejetait la souveraineté exclusive des Arabes ou des Juifs, mais aussi la partition, et proposait à la place que les Arabes et les Juifs se partagent la terre à parts égales, indépendamment de leur nombre.
Hashomer Hatza’ir se considérait avant tout comme un mouvement basé sur les kibboutzim et orienté vers ceux-ci, et ne manifestait donc au départ que peu d’intérêt pour la classe ouvrière urbaine. Ainsi, même si les collectifs de membres du Hashomer Hatza’ir en attente d’une installation permanente dans des kibboutzim pouvaient vivre et travailler dans des villes ou des moshavot, parfois pendant des années, ils étaient principalement orientés vers leur futur statut de membres de kibboutzim et ne se considéraient pas comme de futurs prolétaires urbains. Néanmoins, au milieu des années 1930, la présence de membres du Hashomer Hatza’ir dans les villes commençait à permettre au mouvement d’exercer une influence sur les travailleurs juifs urbains. Les membres du Hashomer Hatza’ir avaient tendance à se concentrer dans des emplois mal rémunérés et peu attractifs, tels que les chemins de fer et les ports, en partie parce qu’ils se portaient volontaires pour se placer en première ligne de la lutte pour la "conquête du travail", mais aussi parce que les conseils ouvriers contrôlés par le MAPAI avaient tendance à réserver les meilleurs emplois aux fidèles du parti. Sur ces lieux de travail, les membres et sympathisants du Hashomer Hatza’ir constituaient une nouvelle source d’opposition vigoureuse sur le flanc gauche du MAPAI, irritant les responsables du parti et de la Histadrut par leur militantisme, leurs critiques du contrôle bureaucratique et leur plaidoyer en faveur de la solidarité judéo-arabe. Bien que la plupart des membres du Ha-shomer Hatza’ir finissaient tôt ou tard par partir s’installer définitivement dans le kibboutz qui leur avait été attribué, ils ont souvent laissé derrière eux un héritage important en matière d’organisation. De plus, quelques militants sont restés dans les villes et ont créé des noyaux urbains de partisans du Hashomer Hatza’ir. En 1936, le mouvement a finalement accepté et institutionnalisé cette évolution en créant la Ligue socialiste, un cadre politique au sein duquel les Juifs qui partageaient les idées politiques du Hashomer Hatza’ir mais n’étaient pas membres actuels ou potentiels du kibboutz pouvaient s’organiser. Cela a contribué à renforcer le statut du mouvement en tant que principale opposition au MAPAI dans les lieux de travail urbains et au sein de la Histadrut en général.
Ces développements sont bien illustrés par la carrière d’Efrayyim Krisher, qui allait devenir un dirigeant clé de la gauche parmi les cheminots juifs de Haïfa. Né en 1909 dans la région de Galicie en Pologne, Efrayyim Krisher rejoignit le Hashomer Hatza’ir et émigra en Palestine en 1934. Il appartenait à un groupe qui devait s’installer au kibboutz Ein Hamifratz, finalement créé près de Haïfa en 1938. Peu après son arrivée en Palestine, les futurs membres de ce kibboutz ont répondu à l’appel lancé par la Histadrut pour recruter des travailleurs afin d’inverser le déclin du "travail hébraïque" dans les chemins de fer en l’envoyant travailler dans les ateliers de Haïfa. Efrayyim Krisher est officiellement resté membre du kibboutz jusqu’en 1941, mais au lieu de rejoindre ses camarades lorsqu’ils ont quitté Haïfa pour fonder leur kibboutz, il est resté dans la ville et a continué à travailler comme cheminot et militant syndical jusqu’à sa retraite dans les années 1970 [59].
Efrayyim Krisher est rapidement devenu une figure populaire et respectée au sein de la section de Haïfa de l’IU. Comme nous l’avons vu, dans les années 1920, cette section était un bastion de la gauche, et en particulier du Po’alei Tziyon Smol. Ce parti, ou plus précisément les différentes factions qui le composaient, était depuis longtemps devenu marginal dans la vie politique du Yishuv, tandis que de nombreux cheminots radicaux avaient changé d’emploi, laissant la section et le syndicat entre les mains de l’Ahdut Ha’avoda, puis des fidèles du MAPAI. À ce point, grâce au départ de nombreux membres du MAPAI vers de meilleurs emplois ailleurs et à l’afflux de jeunes militants comme Efrayyim Krisher, la gauche s’est réimposée comme une force au sein de la section de Haïfa de l’IU. Au printemps 1935, Efrayyim Krisher était déjà membre du comité de section à Haïfa et faisait partie de ceux qui exhortaient la direction de l’IU à faire preuve d’une plus grande combattivité et d’une plus grande réceptivité à la coopération, voire à l’unité avec les travailleurs arabes. En janvier 1937, il fut réélu avec le plus grand nombre de voix, et le nouveau comité, désormais dominé par la gauche, le choisit rapidement comme secrétaire de la section de Haïfa.
L’élection de ce militant du Hashomer Hatza’ir déplut fortement aux fidèles du MAPAI qui contrôlaient encore le comité central de l’IU. Ils n’étaient pas disposés à céder le contrôle d’une section clé de cet important syndicat, et ils étaient particulièrement alarmés par le fait qu’en avril 1936, Efrayyim Krisher avait apparemment été disposé à accepter la proposition de l’AURW de former un nouveau syndicat commun. Le MAPAI utilisa sa domination sur la bureaucratie de la Histadrut pour annuler l’élection de Efrayyim Krisher, mais il ne put empêcher la gauche de gagner du terrain à Haïfa et ailleurs. Les salaires stagnaient depuis des années, les conditions de travail s’étaient détériorées et la direction du syndicat était largement perçue comme passive et inefficace, mais aussi comme non représentative de la base, car aucune élection n’avait eu lieu depuis 1931. Tout cela a profité à la gauche, et lorsque les élections au huitième congrès de l’IU ont finalement eu lieu à l’été 1939, le MAPAI n’avait que trois voix d’avance (sur 105 votes exprimés) sur le Hashomer Hatza’ir et son allié, la Ligue socialiste de la section de Haïfa, tandis que dans les ateliers, le Hashomer Hatza’ir remportait une solide majorité. Comme le MAPAI restait beaucoup plus fort dans d’autres sections, il a pu conserver le contrôle du syndicat, mais l’IU se trouvait dans une situation précaire à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il ne comptait plus que 401 membres cotisants, dont 186 cheminots et 215 postiers et télégraphistes; et bien qu’il continuât à se présenter comme un "syndicat international", il ne comptait plus aucun membre arabe, tandis que les Juifs ne représentaient plus que 8 % des effectifs ferroviaires[60].
Ces réalités renforçaient les perspectives de la nouvelle opposition de gauche au sein du syndicat. Comme je l’explique dans les chapitres 7 et 8, pendant et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, les militants appartenant au Hashomer Hatza’ir ou à son parti frère basé en ville allaient jouer un rôle majeur dans la promotion et la direction du militantisme sur le lieu de travail, parmi les travailleurs des Chemins de fer et ailleurs. Ils allaient également hériter du flambeau du défunt Po’alei Tziyon Smol en tant que principaux défenseurs de la solidarité entre les classes ouvrières arabes et juives, tout en allant encore plus loin en préconisant une solution au problème palestinien qui rejetait l’objectif sioniste dominant d’une souveraineté juive exclusive.
Les années qui se sont écoulées entre l’effondrement du syndicat commun éphémère en 1925 et le déclenchement de la révolte arabe contre la domination britannique et le sionisme en 1936 ont été marquées par de nombreux rebondissements dans les relations entre les cheminots arabes et juifs et leurs organisations. Il semble clair que l’unification au sein d’une seule organisation n’a jamais vraiment été envisagée : bien que les syndicalistes arabes aient favorisé l’unité en principe, ils ont insisté sur des conditions que les syndicalistes juifs ne pouvaient accepter sans compromettre leurs engagements sionistes. Il est néanmoins frappant de constater que le rêve d’unité est resté vivant aussi longtemps et que, à maintes reprises, la pression exercée par la base a contraint les dirigeants arabes et juifs à faire au moins semblant de chercher à le réaliser.
Les conditions dans lesquelles se trouvaient les cheminots arabes et juifs semblaient certainement leur enseigner chaque jour l’importance vitale de la coopération et de l’unité. Mais il semblerait également que la notion d’unité intégrale, plutôt que la simple coopération entre les syndicats arabes et juifs distincts, ait été nourrie par le réseau de relations personnelles qui s’est développé entre ces travailleurs, qui constituaient la main-d’oeuvre mixte la plus ancienne, la plus importante et la plus stable de Palestine, en particulier dans les ateliers de Haïfa. De toutes les forces de travail de la Palestine mandataire, celle-ci avait l’expérience la plus longue et peut-être aussi la plus dense – au sens le plus complexe – en matière d’interaction et d’interrelation. Cela semble avoir non seulement contribué à modérer les conflits entre les deux syndicats, mais aussi nourri un sentiment unique de possibilité parmi les travailleurs eux-mêmes. Cela allait continuer d’être le cas pendant la guerre et dans les dernières années du mandat, qui allaient connaitre des épisodes sans précédent de militantisme ouvrier et de coopération arabo-juive, souvent menés par les cheminots et les postiers arabes et juifs. En fin de compte, bien sûr, le conflit israélo-palestinien allait également engloutir ces travailleurs, conduisant à un dénouement où les traumatismes de la partition et de la guerre allaient aboutir à la quasi-élimination des travailleurs arabes de la scène.
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Notes 4
1. Voir Ed hakatar, juillet 1925.
2. Al-Karmil, 21 octobre 1925 ; Filastin, 4 juin 1926.
3. AA 237/24, Farid Kamil à l’URPTW, fin octobre ou début novembre 1925 ; Filastin, 4 juin, 15 juin 1926.
4. Voir Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, p. 64.
5. Voir, par exemple, Milhemet hapo’el, mai 1925 ; Kuntres, no 213 (24 avril 1925) et no 227 (7 aout 1925). L’allégation selon laquelle l’union arabe avait un caractère quasi religieux pourrait provenir du fait qu’elle trouvait son origine dans une société caritative similaire à de nombreuses autres sociétés créées par des membres des communautés musulmane et chrétienne en Palestine.
6. Voir également la lettre de Farid Kamil dans Filastin, 15 juin 1926, et la réponse de Hassun et al-Asmar publiée le 20 aout 1926.
7. CZA, S25/640, Département du travail de l’Exécutif sioniste, rapport sur les travailleurs juifs des chemins de fer, 1926.
8. Voir S/EC/H, 25 octobre 1925.
9. Cette tendance est documentée dans AA 104/25alef ; Histadrut, Din veheshbon lave’ida hashlishit, 75 ; et Kuntres, no 239 (13 novembre 1925).
10. Pour un compte rendu de la réunion, voir Kuntres, no 249 (29 janvier 1926).
11. S/EC/H, 18 juillet 1926 ; AA 237/32gimmel, réunion des travailleurs des chemins de fer avec l’Exécutif sioniste, 17 octobre 1926 ; et également F. H. Kisch, Palestine Diary (Londres, 1938), p. 227. Affirmant que les Juifs étaient victimes de discrimination à l’embauche et que bon nombre des meilleurs emplois ferroviaires étaient occupés par des Arabes originaires de l’extérieur de la Palestine, principalement des Égyptiens et des Syriens, les dirigeants de l’URPTW ont demandé à l’Exécutif sioniste de subventionner les salaires des cheminots juifs, de soutenir des projets de logement pour les travailleurs juifs des chemins de fer et de faire embaucher davantage de Juifs, en partie en faisant pression sur les autorités britanniques pour qu’elles licencient les Arabes non palestiniens.
12. S/EC/H, 18 juillet 1926.
13. Ittihad al-’Ummal, 1er aout 1926.
14. À ce sujet, voir CO 125/19535, demande de Charles Amnon, 23 septembre 1926, et CO 733/118/23339, Plumer à Avery, 12 décembre 1926.
15. AA 490/3.
16. "Have’ida hashishit", Davar, 4 septembre 1927.
17. AA 237/21, "Gilui da’at"; AA 237/5, "Takanot"; Alon histadrut po’alei harakevet, 16 décembre 1927.
18. AA 237/21, "Likol hapo’alim …", 10 novembre 1927; Ittihad al-’Ummal, 7 janvier 1928; NURPTW, Likrat hamo’etza, 29 février 1928.
19. Lorsque, en 1930, les syndicalistes juifs apprirent que la PAWS négociait avec la direction des chemins de fer la reconnaissance éventuelle de son syndicat affilié représentant les cheminots arabes, ils firent pression sur la Histadrut pour qu’elle fasse tout son possible afin d’empêcher cette reconnaissance. AA 208/280alef, NURPTW à EC/H, 4 novembre 1930.
20. AA 237/24, Grobman à Ben-Tzvi, mai 1928 ; AA 208/143alef, "Skira shvu’it", 7-14 juin, 15-22 juin 1928 ; Histadrut Artzit shel Po’alei Harakevet, Din veheshbon shel hava’ad hamerkazi lave’ida hashvi’it (mai 1931), p. 6.
21. Filastin, 20 décembre 1927.
22. Entretien oral avec Yehezkel Abramov, 14 mai 1987. La Histadrut cherchait donc toujours des moyens de maintenir, voire d’augmenter, le pourcentage de travailleurs juifs, parfois au détriment des travailleurs arabes. En avril 1930, par exemple, un responsable de la Histadrut suggéra à la direction des chemins de fer de transférer une partie du travail à des sous-traitants (juifs) externes, ce qui permettrait de licencier des travailleurs arabes. La Histadrut était également mécontente de la politique de la direction qui consistait à former les travailleurs déjà employés (donc généralement arabes) à des emplois qualifiés, car cela réduisait le nombre de nouveaux travailleurs juifs qualifiés qui auraient pu être embauchés. Avec le soutien du gouvernement mandataire et du Bureau colonial, les chemins de fer palestiniens ont généralement rejeté les pressions de la Histadrut et des sionistes pour embaucher davantage de Juifs. La direction a insisté sur le fait qu’il n’y avait pas de politique de discrimination à l’égard des Juifs ; les Arabes étaient embauchés simplement parce qu’ils étaient moins chers. Sur cette question, voir par exemple CZA, S9/1424a, NURPTW à l’Exécutif sioniste, 15 novembre 1929, et Meirowitz au département du travail de l’Agence juive, 28 mars, 27 avril 1930, ainsi que S25/7208, /7209.
23. AA 237/21, 28 septembre 1928; AA 407/101gimmel; AA 490/3.
24. Edim, 19 mars 1929. Les motifs invoqués par les chemins de fer palestiniens, soutenus par le gouvernement palestinien et le ministère des Colonies, pour justifier leur refus de reconnaitre le NURPTW (soutenu par la Histadrut et ses amis du Trades Union Congress et du Parti travailliste) changeaient assez fréquemment. Chaque fois que le syndicat satisfaisait aux conditions de la direction, de nouveaux obstacles étaient dressés. Il existe une abondante correspondance sur cette question dans diverses archives ; on peut se faire une idée du déroulement complexe de ces discussions en consultant les documents suivants : CO 733/118/23339, Plumer à Avery, 10 décembre 1926 ; CO 733/190/10, Officier administrateur à Passfield, 26 juillet 1930 ; AA 237/36 ; et CZA, S25/7208. Le NURPTW était extrêmement frustré par le refus du gouvernement de lui accorder la reconnaissance, un refus qui s’explique probablement par la volonté d’éviter toute diminution du contrôle sur la main-d’oeuvre d’une entreprise publique clé.
25. Hedim, 27 février 1930.
26. Voir le récit dans Bulus Farah, Min al-’uthmaniyya, p. 50.
27. Un compte rendu des débats figure dans Jam’iyyat al-’Ummal al-’Arabiyya al-Filastiniyya (PAWS), Mu’tamar al-’ummal al-’arab al- awwal (Haïfa, 1930) ; voir également Filastin, 4 et 7 février 1930, et Bulus Farah, Min al-’uthmaniyya, p. 56-61.
28. AA 208/320bet, Abba Hushi à EC/H, 24 février 1931 ; NURPTW, She’alot hasha’a, 22 avril 1931 ; Histadrut Artzit, Din veheshbon lave’ida hashvi’it.
29. AA 320bet, 30 janvier 1931 ; AA 208/280bet, NURPTW à EC/H, 24 février 1932 ; AA 208/280alef, CC/NURPTW à EC/H, 3 mai 1931.
30. Le choix du terme "international" (en hébreu, bein-le’umi), attribué à Ben Gourion lui-même, est curieux. En Amérique du Nord, ce terme est généralement utilisé pour désigner les syndicats dont les membres vivent et travaillent dans plusieurs pays, comme l’International Brotherhood of Teamsters, qui opère à la fois aux USA et au Canada, plutôt que pour les syndicats composés de travailleurs qui vivent dans le même pays mais appartiennent à des groupes nationaux ou ethniques différents. Les dirigeants de la Histadrut se sont rapidement rendu compte que leur utilisation du terme "international" était quelque peu particulière, mais ils ont estimé qu’il était trop tard pour modifier à nouveau le nom de l’organisation. Sur le papier à en-tête du syndicat, qui portait son nom en hébreu, en anglais et en arabe, l’adjectif "international" a été traduit en arabe par ’amma, qui signifie en fait "général". Le remplacement du terme "travailleurs" (po’alei harakevet) par "employés" (’ovdei mesilat habarzel) visait à tenir compte des employés de bureau qui avaient récemment rejoint le syndicat. Voir AA 208/280bet, "Din veheshbon mekutzar" ; pour une discussion sur le terme "international", voir EC/H, 1er février 1932.
Les communistes, qui ne manquaient rarement une occasion de dénoncer le mouvement du "sionisme du travail", ne purent résister cette fois-ci non plus, et le PCP publia rapidement un tract attaquant les dirigeants de la Histadrut et de l’IU dans un langage typique du communisme de la "troisième période".
Le congrès des travailleurs des chemins de fer qui vient de se conclure à Tel‑Aviv a été une nouvelle manœuvre dangereuse de la part des dirigeants social-impérialistes de la Histadrut. Durant 12 années, ces dirigeants ont fait échouer toute tentative d’une véritable organisation des travailleurs des chemins de fer. Durant 12 années, cette bande de dirigeants, avec Ben Tzvi à leur tête, a servi les autorités impérialistes par une trahison constante des intérêts des travailleurs des chemins de fer. Durant 12 années, ils se sont opposées à l’unité et à la fraternité authentique entre travailleurs des chemins de fer arabes et juifs, en imposant aux travailleurs arabes le sionisme, l’ennemi du travailleur arabe, et en éloignant les travailleurs arabes de toute possibilité d’organisation. Durant 12 années chaque travailleur ‑ arabe ou juif ‑ qui prenait des positions visant à défendre les intérêts des travailleurs et établir une organisation de classe, internationale et antiimpérialiste a été manu militari licencié, expulsé de la Histadrut et remis aux mains de la police impérialiste. […] Et subrepticement, au dernier congrès, ces dirigeants national-sionistes de la Histadrut, ces loups sauvages serviteurs de l’impérialisme, ceux dont "l’activisme" à lui seul est responsable du fait que les travailleurs du chemins de fer sont jusqu’à aujourd’hui dans un état effroyable, livrés à toutes formes d’exploitation et de répression ces dirigeants se sont transformés en agneaux innocents et s’appellent eux-mêmes un "syndicat international". (Juin 1931, dans AA 1272/10.)
NB (avril 2007) : Les passages du tract sont reproduits selon une édition électronique antérieure; ils n’apparaissent plus dans la page Internet indiquée ci-dessus.
31. AA 208/280bet, CC/IU to EC/H, 4 février 1932 ; CO 733/221/11.
32. Sur cette question, voir EC/H, 1er février 1932, et, plus généralement, AA 208/280alef, Ben Gourion au Haut-Commissaire, 26 avril 1932.
33. AA 237/24 ; AA 208/280bet, CC/IU à EC/H, 24 février 1932 ; AA 237/24, procès-verbal de la réunion du 14 mars 1932 ; AA 208/280gimmel ; AA 208/280dalet, IU, "Skira" (avril-aout 1932). Pour une déclaration claire du point de vue arabe sur les relations avec les travailleurs juifs des chemins de fer, voir "’Ummal al-sikka al-hadid w’al-histadrut", Filastin, 3 aout 1932.
34. IU, Kol Ha’oved, 8 aout 1932 ; CZA, S25/7208, IU, "Ila ’umum mustakhdimay da’irat al-jarr" ; AA 208/280dalet, AURW, "Bayan ila ’umum ’ummal al-jarr".
35. Chemins de fer palestiniens, Report of the General Manager on the Administration of the Palestine Railways and Operated Lines for the Year[s] Ended… 31st December 1931, 31st March 1933, 1934, 1935 (Jérusalem, 1932, 1933, 1934, 1935).
36. Le programme de prêts était clairement destiné à soutenir le "travail hébraïque", mais comme cela ne pouvait être dit publiquement, la Histadrut a dû aborder la question délicate de savoir si les membres arabes de l’IU devaient également être éligibles ; les dirigeants de la Histadrut étaient certainement conscients de l’impact politique positif que pourrait avoir l’inclusion de quelques Arabes. Voir EC/H, 12 juin 1933.
37. Le sentiment de désespoir ressenti par les dirigeants de la Histadrut face au déclin brutal de l’emploi juif dans ce secteur stratégique est bien rendu dans AA 208/576alef, "Maskanot yeshivat hava’ad hapo’el shel hahistadrut ’im merkaz po’alei harakevet", 29 aout 1934.
38. AA 208/576, 576alef.
39. AA 208/815alef, Dana à S/EC/H, 6 janvier 1935.
40. FO 371/18957, rapports du CID du 27 février et du 9 mars 1935 ; ISA, port de Jaffa, 28/1/158/1935 ; Filastin, 5 et 6 mars 1935. Un brouillon manuscrit du tract de solidarité du comité mixte se trouve dans AA 237/24.
41. FO 371/18957, rapport du CID du 31 mai 1935 ; AA 237/8, 15 avril 1935 ; AA 237/21, tract du comité conjoint pour le 1er mai ; Filastin, 2 mai 1935.
42. CZA, S25/7208 ; AA 237/34, conférence des délégués auprès du Haut-Commissaire, 30 mai 1935 ; Filastin, 18 juin 1935 ; Hashomer Hatza’ir, 15 octobre 1935.
43. AA 208/815alef, réunion du 5 mai 1935 ; AA 250/40-5-5-7, circulaire du 15 juillet 1935 ; CZA, S25/7209, IU, "Din veheshbon shel hamerkaz mugash lave’ida hashminit shel hahistadrut habeinle’umit le’ovdei harakevet", aout 1939.
44. CZA, S25/4618, D. G. Harris à la Commission royale sur la Palestine, 30 décembre 1936.
45. AA 208/815alef, CC/IU, 23 juin 1935.
46. AA 208/815bet, IU à EC/H, 27 aout 1935, et procès-verbaux du CC/IU, 3, 11 et 15 septembre 1935 ; Kol Hano’ar, juillet 1935.
47. Voir al-Niqaba al-’Arabiyya li-’Ummal Sikak Hadid Filastin, Bayan ’Amm (mars 1936).
48. AA 237/26alef, réunion du Comité des affaires arabes de la Histadrut, 28 février 1936.
49. AA 208/815gimmel, Zaslani à Remez, 14 avril 1936, et ’Id Salim Haymur à IU, 25 avril 1936.
50. AA 205/6, réunion du Comité des affaires arabes de la Histadrut, 11 novembre 1936.
51. Grande-Bretagne, Commission royale sur la Palestine, Minutes of Evidence Heard at Public Sessions (Londres, 1937), p. 219 (29 décembre 1936). Pour une version légèrement différente du témoignage de Shertok, voir CZA, S25/4618, "Résumé des témoignages".
52. CZA, S25/7209, Berman à Zaslani, 14 juillet 1938, et IU, "Din veheshbon shel hamerkaz" (1939), p. 24-26. Entre avril 1938 et mars 1939 seulement, on a dénombré 690 cas d’attaques contre le personnel et les biens ferroviaires, dont de nombreux déraillements. Treize travailleurs arabes et juifs des chemins de fer ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions et 123 ont été blessés. Voir ISA, R/16/39, Chemins de fer palestiniens, Rapport pour l’année se terminant le 31 mars 1939.
53. CZA, S25/7208, Taylor, Sargent et Willan à l’ingénieur en chef, octobre 1938.
54. Entretien oral avec Yehezkel Abramov, 14 mai 1987.
55. AA, entretien avec Efrayyim Schvartzman, 20 mars 1972.
56. AA 237/26bet, CC/IU au Conseil des travailleurs de Haïfa, 24 mai 1938.
57. For a study of this movement up to 1936, see Elkana Margalit, Hashomer Hatza’ir : me’eidat ne’urim lemarksizm mahpekhani, 1913- 1936 (Tel Aviv, 1971).
58. Sur la question du "travail hébraïque", voir Bulitin Hakibbutz Ha’artzi, 25 juin 1930.
59. Entretien oral avec Efrayyim Krisher, 13 mai 1987. Voir également Efrayyim Krisher, "Ha’irgun hameshutaf", et Mordekhai Lahav, "Si’at hashomer hatza’ir behaifa beshanim 1934-1937", Me’asef, no 15 (1985).
60. HH, 90/17alef (2alef) ; AA 208/1325 ; AA 237/26bet, Hakibbutz Ha’artzi à EC/H, 20 avril 1937. Concernant les élections de 1939 et les luttes qu’elles ont engendrées, voir Hashomer Hatza’ir, 7 et 28 juillet, 11 aout 1939 ; AA 237/26bet, commission centrale de contrôle de la Histadrut à CC/IU, 6 décembre 1939.
5. Les travailleurs arabes et la Histadrut, 1929-1936
Table des matières ►
Comme je l’ai expliqué à la fin du chapitre 2, à la fin des années 1920, la Histadrut avait pratiquement abandonné l’idée que le succès de l’entreprise du "sionisme du travail" en Palestine était étroitement lié à la solidarité entre la classe ouvrière arabo-juive. Cependant, les évènements sanglants d’aout 1929 et leurs conséquences ont contraint tous les sionistes à accorder une attention plus sérieuse au "problème arabe". Ben Gourion et certains de ses collègues ont alors commencé à évoquer la nécessité d’un accord avec les dirigeants de la communauté arabe, qu’ils avaient dénoncés pendant une grande partie des années 1920 comme des réactionnaires avec lesquels le "sionisme du travail" ne pouvait transiger. Parallèlement, ces évènements et plusieurs développements connexes ont incité la direction de la Histadrut à se pencher à nouveau sur la question des relations avec les travailleurs arabes. Cette direction était désormais fermement aux mains du MAPAI ("Parti des travailleurs d’Eretz Israël"), né en 1930 de la fusion de l’Ahdut Ha’avoda et de l’Hapo’el Hatza’ir. Le programme du MAPAI abordait la question des travailleurs arabes uniquement en affirmant que "le parti uni… établit des relations de camaraderie avec les travailleurs arabes et favorise des relations de paix et de compréhension entre le peuple hébreu et le peuple arabe"[1]. Cette formulation vague et évasive était bien plus proche de la ligne de l’Hapo’el Hatza’ir que de celle de l’Ahdut Ha’avoda. En revanche, lorsque cela servait ses intérêts, la direction du MAPAI continuait d’utiliser les anciennes logiques de l’Ahdut Ha’avoda pour organiser les travailleurs arabes. Par exemple, dans une lettre de décembre 1929 adressée à l’Exécutif sioniste palestinien demandant le financement d’un périodique en langue arabe, de clubs pour les travailleurs arabes et d’un effort de propagande renouvelé auprès de l’opinion publique britannique et internationale (en particulier les mouvements syndicaux et les partis ouvriers et socialistes), le comité exécutif de la Histadrut déclarait qu’"un accord avec les habitants arabes ne peut se faire par des compromis politiques avec les couches de la population qui aspirent à détruire notre entreprise en Palestine, mais plutôt par une activité culturelle et économique systématique auprès des masses de travailleurs arabes des villes et des villages, ce qui, avec le temps, nous rendra désirables aux yeux des masses, compte tenu des grands bienfaits que la colonisation juive leur apporte également"[2].
En janvier 1930, l’Exécutif sioniste accepta en principe de subventionner les activités de la Histadrut en faveur des travailleurs arabes. Mais trouver les fonds nécessaires s’avéra beaucoup plus difficile, car toute somme importante devait être collectée en dehors du budget ordinaire, auprès de riches donateurs étrangers. Entretemps, la Histadrut décida d’allouer une petite somme prélevée sur son propre budget – 20 livres par mois – à la réouverture du club de Haïfa.
Philip Hassun, qui, lors de la première incarnation du club, entre 1925 et 1928 ou 1929, avait été l’assistant d’Avraham Khalfon, puis avait pris la direction du club lorsque Khalfon s’était tourné vers d’autres activités, semblait être la seule personne disponible pour relancer le club, même si les dirigeants de la Histadrut avaient des doutes quant à ses capacités d’organisateur. Mais dans le climat politique tendu qui régnait alors, Hassun craignait que le club ne soit ouvertement associé à la Histadrut et insistait pour que ce lien reste secret. Malgré ses réticences, la direction de la Histadrut accéda à la demande de Hassun, car il était évident qu’à l’époque, très peu de travailleurs arabes, voire aucun, seraient prêts à adhérer à un club ouvertement financé et géré par la Histadrut. Le club ouvrit finalement ses portes à l’automne 1930 [3].
Le renouveau du "travail arabe"
Plusieurs évènements ont incité la Histadrut à renouveler et à intensifier ce qu’on appelait désormais "l’activisme arabe" (pe’ilut ’aravit) ou le "travail arabe" (’avoda ’aravit)[4]. Comme je l’ai mentionné au chapitre 4, en janvier 1930, après des années d’inactivité, la PAWS avait réussi à organiser le premier congrès national des travailleurs arabes. Soixante et un délégués se sont réunis à Haïfa, prétendant représenter quelque 3.000 travailleurs. Près de la moitié des délégués venaient de Haïfa même, et près de la moitié d’entre eux représentaient les cheminots de la ville, qui constituaient la principale base de soutien de la PAWS. Mais il y avait aussi des contingents plus petits venus de Jérusalem, de Jaffa et d’autres villes, représentant des travailleurs de divers secteurs. Bien qu’un certain nombre de syndicalistes arabes appartenant au Parti communiste palestinien ou sympathisant avec celui-ci aient contribué à l’organisation du congrès, celui-ci était largement contrôlé par les syndicalistes plus conservateurs et non communistes qui avaient fondé la PAWS en 1925. Le congrès a décidé de mettre en place un mouvement syndical national qui mènerait la lutte pour améliorer les salaires et les conditions de travail des travailleurs arabes et garantir leurs droits. Il a également déclaré son opposition à l’immigration juive et au sionisme et son soutien à l’indépendance de la Palestine en tant qu’État arabe. En réponse aux efforts sionistes visant à garantir aux Juifs un pourcentage élevé d’emplois dans la fonction publique, au motif que les Juifs payaient une part disproportionnée des impôts, le congrès a appelé le gouvernement palestinien à réserver aux travailleurs arabes une part d’emplois égale à la proportion d’Arabes dans la population générale[5].
Les dirigeants de la Histadrut étaient bien conscients de l’existence du congrès de Haïfa et craignaient qu’il ne marque l’émergence d’un mouvement syndical arabe actif et en pleine expansion, aligné sur le mouvement nationaliste antisioniste. Avant le congrès, Philip Hassun avait rencontré certains de ses organisateurs et les avait exhortés à éviter toute question politique et à s’abstenir d’attaquer la Histadrut et le sionisme. Afin de contrebalancer l’impact du congrès sur les travailleurs de la région de Haïfa, le Conseil des travailleurs de Haïfa publia un tract en arabe, au nom d’un "Comité consultatif des travailleurs de Haïfa" fictif, saluant le congrès mais exprimant également l’espoir que les travailleurs arabes seraient protégés contre "les mains corrompues et les pensées trompeuses"[6]. Po’alei Tziyon Smol a tenté de jouer un rôle direct dans le congrès : George Nassar, le jeune charpentier arabe qui, dans les années 1920, s’était étroitement lié au parti, s’est présenté au congrès et a demandé s’il pouvait prononcer un discours expliquant sa position pro-sioniste.
Les organisateurs lui refusèrent toutefois la parole et le firent expulser en tant qu’agent sioniste. De plus en plus isolé au sein de sa propre communauté, Nassar trouva un emploi chez ’Etziyon, une entreprise de menuiserie appartenant à la Histadrut, où il resta pendant de nombreuses années tout en continuant à être un fidèle partisan du Po’alei Tziyon Smol[7].
Ce premier congrès des travailleurs arabes ne marqua pas un nouveau départ pour le mouvement syndical arabe en Palestine, mais resta un incident isolé. Le PAWS ne parvint pas à donner suite et à jeter les bases d’une organisation efficace à l’échelle nationale. Au cours des années suivantes, il resta une organisation dont la base était largement limitée à Haïfa et aux cheminots. Néanmoins, le congrès fit au moins prendre conscience à certains dirigeants de la Histadrut qu’il était désormais urgent de mettre en place un programme d’action cohérent parmi les travailleurs arabes.
Ce sentiment d’urgence s’est renforcé à la fin du printemps 1930, lorsque les forces de l’aile gauche du MAPAI ont lancé une nouvelle campagne publique pour soulever la question des relations entre les travailleurs arabes et juifs et pousser la Histadrut à agir. Derrière cette initiative se trouvait le Po’alei Tziyon Smol, qui depuis 1928 était divisé en deux factions rivales : une faction plus orthodoxe, Borochoviste, orientée vers l’Europe et yiddishiste, dirigée par Moshe Erem, et une faction plus orientée vers la Palestine et hébraïsante, dirigée par Ze’ev Abramovitch et Yitzhak Yitzhaki. Le 1er mai 1930, chaque faction, en collaboration avec des personnalités non affiliées à un parti, dont certains intellectuels et universitaires libéraux de premier plan, annonça la création d’une organisation distincte visant à promouvoir la solidarité entre les travailleurs arabes et juifs. Une semaine plus tard, reconnaissant qu’il était peu judicieux d’avoir deux organisations distinctes poursuivant des objectifs presque identiques, les deux groupes fusionnèrent sous le nom que l’un d’eux avait pris, Ahavat Po’alim ("Fraternité des travailleurs")[8].
Au cours des deux mois suivants, Ahavat Po’alim s’efforça de pousser la Histadrut à adopter une position plus active à l’égard des travailleurs arabes. Elle insista sur le fait que les évènements de l’année écoulée avaient démontré l’importance vitale d’une organisation commune afin de lutter contre les efforts des "effendis arabes" et de la bourgeoisie juive pour inciter à la haine et promouvoir la discorde, et d’améliorer le sort des travailleurs juifs et arabes. Ahavat Po’alim se plaignait que la Histadrut non seulement restait fermée aux travailleurs arabes, mais n’avait pratiquement rien fait pour aider ces derniers à s’organiser. Cependant, l’insistance de la nouvelle organisation sur le fait que les travailleurs arabes et juifs de Palestine avaient des intérêts tout à fait compatibles l’entraîna dans certaines des contradictions qui avaient longtemps tourmenté Po’alei Tziyon Smol. Par exemple, alors même qu’Ahavat Po’alim appelait la Histadrut à admettre des membres arabes et à faire davantage pour favoriser l’organisation commune, elle protestait publiquement contre la décision du gouvernement britannique de restreindre l’immigration de travailleurs juifs en Palestine. La première assemblée générale de l’organisation adopta une résolution qui reconnaissait à la fois le droit des masses ouvrières arabes à un développement social et national libre en Palestine et le droit à une immigration juive illimitée et au développement social et national juif. Si cette formulation semblait reconnaître les droits nationaux arabes, son insistance sur une immigration juive illimitée portait inévitablement atteinte à ces droits, car une telle immigration conduirait à terme à une majorité juive et à la transformation de la Palestine en un État juif. Or, sans immigration juive à grande échelle, le projet sioniste n’avait aucune chance d’aboutir[9].
Les rangs de ceux qui étaient mécontents de l’incapacité de la Histadrut à mettre en place un programme actif en faveur des travailleurs arabes se sont encore grossis lorsque Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir, dont j’ai parlé à la fin du chapitre 4, est apparu au sein de la Histadrut et du Yishouv comme une force de plus en plus importante à gauche du MAPAI et a commencé à se pencher sur la question de l’organisation conjointe. Comme je l’ai mentionné, Hakibbutz Ha’artzi s’est joint à Po’alei Tziyon Smol pour critiquer le MAPAI et la Histadrut qu’il contrôlait pour leur inaction à l’égard des travailleurs arabes dans les villes et pour demander un engagement beaucoup plus sérieux en faveur d’une organisation commune. Mais les dirigeants du mouvement étaient divisés sur l’opportunité de rejoindre Ahavat Po’alim. Me’ir Ya’ari, le leader éminent du Hakibbutz Ha’artzi, affirmait que la nouvelle organisation était trop éloignée du courant socialiste-sioniste dominant, tandis que le MAPAI semblait désormais s’intéresser davantage à l’organisation conjointe. Les dirigeants de l’aile gauche du Hakibbutz Ha’artzi ont fait valoir que si le Hashomer Hatza’ir s’impliquait, Ahavat Po’alim pourrait échapper au contrôle du Po’alei Tziyon Smol et devenir le noyau d’un mouvement plus large visant à favoriser la coopération entre les travailleurs arabes et juifs et à faire pression sur la Histadrut pour qu’elle agisse[10].
La question devint toutefois rapidement sans objet : au milieu du mois de juillet 1930, Ahavat Po’alim fut dissoute par le gouvernement mandataire, qui n’avait jamais été enthousiaste à l’égard des initiatives visant à favoriser la solidarité entre les travailleurs arabes et juifs, en particulier celles parrainées par Po’alei Tziyon Smol, que les autorités considéraient comme bolchevique et fortement anti-impérialiste. Des rumeurs circulaient selon lesquelles la direction de la Histadrut aurait secrètement demandé aux autorités britanniques de supprimer Ahavat Po’alim, une accusation que la Histadrut a vigoureusement niée et pour laquelle aucune preuve n’a été apportée[11].
Les développements au sein des communautés arabe et juive ont peut-être poussé le MAPAI à accorder une plus grande attention à l’organisation des travailleurs arabes en 1930, mais le parti était catégorique sur le fait que ce projet devait être mené à bien comme il l’entendait. Lors de sa réunion de mai 1930, le conseil de la Histadrut déclara que les travailleurs juifs organisés en Palestine étaient tenus, par solidarité de classe, d’aider les travailleurs arabes à améliorer leur niveau de vie et à satisfaire leurs "besoins économiques et culturels", mais il ajouta que "chaque pas vers l’avancement [de l’organisation des travailleurs arabes] faciliterait la lutte pour l’existence du "travailleur hébraïque" et de l’"économie hébraïque" fondée sur le "travail hébraïque" dans ce pays". Dans le même temps, le conseil rejeta explicitement la revendication de longue date de Po’alei Tziyon Smol, désormais reprise par Ahavat Po’alim, qui demandait que la Histadrut soit transformée en une organisation syndicale territoriale ouverte aux Arabes comme aux Juifs, et se contenta d’approuver les mesures déjà discutées par la Histadrut, notamment l’ouverture de clubs pour les travailleurs arabes et la publication d’un organe en langue arabe[12].
À la fin de 1930, la Histadrut alla un peu plus loin en créant officiellement un secrétariat ou département spécial pour les affaires arabes, sous la supervision de son comité exécutif. Ce département comptait un seul employé à temps plein, Yehuda Burla, qui, depuis son bureau au siège de la Histadrut à Tel‑Aviv, s’efforçait de planifier et de coordonner le travail d’un petit nombre d’autres personnes rattachées aux conseils ouvriers de différentes villes et qui s’intéressaient à l’organisation des travailleurs arabes. Burla (1886-1969) est né à Jérusalem dans une famille qui avait quitté Izmir pour s’installer en Palestine au XVIIe siècle. Après avoir suivi une formation d’enseignant, il passa la majeure partie de sa vie, jusqu’en 1948, à travailler dans des écoles hébraïques à Damas, puis en Palestine. Il doit cependant principalement sa renommée à son activité d’auteur : il fut le premier écrivain hébreu moderne dont les récits et les romans étaient centrés sur la vie des Juifs originaires du Moyen-Orient, même si certains de ses romans romantiques mettaient en scène des personnages bédouins. Après son passage à la Histadrut (1930-1932), il retourna à l’enseignement, puis travailla pour le Keren Hayesod (l’un des bras financiers de l’Organisation sioniste) et, après la création de l’État d’Israël, occupa un poste de fonctionnaire de niveau intermédiaire.
En tant que secrétaire arabe de la Histadrut, Burla travailla sous la supervision des quelques hauts dirigeants de la Histadrut qui s’intéressaient aux affaires arabes. Parmi eux figurait Yitzhak Ben-Tzvi qui, comme nous l’avons déjà vu, avait travaillé en étroite collaboration avec les cheminots juifs tout au long des années 1920 et s’était beaucoup impliqué dans la question de l’organisation commune. Bien que préoccupé par ses fonctions au Va’ad Le’umi, l’organe de direction nominal du Yishouv dont il avait pris la présidence en 1931, Ben-Tzvi participait sporadiquement aux discussions de la direction de la Histadrut sur les affaires arabes. Dov Hoz (1894-1940) était un autre dirigeant de la Histadrut et du MAPAI impliqué dans ce domaine. Hoz était arrivé en Palestine en 1906 et avait occupé divers postes supérieurs de direction au sein du mouvement du "sionisme du travail" jusqu’à sa mort prématurée dans un accident de voiture. Une autre personnalité qui commença à jouer à cette époque un rôle de plus en plus important dans l’activisme arabe de la Histadrut, principalement à Haïfa mais aussi à l’échelle nationale, était un jeune homme qui avait adopté le nom hébreu d’Abba Hushi (1898-1969). Né en Galicie, Abba Hushi est arrivé en Palestine en 1920 en tant que membre du Hashomer Hatza’ir. Après un passage dans un kibboutz, il s’est installé à Haïfa en 1927 et a gravi les échelons de la hiérarchie locale de la Histadrut et du MAPAI, occupant en 1931 le poste influent de secrétaire du Conseil des travailleurs de Haïfa. Sa personnalité plutôt dominatrice et abrasive a conduit nombre de ses collègues à le trouver difficile à côtoyer. Abba Hushi est devenu le patron syndical incontesté d’une ville portuaire cosmopolite, mêlant son doigt même dans les affaires locales les plus sordides; on disait, par exemple, qu’il était en bons termes avec les membres de la pègre juive de Haïfa. Les efforts de Abba Hushi pour apprendre l’arabe et organiser les travailleurs arabes de Haïfa, en particulier les travailleurs des docks, correspondaient à son désir d’être le numéro un à Haïfa. Après dix-neuf ans à la tête de la Histadrut à Haïfa, Abba Hushi devint maire de la ville en 1951, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort.
La première et principale préoccupation du nouveau département arabe était le financement. Les ressources de la Histadrut étaient limitées et, comme de nombreux dirigeants de l’organisation étaient très sceptiques, voire opposés, aux efforts visant à syndiquer les travailleurs arabes, le département arabe bénéficiait d’une priorité plutôt faible, en particulier pendant les périodes d’austérité où le budget alloué au travail arabe était souvent réduit. Le département était donc toujours à court d’argent et à la recherche de financements supplémentaires, auprès de l’Exécutif sioniste palestinien (qui subventionnait également d’autres programmes de la Histadrut), puis auprès de la nouvelle Agence juive, créée en 1929 pour permettre aux Juifs non sionistes de participer au développement du "foyer national" juif en Palestine[14]. Dans leurs appels aux dirigeants sionistes pour obtenir des fonds, Burla et ses collègues jouaient généralement sur deux thèmes. D’une part, ils faisaient valoir que les travailleurs arabes et juifs avaient des intérêts économiques communs qui pouvaient servir de base à l’établissement de relations amicales. D’autre part, comme l’a déclaré Burla en janvier 1931 [15], "si nous ne voyons pas ce qui se profile et ne prenons pas l’initiative, d’autres apparaitront et organiseront les masses [arabes] contre nous, afin de nous faire échouer. Et alors, si le peuple arabe dans son ensemble s’organise contre nous, notre situation en Palestine sera cent fois plus difficile qu’elle ne l’est aujourd’hui".
Comme cela avait été le cas lors de la première phase d’activité au milieu des années 1920, l’activisme arabe de la Histadrut se limitait pratiquement à Haïfa, où, malgré un manque criant de fonds, le club des travailleurs arabes comptait 138 membres en février 1931. Presque tous étaient des ouvriers qualifiés, principalement des charpentiers, des tailleurs de pierre et des forgerons, dont la plupart étaient employés dans les grandes entreprises de la ville et gagnaient entre 15 et 40 piastres par jour. La prédominance des ouvriers qualifiés n’était pas le fruit du hasard : avec l’aval des responsables de la Histadrut, le secrétaire du club, Philip Hassun, cherchait délibérément à exclure les ouvriers non qualifiés ou ceux qui n’avaient pas d’emploi stable, de peur que le club ne se forge une réputation d’agence pour l’emploi permettant aux ouvriers arabes de trouver du travail dans les entreprises juives. En outre, le club était au service des membres arabes de l’Union internationale des travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes, affiliée à la Histadrut (voir chapitre 4). Si la plupart des membres du club possédaient des compétences de base en lecture et en écriture, rares étaient ceux qui pouvaient lire des livres ou même des journaux. Le club proposait des cours de langue en hébreu, en anglais et (pour les travailleurs juifs) en arabe, mettait à disposition des livres et des journaux, parrainait des conférences et des débats, et disposait d’une équipe de football et d’un programme d’exercice physique. Mais ce qui attirait probablement le plus ses membres, c’étaient les services qu’il offrait : l’accès aux cliniques de santé Kupat Holim de la Histadrut pour la modique somme de 15 piastres par mois, et un fonds de crédit renouvelable dont le capital initial avait été fourni par l’Agence juive et par une coopérative de crédit de la Histadrut, et auprès duquel une cinquantaine de travailleurs avaient emprunté des sommes allant jusqu’à 5 livres palestiniennes en février 1931 [16].
Mais le maigre budget du club ne suffit pas longtemps, même pour ce niveau de service. Hassun se plaint à plusieurs reprises auprès de ses supérieurs au siège de la Histadrut à Tel‑Aviv que les activités du club doivent être réduites parce que l’argent est épuisé, tandis que Burla supplie constamment l’Agence juive de lui accorder des fonds supplémentaires. Dans le même temps, Burla devait apaiser les soupçons des responsables conservateurs de l’Agence juive qui craignaient que la Histadrut n’utilise les fonds sionistes pour implanter des idées socialistes parmi les travailleurs arabes. Dans leurs demandes de financement et leurs discussions sur le travail arabe, les responsables de la Histadrut n’ont jamais perdu de vue les implications politiques de ce domaine d’activité : la possibilité que l’organisation des travailleurs arabes profite au projet sioniste en affaiblissant le nationalisme arabe palestinien[17].
Alors même que le département arabe de la Histadrut tentait de lancer son action, encore relativement modeste, Arabes et Juifs coopéraient dans une démonstration sans précédent d’action militante et efficace pour défendre leurs intérêts économiques. En juillet 1931, puis en novembre, chauffeurs de taxi, de bus et de camions arabes et juifs lancèrent des grèves communes qui paralysèrent les transports motorisés en Palestine. Il ne s’agissait pas vraiment d’exemples de solidarité ouvrière : la plupart des participants n’étaient pas des salariés, mais de petits propriétaires, tandis que toute une industrie se mobilisait pour exiger réparation de ses griefs auprès du gouvernement mandataire. Néanmoins, ces grèves suscitèrent une large attention et une large sympathie du public, et semblèrent, l’espace d’un instant, souligner la possibilité d’une coopération arabo-juive pour la poursuite d’intérêts économiques communs.
Les conducteurs de véhicules motorisés constituèrent une nouvelle catégorie sociale dans la société palestinienne. Eux et leurs véhicules transformèrent les déplacements et les transports locaux et incarnèrent de nouveaux modes de communication reliant même les régions les plus reculées du pays. Comme ailleurs, les chauffeurs palestiniens acquièrent une certaine réputation de solitaires indépendants, de durs à cuire bravant les obstacles de la vie et les dangers de la route, et sont intégrés comme tels dans la culture populaire arabe. Cette image de soi et cette représentation sociale ont peut-être renforcé la solidarité des chauffeurs et la sympathie qu’une grande partie du public leur porte[18].
Le transport motorisé s’est développé très rapidement en Palestine à la fin des années 1920 et au début des années 1930, grâce à la construction de nouvelles routes et à l’amélioration des routes existantes par le gouvernement. Un nombre important d’Arabes et de Juifs ont acheté des voitures, des bus ou des camions et se sont lancés dans le transport de passagers, de marchandises, ou les deux. La majorité d’entre eux étaient des particuliers qui possédaient et exploitaient un seul véhicule, mais quelques hommes d’affaires arabes ont créé de plus grandes entreprises qui employaient des chauffeurs pour exploiter des lignes de taxi et de bus plus ou moins régulières reliant les villes et les villages de Palestine, ainsi que des bus pour les touristes et des camions pour le transport de marchandises. Des efforts ont été faits pour réduire la concurrence féroce entre les propriétaires-conducteurs juifs en attribuant des itinéraires fixes, et la Histadrut a cherché, par l’intermédiaire de son Centre coopératif, à créer une coopérative de conducteurs juifs. Mais ces initiatives ont été largement infructueuses et le transport motorisé est resté en grande partie non règlementé, voire anarchique, avec trop de propriétaires et de conducteurs se disputant trop peu de passagers et trop peu de marchandises.
En 1930, les trois catégories de personnes qui vivaient du transport automobile – les propriétaires qui employaient des chauffeurs salariés, les chauffeurs salariés eux-mêmes et ceux qui possédaient et exploitaient un seul véhicule – en étaient venues à partager un ensemble de griefs communs, principalement dirigés contre le gouvernement. Les propriétaires, les chauffeurs et les propriétaires-conducteurs se plaignaient amèrement que les prix de l’essence, déjà maintenus à un niveau élevé par les deux sociétés (Shell et Vacuum Oil) qui contrôlaient le marché palestinien, étaient encore plus excessivement gonflés par les taxes gouvernementales. Selon eux, un bidon d’essence coutait 405 millimes en Palestine (dont 205 millimes de taxes), mais seulement 240 à 260 millimes en Syrie, en Irak et en Égypte. Le gouvernement palestinien imposait également une redevance annuelle de 10 à 12 livres palestiniennes pour les permis de conduire, alors que ceux-ci étaient gratuits en Égypte et en Syrie. Les droits de douane sur les pneus étaient également très élevés, tout comme les amendes pour infractions au code de la route, que les chauffeurs estimaient injustes et arbitraires. "Et comme si le gouvernement n’était pas satisfait de tous ces problèmes et pensait qu’il nous restait encore un peu de souffle pour souffrir davantage", déclarait une déclaration publique publiée au nom des chauffeurs et des propriétaires en juin 1931, "il a promulgué une nouvelle loi appelée Road Transport Act of 1929 (loi sur le transport routier de 1929), qui introduit des conditions et des règles qui nous ruineront à jamais, nous et notre commerce, et ne nous laisseront aucun espoir dans la vie"[20].
Fin 1930, un groupe de chauffeurs et de propriétaires arabes demanda à Hasan Sidqi al-Dajani, un jeune et séduisant avocat issu d’une importante famille arabe palestinienne, de présenter leurs revendications : baisse des prix, des taxes et des frais, et allègement des amendes, aux compagnies pétrolières et au gouvernement. Devant l’échec de ces négociations, le mécontentement grandit parmi les chauffeurs et propriétaires arabes et juifs, et al-Dajani commença à collaborer étroitement avec Shraga Gorokhovsky (plus tard Goren), directeur du Centre des coopératives de la Histadrut, qui prétendait parler au nom des chauffeurs juifs. En juin 1931, le sentiment grandissait, notamment parmi les chauffeurs-propriétaires les plus militants, en faveur d’une grève des transports motorisés qui obligerait le gouvernement mandataire à accéder à leurs revendications. Le 29 juin 1931, al-Dajani annonça la formation d’un comité de grève composé d’Arabes et de Juifs et déclara qu’une grève générale nationale de tous les véhicules motorisés transportant des passagers et du fret commencerait le 1er juillet, accompagnée de caravanes de protestation pacifiques à Jérusalem, Jaffa, Tel‑Aviv et Haïfa. Les objectifs de la grève étaient une réduction de 50 % de la taxe sur l’essence et des droits de douane sur les pneus, la suppression des droits d’immatriculation et la révision de la loi sur le transport routier. Le comité de grève a appelé les propriétaires de voitures particulières à respecter également la grève, mais a promis de mettre à disposition des véhicules dans chacune des grandes villes pour transporter les médecins en cas d’urgence médicale.
Lors de discussions internes, les dirigeants de la Histadrut se sont opposés à la grève, craignant qu’elle ne dégénère et ne débouche sur des violences ou ne prenne une dimension politique, ce qui aurait pu compromettre la sécurité des colonies juives et la capacité à acheminer les produits juifs vers les marchés. Certains responsables de la Histadrut ont déclaré voir la main du mouvement nationaliste arabe, voire des communistes, derrière le militantisme des chauffeurs. En coulisses, la Histadrut a fait pression sur les propriétaires et les chauffeurs juifs pour qu’ils s’opposent à la grève, mais elle n’a pas réussi à s’imposer : les chauffeurs arabes étaient fermement favorables à l’action et de nombreux chauffeurs juifs les soutenaient. Incapable d’empêcher la grève, mais craignant également les conséquences d’une opposition publique qui aurait rompu les liens avec les chauffeurs arabes, la Histadrut a été contrainte à contrecoeur d’approuver l’action proposée[21].
La Histadrut n’était pas la seule à considérer avec inquiétude le militantisme des chauffeurs. L’Exécutif arabe, direction nominale du mouvement national arabe en Palestine, ne pouvait se réjouir de l’émergence d’une alliance arabo-juive aussi active. D’une part, celle-ci tendait à estomper les frontières entre Arabes et Juifs et à saper les revendications et les exigences du nationalisme arabe. Ensuite, il s’agissait d’un mouvement qui s’opposait frontalement à la politique de l’administration britannique en Palestine, alors que l’Exécutif arabe espérait encore à cette époque pouvoir obtenir pacifiquement un changement de politique britannique qui mettrait rapidement et facilement fin au projet sioniste. Enfin, l’Exécutif arabe était contrôlé par la faction dominante au sein du mouvement nationaliste, dirigée par la famille Husayni et ses alliés, tandis que Hasan Sidqi al-Dajani était le descendant d’une famille éminente opposée aux Husayni et généralement alignée sur leur principal rival, la famille Nashashibi. Les Nashashibi étaient considérés comme pro-britanniques et sympathisants du client britannique Abd Allah, souverain de Transjordanie, qui nourrissait depuis longtemps des ambitions en Palestine. Les Husayni ont sans doute pensé qu’en organisant les chauffeurs, leurs rivaux pour le leadership de la communauté arabe avaient acquis une nouvelle base électorale d’une importance économique et politique considérable. Mais, à l’instar de la Histadrut, l’Exécutif arabe ne pouvait se permettre de défier l’opinion publique et la presse, qui sympathisaient largement avec les chauffeurs. Le 29 juin, elle a publié une déclaration signée par son président, Musa Kazim al-Husayni, dans laquelle elle exprimait son soutien aux chauffeurs et son espoir que leurs revendications seraient satisfaites sans grève. Il est intéressant de noter que la déclaration ne faisait aucune référence aux Arabes ou aux Juifs, mais parlait uniquement des "propriétaires de véhicules et chauffeurs"[22].
Il s’avéra qu’une concession de dernière minute du gouvernement – une suspension d’un mois dans la collecte des droits d’immatriculation – entraîna le report de la grève. Dans les semaines qui suivirent, les conducteurs se regroupèrent officiellement au sein d’une Association des propriétaires et conducteurs de véhicules, dotée d’un comité exécutif élu composé à parts égales d’Arabes et de Juifs, présidé par al-Dajani et dont Gorokhovsky était le vice-président. Le comité entama des négociations avec le gouvernement, qui offrit des concessions inférieures aux revendications des conducteurs. Malgré les hésitations d’al-Dajani et la ferme opposition de Gorokhovsky (soutenu par la Histadrut), les autres membres du comité exécutif de l’association, sous la pression de la base, firent pression pour que la menace de grève soit renouvelée, et une nouvelle date fut fixée au 7 aout. Les responsables gouvernementaux étaient divisés sur la réponse à apporter, certains favorables à des concessions, d’autres prônant une ligne dure. Les motivations des partisans de la ligne dure étaient diverses : le directeur des douanes s’opposait à toute concession susceptible de réduire les recettes douanières, tandis que le directeur général des Chemins de fer palestiniens semblait espérer qu’une position ferme du gouvernement entrainerait une grève prolongée, augmentant ainsi les revenus des chemins de fer en difficulté[23]. Après les appels pressants des chambres de commerce arabes et juives et des dirigeants du Yishouv, soucieux d’éviter toute perturbation du transport routier, le gouvernement proposa de nommer une commission chargée d’enquêter sur les revendications des conducteurs et des propriétaires et de publier un rapport avant la fin octobre. L’Association des conducteurs et des propriétaires accepta l’offre, mit fin à sa grève illimitée et organisa un arrêt de travail de vingt-quatre heures. La grève se termina pacifiquement et fut considérée comme un succès par l’Association[24].
Au cours des mois qui suivirent, Hasan Sidqi al-Dajani fut vivement critiqué dans la presse arabe pour avoir coopéré avec les Juifs. Étonnamment, cette attaque fut menée par Filastin, un journal aligné sur l’opposition dirigée par Nashashibi contre la faction dominante de Husayni. Le 18 septembre 1931, Filastin publia un éditorial clairement destiné à al-Dajani : il conseillait "à tous ceux qui ont coopéré avec les sionistes trompeurs d’y renoncer et de s’efforcer plutôt de former une association arabe dans laquelle aucun non-Arabe n’aurait de rôle à jouer, et Dieu pardonnerait ce qui s’était passé auparavant". Un tract datant à peu près de la même époque, signé par trois chauffeurs arabes mais probablement inspiré par des militants pro-Husayni, accusait al-Dajani d’être un pantin des sionistes :
Il ne fait aucun doute que ceux qui sont informés des affaires de l’Association savent que Hasan Sidqi al-Dajani tire son pouvoir uniquement des Juifs. Il se rend tous les jours à Tel‑Aviv, où il rencontre quotidiennement les Juifs. Est-il raisonnable de penser qu’il accepterait une politique contraire aux intérêts des Juifs? Et ne fait-il pas au sein de l’association ce que les Juifs lui disent de faire?
Le tract appelait ensuite à la destitution d’al-Dajani et à la dissolution de l’association commune, une demande reprise dans plusieurs lettres signées par des chauffeurs et envoyées à Filastin[25].
La réponse d’al-Dajani à ses critiques, publiée dans Filastin deux jours plus tard, était quelque peu fallacieuse. Il affirmait qu’une association purement arabe de chauffeurs et de propriétaires avait été créée plusieurs années auparavant. Mais, poursuivait-il, "nous avons compris que nous ne pourrions porter un coup dur au gouvernement et le contraindre à accepter nos revendications sans une grève générale et totale dans tout le pays. Dès que la nouvelle de la grève s’est répandue, certains chauffeurs juifs nous ont fait savoir qu’ils souhaitaient nous rejoindre. Nous les avons donc rencontrés et avons convenu des conditions de base, mais nous ne nous sommes pas unis." Contrairement aux faits, al-Dajani a insisté sur le fait qu’il n’existait pas d’association commune, mais plutôt une alliance de deux organisations totalement distinctes, l’une arabe et l’autre juive. Quoi qu’il en soit, ces attaques ne semblent pas avoir considérablement affaibli la position d’al-Dajani ni la coopération arabo-juive : lorsque les chauffeurs commencèrent à se mobiliser à nouveau fin octobre, il était toujours leur chef et Arabes et Juifs continuèrent de collaborer étroitement. La commission d’enquête avait recommandé un certain nombre de concessions, dont la suppression des droits d’immatriculation, mais le gouvernement palestinien refusa d’accepter ces recommandations et annonça qu’il faudrait plusieurs mois supplémentaires pour parvenir à une décision finale. Les chauffeurs en colère organisèrent un autre congrès national et décidèrent de faire grève à partir de minuit les 2 et 3 novembre 1931 [26].
Cette fois, la menace fut mise à exécution : quelque 2 000 chauffeurs firent grève pendant neuf jours, jusqu’à minuit le 11 novembre. La grève fut très efficace : les journaux indiquent qu’à l’exception des véhicules militaires et de police, on ne voyait pratiquement aucune voiture, bus ou camion sur les routes de Palestine, qui furent sillonnées par des charrettes tirées par des ânes. Les premiers jours, les chauffeurs semblent avoir bénéficié de la sympathie de l’opinion publique arabe et juive; même Filastin, jusque-là si hostile à al-Dajani, soutint la grève. L’association des commerçants arabes appela à une grève de solidarité de trois jours afin de faire pression sur les autorités pour qu’elles acceptent les revendications des chauffeurs et reprennent leurs activités. Elle y mit fin lorsque le gouvernement annonça un report d’un mois de la perception des droits d’immatriculation. La grève perturbant l’activité économique et incommodant de plus en plus de personnes, les chauffeurs furent de plus en plus pressés de reprendre le travail. La Histadrut exerça une pression sur les chauffeurs juifs, et Hassan Sidqi al-Dajani commença à hésiter sous la pression des hommes d’affaires arabes. Les délégués des grévistes tinrent bon un temps, mais finirent par accepter de mettre fin à la grève après que les chambres de commerce arabes eurent promis leur soutien pour obtenir satisfaction des revendications des chauffeurs. Quelques mois plus tard, les chauffeurs obtinrent une victoire partielle lorsque le gouvernement réduisit les droits d’immatriculation, tout en augmentant simultanément les taxes sur les pièces détachées pour compenser cette perte de revenus[27].
Au lendemain de la grève, al-Dajani caressa l’idée de transformer sa base électorale de chauffeurs arabes en une organisation politique plus vaste. Lors de discussions secrètes avec des responsables du département politique de l’Agence juive, il sollicita des financements sionistes pour créer un "Parti des travailleurs arabes de Palestine", apparemment envisagé comme un croisement entre un parti politique et une fédération syndicale. Moshe Shertok et d’autres responsables du département politique furent très intéressés par l’idée, et les responsables de la Histadrut allèrent jusqu’à rédiger une charte pour l’organisation proposée. Cependant, ces projets restèrent lettre morte. Tout en restant à la tête de l’Association des automobilistes et chauffeurs arabes, al-Dajani s’impliqua dans la politique arabe en tant que l’un des dirigeants du Parti de la défense nationale, fondé en 1934 par les Nashashibis et leurs alliés après la dissolution de l’Exécutif arabe et la fragmentation manifeste de l’élite arabe de Palestine en factions politiques rivales, chacune dotée de son propre parti[28].
Les grèves des transports motorisés de 1931 n’ont donc donné lieu à aucune organisation arabo-juive durable. Elles ont toutefois conduit à une règlementation beaucoup plus stricte des transports motorisés en Palestine et à la restructuration du secteur. De nouvelles lois et règlementations ont été adoptées, fixant les itinéraires des bus et rendant l’obtention des licences plus difficile, ce qui a évincé les petits propriétaires-conducteurs tout en renforçant la position des propriétaires de flottes. Cela a profité aux propriétaires arabes de compagnies d’autobus, mais aussi à la Histadrut qui, sous la direction de Gorokhovsky, a organisé les chauffeurs juifs en coopératives[29]. À l’instar d’autres secteurs de l’économie palestinienne, le transport routier allait devenir de plus en plus ségrégué, avec plusieurs grandes coopératives d’autobus et de camions affiliées à la Histadrut desservant les villes et les colonies juives, et des entreprises arabes privées desservant les villes et les villages arabes.
L’ambivalence de la direction de la Histadrut face au militantisme des chauffeurs était comparable à celle des efforts visant à organiser les travailleurs arabes employés dans le secteur juif. Cet aspect fut démontré en septembre 1931, lorsqu’une trentaine de travailleurs arabes employés par des agriculteurs juifs de la moshava de Benyamina se mirent en grève en réaction à une baisse de salaire, et sollicitèrent le soutien de leurs collègues juifs. La grève fut officiellement approuvée par une assemblée générale des travailleurs juifs de la moshava et par le comité exécutif de la Histadrut, qui promit que les Juifs n’utiliseraient pas la grève pour supplanter les travailleurs arabes et que ces derniers rejoindraient les piquets de grève en signe de solidarité. En privé, cependant, les responsables de la Histadrut et de son organe local, le Conseil des travailleurs de Benyamina, se montrèrent peu enthousiastes à l’égard de la grève. Le chômage était élevé dans le Yishouv et le MAPAI ne souhaitait pas que la Histadrut défende les travailleurs arabes employés dans les moshavot alors qu’elle souhaitait en réalité les remplacer par des Juifs. Les travailleurs juifs au chômage déchargeaient déjà leur frustration sur les Arabes : à Afula, en juin de la même année, un groupe de Juifs sans emploi avait attaqué et chassé des Arabes engagés dans des travaux de construction de routes pour un contrat gouvernemental. Les partisans du MAPAI, qui contrôlaient le Conseil des travailleurs de Benyamina, décidèrent de s’abstenir de tout soutien actif à la grève, qui échoua rapidement.
Alors que les militants de Hashomer Hatza’ir dans la moshava dénonçaient l’échec de la grève au Conseil et à la direction de la Histadrut, les partisans du MAPAI en imputaient la responsabilité au prétendu manque d’engagement et de capacité d’organisation des travailleurs arabes[30].
Au même moment, l’élan qui avait semblé caractériser les efforts de la Histadrut pour développer une base électorale parmi les travailleurs arabes urbains fin 1930 et début 1931 s’essoufflait. Dans un mémorandum rédigé en décembre 1931, Yehuda Burla soulignait l’urgence d’élargir les activités ciblant les Arabes afin de surmonter l’hostilité croissante entre Arabes et Juifs. Il appelait toutes les institutions concernées – la Histadrut, l’Agence juive et le Va’ad Le’umi – à collaborer. Il envisageait la création de clubs pour les travailleurs arabes dans toutes les grandes villes, l’organisation du travail dans les villages arabes, un fonds de prêt considérablement élargi dont le capital serait souscrit par toutes les banques juives de Palestine, et un journal en langue arabe[31]. Mais la vision ambitieuse de Burla était déconnectée de la réalité : début 1932, ce domaine d’activité de la Histadrut était quasiment au point mort. Confrontée à une crise budgétaire, la Histadrut suspendit ses projets de création de clubs pour les travailleurs arabes à Jaffa, Jérusalem et Lydda, ainsi que le financement de cours d’arabe et d’autres activités. Le club de Haïfa continua de fonctionner, mais avec des difficultés, et les dirigeants de la Histadrut doutaient de pouvoir fournir ne serait-ce que la modeste somme allouée à son fonctionnement. Nombreux étaient ceux qui estimaient que le club ne justifiait pas les ressources qui lui avaient été consacrées et se demandaient s’il ne serait pas possible de le fusionner avec la section arabe du syndicat des cheminots[32].
Abba Hushi, le nouveau secrétaire du Conseil des travailleurs de Haïfa, joua un rôle de plus en plus actif et central dans ces discussions et dans les interactions ultérieures de la Histadrut avec les travailleurs arabes. Abba Hushi estimait que le club de Haïfa ne devait être considéré que comme une structure transitoire, un moyen d’atteindre une fin : l’objectif ultime était la mobilisation des travailleurs arabes autour des questions économiques et leur organisation en syndicats liés à la Histadrut. Abba Hushi n’avait que faire du club de Haïfa dans son état moribond actuel et considérait son secrétaire, Philip Hassun, comme un "héritage" inefficace et couteux de la précédente incarnation du club, quelqu’un qui ne serait jamais capable d’exercer l’encadrement nécessaire pour organiser une base solide parmi les travailleurs arabes. Si le club devait être réactivé et que la Histadrut, ou plus précisément le Conseil des travailleurs de Haïfa, adoptait la stratégie préconisée par Abba Hushi, Hassun devrait partir[33].
À ce stade, Hassun était en fait au bout du rouleau. Dans de fréquentes lettres adressées au comité exécutif de la Histadrut, il se plaignait de ne pas avoir reçu d’argent depuis des mois et de ne pas pouvoir payer le loyer, les factures d’électricité et le salaire du concierge. Criblé de dettes pour avoir lourdement emprunté pour maintenir le club ouvert, Hassun supplia les dirigeants de la Histadrut de rembourser ses dettes et de le fermer afin de pouvoir rouvrir son atelier de tailleur et nourrir sa famille affamée. Au printemps 1932, alors que ses relations avec Abba Hushi, jamais très cordiales, atteignaient leur paroxysme, les lettres de Hassun prirent un ton de plus en plus désespéré et amer. Dans une lettre à son ancien mentor Yitzhak Ben-Tzvi, Hassun accusait Abba Hushi de l’avoir publiquement menacé de le frapper s’il persistait à exiger de consulter les comptes du club. "Cher frère", dit-il à Ben-Tzvi, "voici notre récompense après dix ans de travail et après avoir sacrifié jeunesse et famille sur l’autel de la Histadrut : dans la vieillesse, surgit un imbécile de la Histadrut qui menace de nous frapper et de nous déshonorer. N’est-ce pas une grande bénédiction?" Hassun supplia Ben-Tzvi et Ben Gourion de venir à Haïfa pour sortir le club du pétrin et le sauver des abus de Abba Hushi[34].
Mais Ben-Gourion et Ben-Tzvi se rangèrent du côté d’Abba Hushi plutôt que de Philip Hassun, dont la carrière à la Histadrut prit fin peu après. En juin 1932, il fut démis de ses fonctions de secrétaire du club de Haïfa; on ignore ce qu’il advint de lui par la suite. Son départ fut un triomphe pour Abba Hushi, qui avait déjà commencé à mettre en oeuvre la nouvelle approche qu’il défendait et pouvait désormais prendre en charge l’ensemble du travail arabe de la Histadrut à Haïfa. Ce travail fut renforcé par l’arrivée, à la même époque, de fonds supplémentaires levés en Angleterre par Israël Sieff, un riche sioniste qui avait fondé à Londres un groupe visant à favoriser de meilleures relations judéo-arabes.
Le premier domaine où la stratégie de Abba Hushi pour relancer et développer l’action de la Histadrut auprès des Arabes allait porter ses fruits fut le vieux port de Haïfa. (Un nouveau port en eau profonde, le premier de Palestine, était en construction, mais ne serait achevé qu’à la fin de 1933.) Les dirigeants de la Histadrut s’intéressaient au port depuis le début des années 1920, en raison de son importance économique (et potentiellement politique) évidente, et, conformément à la politique du "travail hébraïque", avaient cherché à y implanter des travailleurs juifs. L’Exécutif sioniste et la Histadrut exercèrent sans relâche des pressions sur le gouvernement palestinien et le ministère des Colonies afin d’inciter les autorités portuaires et les entrepreneurs arabes, qui contrôlaient la plupart des emplois portuaires, à employer des Juifs, tant pour l’exploitation du vieux port que pour la construction du nouveau, mais sans grand succès. Le gouvernement palestinien, soutenu par le ministère des Colonies, résista généralement à ces pressions pour des raisons politiques, mais aussi parce que les Juifs auraient exigé des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. Parallèlement, comme pour le travail ferroviaire, il était difficile pour la Histadrut de convaincre les Juifs de chercher et de conserver un emploi dans le port. Hormis les périodes de crise économique et de chômage élevé, peu de Juifs étaient intéressés par les conditions de travail exténuantes et les salaires de misère qu’offrait le travail portuaire, même s’ils percevaient des salaires plus élevés que ceux des travailleurs portuaires arabes.
À plusieurs reprises au cours des années 1920, le Conseil des travailleurs de Haïfa avait envoyé des membres de plusieurs kibboutzim en formation travailler au port, mais ces groupes restaient rarement très longtemps. Le nombre de Juifs travaillant dans le vieux port de Haïfa restait donc faible : fin 1929, une vingtaine de Juifs, presque tous ouvriers qualifiés ou agents de maîtrise, y étaient employés, contre environ 450 Arabes. Parmi ces derniers, beaucoup n’étaient pas originaires de Palestine, mais de la région de Hawran, en Syrie sous domination française. Durant la période du mandat, et plus particulièrement durant la première moitié des années 1930, des milliers de paysans désespérément pauvres arrivèrent en Palestine depuis le Hawran, de façon saisonnière ou pour des périodes plus longues, à la recherche d’un emploi dans l’agriculture, les ports, la construction et l’entretien des routes et des voies ferrées, et d’autres secteurs nécessitant une main-d’oeuvre peu rémunérée. Le terme hawrani allait d’ailleurs entrer dans l’hébreu courant palestinien (et plus tard israélien) comme synonyme de "pauvre" ou "en haillons". Comme nous le verrons, certains sionistes de gauche soutenaient que les travailleurs arabes et juifs palestiniens avaient un ennemi commun en la personne de ces migrants hawrani et devaient s’unir pour contrer la menace qu’ils représentaient.
Au début des années 1930, confrontée à un chômage élevé au sein du Yishouv, la Histadrut intensifia ses efforts pour embaucher davantage de Juifs au port en faisant pression sur les responsables britanniques, localement et par l’intermédiaire de Jérusalem et de Londres, notamment auprès de ses amis du Parti travailliste et du Congrès des syndicats. La Histadrut et les dirigeants sionistes avançaient l’argument selon lequel, puisque les Juifs payaient environ 50 % des impôts palestiniens, ils avaient droit à 50 % des emplois dans les entreprises publiques, y compris les ports[36]. La Histadrut cherchait également à inciter les cultivateurs d’agrumes juifs, dont la société d’exportation Pardes représentait une part importante des marchandises transitant par le port, à insister sur le "travail hébraïque" à Haïfa. Parallèlement, Abba Hushi et d’autres responsables du Conseil des travailleurs de Haïfa entretenaient des relations avec certains des entrepreneurs arabes du port afin de les inciter à intégrer quelques travailleurs juifs à leurs équipes.
La Histadrut parvint à assurer aux Juifs une grande partie des emplois créés par la construction du nouveau port en eau profonde de Haïfa. Mais au vieux port, ses pressions n’eurent que peu de résultats : en mai 1932, seuls vingt-huit Juifs – principalement de futurs membres du kibboutz résidant temporairement à Haïfa et prêts à tous les sacrifices au nom de la lutte pour le "travail hébraïque" – travaillaient au vieux port comme arrimeurs, porteurs ou aconiers. Les arrimeurs, qui chargeaient et déchargeaient les navires, constituaient l’élite de la main-d’oeuvre portuaire; les porteurs transportaient les marchandises entre la voie ferrée et les quais; et les aconiers travaillaient sur les bateaux ("gabariers") qui transportaient les marchandises vers et depuis les cargos, lesquels, en raison de la faible profondeur de l’eau, mouillaient à environ un mille au large.
Dans ces circonstances, il était évident que, comme pour les chemins de fer, les Juifs ne pourraient être placés et maintenus dans des emplois au port de Haïfa que si les salaires étaient substantiellement augmentés et les conditions de travail considérablement améliorées pour les Arabes qui y travaillaient. C’est pourquoi Abba Hushi saisit rapidement l’occasion qui se présenta lorsqu’en avril 1932, soudainment un certain nombre d’aconiers arabes se mirent en grève, apparemment pour protester contre la décision des entrepreneurs de les employer à la journée plutôt qu’au mois et de licencier certains travailleurs sans tenir compte de leur ancienneté. Les aconiers juifs, avec lesquels les grévistes arabes travaillaient côte à côte depuis un an et avaient noué des relations amicales, refusèrent de servir de briseurs de grève; nombre d’entre eux étaient membres du Hashomer Hatza’ir en attente d’installation dans un kibboutz, et ils virent dans cette grève l’occasion de démontrer l’internationalisme prolétarien, l’un des slogans de leur mouvement. Au début, certains grévistes arabes ont suggéré de contacter la PAWS basée à Haïfa pour obtenir de l’aide, mais lorsque la PAWS s’est avérée peu utile, les travailleurs arabes ont accepté d’autoriser Abba Hushi à négocier en leur nom.
Bien que Abba Hushi fût en bons termes avec les entrepreneurs, il ne parvint pas à obtenir grand-chose pour les grévistes : après quatre jours, ils reprirent le travail avec seulement la promesse verbale qu’après deux semaines, ils seraient à nouveau embauchés mensuellement[38]. Les aconiers arabes furent néanmoins impressionnés et reconnaissants du soutien qu’ils avaient reçu de leurs collègues juifs, du Conseil des travailleurs de Haïfa et de la Histadrut : la saison creuse avait commencé, et si leurs collègues juifs ne les avaient pas rejoints et si la Histadrut ne les avait pas soutenus, ils n’auraient probablement pas pu tenir tête à leurs employeurs. Après la fin de la grève, les aconiers et un certain nombre d’autres ouvriers arabes du port rejoignirent un nouveau syndicat des ouvriers du port, parrainé par la Histadrut, regroupant des ouvriers arabes et juifs. Bien que les ouvriers juifs qui s’identifiaient à Hashomer Hatza’ir souhaitaient un syndicat pleinement international, sans divisions internes, Abba Hushi et ses collègues du MAPAI insistèrent pour que le syndicat comprenne des sections nationales distinctes.
Les membres arabes du syndicat des ouvriers du port devaient constituer la première cellule d’une nouvelle organisation créée en 1932 pour recruter et organiser les ouvriers arabes sous l’égide de la Histadrut. En hébreu, la nouvelle organisation s’appelait Brit Po’alei Eretz Yisra’el, la "Ligue des travailleurs d’Israël", et en arabe Ittihad ’Ummal Filastin, l’"Union des travailleurs de Palestine". Je la désignerai désormais par le nom officiel de Palestine Labor League (PLL). Comme je l’ai expliqué au chapitre 2, après des années de débats sur la question d’une organisation commune, le troisième congrès de la Histadrut avait adopté en juillet 1927 une résolution appelant à la création d’une "ligue internationale (brit beinle’umit) des travailleurs d’Eretz Yisra’el", qui devait inclure la Histadrut et son homologue arabe, alors inexistante. Aucune ligue ou alliance de ce type n’avait jamais été formée. Au lieu de cela, ce qui n’était en fait qu’une petite organisation créée pour servir d’auxiliaire de la Histadrut pour les travailleurs arabes fut dotée du nom plutôt grandiloquent initialement prévu pour la future fédération syndicale binationale. La charte de la PLL fut rédigée par les responsables de la Histadrut et ratifiée par son comité exécutif en mai 1932. Bien que ce dernier prétendît mettre en oeuvre la résolution du congrès de la Histadrut de 1927, il était évident que ce n’était pas vraiment ce qui avait été envisagé cinq ans plus tôt[39].
En créant la PLL, la direction de la Histadrut excluait toute possibilité pour les travailleurs arabes de devenir membres à part entière d’une Histadrut transformée et non sioniste, comme le réclamaient depuis longtemps le Po’alei Tziyon Smol et les travailleurs arabes qui lui étaient affiliés. Cette mesure rendait également largement caduc l’appel de Hashomer Hatza’ir à des syndicats arabo-juifs communs dans les lieux de travail mixtes, les travailleurs arabes devant désormais être organisés au sein de la PLL exclusivement arabe. Pour le reste du mandat, jusqu’en 1959, date à laquelle la Histadrut décida d’autoriser les Arabes à devenir membres à part entière, la PLL (rebaptisée Ligue du Travail d’Israël après 1948) fut l’organisation à laquelle furent rattachés les travailleurs arabes organisés sous la tutelle de la Histadrut. Il n’a jamais été remise en question que la PLL était un véritable instrument de la Histadrut : elle était dirigée exclusivement par des responsables juifs de la Histadrut, son budget provenait presque entièrement de la Histadrut et d’autres sources sionistes, et elle adhérait fidèlement à la ligne de la Histadrut – ou plus précisément, à celle du MAPAI – sur toutes les questions. Les travailleurs arabes qui adhéraient recevaient des cartes de membre de la PLL et, en échange du paiement régulier de leurs cotisations, avaient accès à divers services de la Histadrut, notamment au réseau de dispensaires Kupat Holim et aux fonds de prêts spéciaux.
Le travail quotidien consistant à gérer la nouvelle PLL et à recruter des travailleurs arabes fut confié à un organisateur à plein temps nouvellement embauché, Eliyahu Agassi, qui allait jouer un rôle central dans le travail de la Histadrut auprès des Arabes pendant plus de quatre décennies. Agassi est né à Bagdad en 1909 et a suivi sa famille en Palestine en 1928. Après avoir obtenu son diplôme de l’école secondaire d’élite Herzliyya, où il a rejoint l’un des mouvements de jeunesse du "sionisme du travail", il a commencé à étudier à l’université hébraïque de Jérusalem. Au cours de l’été 1932, il accepta l’offre de Dov Hoz et Abba Hushi de déménager à Haïfa et de travailler à plein temps à l’organisation des travailleurs arabes, en remplacement de Philip Hassun. Pour Hoz, Abba Hushi et les autres dirigeants de l’Histadrout intéressés par ce domaine d’activité, Agassi devait sembler le candidat idéal pour ce poste, le type d’organisateur dont ils rêvaient depuis des années. Agassi était juif, membre loyal du MAPAI, parlait couramment l’arabe et l’anglais (indispensable pour traiter avec les fonctionnaires et les dirigeants britanniques), connaissait bien la culture arabe et (contrairement à la plupart des membres du MAPAI) était profondément engagé dans l’organisation des travailleurs arabes, à la fois par conviction socialiste et comme moyen de réaliser les objectifs du sionisme. Il convient d’ajouter que les qualités personnelles d’Agassi lui ont également été très utiles : contrairement à bon nombre de ses collègues de la Histadrut, qui étaient en grande majorité d’origine est-européenne, c’était un homme doux, à la voix douce et aux manières douces, qui respectait également les Arabes. Ces qualités lui ont permis de se faire apprécier par de nombreux Arabes avec lesquels il est entré en contact, y compris certains qui rejetaient avec véhémence sa politique et sa mission[40].
Les tribulations du "travail hébraïque"
Pour Agassi, Abba Hushi et leurs collègues de la Histadrut, l’organisation des travailleurs arabes était considérée comme inextricablement liée à la lutte pour le "travail hébraïque". Aucun d’eux ne voyait de contradiction entre ces deux objectifs; au contraire, le discours du "sionisme du travail" les présentait comme parfaitement complémentaires. Des décennies plus tard, lorsqu’on lui demandait pourquoi Abba Hushi avait tant insisté sur la nécessité d’organiser les travailleurs arabes, Agassi expliquait que "Haïfa était une ville mixte. Il y avait des lieux de travail où les Juifs n’avaient pas de prise, comme le port. Pour lui, c’était l’occasion d’organiser les travailleurs arabes et aussi d’attirer des travailleurs juifs dans le port." Ben Gourion a fait une observation similaire lors d’une réunion du comité exécutif de la Histadrut, immédiatement après la grève des aconiers[41] : "D’après ce que m’ont dit les camarades de Haïfa, une cinquantaine de travailleurs juifs pourraient trouver du travail au port et ainsi aider les travailleurs arabes qui y travaillent… Nous envisageons la possibilité d’intégrer des travailleurs juifs dans un secteur d’activité important et d’organiser les travailleurs arabes." Lorsque, plus tard, les travailleurs arabes interpelaient parfois Agassi au sujet de la campagne de la Histadrut pour le "travail hébraïque", Agassi répondait par une métaphore simple. Les Arabes, affirmait-il, disposaient de trois "sacs de farine" – c’est-à-dire d’emplois dans les secteurs arabe, gouvernemental et international – tandis que les Juifs n’en avaient qu’un, le secteur juif. Tant que cela était le cas, les Juifs étaient en droit de se réserver leur "sac", tout en réclamant leur juste part d’emplois dans les secteurs gouvernemental et international[42].
Ainsi, alors même que la Histadrut s’efforçait de sécuriser une base pour les travailleurs arabes du port de Haïfa, elle cherchait également à créer davantage d’emplois pour les Juifs, ce qui impliquait probablement le déplacement de travailleurs arabes. Outre les membres du kibboutz volontaires ou recrutés pour travailler dans le port, Abba Hushi (avec le soutien et le financement de la Histadrut) commença en 1933 à organiser l’immigration en Palestine de groupes de dockers juifs de Salonique, dans l’espoir que ces hommes robustes et expérimentés puissent supplanter les Arabes et assurer aux Juifs une présence permanente dans le port de Haïfa[43]. Un an plus tard, Abba Hushi conclut un accord avec la société Pardes, aux termes duquel cette dernière s’engageait auprès de la Histadrut pour fournir de la main-d’oeuvre pour le portage de ses exportations d’agrumes à Haïfa, créant ainsi davantage d’emplois pour les Juifs, tout en embauchant également des Arabes. À l’ouverture du nouveau port en eau profonde, la Histadrut créa sa propre entreprise, Manof, pour fournir de la main-d’oeuvre, principalement des Juifs de Salonique, bien que, pendant la haute saison, Manof recrutait également des Arabes. En avril 1936, à la veille de la grève générale qui déclencha la révolte arabe, quelque 200 Juifs occupaient un emploi stable au port de Haïfa. Comme nous le verrons, cette grève allait créer les conditions d’une implantation plus solide du "travail hébraïque" et d’un développement considérable dans cette entreprise vitale[44].
Au fil des années, le "travail hébraïque" allait devenir une question de plus en plus sensible pour les représentants du "sionisme du travail". La campagne menée par la Histadrut en 1929-1930 pour obliger les propriétaires juifs d’orangeraies dans les moshavot à n’employer que des travailleurs juifs n’avait pas été couronnée de succès, malgré la présence dans les villes de nombreux travailleurs juifs désespérés et sans emploi qui pouvaient être mobilisés et envoyés dans les moshavot pour faire du piquet de grève, harceler et, si nécessaire, expulser de force les travailleurs arabes. Le MAPAI et la Histadrut qu’il contrôlait ont présenté cette campagne comme une lutte à mort pour "le droit au travail" et l’ont utilisée comme un moyen de renforcer le pouvoir et l’influence croissants de la Histadrut au sein du Yishouv. Mais cette politique a suscité de nombreuses critiques, non seulement de la part des partis à gauche du MAPAI et d’autres forces sociopolitiques du Yishouv, mais aussi de la part des partis sociaux-démocrates et des organisations syndicales européens, par ailleurs pro-sionistes. Le Premier ministre Ramsay MacDonald a intimidé Ben Gourion à ce sujet lors de la Conférence du travail de l’Empire en juillet 1930, même si les préoccupations de MacDonald avaient moins à voir avec les principes socialistes qu’avec la sécurité de l’empire. MacDonald déclara à Ben Gourion[45] : "Les musulmans du Bengale nous font comprendre que nous devons satisfaire les Arabes de Palestine […] Écoutez, l’Agence juive a une règle qui interdit l’emploi de travailleurs arabes. Jusqu’à présent, cela passait inaperçu, mais aujourd’hui, cette pratique est connue dans toute l’Inde. J’ai même demandé à obtenir une copie du contrat de l’Agence juive afin de vérifier par moi-même s’il existe bel et bien une règle imposant le recours exclusif au travail juif… Vous nous causez d’énormes problèmes."
De tels avertissements n’ont pas empêché la Histadrut de lancer plusieurs nouvelles vagues de lutte pour le "travail hébraïque" au cours de la première moitié des années 1930, principalement dans les moshavot, mais aussi dans les villes. Bien que ces campagnes agressives aient suscité un grand ressentiment parmi les Arabes et renforcé la prééminence du "sionisme du travail" dans le Yishouv et le sionisme mondial, elles n’ont pas atteint leur objectif déclaré. Au début de 1936, les Arabes représentaient environ 35 % de la main-d’oeuvre dans l’agriculture juive, 20 % dans les transports dans le secteur juif et 12 % dans la construction. De plus, comme nous le verrons, dès 1934, la campagne de la Histadrut avait commencé à susciter une résistance arabe organisée contre le déplacement et des contremanifestations. Mais une cause plus importante de l’échec de la campagne pour le "travail hébraïque" fut l’expansion économique sans précédent que la Palestine commença à connaitre en 1932 et qui allait durer jusqu’en 1935.
L’envolée économique eut plusieurs causes, l’une des plus importantes étant la forte augmentation de l’immigration juive dans le pays, qui débuta en 1932 et atteignit son apogée en 1935. Durant les années 1920, l’immigration juive avait été en moyenne moins de 10 000 par an, soit un chiffre inférieur à l’accroissement naturel de la population arabe de Palestine. Par conséquent, en 1931, les 174 000 Juifs de Palestine ne représentaient encore que 17 % de la population du pays; cette année-là, seuls 4 000 Juifs avaient immigré en Palestine. En 1932, cependant, l’immigration juive a plus que doublé, et l’année suivante, elle a plus que triplé à nouveau. En 1934, plus de 42 000 Juifs ont immigré en Palestine et, en 1935, point culminant de cette vague, près de 62 000, soit à peu près l’équivalent de l’afflux net de Juifs (immigration moins émigration) de toute la décennie 1922-1931. Par conséquent, même sans compter les milliers d’immigrants supplémentaires entrés illégalement dans le pays, la population juive de Palestine a quasiment doublé entre 1932 et fin 1935 pour atteindre 375 000, soit environ 27 % de la population.
Près de 60 % de ces immigrants venaient de Pologne et d’Allemagne, pays où les Juifs étaient confrontés à une vague croissante d’antisémitisme qui prenait des formes de plus en plus virulentes et menaçantes. Les nouveaux immigrants s’installèrent de manière disproportionnée dans les grandes villes côtières, qui connurent une croissance très rapide : Tel‑Aviv et sa banlieue représentaient 26,5 % de la population du Yishouv en 1931 et 36,7 % en 1936, tandis que Haïfa en comptait respectivement 9,2 % et 13,6 %.
Cet afflux d’immigrants juifs s’accompagna d’un afflux sans précédent de capitaux juifs, qui stimula également l’économie palestinienne. Une partie de ces capitaux fut apportée par les immigrants eux-mêmes; une autre partie fut investie par les Juifs restés à l’étranger; et une autre partie fut acheminée vers la Palestine par le biais de l’"Accord de transfert" controversé que l’Agence juive négocia avec le nouveau régime nazi en Allemagne en 1933 et qui resta en vigueur jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Cet accord, vigoureusement dénoncé par de nombreux Juifs et autres antifascistes qui tentaient d’organiser un boycott économique de l’Allemagne nazie, autorisa l’exportation d’une partie des capitaux des Juifs allemands émigrés vers le Yishouv sous forme de produits allemands[47].
La majeure partie de ces nouveaux capitaux fut consacrée à la construction résidentielle, notamment à Tel‑Aviv et dans les quartiers juifs de Haïfa. Une part importante fut consacrée à l’agrumiculture, qui représentait les quatre cinquièmes des exportations palestiniennes et connut une croissance spectaculaire au cours de ces années, les Arabes et les Juifs agrandissant les vergers existants et en plantant de nouveaux. La valeur des exportations d’oranges palestiniennes (dont la grande majorité était destinée au Royaume-Uni) passa de 727 647 livres sterling en 1930-1931 à plus de 3 millions de livres en 1934-1935. L’industrie manufacturière connut également une croissance substantielle, principalement destinée au marché local en pleine expansion : les capitaux investis dans les entreprises industrielles juives passèrent de 2,2 millions de livres en 1929 à 5,4 millions en 1933, puis à 12,7 millions en 1937. Au total, entre 1932 et 1935, la production industrielle palestinienne augmenta de 61 %, les importations de 130 %, les exportations de 77 % et la consommation d’électricité de 335 %[48].
Cet afflux de capitaux et d’immigrants, dont certains possédaient des compétences jusque-là rares, profita évidemment surtout au secteur juif de l’économie palestinienne. Mais la croissance rapide de ce secteur stimula également la croissance du secteur arabe, et une partie de la prospérité du Yishouv profita aux Arabes sous la forme d’opportunités d’emploi accrues et de salaires plus élevés pour les ouvriers, d’un marché local en expansion pour les commerçants, les fabricants et les agriculteurs, et d’une demande croissante de services. De nombreux paysans arabes, cherchant désespérément des revenus pour compléter leurs maigres moyens de subsistance agricoles, quittèrent les campagnes palestiniennes (et, comme indiqué précédemment, la région de Hawran en Syrie) pour travailler dans les plantations d’agrumes, les ports, la construction urbaine et les chantiers de travaux publics. Les statistiques gouvernementales classaient encore environ les deux tiers des musulmans palestiniens comme dépendants de l’agriculture, mais un nombre croissant de paysans passaient désormais au moins une partie de l’année à travailler pour un salaire dans les plantations d’agrumes et dans les villes côtières en plein essor.
La prospérité dont bénéficia le Yishouv entre 1932 et 1935 compromit la lutte menée par la Histadrut pour le "travail hébraïque". L’abondance de main-d’oeuvre arabe maintenait les salaires à un niveau bas et rendait difficile pour les travailleurs juifs d’être compétitifs pour les emplois non qualifiés dans l’agriculture (en particulier la culture des agrumes), les chemins de fer, les travaux publics, les ports et la construction urbaine. Dans le même temps, malgré les exhortations de la Histadrut, relativement peu de travailleurs juifs, qu’ils soient nouveaux arrivants ou vétérans, étaient prêts à abandonner des emplois relativement bien rémunérés dans la construction, les services ou l’industrie dans les villes pour des emplois mal payés et difficiles dans les vergers d’agrumes, ou d’ailleurs dans les ports et les chemins de fer. En conséquence, l’emploi des Arabes dans les vergers d’agrumes appartenant à des Juifs et sur les chantiers de construction urbains a connu une expansion assez spectaculaire entre 1932 et 1935. À la fin des années 1920, le taux de chômage élevé des Juifs dans les villes avait fourni à la Histadrut une arme efficace dans la lutte pour le "travail hébraïque". En revanche, l’expansion économique du début des années 1930 rendit la "conquête du travail" beaucoup plus difficile. Cela n’empêcha pas la Histadrut d’essayer, mais comme nous le verrons, ce n’est qu’après un changement radical de la situation politique en 1936 que la Histadrut put atteindre, même partiellement, les objectifs dont elle rêvait depuis si longtemps.
Les travailleurs arabes, la Histadrut et la PAWS
Lorsqu’Agassi arriva à Haïfa à l’été 1932 pour occuper son nouveau poste de principal organisateur des travailleurs arabes de la Histadrut, le Conseil des travailleurs de Haïfa avait déjà pris sous son aile un noyau de quelque quatre-vingts travailleurs arabes du port. D’autres groupes de travailleurs arabes commencèrent bientôt à contacter Agassi et Abba Hushi pour solliciter leur aide dans l’organisation et la négociation avec les employeurs. Ces travailleurs n’étaient pas nécessairement étrangers à l’organisation ouvrière et au syndicalisme; certains avaient déjà eu des contacts avec la PAWS, présente (même si elle n’était pas toujours très active) à Haïfa depuis 1925. Mais impressionnés par l’intervention de la Histadrut en faveur des aconiers, ils espéraient bénéficier de la richesse, de la puissance et de la santé apparentes du mouvement ouvrier juif. Le cas suivant illustre certaines des circonstances dans lesquelles les travailleurs arabes contactèrent la Histadrut à ce stade précoce, ainsi que certaines des complexités qui caractérisèrent toujours ses interactions avec les travailleurs arabes.
En juillet 1932, une délégation d’ouvriers qualifiés du bâtiment, employés par l’entrepreneur Aziz Khayyat sur un important chantier concernant les installations de la Compagnie pétrolière irakienne et le bureau des douanes voisin, se présenta au Conseil des travailleurs de Haïfa. Les 150 ouvriers qualifiés et non qualifies pour lesquels les délégués parlaient, travaillaient douze heures et demie par jour, dont une heure de pause déjeuner. Mécontents de cette journée de travail extrêmement longue, la quarantaine de tailleurs de pierre travaillant sur le chantier avaient consulté la PAWS, dont certains avaient été ou étaient encore membres, et, sur ses conseils, avaient informé Khayyat qu’ils ne travailleraient désormais plus que huit heures par jour. Khayyat répondit qu’il n’avait pas de travail pour ceux qui refusaient de travailler douze heures et demie par jour. Les tailleurs de pierre quittèrent le chantier, déclarant de fait une grève, mais plutôt que d’installer des piquets de grève et de faire connaitre leur lutte, ils trouvèrent simplement du travail ailleurs, si bien que Khayyat put les remplacer sans difficulté.
La PAWS n’a pris aucune autre mesure, suggérant seulement aux travailleurs restants de verser leurs cotisations syndicales et d’adhérer au syndicat. Les monteurs d’échafaudages employés sur le chantier, toujours mécontents, se sont réunis, ont annoncé qu’eux aussi voulaient une journée de travail de huit heures et ont élu l’un des leurs, un homme nommé Jurji ("George"), comme représentant. Mais lorsque Khayyat a licencié Jurji et menacé les autres de licenciement, ils ont reculé. C’est à ce moment-là que les échafaudeurs ont accepté le conseil du seul Juif parmi eux, membre de la Histadrut, de se tourner vers le Conseil des travailleurs de Haïfa pour obtenir de l’aide. Abba Hushi a dit aux travailleurs que les tailleurs de pierre, la PAWS et les échafaudeurs s’y étaient mal pris : on ne pouvait pas se mettre en grève sans préparation adéquate, et si on se mettait en grève, on ne pouvait pas simplement trouver un autre emploi ailleurs. Après les avoir réprimandés, Abba Hushi proposa que leur collègue juif approche Khayyat et menace de faire grève si Jurji n’était pas réembauché. Abba Hushi demanda également aux ouvriers de contacter le PAWS et de lui faire part du souhait de coopération du Conseil des travailleurs de Haïfa.
Trois jours plus tard, la délégation est revenue et a informé Abba Hushi et Agassi que les dirigeants de la PAWS avaient refusé de coopérer avec la Histadrut, car cette dernière était une "organisation sioniste qui souhaite une grève afin de chasser les travailleurs arabes de leur lieu de travail et de les remplacer par des Juifs, tout comme [selon le secrétaire de la PAWS] l’avait fait après la grève des aconiers du port de Haïfa". Heureusement pour la Histadrut, un aconier arabe était présent pour démentir cette accusation, même si, comme nous l’avons vu, cette allégation n’était pas totalement inexacte. Prenant l’initiative, Abba Hushi et Agassi ont envoyé deux lettres directement à la PAWS, suggérant soit que la PAWS déclare une grève, avec le soutien de la Histadrut, soit que les deux organisations se rencontrent et planifient une grève ensemble. Il n’y a eu aucune réponse, et le refus de la PAWS de coopérer avec la Histadrut a donné à cette dernière l’impression d’être raisonnable.
Cependant, la Histadrut n’a pas pu tirer parti de ces circonstances, car tout comme les ouvriers arabes du bâtiment avaient contacté à la fois la PAWS et la Histadrut pour atteindre leurs objectifs, ils avaient également demandé l’aide des autorités britanniques, en la personne du commissaire de district local, le principal administrateur britannique dans cette partie de la Palestine. Le commissaire a rejeté la demande des travailleurs d’une journée de travail de huit heures, insistant sur le fait que la Palestine n’était pas comme l’Angleterre ou d’autres pays européens, mais il a obtenu l’accord de Khayyat et d’autres entrepreneurs pour réduire la journée de travail d’une heure, à onze heures et demie. Certains ouvriers du bâtiment étaient favorables à cette proposition, tandis que d’autres la rejetaient, la jugeant insuffisante. Nous ne savons pas avec certitude comment les choses se sont finalement déroulées, mais comme il n’y a pas d’autres preuves de troubles parmi ce groupe particulier de travailleurs, il semble probable que la plupart d’entre eux, sinon tous, aient finalement accepté l’offre de Khayyat ou aient discrètement trouvé un emploi ailleurs[50].
Ce que nous savons néanmoins de cet incident nous apprend des choses importantes sur les relations entre les travailleurs arabes, la Histadrut et la PAWS. D’une part, cela suggère qu’il n’est pas du tout utile ni exact de qualifier de naïfs et crédules les travailleurs arabes qui, bien que conscients des engagements sionistes de la Histadrut, ont néanmoins choisi de coopérer avec cette dernière et ses émissaires. Comme nous le verrons dans d’autres cas, les travailleurs arabes avaient la capacité d’agir, de se forger leur propre opinion sur des situations complexes et d’agir dans leur intérêt tel qu’ils le concevaient, même si leurs perceptions et leurs actions ne coïncidaient pas nécessairement avec celles des nationalistes des classes moyennes ou supérieures. Ils étaient souvent disposés, ou plus précisément contraints, à solliciter l’aide de toute organisation, institution ou personne susceptible de les aider dans leur combat déséquilibré contre leurs employeurs, y compris les sionistes ou les fonctionnaires de l’État colonial, dont ils sollicitaient souvent l’intervention lorsqu’ils pensaient qu’elle pouvait leur être utile. Il est donc inadéquat de qualifier ces interactions de simples cas de "manipulation" ou même de "collaboration", comme si ces termes n’étaient pas ancrés dans un discours nationaliste particulier et ne nécessitaient pas eux-mêmes d’être éclaircis et contextualisés. Je reviendrai sur cette question plus tard.
Cet épisode nous aide également à mieux comprendre l’attitude du PAWS envers la Histadrut. Au chapitre 4, j’ai montré que si les dirigeants des cheminots arabes, qui constituaient le noyau du PAWS, étaient disposés à collaborer avec la Histadrut en tant que représentant des cheminots juifs, ils rejetaient catégoriquement le droit de la Histadrut de recruter ou de représenter les cheminots arabes. Le cas des ouvriers du bâtiment montre que le PAWS appliquait le même principe dans d’autres secteurs. Ainsi, dans ses efforts pour recruter des travailleurs arabes à Haïfa, la PLL a toujours dû faire face à l’hostilité et à la rivalité du PAWS qui, bien que petit et faible, occupait une place importante dans le paysage syndical local. Partout où la PLL nouait des liens avec des travailleurs arabes et cherchait à les représenter dans un conflit du travail, la PAWS ne manquait pas de se manifester, de dénoncer la PLL comme sioniste, d’essayer de prendre en charge le conflit et de chercher à recruter les travailleurs concernés. Les travailleurs eux-mêmes semblaient conscients de cette rivalité et parvenaient parfois à en tirer parti d’une manière qui ne plaisait ni à la Histadrut ni à la PAWS.
Dans sa rivalité avec le PAWS, la PLL disposait d’atouts importants. Soutenu par la Histadrut, dont les succès en matière d’augmentation des salaires des travailleurs juifs et de constitution d’un puissant réseau d’institutions et d’entreprises économiques, sociales, culturelles et politiques étaient patents, il semblait offrir aux travailleurs arabes une position plus avantageuse pour négocier avec les employeurs, des relations utiles et l’accès à un large éventail de services. Le PAWS cherchait à contrer ces avantages en développant ses propres relations avec des personnalités extérieures aux travailleurs, notamment des avocats locaux réputés, capables de négocier au nom des travailleurs dans une relative égalité et impunité. L’un de ces avocats était Hanna ’Asfur, qui servit de conseiller juridique à la PAWS pendant une grande partie des années 1930 et 1940. Né à Shafa ’Amr en 1902, ’Asfur fréquenta des écoles en Palestine et au Liban, occupa un emploi de bureau aux Chemins de fer palestiniens, puis travailla comme traducteur judiciaire à Haïfa. Diplômé d’une faculté de droit locale, il ouvrit son propre cabinet à Haïfa en 1929. Plus tard, d’autres avocats, liés à différentes factions de l’élite arabe palestinienne et du mouvement nationaliste, développèrent des liens avec divers segments du mouvement syndical arabe naissant.
La Histadrut dénonçait fréquemment ces avocats comme étant des étrangers intéressés et opportunistes, opposant leur rôle dans certains syndicats arabes à l’indépendance supposée des syndicats juifs, dirigés par d’authentiques travailleurs. Cette description n’était pas tout à fait inexacte : certains de ces personnes venant de l’extérieur, comme Hasan Sidqi al-Dajani en 1931 et Fakhri al-Nashashibi quelques années plus tard, ont effectivement tenté d’utiliser le mouvement syndical comme base pour promouvoir leurs ambitions politiques. Mais du point de vue des travailleurs arabes de base et des dirigeants d’un mouvement syndical arabe faible, ils pouvaient souvent être des alliés très utiles, et les travailleurs qui dirigeaient le PAWS se considéraient peut-être comme "utilisant" ces avocats et ces notables autant que ces derniers exploitaient les travailleurs. De plus, l’affirmation de la Histadrut selon laquelle elle était un mouvement syndical indépendant uniquement intéressé par le bienêtre des travailleurs était contredite par un fait facilement observable. Le PAWS pouvait mettre en avant, et le faisait, le statut de la Histadrut en tant qu’institution centrale du projet sioniste, dont le but ultime était la création d’une majorité juive en Palestine et la transformation du pays en un État juif. Elle soulignait également la contradiction évidente entre, d’une part, l’engagement professé par la Histadrut en faveur de la solidarité des travailleurs au-delà des frontières nationales et, d’autre part, sa lutte acharnée pour le "travail hébraïque", qui signifiait souvent, ou était interprétée comme signifiant, le remplacement des Arabes dans leurs emplois. Comme le montre clairement le cas des ouvriers du bâtiment évoqué plus haut, attaquer la Histadrut sur ces bases n’était pas automatiquement efficace : les ouvriers arabes pouvaient choisir d’ignorer l’appel du nationalisme et de travailler avec la Histadrut, voire de rejoindre la PLL, s’ils estimaient que cela était à leur avantage. Mais l’engagement sioniste de la Histadrut, et par extension de la PLL, donnait à la PAWS, puis à d’autres organisations syndicales arabes, une arme puissante.
Si ses contacts avec les ouvriers du bâtiment n’ont pas abouti à une relation durable, la PLL a noué, durant l’été et l’automne 1932, des liens avec d’autres groupes de travailleurs arabes à Haïfa. Le cas de sept ouvriers arabes d’une boulangerie de Haïfa est emblématique. Ces ouvriers contactèrent leur employeur (membre de la petite communauté allemande de la ville) pour demander une réduction de leur semaine de travail de quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq heures à soixante, une augmentation de salaire (de 3 à 3,5 livres par mois) et du pain gratuit, comme c’était la coutume dans les autres boulangeries. Face à son refus, ils se tournèrent vers la PLL et adhérèrent à son nouveau syndicat pour les ouvriers arabes employés dans les boulangeries européennes. Bien que la PLL les ait mis en garde contre toute action précipitée, l’intransigeance et les abus du propriétaire finirent par pousser les ouvriers à la grève. Abba Hushi et Agassi y virent un cas d’école : dans une lettre adressée au comité exécutif de la Histadrut, ils insistèrent sur le fait qu’"en cette occasion, première grève organisée de travailleurs arabes qui lui sont liés, la Histadrut devait démontrer sa force d’organisation, la solidarité de ses membres et sa volonté de soutenir les ouvriers arabes et de les aider matériellement et moralement." Le Conseil des ouvriers de Haïfa versa aux ouvriers une indemnité de grève et publia un tract en hébreu pour faire connaitre leur cause. Mais le propriétaire de la boulangerie fit appel à des briseurs de grève, la communauté allemande de Haïfa le soutint (rendant inefficace un boycott des consommateurs), et la grève se solda par un échec. Les ouvriers ne trouvant pas de nouvel emploi, le Conseil des travailleurs de Haïfa les aida à organiser une boulangerie coopérative. Cependant, quelques mois plus tard, des conflits internes conduisirent à la transformation de la coopérative en entreprise privée. Le petit syndicat des ouvriers de la boulangerie, affilié à la PLL, survécut de justesse à cet échec[52].
En octobre 1932, le Club général des ouvriers de Haïfa rouvrit ses portes après six mois d’interruption. Il devait servir de lieu de rencontre et de centre culturel pour les ouvriers syndiqués sous l’égide de la PLL, et de cadre au sein duquel les ouvriers non encore syndiqués pouvaient s’associer. Dans un rapport adressé à la direction de la Histadrut sur les activités des ouvriers arabes à Haïfa, l’absence d’un organe arabophone capable de relayer et de renforcer le message de la PLL fut particulièrement soulignée. Le rapport indiquait qu’il y avait au club une salle de lecture où étaient présentés des hebdomadaires égyptiens illustrés et le quotidien cairote al-Ahram; mais "la presse arabe palestinienne est hors de question, car elle risque seulement d’empoisonner l’esprit des travailleurs [arabes]"[53]. La PLL a également créé une cellule parmi les travailleurs de la Vacuum Oil Company à Haïfa et a pris contact avec divers groupes de travailleurs à Jaffa et Tel‑Aviv. Parmi ces derniers se trouvaient des chauffeurs, principalement grecs orthodoxes et arméniens, qui s’étaient organisés indépendamment de l’organisation de Hasan Sidqi al-Dajani[54].
Les ouvriers de la carrière de Nesher
La lutte la plus importante et la plus médiatisée à laquelle participa la PLL durant cette période eut lieu à la carrière rattachée à la cimenterie Nesher, à Yagur (Yajur), en périphérie de Haïfa. Comme je l’ai expliqué au chapitre 2, Nesher avait été le théâtre d’une série de luttes importantes en 1924-1925. À l’usine elle-même, qui demeurait le seul producteur palestinien de ciment Portland, le principe du "travail hébraïque" était strictement respecté, les ouvriers juifs gagnant entre 30 et 35 piastres pour une journée de travail de huit heures. La concession de la carrière, cependant, était aux mains d’un entrepreneur arabe palestinien, Musbah al-Shaqifi, qui n’employait que des Arabes; au début des années 1930, ceux-ci étaient principalement recrutés dans les villages de la région. La Histadrut n’avait jamais été satisfaite de l’emploi d’Arabes à la carrière, mais n’avait pas pu y faire grand-chose. Les ouvriers des carrières percevaient entre 8 et 12 piastres pour une journée de travail de douze ou treize heures, un salaire dérisoire, même comparé aux conditions misérables du travail manuel non qualifié en Palestine à l’époque. Ils vivaient sur le chantier dans des cabanes appartenant à l’entreprise, tandis que leurs familles restaient dans leurs villages d’origine. Ils étaient contraints d’acheter leurs provisions à des prix exorbitants dans un magasin appartenant à l’entrepreneur.
À la fin du mois de septembre 1932, al-Shaqifi annonça une baisse des salaires et quelque 150 ouvriers de la carrière, poussés au-delà des limites du supportable, se mirent en grève. Leurs principales revendications étaient une journée de travail de neuf heures, un salaire journalier de 15 piastres et la fermeture du magasin appartenant à l’employeur. Les grévistes ont immédiatement contacté le Conseil des travailleurs de Nesher-Yagur, qui non seulement n’avait jamais cherché auparavant à syndiquer les ouvriers arabes de la carrière, mais s’opposait par principe à leur emploi, et lui ont demandé de négocier en leur nom. Lorsque al-Shaqifi a refusé de faire des concessions, les responsables locaux de la Histadrut, avec le soutien du siège à Tel‑Aviv, ont organisé des piquets de grève, tenu des réunions quotidiennes et envoyé les grévistes dans les villages d’où ils venaient pour faire connaitre la grève et mettre en garde les briseurs de grève potentiels. Bien qu’ils estimaient que cette grève devait être gagnée, les responsables de la Histadrut à Yagur ont avoué qu’elle avait semé la "confusion" parmi les travailleurs juifs de l’usine elle-même. Pour certains d’entre eux, la grève des carrières semblait être une occasion en or d’introduire des travailleurs juifs dans les carrières, et il n’était pas certain que les ouvriers juifs de l’usine refuseraient d’accepter les matériaux extraits par des briseurs de grève que l’entrepreneur pourrait faire venir. Au grand soulagement des responsables de la Histadrut, la direction de Nesher a toutefois respecté le calendrier prévu et a fermé la cimenterie pour les vacances quelques jours seulement après le début de la grève à la carrière, évitant ainsi tout conflit entre Arabes et Juifs.
La PAWS a réagi à l’implication de la Histadrut en envoyant des représentants de Haïfa pour demander aux grévistes de rompre leurs liens avec l’organisation juive, mais sans succès. Lorsque l’entrepreneur a envoyé l’un de ses employés pour proposer une légère augmentation de salaire, celui-ci a été pris à partie par les grévistes et n’a échappé aux coups que grâce à l’intervention d’un responsable de la Histadrut. Le nombre important de grévistes, leur solidarité et le soutien qu’ils ont reçu de la Histadrut ont dissuadé al-Shaqifi de faire appel à des briseurs de grève, et après dix-huit jours, il a été contraint d’offrir des concessions plus substantielles pour mettre fin à la grève. La journée de travail a été réduite à neuf heures, le salaire journalier a été porté à 12,5 piastres, avec une nouvelle augmentation à 15 piastres promise après trois mois, et les travailleurs étaient désormais libres de dépenser leur salaire comme ils le souhaitaient. Al-Shaqifi fut également contraint de négocier avec le comité élu par les travailleurs (mais pas avec la Histadrut) et d’accepter la création d’un comité composé de représentants des travailleurs et de la direction chargé de résoudre les futurs conflits. La grève donna naissance à une organisation regroupant quelque 140 travailleurs de la carrière de Nesher, alliée à la Histadrut[55].
Cette victoire fut toutefois de courte durée : al-Shaqifi n’avait aucune intention de respecter l’accord qu’il avait été contraint de signer et prit rapidement des mesures pour reprendre le dessus. Dans le but de saper l’influence de la Histadrut sur ses employés, il embaucha un grand nombre de nouveaux travailleurs et les fit adhérer au PAWS. On ignore si les dirigeants du PAWS étaient tout à fait satisfaits de jouer ce rôle, mais ils étaient certainement désireux d’éliminer la base de la PLL parmi les travailleurs de la carrière de Nesher. Au cours des mois qui suivirent, al-Shaqifi favorisa les nouveaux membres du PAWS tout en harcelant les travailleurs chevronnés qui appartenaient à la PLL. Cette campagne atteignit son apogée en avril 1933 : lorsque les 130 travailleurs affiliés à la PLL à Nesher reprirent le travail après avoir passé des vacances dans leurs villages d’origine, ils découvrirent qu’al-Shaqifi les avait remplacés. Il leur proposa de les réintégrer à condition qu’ils achètent eux-mêmes les outils nécessaires à leur travail et se soumettent à un examen médical à leurs frais. Lorsqu’ils refusèrent, al-Shaqifi les licencia. Des piquets de grève ont été dressés, mais grâce à l’aide de la police et à la coopération des travailleurs affiliés au PAWS, al-Shaqifi a pu maintenir l’activité de la carrière.
La Histadrut s’est rangée du côté de la PLL en autorisant les soixante-dix travailleurs juifs employés dans un département de la cimenterie liée à la carrière à refuser de manipuler les matériaux fournis par des travailleurs qu’ils qualifiaient de briseurs de grève. Dans une déclaration publiée dans Filastin pour défendre leur cause, les grévistes arabes ont dénoncé les nombreux abus d’al-Shaqifi et ont exprimé leur gratitude envers la solidarité des travailleurs juifs[56]. Compte tenu des circonstances, l’action de la Histadrut n’était probablement pas motivée uniquement par la solidarité. La lutte à Nesher opposait désormais les travailleurs appartenant à la PLL à al-Shaqifi (et derrière lui, la direction de Nesher) et aux travailleurs qui soutenaient le PAWS. L’influence de la PLL et de la Histadrut dans ce grand et important lieu de travail était en jeu, et cela n’augurait rien de bon pour la réputation de la Histadrut et sa capacité à organiser les travailleurs arabes ailleurs si un employeur arabe allié au syndicat arabe le plus puissant réussissait à chasser la PLL.
La lutte à Nesher s’éternisa sans succès pendant environ six semaines. Pendant la majeure partie de cette période, al-Shaqifi refusa de négocier et se cacha même un temps à Nazareth afin d’échapper aux pressions pour entamer des négociations. La direction de Nesher nia d’abord être concernée par la grève, mais finit par contraindre al-Shaqifi à négocier en menaçant de résilier son contrat pour la carrière. La police semble avoir coopéré avec al-Shaqifi en protégeant les travailleurs non grévistes tout en harcelant et en arrêtant les piqueteurs et les meneurs de grève. À un moment donné, la police arrêta même Eliyahu Agassi après qu’un informateur eut juré qu’Agassi lui avait donné un pistolet; Heureusement pour Agassi, il put fournir un alibi crédible et fut libéré. Début mai 1933, la Histadrut accepta de mettre fin à la grève, toutes les questions en suspens devant être soumises à l’arbitrage d’un fonctionnaire britannique. L’arbitre ordonna à l’entrepreneur de réintégrer la quasi-totalité des grévistes dans leurs postes et se prononça plus tard en faveur des grévistes sur certaines de leurs revendications économiques, mais il n’obligea pas al-Shaqifi à reconnaitre la PLL comme son agent de négociation.
Pendant la grève, la direction de la Histadrut fut vivement critiquée par le Parti communiste palestinien et le Po’alei Tziyon Smol. Le premier affirma dans des tracts que la Histadrut sioniste trahissait une fois de plus les travailleurs arabes et juifs et appela à la création d’un comité de grève indépendant chargé de mener une lutte commune pour l’égalisation des salaires arabes et juifs. Les publications du Po’alei Tziyon Smol se plaignirent du manque d’agressivité de la Histadrut : au lieu de se concentrer sur l’amélioration des salaires et des conditions de travail des ouvriers, elle avait privilégié l’objectif plus modeste de la réintégration des ouvriers licenciés. Il apparait clairement que la Histadrut souhaitait ardemment conserver sa base à la carrière de Nesher, mais son engagement dans cette région semble aussi avoir connu des limites qu’elle hésitait à franchir. Quoi qu’il en soit, la grève d’avril-mai 1933 marqua le début de la fin de l’influence de la PLL à Nesher. Au cours des mois suivants, le harcèlement et les licenciements perpétrés par al-Shaqifi, qui ignora la plupart des décisions de l’arbitre, ainsi que la pression exercée par la PAWS, détruisirent la base locale de la PLL, et son organisation de travailleurs de la carrière se désintégra[57].
La PAWS ne connut guère plus de succès. En janvier 1936, elle mena une grève d’une semaine des ouvriers de la carrière de Nesher contre le même entrepreneur oppressif, Musbah al-Shaqifi, exigeant que les salaires soient portés à 16 piastres pour une journée de huit heures, que le système de lourdes amendes pour infractions au règlement du travail soit aboli, que le harcèlement des ouvriers par al-Shaqifi cesse et que ces derniers soient autorisés à vivre où ils le souhaitaient. Cette dernière revendication reflétait le désir de longue date des ouvriers de ne pas vivre dans des casernes appartenant à l’entreprise, mais auprès de leurs familles, jusque-là contraintes de rester dans leurs villages d’origine. Al-Shaqifi signa un accord avec la PAWS, mais, comme par le passé, ne le respecta pas. Une autre grève, très brève, éclata donc à la mi-février 1936, puis une autre encore à la fin du même mois, les 325 ouvriers de la carrière tentant de contraindre al-Shaqifi à verser un salaire journalier de 16 piastres, encore inférieur à la norme, et à accorder une réduction de leur journée de travail de quatorze heures. Cette dernière grève dura jusqu’à la mi-mars, mais elle aussi ne connut pas de résultat concluant. Comme je l’explique au chapitre 6, la grève générale d’avril 1936 allait enfin permettre la réalisation de l’objectif de longue date de la Histadrut : obtenir le "travail hébraïque" à la carrière de Nesher, tout comme elle le ferait au port de Haïfa[58].
Au cours de cette même période, la PLL a également noué des liens avec d’autres groupes de travailleurs arabes à Haïfa et dans ses environs, notamment les arrimeurs du port et les tonneliers de Shell Oil, ainsi qu’avec les travailleurs d’Acre et de Nazareth[59]. Ces relations ont toutefois été de courte durée, et ni le tout nouveau syndicat des dockers ni les autres noyaux professionnels créés en 1932 n’ont réussi à se transformer en organisations syndicales stables. En fait, la PLL n’a jamais vraiment réussi à consolider une base de soutien stable parmi les travailleurs arabes. À l’exception d’un très petit nombre de membres fidèles dans divers métiers, ses relations avec un groupe spécifique de travailleurs n’ont jamais duré plus de quelques mois avant de s’estomper. Les sites sur lesquels il était actif changeaient constamment, et la continuité dont jouissait la PLL en tant qu’organisation à Haïfa était due à Eliyahu Agassi et Abba Hushi.
Comme nous l’avons vu, les efforts de la PLL à Haïfa ont souvent été entravés ou sapés par le PAWS qui, bien que n’étant capable de prendre l’initiative que de manière sporadique, faisait néanmoins de son mieux pour intervenir partout où la PLL était actif et éloigner son rival pro-sioniste des travailleurs arabes qu’il considérait comme son électorat exclusif. Dans cette lutte, parfois menée (comme à Nesher) en alliance temporaire avec les employeurs arabes, le PAWS pouvait utiliser efficacement l’argument selon lequel la Histadrut cherchait en réalité à pousser les travailleurs arabes hors de leur emploi et à les remplacer par des Juifs. Les responsables de la Histadrut ont également reproché aux communistes juifs l’échec de la PLL, les considérant comme des traitres toujours à l’affut d’occasions de répandre leur poison antisioniste et d’égarer les travailleurs arabes naïfs. Il ne fait guère de doute que les communistes cherchaient à saper les efforts de la Histadrut pour syndiquer les travailleurs arabes, mais la faiblesse du parti et la méfiance avec laquelle la plupart des travailleurs arabes considéraient le communisme suggèrent que les difficultés de la PLL ne peuvent pas vraiment être attribuées au sabotage communiste[60].
Un autre facteur important expliquant l’incapacité de la PLL à consolider une base stable résidait dans la nature et la situation de la classe ouvrière arabe en Palestine à l’époque, ce qui, bien sûr, entravait également les efforts d’organisation du PAWS et d’autres syndicats arabes. Nombre, sinon la plupart, des travailleurs rencontrés par la PLL en 1932-1933 étaient des recrues relativement récentes de la main-d’oeuvre salariée urbaine, des paysans qui peinaient à subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles dans leurs villages et qui étaient attirés par les villes en pleine expansion en raison de la disponibilité des emplois. Ils étaient pour la plupart analphabètes ou semi-alphabètes, et nombre d’entre eux conservaient des liens étroits avec la vie villageoise et l’économie agraire. Au port de Haïfa et à Nesher, par exemple, une grande partie du travail était saisonnier et, pendant la basse saison, les travailleurs retournaient généralement dans leurs villages d’origine. Parce qu’une grande partie de la main-d’oeuvre urbaine était non qualifiée, il y avait aussi une forte rotation, ce qui rendait très difficile la création d’organisations stables. Des travailleurs non qualifiés sur tel ou tel site ayant noué des liens avec la PLL (ou le PAWS) pouvaient très bien partir après quelques mois, pour être remplacés par de nouveaux travailleurs qui n’avaient pas de tels liens. L’abondance de main-d’oeuvre non qualifiée peu couteuse permettait également aux employeurs de licencier facilement les travailleurs gênants, de lutter contre la croissance des syndicats et de trouver des briseurs de grève si nécessaire. De plus, si ces ouvriers étaient souvent prompts à se mettre en grève, ils étaient beaucoup moins enclins à payer leurs cotisations, à assister aux réunions ou à se soumettre à la discipline de l’organisation. Quant aux travailleurs qualifiés, comme l’a montré le cas d’Aziz Khayyat en juin 1932, en période de prospérité, lorsque leurs compétences étaient recherchées, ils pouvaient trouver avantageux de quitter un employeur oppressif et d’embaucher ailleurs plutôt que d’assumer les couts et les risques liés à une adhésion à un syndicat.
Mais l’absence de succès pour la PLL s’explique également par le peu d’importance accordée à l’organisation des travailleurs arabes par la direction et les membres de la Histadrut. Les ressources dont disposait la PLL étaient minimes; en fait, Agassi était la PLL, car l’organisation n’existait pas vraiment en dehors de Haïfa avant la fin de 1933. Même là, Abba Hushi avait de nombreuses autres responsabilités en tant que secrétaire du Conseil des travailleurs de Haïfa et ne pouvait consacrer qu’une petite partie de son temps aux affaires arabes. La rareté des ressources obligeait la PLL à fonctionner de manière purement réactive. En règle générale, Agassi et Abba Hushi attendaient d’être approchés par un groupe de travailleurs arabes déjà mécontents et suffisamment organisés pour prendre l’initiative, et ce n’est qu’alors que la PLL et la Histadrut s’impliquaient, intervenaient en leur faveur et tentaient de les recruter.
On peut comprendre qu’Agassi ait estimé qu’il valait mieux consacrer son temps à entretenir et à développer des liens avec des groupes de travailleurs arabes qui avaient déjà commencé à s’organiser ou qui étaient déjà entrés en grève, plutôt que d’essayer d’organiser des travailleurs qui n’avaient pas encore manifesté clairement leur intérêt pour l’action. Cette approche permettait d’optimiser les ressources financières et humaines limitées dont disposait la PLL. Cependant, l’attitude réactive de la PLL, la concurrence de la PAWS (et plus tard d’autres syndicats arabes), ainsi que la méconnaissance de l’organisation, le taux de rotation élevé et la vulnérabilité des travailleurs arabes qu’elle cherchait à atteindre, rendaient difficile la création d’un noyau solide de membres, et encore moins d’un groupe de cadres syndicaux arabes capables de travailler de manière autonome à terme. Dans de nombreux cas, les travailleurs arabes se sont adressés à Agassi et Abba Hushi après avoir déjà déclaré une grève, et Abba Hushi réprimandait constamment les grévistes arabes pour ce qu’il considérait comme leur impétuosité et leur manque de préparation avant de passer à l’action. La Histadrut se retrouvait souvent à mener des grèves dans des circonstances qui ne laissaient pas beaucoup de marge de manoeuvre ni de perspectives de victoire. Mais même lorsque les travailleurs obtenaient des gains à court terme grâce à l’intervention de la Histadrut, cela ne se traduisait pas nécessairement par un lien organisationnel avec la PLL; et même lorsque la PLL réussissait à organiser les travailleurs qui lui demandaient de l’aide pendant une grève, la nouvelle cellule de la PLL durait rarement longtemps.
Les partis à la gauche du MAPAI n’ont pas hésité à dénoncer la direction de la Histadrut pour les résultats plutôt médiocres de la PLL. En mars 1933, Po’alei Tziyon Smol mettait en garde contre les conséquences des échecs du MAPAI[61] : "Des milliers de travailleurs arabes du secteur public, des plantations d’agrumes, du bâtiment et de l’artisanat, des secteurs municipal et international se soulèveront, s’émanciperont et s’organiseront malgré tous les obstacles. Avec nous, si nous les intégrons à notre camp comme des égaux; sans nous et contre nous, si nous nous distinguons ou faisons obstacle à leur organisation." Si Hashomer Hatza’ir dénonçait l’approche du Po’alei Tziyon Smol comme un "grave danger pour la réalisation du sionisme prolétarien", il critiquait également l’insistance du MAPAI sur le "travail hébraïque" intégral, ses zigzags politiques, sa domination antidémocratique d’une Histadrut bureaucratisée et son incapacité à rechercher l’organisation commune avec le sérieux qu’elle méritait[62]. Sans surprise, le PCP est allé bien plus loin dans sa dénonciation de la Histadrut[63] :
Après avoir étouffé les grèves des travailleurs arabes, les dirigeants de la Histadrut tentent de canaliser un petit nombre de travailleurs arabes vers une organisation de la Histadrut. L’objectif de la PLL, ressuscité à Haïfa, ainsi que du Syndicat international des cheminots, est d’organiser une certaine partie des travailleurs arabes au sein d’une organisation dont la fonction est de fournir aux efforts de la Histadrut concernant la conquête [du travail] une couverture internationaliste et de détourner le travailleur arabe de la voie de la création de sa propre organisation de classe afin de l’accrocher au charriot du chauvinisme et du sionisme.
La direction de la Histadrut était habituée à de telles attaques, que la domination du MAPAI sur le mouvement syndical sioniste lui a permis d’ignorer pour la plupart. Mais l’incapacité apparente de la PLL à établir une base durable à Haïfa, et surtout son échec à Nesher, la lutte la plus importante dans laquelle il avait été engagé jusque-là, entraina un déclin de son activité dans cette ville, et l’enthousiasme et le sentiment d’espoir qui avaient caractérisé son travail durant l’été 1932 s’évaporèrent. Au printemps 1933, les fonds destinés au travail arabe étaient à nouveau pratiquement épuisés; Yehuda Burla avait quitté son poste de secrétaire du département arabe de la Histadrut; et en novembre, Abba Hushi en était réduit à menacer le comité exécutif de la Histadrut de mettre fin à ses efforts d’organisation des travailleurs arabes à Haïfa si la Histadrut ne fournissait pas un financement adéquat et n’accordait pas une attention sérieuse à ce projet. Le loyer du club de Haïfa était alors impayé de trois mois et le propriétaire s’apprêtait à le fermer. Il semble que la Histadrut ait réussi à réunir un peu d’argent et que le club soit resté ouvert, mais la PLL a continué à stagner jusqu’en 1934, ne comptant pas plus de 200 membres dispersés dans de petits lieux de travail à Haïfa et dans ses environs[64].
Les travailleurs arabes et le "travail hébraïque" dans les moshavot
Comme nous le verrons, la PLL allait bientôt s’implanter dans un autre centre urbain, Jaffa. Mais auparavant, une grève des ouvriers agricoles arabes avait attiré l’attention du public et déclenché un vif débat au sein du mouvement du "sionisme du travail" sur le "travail hébraïque" et les politiques envers les travailleurs arabes, en particulier les ouvriers agricoles. Début juin 1934, quelque 250 ouvriers arabes des plantations d’agrumes de la moshava de Nes Tziyona et de ses environs, sur la plaine côtière à l’ouest de Ramla, se mirent en grève contre les agriculteurs arabes et juifs pour obtenir une augmentation de leurs salaires de 12 à 17 piastres par jour. Certains des grévistes étaient palestiniens, mais beaucoup étaient des travailleurs migrants venus d’Égypte et du Hawran, attirés par la relative prospérité du pays et ses salaires plus élevés. Les militants du Po’alei Tziyon Smol de la moshava contactèrent immédiatement les grévistes et leur offrirent leur soutien. Soucieuse de contrer son rival de gauche, la direction de la Histadrut dépêcha rapidement Eliyahu Agassi et d’autres fidèles du MAPAI sur place pour comprendre la situation et prendre les choses en main.
La grève de Nes Tziyona, ainsi que plusieurs grèves similaires qui éclatèrent peu après à Petah Tikva et dans d’autres moshavot, placèrent la Histadrut face à un dilemme. Ce printemps-là, la Histadrut avait lancé une nouvelle campagne visant à faire pression sur les agriculteurs juifs pour qu’ils n’emploient que des travailleurs juifs, en se concentrant sur les plantations d’agrumes de Kfar Saba et de ses environs. Cette campagne dans les campagnes devait ensuite être complétée par un effort renouvelé pour imposer le "travail hébraïque" dans les villes, notamment dans le bâtiment. La Histadrut justifia cette nouvelle offensive en affirmant que l’essor de la culture des agrumes avait attiré de nombreux travailleurs arabes de Palestine, d’Égypte et du Hawran dans ce secteur, mais qu’elle trouvait également son origine dans les luttes politiques entre le MAPAI et ses rivaux au sein du Yishouv. La campagne ne se déroulait cependant pas très bien : malgré les piquets de grève, le harcèlement et une forte pression politique et morale, les agriculteurs résistaient à la demande de la Histadrut de remplacer leurs ouvriers arabes par des Juifs. De plus, face à l’abondance relative des emplois urbains, plus faciles et mieux rémunérés, la Histadrut se trouvait dans l’impossibilité de mobiliser suffisamment de Juifs pour rejoindre les moshavot et remplacer les Arabes dans les plantations d’agrumes, même si les ouvriers juifs gagnaient jusqu’à deux fois plus que les ouvriers arabes.
Dans ce contexte, les dirigeants de la Histadrut craignaient que le soutien à la grève de Nes Tziyona n’implique la reconnaissance du droit des ouvriers arabes à l’emploi dans le secteur juif, ce qui saperait la lutte pour le "travail hébraïque". Cependant, une opposition ouverte à la grève et une tentative de déplacement des grévistes porteraient atteinte à la réputation de la Histadrut, renforceraient l’opposition du MAPAI à gauche et renforceraient le mouvement nationaliste arabe, qui tirait un profit politique considérable de la campagne de la Histadrut pour le "travail hébraïque". En conséquence, bien que le comité exécutif de la Histadrut ait décidé (avec beaucoup d’ambivalence) de soutenir la grève de Nes Tziyona, de publier un tract de soutien et de contribuer à un fonds de grève, ces décisions ne semblent pas avoir été mises en oeuvre. Cela a conduit les membres de Hashomer Hatza’ir et du Po’alei Tziyon Smol à accuser le MAPAI, qui contrôlait l’appareil de la Histadrut ainsi que le Conseil des travailleurs de Nes Tziyona, d’avoir une fois de plus manqué à sa promesse de soutenir une grève des travailleurs arabes. La grève semble avoir tourné court de manière assez désorganisée au bout d’une semaine environ, certains travailleurs obtenant une augmentation de salaire et retournant à leur travail, tandis que d’autres en trouvant un autre. Plusieurs travailleurs arabes de Nes Tziyona ont ensuite formé leur propre organisation, sollicitant tour à tour le soutien de la Histadrut et des organisations syndicales arabes liées au mouvement nationaliste, suggérant une fois de plus que les travailleurs arabes étaient tout à fait capables de manoeuvrer dans leur propre intérêt[65].
La vague de grèves dans les moshavot et ses conséquences ont remis à l’ordre du jour de l’organisation la question de la politique de la Histadrut envers les ouvriers agricoles arabes. Cette question a été longuement débattue lors de la réunion du conseil de la Histadrut en aout 1934. Dov Hoz, représentant la majorité du MAPAI au sein de la Histadrut, a défendu la position de son parti sur l’organisation conjointe. "Nous devons", a-t-il affirmé, "nous abstenir de toute activité à caractère missionnaire."
Il est très facile de mobiliser des groupes d’Arabes. Dans leur enthousiasme, manquant de connaissances et d’expérience, ils sont prêts à se rallier à n’importe quel drapeau, puis à changer de camp. L’expérience de la grève de Nes Tziyona est à cet égard instructive. Les grévistes de Nes Tziyona ont conclu un accord avec nous. Ils ont ensuite publié une lettre dans les journaux arabes annonçant leur rupture. Ils sont ensuite revenus vers nous et ont affirmé que cette lettre n’était que "politique". Entretemps, un club lié à l’Exécutif arabe a été créé.
Affirmant que la plupart des grévistes de Nes Tziyona étaient des travailleurs migrants venus de l’extérieur de la Palestine, Hoz soutenait que ces travailleurs constituaient une menace non seulement pour la lutte en faveur du "travail hébraïque", mais aussi pour les travailleurs arabes palestiniens. Il insistait pour que la priorité soit donnée à la lutte en faveur du "travail hébraïque", tout en reconnaissant la nécessité d’intensifier le travail de la Histadrut parmi les Arabes et proposait la création d’un comité permanent chargé de diriger et de développer les activités de l’organisation dans ce domaine[66].
Hashomer Hatza’ir cherchait à se distancier à la fois de la revendication du MAPAI en faveur d’un "travail 100 % hébraïque" et du rejet catégorique par Po’alei Tziyon Smol de la lutte pour le "travail hébraïque". Il proposait que la Histadrut s’engage non seulement à préserver les emplois des travailleurs arabes "permanents" dans les moshavot, c’est-à-dire les travailleurs originaires de Palestine qui avaient travaillé pendant au moins deux ans au même endroit, mais aussi à les syndiquer, ainsi que les travailleurs arabes des villes. Selon lui, les grèves dans les moshavot marquaient le début d’une nouvelle période dans laquelle l’organisation des travailleurs arabes deviendrait encore plus essentielle pour le succès à long terme de l’entreprise du "sionisme du travail". Les délégués de Po’alei Tziyon Smol au conseil de la Histadrut ridiculisèrent la tentative stéréotypée de Hashomer Hatza’ir de parvenir à un compromis sur la question du "travail hébraïque", argüant qu’il était impossible d’imposer une distinction artificielle entre les travailleurs "permanents" et "temporaires", en organisant les premiers tout en essayant de déplacer les seconds et de faire expulser les Hawranis du pays. Les dirigeants de ce parti ont réitéré leur appel en faveur d’une Histadrut ouverte à tous les travailleurs de Palestine, y compris les migrants du Hawran, et cherchant activement à les recruter. Ils ont fait remarquer que si les travailleurs arabes penchaient vers le nationalisme, ils ne faisaient que suivre l’exemple du MAPAI : "Vous voulez que le travailleur arabe comprenne pourquoi vous êtes autorisé à collaborer avec le Va’ad Le’umi [qui comprenait des représentants des partis bourgeois], mais qu’il lui est interdit de collaborer avec l’Exécutif arabe?"
Le Po’alei Tziyon Smol et le Hashomer Hatza’ir menaçaient tous deux de prendre l’initiative si la Histadrut ne prenait pas le travail arabe au sérieux. C’est en partie pour prévenir cette éventualité que la résolution approuvée par la majorité du MAPAI au sein du conseil déclarait que le travail arabe devait être intensifié sous la direction d’un nouveau comité de la Histadrut. Le conseil insistait également sur le fait que seule la Histadrut avait le droit d’organiser les travailleurs arabes, tout en évitant tout engagement explicite en faveur de l’organisation des travailleurs arabes dans les moshavot. Un mois plus tard, en septembre 1934, le comité exécutif de la Histadrut créa officiellement un comité des affaires arabes pour guider ses travaux dans ce domaine. Malgré les objections du Hashomer Hatza’ir, le Po’alei Tziyon Smol fut exclu de la participation, et un seul membre du Hashomer Hatza’ir (Ya’akov Riftin, un dirigeant de l’aile gauche du mouvement) fut nommé. Les autres étaient tous membres du MAPAI : Dov Hoz, Abba Hushi, David Hacohen (directeur du Bureau des marchés de la Histadrut, qui réalisait des projets de construction et d’infrastructures ainsi que des travaux publics sur appel d’offres), Nata’ Harpaz et Reuven Zaslani, un nouveau venu dans ce domaine d’activité sur lequel je reviendrai prochainement. Fidèle à la perspective de son mouvement, Riftin proposa un programme ambitieux visant à étendre le travail du Département arabe, notamment l’intégration des travailleurs agricoles arabes "permanents" des moshavot au sein de la PLL. Mais ses collègues du MAPAI au sein du nouveau comité s’opposèrent à l’intégration de ces travailleurs car, comme l’expliquait David Hacohen, dans les moshavot, "je me bats pour ma vie contre le travailleur arabe" – autrement dit, pour réaliser le "travail hébraïque". Il devint rapidement évident que l’engagement de la Histadrut auprès des travailleurs arabes serait strictement urbain[67].
Les travailleurs des docks de Jaffa
Au moment où ce nouveau comité a été formé, le principal champ d’activité de la PLL s’était déplacé de Haïfa à Jaffa, où la PLL n’avait auparavant que des contacts limités avec les travailleurs arabes. La situation commença à changer lorsqu’un groupe de travailleurs employés dans une usine de cuir grecque près de Jaffa demanda l’aide de la Histadrut et qu’Agassi commença à se rendre de Haïfa à Jaffa pour travailler avec eux. Ces travailleurs du cuir finirent par se mettre en grève avec le soutien de la Histadrut, mais l’employeur fit appel à des briseurs de grève et la grève fut vaincue. Certains travailleurs reprirent leur ancien emploi tandis que d’autres trouvèrent du travail ailleurs. Parmi ces derniers se trouvait un Égyptien qui avait auparavant travaillé comme arrimeur au port de Jaffa et qui y retourna. Grâce à lui, Agassi établit des contacts avec des arrimeurs et des aconiers arabes du port de Jaffa, qui accueillirent favorablement sa volonté de les aider à obtenir réparation pour leurs griefs.
Le port de Jaffa conserva son importance même après l’ouverture du nouveau port en eau profonde de Haïfa en 1933, notamment comme débouché pour les exportations florissantes d’agrumes de Palestine. Les arrimeurs et les aconiers arabes qui travaillaient là, employés par des entrepreneurs arabes, étaient de plus en plus mécontents et avaient besoin d’organisation. Bien que rémunérés à un salaire journalier fixe, pendant la forte saison d’exportation des agrumes les arrimeurs pouvaient être contraints de travailler jusqu’à dix-huit heures par jour; ils recherchaient donc non seulement un salaire journalier plus élevé, mais aussi une compensation pour les heures supplémentaires. Les aconiers recevaient non pas un salaire journalier, mais une part des recettes du bateau sur lequel ils travaillaient, ce qui permettait au propriétaire du bateau ou à l’entrepreneur pour lequel ils travaillaient de contrôler leurs revenus et de nombreuses possibilités de les escroquer. Ils souhaitaient une réforme de ce système afin d’améliorer la prévisibilité de leurs revenus et de mieux contrôler leur travail et leurs gains. Les deux groupes effectuaient des travaux dangereux et étaient victimes de nombreux accidents pour lesquels ils n’étaient que rarement indemnisés par leurs employeurs.
Dans le même temps, ces travailleurs, qui étaient pour la plupart des Palestiniens originaires de Jaffa même ou des villes et villages de la plaine côtière et qui bénéficiaient d’une certaine sécurité de l’emploi (même si l’emploi au port fluctuait selon les saisons), voyaient leurs emplois et leurs salaires menacés par les travailleurs migrants venus du Hawran (et dans une moindre mesure d’Égypte), attirés en Palestine par la relative prospérité du pays et qui prenaient le contrôle des emplois au port. Les arrimeurs et les aconiers espéraient qu’en s’organisant en syndicat, ils pourraient protéger leurs revenus de la pression à la baisse exercée par la présence de ces concurrents à bas salaire et garantir leurs emplois grâce à l’application du principe de préférence locale dans l’attribution du travail. Les travailleurs du port de Jaffa n’étaient pas les seuls à percevoir une menace de la part des migrants à bas salaire à cette époque : à Haïfa, la PAWS a envoyé une pétition au gouvernement palestinien pour protester contre ce qu’elle considérait comme un afflux massif de Hawranis sur le marché du travail local, qui menaçait les emplois et les salaires des travailleurs palestiniens[68].
La Histadrut partageait cet objectif d’exclure les Arabes non palestiniens, car l’exclusion des travailleurs migrants faciliterait la lutte pour le "travail hébraïque" en maintenant les salaires relativement élevés en Palestine. Comme je l’ai évoqué dans le cadre du débat sur la grève de Nes Tziyona, seul le Po’alei Tziyon Smol préconisait d’étendre le principe de l’internationalisme prolétarien et de l’organisation commune pour englober même les Hawranis et les Égyptiens, mais il n’avait pas beaucoup de poids au sein du mouvement du "sionisme du travail". Bien que le MAPAI et le Hashomer Hatza’ir aient été en désaccord sur la question de savoir si le concept du "travail hébraïque" devait être strictement exclusif ou s’il devait exempter les "travailleurs arabes permanents", les deux partis ont convenu que les travailleurs migrants hawranis et égyptiens devaient être déplacés, interdits d’entrée en Palestine et, dans la mesure du possible, expulsés. Les dirigeants du MAPAI insistaient généralement sur le fait que les Arabes de Palestine ne constituaient pas une nationalité distincte ayant droit à l’autodétermination, mais qu’ils étaient membres d’une nation arabe plus large, et qu’il ne serait donc pas terriblement injuste qu’ils soient amenés à vivre dans un État juif ou même à être réinstallés en dehors de la Palestine. En ce qui concerne le marché du travail, cependant, la Histadrut a jugé opportun de souligner le caractère distinctif de l’identité et des intérêts des Arabes palestiniens afin d’écarter les immigrants non juifs dont l’afflux pourrait entraver la réalisation des objectifs sionistes. En réalité, la Histadrut avait tendance à exagérer le nombre de Hawranis et d’autres personnes "infiltrées" en Palestine, et déclarait systématiquement que les Arabes employés sur les chantiers visés par la "conquête du travail" n’étaient pas palestiniens afin de justifier leur déplacement[69].
Pour attirer les arrimeurs et les aconiers de Jaffa, la PLL a ouvert un club près du port où fonctionnait une clinique Kupat Holim; elle a également mis en place un fonds de prêt et d’autres services, dont le plus important était l’assistance juridique. Le gouvernement palestinien avait promulgué une loi obligeant les employeurs à indemniser les travailleurs pour les accidents du travail, mais peu de travailleurs arabes connaissaient cette loi ou avaient les moyens d’en bénéficier. Les premières affaires dans lesquelles les avocats de la Histadrut ont poursuivi des employeurs arabes au nom d’arrimeurs arabes blessés ont fait forte impression sur les travailleurs arabes de Jaffa et ont renforcé la réputation de la PLL et de la Histadrut dans cette ville. À l’automne 1934, la PLL revendiquait une centaine d’arrimeurs de Jaffa comme membres d’un syndicat affilié, et après de longues négociations, certains des aconiers commençaient également à adhérer. Cependant, le fait que de nombreux travailleurs portuaires quittaient Jaffa pour retourner dans leurs villages d’origine pendant la saison creuse rendait difficile le maintien du syndicat des arrimeurs de Jaffa : il fallait en effet le reconstituer lorsque la saison chargée des exportations d’agrumes commençait à la fin de l’automne. Mais pour les responsables de la Histadrut, le succès apparent de la PLL dans l’organisation de ces travailleurs permettait d’envisager une situation dans laquelle, comme l’a dit l’un d’entre eux, "nous serons les dirigeants du port de Jaffa et nous pourrons y accomplir de grandes choses, tant sur le plan politique qu’économique"[70].
Agassi commença à se rendre à Jaffa une fois par semaine pour travailler avec les aconiers et les arrimeurs, tandis que le chef de la Histadrut, Dov Hoz, intervenait en leur faveur auprès des responsables britanniques qui géraient le port et recherchait le soutien des syndicats de travailleurs du port britanniques. En 1934, Agassi noua également des liens avec les ouvriers de la cigarette de l’usine Maspero à Jaffa et avec les tisserands de la ville d’al-Majdal, sur la côte nord de Gaza – aujourd’hui la ville exclusivement juive d’Ashkelon en Israël. À cette époque, al-Majdal était un important centre de production textile; un correspondant la qualifia (avec une grande exagération) de "Lancashire de Palestine". Environ 1 000 hommes et 500 femmes étaient employés dans de nombreux petits ateliers appartenant à une soixantaine de tisserands. En août 1933, quelque 800 de ces ouvriers s’étaient mis en grève pour obtenir une augmentation de leur salaire à la pièce, qui ne représentait qu’une piastre supplémentaire par jour. Les tisserands semblent avoir obtenu gain de cause, au prix toutefois d’abandonner les ouvrières dont les employeurs refusaient toute concession[71]. C’est au cours de cette grève que ces tisserands cherchèrent pour la première fois à entrer en contact avec la Histadrut, dont la puissance et l’influence étaient apparemment parvenues jusqu’à al-Majdal, une ville lointaine. Une délégation fut dépêchée à Tel‑Aviv pour solliciter l’aide de la Histadrut, mais elle finit par établir des contacts avec le Po’alei Tziyon Smol; il est possible que des militants du parti aient fait croire aux tisserands d’al-Majdal qu’ils étaient en réalité des responsables de la Histadrut. Un an plus tard, Agassi insista pour reprendre ces contacts et les développer au nom de la Histadrut, qui, comme toujours, s’inquiétait des relations de Po’alei Tziyon Smol avec les travailleurs arabes (principalement par l’intermédiaire de George Nassar et du petit groupe qu’il dirigeait) et était déterminée à asseoir son monopole dans ce domaine. Après quelques visites à al-Majdal, Agassi et ses collègues décidèrent que tout ce qu’ils pouvaient offrir était une assistance pour la création d’une coopérative de tisserands. Cette démarche resta sans effet et le contact avec les tisserands d’al-Majdal fut finalement rompu.
Organisation syndicale et travail de renseignement
Alors que le rythme des activités de la PLL à Jaffa s’accélérait durant l’été 1934, la Histadrut engagea un autre employé pour coordonner son département arabe et collaborer avec Agassi. Il s’agissait de Reuven Zaslani, mentionné précédemment comme membre du nouveau Comité arabe de la Histadrut et peut-être plus connu sous le nom qu’il adopterait plus tard, Reuven Shilo’ah. Né Reuven Zaslanski à Jérusalem en 1909, il était fils d’un rabbin à la fois orthodoxe et sioniste – une combinaison rare à Jérusalem à cette époque. Adolescent, il rompit avec l’orthodoxie de son père, étudia le théâtre et rejoignit la Haganah, la principale organisation paramilitaire du Yishouv. À la fin des années 1920 et au début des années 1930, Zaslani fut adopté par l’élite du "sionisme du travail", développant des liens personnels étroits avec Yitzhak Ben-Tzvi, sa femme Rahel Yana’it et trois de leurs jeunes protégés : Dov Hoz, que nous avons déjà rencontré comme un haut dirigeant de la Histadrut; Moshe Shertok (plus tard Sharett), qui en 1933 succèderait à Hayyim Arlosoroff assassiné comme directeur du département politique de l’Agence juive et deviendrait plus tard ministre des Affaires étrangères d’Israël (1948-1956) et premier ministre (1953-1955); et Eliyahu Golomb (1893-1945), l’un des fondateurs et hauts commandants de la Hagana. (Les trois hommes devinrent parents par alliance lorsque Hoz et Golomb épousèrent les soeurs de Shertok.) En 1928, Zaslani commença ses études à l’Université hébraïque, se concentrant sur ce qu’on appelle encore en Israël mada’ei hamizrah – "études orientales" -, notamment la langue arabe. Il resta néanmoins actif au sein de la Haganah, mettant sa maitrise croissante de l’arabe au service de sa branche de renseignement naissante.
Zaslani ne termina jamais ses études universitaires. Sur la recommandation de Ben-Tzvi, qui venait de prendre la présidence du Va’ad Le’umi après la victoire du MAPAI aux élections à l’assemblée représentative du Yishouv, Zaslani, qui n’avait pas encore vingt-deux ans, fut envoyé comme enseignant dans une école juive de Bagdad. C’était du moins sa couverture, car tout en travaillant comme enseignant, il contribua également à l’organisation d’un mouvement de jeunesse sioniste clandestin et effectua des missions de propagande et de renseignement pour l’Agence juive. À ce titre, sous la supervision de Shertok, Zaslani cultiva des liens avec des personnalités irakiennes, chercha à gagner des amitiés pour le sionisme dans ce pays arabe clé et, à au moins une occasion, dénonça un communiste juif irakien aux autorités irakiennes.
Le séjour de Zaslani en Irak, entre l’été 1931 et octobre 1932, fut l’une des premières tentatives d’initier un travail de renseignement et de propagande sioniste dans le monde arabe. Il s’inscrivait également dans une dimension du travail arabe de la Histadrut à laquelle je n’ai pas accordé beaucoup d’attention jusqu’à présent. Car, outre l’objectif d’organiser les travailleurs arabes sous la tutelle du "sionisme du travail", la Histadrut et d’autres responsables sionistes s’intéressaient également à l’influence de l’opinion publique arabe, tant en Palestine qu’à l’étranger. Dès 1930, Ben-Tzvi parlait de "comités" fondés en Égypte et en Syrie pour influencer la presse locale, un objectif que la Histadrut et l’Agence juive continuèrent de poursuivre. Quelques années plus tard, en 1934, l’Agence juive finança secrètement la création de l’Agence d’Orient, une agence de presse basée au Caire, afin d’influencer l’opinion publique arabe. La mission de Zaslani à Bagdad s’inscrivait dans le même projet[73].
Les efforts déployés par Zaslani pour jeter les bases d’un réseau de renseignement sioniste dans les pays arabes en dehors de la Palestine ont été menés en coopération avec les services secrets britanniques. En effet, après son retour de Bagdad, Zaslani, avec l’accord de ses supérieurs à la Haganah et à l’Agence juive, est allé travailler comme traducteur et secrétaire auprès de l’officier britannique responsable du service de renseignement de la Royal Air Force en Palestine. (La Royal Air Force était principalement responsable du renseignement en Palestine et dans les pays voisins.) Zaslani servit ainsi de lien entre les services secrets britanniques d’une part, et la Haganah et les dirigeants du Yishouv d’autre part. À cette époque, malgré des tensions sporadiques, la Grande-Bretagne et le mouvement sioniste se considéraient encore comme des alliés face à des ennemis communs : le nationalisme arabe en Palestine et ailleurs, et le mouvement communiste, qui était à la fois antiimpérialiste et antisioniste. Leurs services de renseignement cherchaient donc à coopérer. C’est apparemment au service de ces deux maîtres que Zaslani fut à nouveau envoyé en Irak en mai 1934, officiellement en tant que journaliste employé par un journal palestinien de langue anglaise. Au cours de ce voyage, il parcourut les régions kurdes de l’Irak. Son objectif principal semble avoir été d’étudier les communautés juives du nord de l’Irak. Mais on peut éventuellement aussi discerner dans ce voyage un autre élément qui allait devenir plus tard un pilier central de la stratégie régionale sioniste, puis israélienne : le soutien et les alliances avec les minorités ethniques ou religieuses mécontentes ou en conflit avec les gouvernements ou les forces nationalistes arabes, notamment les Kurdes en Irak, les Sud-Soudanais et les Maronites au Liban[74].
En juillet 1934, les autorités irakiennes, méfiantes à l’égard de ce "journaliste" juif itinérant originaire de Palestine, expulsèrent Zaslani du pays. À son retour à Tel‑Aviv, il fut nommé coordinateur des activités de renseignement arabes de la Haganah; à la même époque, son mentor Dov Hoz l’intégra à la Histadrut comme secrétaire de son département arabe. C’est dans ce contexte qu’à l’été 1934, Zaslani commença à collaborer avec Eliyahu Agassi pour développer des liens avec les arrimeurs et les aconiers arabes de Jaffa et avec d’autres groupes de travailleurs arabes de la région. La double vie de Zaslani, organisateur syndical et agent de renseignement, est en un sens symptomatique de la contradiction au coeur de la politique et des pratiques du "sionisme du travail" envers les travailleurs arabes de Palestine. Comme nous le verrons, les contacts noués par Zaslani et ses collègues et les informations recueillies au cours de leurs activités quotidiennes de syndicalistes allaient s’avérer particulièrement bénéfiques pour le projet sioniste, renforçant à la fois la lutte pour le "travail hébraïque" et les capacités militaires et de renseignement du Yishouv. La carrière ultérieure de Zaslani se déroula entièrement dans le domaine du renseignement : il continua de jouer un rôle central au sein des services de renseignement de la Haganah et du Yishouv et, après 1948, sous son nouveau nom hébreu, Reuven Shilo’ah, il organisa et présida pendant plusieurs années le complexe des agences de renseignement et de sécurité nationales et étrangères du nouvel État d’Israël. Il demeura une figure centrale des milieux israéliens du renseignement, de la politique étrangère et de la sécurité jusqu’à sa mort en 1959. L’Université de Tel‑Aviv nomma son centre d’études moyen-orientales en son honneur, bien que Makhon Shilo’ah ("l’Institut Shilo’ah") fût ultérieurement intégré au Centre Dayan de l’université.
Les travailleurs arabes et le "travail hébraïque" à Jaffa
Les succès remportés par la PLL dans l’organisation des travailleurs arabes à Jaffa en 1934, en particulier les dockers, alarmèrent les syndicalistes arabes et leurs alliés nationalistes non travailleurs et stimulèrent des efforts beaucoup plus vigoureux et efficaces pour contrer la Histadrut. L’été 1934 a vu l’émergence, initialement sous le patronage d’un homme politique de premier plan, d’une nouvelle organisation syndicale arabe qui est devenue très active à Jaffa. Cet homme politique était Fakhri al-Nashashibi, neveu et assistant dévoué de Raghib al-Nashashibi, maire de Jérusalem depuis 1920 et chef de file de l’opposition aux Husayni et à leurs alliés au sein de l’élite arabe palestinienne.
Comme indiqué précédemment, malgré quelques recours tactiques à une rhétorique ultranationaliste, les Nashashibi dirigeaient le segment pro-britannique et pro-hachémite de cette élite, tandis que les Husayni et leurs alliés, menés par al-Hajj Amin al-Husayni, le mufti de Jérusalem, adoptaient une position plus fermement antibritannique, antisioniste et clairement palestinienne. Les deux factions continuaient toutefois de croire qu’elles pouvaient bloquer le projet sioniste et obtenir l’indépendance de la Palestine par le biais de négociations avec les Britanniques. Les relations entre les deux camps s’étaient récemment détériorées de manière significative. L’Exécutif arabe, au sein duquel toutes les familles palestiniennes notables étaient représentées, avait cessé de fonctionner et allait être officiellement dissous en août 1934, ouvrant la voie à la création de partis politiques rivaux, chacun lié à une famille ou à une faction particulière. De plus, à l’été 1934, Raghib al-Nashashibi se présentait à sa réélection en tant que maire contre le Dr Husayn al-Khalidi, qui était soutenu à la fois par le camp du mufti et par la plupart des Juifs de Jérusalem, qui voulaient écarter al-Nashashibi de ses fonctions.
C’est dans ce contexte que Fakhri al-Nashashibi eut l’idée de mobiliser le soutien local en créant une organisation syndicale à Jérusalem, où, contrairement à Haïfa, la PAWS était établie depuis longtemps (même si elle n’était pas toujours très active), le terrain était largement ouvert. À la fin du mois de juillet 1934, il proclama la création d’une "Société des travailleurs arabes" (AWS), dont il était le président. L’AWS était généralement considérée comme une création et un instrument des Nashashibi, même si cela ne fut guère profitable à Raghib : en septembre, il fut battu lors de sa réélection. Alors que les Nashashibi et leurs alliés s’orientaient vers la création de leur propre organisation politique, le Parti de la défense nationale, officiellement fondé en décembre de la même année avec Hasan Sidqi al-Dajani comme l’un de ses secrétaires, Fakhri al-Nashashibi semble avoir vu dans les travailleurs arabes un électorat potentiel qui pouvait être organisé et mobilisé au profit de sa faction. En aout 1934, il ouvrit donc la première section de l’AWS en dehors de Jérusalem, à Bayt Dajan, un village important situé à environ huit kilomètres au sud-est de Jaffa. En octobre, une section de l’AWS fut créée à Jaffa même, sous la direction de Michel Mitri, un jeune ingénieur qui avait grandi en Amérique latine et y avait fait ses études. L’AWS a été fortement soutenue dans ses efforts par le journal pro-Nashashibi Filastin, qui saluait Fakhri al-Nashashibi comme le "protecteur des travailleurs" et commençait à accorder une attention sans précédent aux questions liées au travail[75].
Pour rallier des soutiens, l’AWS s’est rapidement emparée d’une question qui préoccupait de nombreux travailleurs arabes : la campagne de la Histadrut en faveur du "travail hébraïque". Comme je l’ai mentionné précédemment, au printemps 1934, la Histadrut avait lancé une campagne largement infructueuse pour réaliser le "travail hébraïque" dans les moshavot. Lorsque cette initiative dans les campagnes n’a donné que de maigres résultats, le MAPAI et la Histadrut qu’il contrôlait ont décidé de déplacer la campagne vers les villes, déployant des groupes mobiles de piquets de grève qui se déplaçaient d’un chantier à l’autre et allaient parfois au-delà du piquetage en essayant d’expulser de force les travailleurs arabes de leur emploi. Ces tactiques ont conduit à des affrontements entre les Juifs qui tentaient d’empêcher les travailleurs arabes d’entrer ou de les expulser, et les travailleurs arabes qui tentaient d’accéder à leur emploi ou de le conserver. Les employeurs faisaient souvent appel à la police pour rétablir l’ordre et protéger leurs travailleurs arabes, ce qui entrainait à son tour des affrontements entre les piquets de grève juifs et la police, et l’arrestation de Juifs pour trouble à l’ordre public. La campagne dans les rues s’accompagnait d’une campagne de propagande très agressive menée au moyen de tracts, d’articles et de publicités dans la presse de la Histadrut, de rassemblements, etc. La campagne de propagande dénonçait non seulement l’emploi de travailleurs arabes, décrits comme "bon marché", "non organisés" et "étrangers", mais exigeait également que les consommateurs juifs boycottent les produits arabes et "achètent juif" dans la mesure du possible[76].
Cette campagne menée dans les villes n’a remporté qu’un succès limité. Comme je l’ai mentionné précédemment, c’était une période de prospérité pour le Yishouv. En l’absence d’une masse importante de Juifs au chômage désespérés de trouver un emploi, la Histadrut a eu autant de mal à imposer le "travail hébraïque" dans les villes que dans les moshavot. Mais sa campagne réussit à envenimer les relations entre Arabes et Juifs et à exacerber l’anxiété et le ressentiment que de nombreux Arabes éprouvaient à l’égard du sionisme et du Yishouv, en particulier à une époque où l’immigration juive connaissait une augmentation spectaculaire. Afin d’alerter le public sur ce qui se passait, la presse arabe, ainsi que les publications clandestines ou de façade du Parti communiste palestinien, se sont empressées de traduire et de publier les appels de la Histadrut en faveur de l’imposition du "travail hébraïque" et du boycott des produits, des manufactures et des magasins arabes, et les nouvelles des affrontements sur les chantiers urbains se sont rapidement répandues.
Fakhri al-Nashashibi et la nouvelle AWS ont cherché à tirer parti de l’inquiétude croissante suscitée par cette question en exigeant publiquement que les autorités britanniques prennent des mesures énergiques contre les piquets au sujet du "travail hébraïque". L’AWS a également appelé les travailleurs arabes à s’inspirer des procédés employés par la Histadrut en formant leurs propres piquets de grève et en boycottant les produits et les denrées juifs. En décembre 1934, Fakhri al-Nashashibi a mis en place à Jérusalem ce que Filastin, son plus grand partisan, a décrit comme "le premier piquet de grève arabe". En réalité, il s’agissait moins d’un piquet de grève que d’une marche d’al-Nashashibi et de certains de ses partisans dans les rues de Jérusalem, au cours de laquelle ils visitèrent des bâtiments construits par des entrepreneurs arabes et protestèrent contre l’emploi de Juifs sur ces chantiers (généralement en tant qu’artisans qualifiés)[77]. L’AWS ne semble en fait avoir mené aucune action de piquetage soutenue pendant cette période, même si, comme nous le verrons, Michel Mitri utilisera cette tactique avec beaucoup d’efficacité au printemps 1936. Mais l’organisation a pris la tête des efforts visant à contrer la campagne de la Histadrut pour le "travail hébraïque", par exemple à la carrière de pierre et de gravier de Majdal Yaba (également connue en arabe sous le nom de Majdal al-Sadiq et en hébreu sous le nom de Migdal Tzedek), un village arabe situé sur le versant ouest des montagnes de Naplouse, à l’est de Tel‑Aviv. Tel Aviv connaissait à l’époque une envolée immobilier, et une grande partie de la pierre et du gravier utilisés pour les nouvelles constructions provenait de cette carrière, située sur des terres arabes louées à des entrepreneurs juifs peu après l’occupation britannique. La main-d’oeuvre de la carrière était entièrement arabe, composée d’une trentaine d’ouvriers de Majdal Yaba même et de 400 autres ouvriers arabes provenant d’autres villages.
À l’automne 1934, le Conseil des travailleurs de Tel Aviv, qui insistait fermement sur le fait que les ouvriers de la carrière n’étaient pas des Palestiniens mais des "Bédouins" ou des Hawranis, négocia un accord avec les exploitants de la carrière afin d’introduire des ouvriers juifs sur le site et d’approvisionner ainsi Tel Aviv en ce qu’il appelait la "pierre hébraïque". Les ouvriers juifs du bâtiment furent appelés à refuser de manipuler toute pierre produite par du travail non juif, reconnaissable par l’absence d’un sceau spécial. Pour mettre en oeuvre l’accord, les exploitants devaient constituer un important stock de pierres et de gravier, puis, sous prétexte que l’offre dépassait largement la demande, renvoyer les ouvriers arabes dans leurs villages d’origine, où ils seraient remplacés par des Juifs. Cependant, l’AWS de Jaffa eut vent du plan, probablement grâce à des sources communistes juives, et avertit les ouvriers arabes, qui restèrent sur le site et résistèrent pendant dix-sept jours aux efforts de la Histadrut pour introduire des ouvriers juifs, jusqu’à ce que les dirigeants de la carrière acceptent de conserver tous les Arabes qui y étaient employés. Comme nous le verrons plus loin, la Histadrut tentera à plusieurs reprises de remplacer les Arabes par des Juifs à la carrière de Majdal Yaba, en 1936 puis à nouveau en 1947 [78].
Les travailleurs des docks de Jaffa et la PLL
Agassi, Zaslani et leurs collègues impliqués dans l’organisation des travailleurs arabes ne pouvaient éviter d’aborder la question du "travail hébraïque", qui avait suscité une attention croissante de la part du public en 1934. Ils étaient bien conscients à quel point la campagne de la Histadrut pour le "travail hébraïque" avait aliéné les travailleurs arabes et sapé les efforts de la PLL. Cependant, en tant que membres loyaux du MAPAI, ils soutenaient le "travail hébraïque" en principe, même s’ils n’approuvaient pas toujours la manière dont les campagnes pour y parvenir étaient menées, et ils ne pensaient pas que cela contredisait en quoi que ce soit leur engagement envers le socialisme ou l’organisation des travailleurs arabes. Ainsi, alors que les militants du Hashomer Hatza’ir avaient tendance à éluder ou à minimiser la question, les membres du MAPAI impliqués dans le travail avec les Arabes avaient tendance à l’affronter de front, convaincus qu’ils pouvaient défendre avec succès la position de leur parti. À Jaffa, à la fin de 1934, cependant, il s’agissait moins d’une question de vertu que de nécessité : Zaslani et Agassi ne pouvaient pas vraiment espérer éviter la question, car elle était soulevée très ouvertement et avec force non seulement par les syndicalistes arabes qui cherchaient à détruire l’influence de la PLL et à "sauver" les travailleurs arabes de l’influence sioniste, mais aussi par les travailleurs eux-mêmes.
En novembre 1934, dans le but de prendre l’initiative face à leurs adversaires dans la lutte pour obtenir le soutien des travailleurs des docks de Jaffa, Zaslani et Agassi allèrent jusqu’à inviter le secrétaire de la section de Jaffa du PAWS à une réunion d’une cinquantaine de travailleurs arabes, pour la plupart des arrimeurs, au club de la PLL. Selon Zaslani et Agassi, qui ont soumis un rapport sur la réunion à la Histadrut et au département politique de l’Agence juive, le dirigeant du PAWS a dénoncé la Histadrut pour avoir volé les emplois des Arabes, a rappelé aux arrimeurs le "désastre" qui s’était produit au port de Haïfa (à savoir l’introduction de travailleurs juifs après la création du syndicat des travailleurs des docks parrainé par la PLL) et leur a demandé s’ils voulaient permettre à la Histadrut de provoquer le même résultat à Jaffa. Dans leur réponse, Zaslani et Agassi n’ont pas abordé directement le fond des accusations de leur adversaire, mais ont plutôt cherché à le mettre sur la défensive et à saper sa crédibilité en lui demandant de fournir des preuves de ses allégations.
Les syndicalistes juifs pensaient avoir fait valoir leur point de vue, mais après le départ du secrétaire du PAWS, les arrimeurs ont réitéré leur accusation selon laquelle la Histadrut cherchait à faire venir des travailleurs juifs dans le port, à en prendre le contrôle et à priver les Arabes de leur gagne-pain. Ils ont fait pression sur Agassi et Zaslani pour obtenir la promesse explicite que la Histadrut ne chercherait pas à faire venir des travailleurs juifs dans le port de Jaffa. Zaslani et Agassi ne pouvaient bien sûr pas faire une telle promesse, car en fait la Histadrut espérait réaliser le "travail hébraïque" au port comme ailleurs; effectivement, l’une des principales raisons d’être de la PLL était de faciliter cet effort. Finalement, les arrimeurs ont dû se contenter d’une promesse beaucoup plus vague selon laquelle aucun membre de la Histadrut ne prendrait le travail d’un quelconque travailleur du port employé à titre permanent. Zaslani dut également promettre que le syndicat des arrimeurs resterait indépendant même après son affiliation à la PLL.
Zaslani et Agassi ont conclu leur rapport sur cet épisode en déclarant[79] qu’"on peut affirmer avec certitude que, comme résultat de cette réunion, notre organisation à Jaffa a été renforcée et vaccinée". Cette affirmation s’est rapidement révélée trop optimiste, car la PLL à Jaffa restait soumise à une pression constante de la part des organisations syndicales arabes. Quelques jours après ce débat, Zaslani a signalé à Agassi que l’AWS de Michel Mitri et la section de Jaffa de la PAWS distribuaient des tracts aux arrimeurs affiliés à la PLL et que cette activité avait conduit au moins un membre de la direction du syndicat à démissionner. Dans le même temps, Ibrahim al-Sawi, qui recevait de l’argent de la PLL et agissait en tant que son principal agent parmi les arrimeurs, aurait fait preuve d’un comportement dictatorial et aurait irrité les membres du syndicat. De plus, les travailleurs portuaires insistaient pour maintenir une certaine distance entre leur syndicat et la PLL : ils avaient refusé de signer la demande d’enregistrement de la branche de la PLL à Jaffa en tant qu’organisation officiellement reconnue. Pour la même raison, la lettre que le syndicat des arrimeurs de Jaffa a envoyée aux différents employeurs du port de Jaffa en janvier 1935 ne faisait aucune mention de la PLL ou de la Histadrut, bien que ce soit Zaslani qui ait transmis une traduction de la lettre directement au responsable britannique qui gérait le port de Jaffa[80].
Les questions difficiles posées par les arrimeurs lors de la réunion et leur insistance sur leur indépendance vis-à-vis de la PLL indiquent qu’ils n’étaient pas aussi inconscients, naïfs et dociles que les dirigeants du "sionisme du travail" avaient tendance à les décrire, ni aussi facilement dupés et manipulés que le croyaient les nationalistes arabes. Agassi évoquera plus tard les efforts déployés pour inculquer une "conscience prolétarienne" (hakara po’alit) à ces travailleurs, c’est-à-dire la conception du "sionisme du travail" selon laquelle les travailleurs arabes devaient penser et se comporter[81]. En réalité, les arrimeurs, comme d’autres groupes de travailleurs arabes ailleurs, semblaient avoir leur propre perception de qui ils étaient et de ce qu’ils voulaient, une perception qui ne coïncidait pas nécessairement avec ce que proposait la PLL. Les arrimeurs comprenaient que plusieurs organisations syndicales rivales cherchaient à obtenir leur soutien et tentaient de tirer parti de cette rivalité; ils savaient également que les membres identifiables des syndicats étaient victimes de menaces et de harcèlement, voire d’exclusion du travail, de la part des entrepreneurs par l’intermédiaire desquels ils étaient employés. Ils étaient manifestement bien conscients de l’engagement de la Histadrut en faveur du "travail hébraïque" et des implications de cette politique pour leur propre subsistance. En conséquence, bien qu’ils ne fussent pas en principe réticents à coopérer avec la Histadrut, dont ils savaient que l’influence et les ressources étaient considérablement supérieures à celles dont disposait toute organisation syndicale arabe, ils cherchaient dans la mesure du possible à le faire selon leurs propres conditions. Cet épisode peut donc être interprété comme renforçant mon argument selon lequel il n’est pas utile d’accepter sans critique les descriptions nationalistes arabes de la coopération entre sionistes et travailleurs arabes comme des exemples de manipulation ou de collaboration, du moins au sens simple de ces termes.
Les arrimeurs ont dû faire face à des conditions extrêmement défavorables dans leur lutte pour se syndiquer. Si L. K. Pope, directeur du port de Jaffa, a exhorté les employeurs à rencontrer les représentants des arrimeurs, son principal souci était d’éviter tout problème et de préserver le statu quo jusqu’à la fin de la saison d’exportation des agrumes. Lui-même et d’autres responsables britanniques craignaient également que si la Histadrut réussissait à syndiquer les travailleurs arabes du port de Jaffa, elle pourrait prendre le contrôle de cette entreprise vitale. Dans une lettre adressée au directeur des douanes, des accises et du commerce, Pope déclarait[82] que les revendications des arrimeurs pour une meilleure rémunération, une journée de travail de huit heures et le paiement des heures supplémentaires – "sans doute encouragées par la Fédération générale du travail juif en Palestine" – étaient exagérées. Quoi qu’il en soit, poursuivait-il, "je ne suis pas favorable à une journée de travail de 8 heures pour les travailleurs arabes. En réalité, ces travailleurs sont plus satisfaits et plus heureux lorsqu’ils travaillent que s’ils passaient une grande partie de leur temps à flâner dans les cafés et les marchés de la ville."
Mais les tensions croissantes et le conflit ouvert qui éclata finalement au port rendirent bientôt intenable l’attitude dédaigneuse de Pope. À la fin du mois de février 1935, une soixantaine de travailleurs employés au projet de développement portuaire se mirent en grève, d’abord pour protester contre le licenciement d’un camarade qui avait été renvoyé après une dispute avec son contremaitre, puis pour réclamer une journée de travail de huit heures, une semaine de travail de six jours et des salaires plus élevés. Le dirigeant de l’AWS, Michel Mitri, est rapidement intervenu et a cherché à négocier au nom des travailleurs. Bien que la grève ait échoué au bout d’une semaine, elle a clairement manifesté le mécontentement croissant. Les efforts déployés par les entrepreneurs au début de l’année 1935 pour briser le syndicat des arrimeurs par des mesures de harcèlement et, pendant un certain temps, en refusant d’employer les membres du syndicat, ont entrainé des frictions persistantes et parfois des conflits violents sur les quais. Afin de rétablir l’ordre et d’esquiver les questions soulevées par les députés du Parti travailliste, les autorités britanniques en Palestine ont nommé une commission chargée d’enquêter sur les conditions de travail dans le port de Jaffa. Comme cette commission était présidée par nul autre que L. K. Pope, il n’est pas très surprenant qu’elle ait conclu que les arrimeurs n’avaient pas de griefs sérieux et qu’aucune mesure gouvernementale immédiate n’était nécessaire. En fait, aucune autre mesure n’a été prise avant le déclenchement de la grève générale de 1936 [83].
Au cours de la dernière partie de l’année 1935, la base de soutien de la PLL au port de Jaffa disparut. Avec le soutien ou l’acquiescement des autorités portuaires britanniques, les entrepreneurs cherchèrent à briser le syndicat des travailleurs des docks par divers moyens, notamment en refusant de donner du travail aux membres du syndicat et autres "fauteurs de troubles". Une preuve poignante de l’utilisation de cette tactique a survécu sous la forme d’une pétition portant les signatures ou les empreintes digitales de quatorze travailleurs des docks de Jaffa qui avaient été licenciés par leur patron, Mahmud al-Qumbarji, à la fin du mois de juin 1935 [84]. La concurrence des syndicats arabes et les tensions politiques croissantes exacerbées par la campagne de la Histadrut pour le "travail hébraïque" ont également contribué à augmenter les couts de la coopération avec la PLL bien au-delà des avantages réels ou potentiels pour les travailleurs arabes. Puis, en octobre 1935, un baril contenant prétendument une cargaison de ciment s’est accidentellement ouvert lors de son déchargement à Jaffa et s’est avéré contenir des armes et des munitions introduites clandestinement en Palestine pour la Haganah. Cette découverte a provoqué un tollé dans la communauté arabe et a largement contribué à détruire ce qui restait des liens entre la PLL et les travailleurs des docks de Jaffa. À la fin de 1935, presque tous les arrimeurs et aconiers avaient rompu leurs liens avec la PLL ou les avaient simplement laissés expirer, se tournant plutôt vers les syndicats arabes. Malgré cela, la PLL a persévéré dans ses efforts pour créer une compagnie maritime judéo-arabe dans le port afin d’y employer des travailleurs juifs, mais la grève générale antibritannique et antisioniste qui a débuté en avril 1936 a mis fin brutalement à ce projet[85]. Les travailleurs des docks de Jaffa se sont joints en masse à la grève générale lorsqu’elle a éclaté et sont restés en grève jusqu’à sa fin.
L’affaire "Even Vesid" et la grève de l’IPC
Même si la situation semblait encore favorable à Jaffa, Zaslani, Agassi et leurs collègues estimaient n’avoir guère progressé. Fin 1934, Abba Hushi se plaignait du manque de préparation psychologique à ce travail au sein de la Histadrut, d’une certaine passivité qui s’y oppose, et du fait qu’il est mené par un petit nombre de camarades; il n’y a aucune sympathie pour ce travail. Malgré de fréquents appels à une augmentation du budget, le financement du travail arabe restait très faible, tant de la part de la Histadrut que de l’Agence juive. Mais, aux yeux de Abba Hushi, le désintérêt ou l’hostilité de la plupart des membres du MAPAI n’était pas le seul problème.
Le travail de la PLL, selon lui, avait été trop aléatoire et passif, et il appelait à une approche plus active, qui ne dépende pas de la découverte fortuite d’un travailleur arabe, ou d’un groupe de travailleurs arabes, au club de Haïfa ou sollicitant l’aide de la Histadrut pendant une grève. "Quelque 1 500 travailleurs arabes sont passés par le club et il n’en reste qu’un très petit nombre aujourd’hui", a-t-il noté. Agassi a repris à son compte l’importance de prendre l’initiative de cibler et d’organiser des chantiers spécifiques[86].
David Hacohen, qui, en tant que directeur du bureau des contrats de la Histadrut, était l’un des entrepreneurs les plus éminents de l’organisation, proposa une autre stratégie : la transformation explicite de la PLL en une agence de placement. La Histadrut créerait une société de sous-traitance qui soumissionnerait pour des contrats de travaux publics, puis les mettrait en oeuvre en employant uniquement des travailleurs arabes appartenant à la PLL. Bien que David Hacohen ne l’ait pas mentionné, ce projet aurait également pu rapporter des bénéfices supplémentaires à la Histadrut en lui permettant (par l’intermédiaire de sa filiale liée à la PLL) de soumissionner et de remporter des contrats de travaux publics stipulant qu’un certain pourcentage des personnes travaillant sur le projet devaient être arabes. David Hacohen proposait également que la PLL organise et fournisse des travailleurs arabes aux entreprises urbaines appartenant à des Juifs. Selon lui, ces mesures donneraient aux membres de l’organisation, ou du moins à une partie importante d’entre eux, un intérêt économique évident à lui rester fidèles.
En réalité, de nombreux travailleurs arabes considéraient déjà la PLL avant tout comme une agence de placement : ils la contactaient et cherchaient à l’adhérer uniquement parce qu’ils pensaient que ses membres avaient droit à des emplois dans des entreprises juives. En octobre 1934, par exemple, trois travailleurs arabes d’un village près d’Acre écrivirent au "responsable respecté de l’association des travailleurs juifs" pour exprimer leur intérêt à adhérer; lorsque quelqu’un (probablement Agassi) les contacta, ils demandèrent des emplois et essuyèrent un refus, bien qu’Agassi ait parfois tenté de placer des membres fidèles de la PLL dans diverses entreprises et organisations juives. La proposition de David Hacohen aurait systématisé cet aspect du travail de la PLL et l’aurait utilisé comme moyen de construire l’organisation[87].
Un incident survenu à cette époque, qui a suscité un vif débat parmi les représentants du "sionisme du travail", peut servir à illustrer les contradictions que pouvait comporter la conception de David Hacohen quant à la mission de la PLL. La carrière de pierre et le four à chaux d’Even Vesid, créés près de Haïfa en 1929, étaient uniques en ce sens qu’ils appartenaient conjointement au bureau des contrats de la Histadrut et à l’un des principaux hommes d’affaires arabes de Haïfa, Tahir Qaraman. L’entreprise employait à peu près autant d’Arabes que de Juifs, mais le simple fait qu’elle employait des Arabes était embarrassant pour la Histadrut, liée par engagement pour le "travail hébraïque", en particulier dans ses propres entreprises. Pour aggraver encore la situation, le salaire versé par Even Vesid à ses ouvriers arabes, soit 12 piastres par jour, était non seulement inférieur à la norme, mais aussi bien en deçà des 25 piastres par jour que gagnaient les ouvriers juifs pour un travail plus ou moins identique. Ces questions, qui n’avaient jusqu’alors été discutées que dans le cadre de forums fermés réunissant les dirigeants de la Histadrut, ont été portées à l’attention du public en avril 1935, lorsque certains des travailleurs arabes d’Even Vesid se sont mis en grève. Ils réclamaient notamment un salaire minimum journalier de 15 piastres, une journée de travail de huit heures, un jour de repos hebdomadaire et le renvoi d’un contremaitre qu’ils n’appréciaient pas. La PAWS prit rapidement la tête de la grève. La Histadrut a dénoncé la grève comme étant motivée par des raisons politiques, affirmant que les grévistes étaient exploités par Hanna ’Asfur et d’autres militants nationalistes arabes, et a tenté de maintenir la carrière en activité avec les travailleurs juifs et des briseurs de grève arabes, apparemment recrutés parmi les travailleurs de la carrière appartenant à la PLL. Malgré les affrontements avec la police et les arrestations, les grévistes ont tenu bon et, finalement, la Histadrut, embarrassée, a dû céder et accorder une augmentation de salaire.
Hashomer Hatza’ir a vivement critiqué la direction de la Histadrut pour ne pas avoir veillé à ce que tous les employés arabes d’une entreprise dont la Histadrut était copropriétaire soient syndiqués au sein de la PLL. La question s’est également posée de savoir pourquoi cette entreprise employait des travailleurs arabes, ce à quoi David Hacohen a répondu que l’existence même d’Even Vesid dépendait de la coopération de Tahir Qaraman et que sa rentabilité exigeait le recours à une main-d’oeuvre arabe bon marché. En d’autres termes, les emplois des travailleurs juifs relativement bien payés dépendaient de l’emploi d’au moins quelques travailleurs arabes mal payés. Pour compliquer encore les choses, un propriétaire de carrière juif qui n’employait que des Juifs a déposé une plainte contre Even Vesid auprès du comité Yishuv chargé de superviser sa campagne "Achetez juif". Il a exigé d’être protégé de la concurrence d’Even Vesid, arguant que le recours à des travailleurs arabes par cette carrière lui permettait de vendre ses produits à un prix inférieur à celui des carrières appliquant le "travail hébraïque". Les dirigeants de la Histadrut ont débattu de la question de savoir s’il était juste que la Histadrut détienne une partie d’une entreprise qui employait des Arabes alors même qu’elle exigeait que les autres entreprises et fermes juives n’emploient que des Juifs.
Cet épisode et le tollé qu’il suscita n’ont pas pu enthousiasmer les dirigeants du MAPAI quant à la proposition de David Hacohen. Du point de vue de la Histadrut, utiliser la PLL pour fournir et contrôler la main-d’oeuvre arabe dans les entreprises juives comportait des risques importants. Cela pourrait également constituer un obstacle à la réalisation de l’objectif à long terme du MAPAI, à savoir de réaliser le "travail hébraïque" intégralement dans chacune de ces entreprises, en particulier celles qu’il contrôlait, même si cet objectif ne pouvait être atteint immédiatement[88].
Quelques mois avant l’affaire Even Vesid, une autre grève avait attiré l’attention de tout le pays, notamment parmi les travailleurs arabes, et avait semblé souligner à la fois le potentiel de la solidarité ouvrière et ses complexités. Comme je l’ai déjà mentionné, février 1935 avait été le théâtre d’une grève d’une semaine parmi les travailleurs du port de Jaffa. À l’époque, les observateurs avaient généralement perçu cette grève comme inspirée par la grève beaucoup plus importante (déjà mentionnée au chapitre 4, à propos des cheminots) qui avait débuté quelques jours plus tôt dans les installations de la Compagnie pétrolière irakienne à Haïfa. La grève des travailleurs de l’IPC, dirigée contre une société transnationale riche, puissante et très visible, qui était également l’un des plus gros employeurs du pays et dont les liens avec les intérêts impériaux britanniques au Moyen-Orient étaient évidents, était l’une des plus importantes que la Palestine ait jamais connue.
La construction des installations de l’IPC, comprenant des réservoirs de stockage et un quai pétrolier pour le pétrole extrait des champs de l’entreprise dans le nord de l’Irak et pompé vers Haïfa par un pipeline traversant la Transjordanie et le nord de la Palestine, venait tout juste d’être achevée. Le 9 février 1935, une cinquantaine d’ouvriers employés par l’un des sous-traitants de l’IPC avaient mené une grève victorieuse pour obtenir des augmentations de salaire. Leur exemple était peut-être encore présent à l’esprit des ouvriers de l’IPC, car lorsque l’entreprise annonça quelques semaines plus tard le licenciement d’une partie de ses employés et une baisse de salaire pour les autres, une grève éclata. Débutée le 22 février, la grève rassembla initialement quelque 150 ouvriers qualifiés de plusieurs services techniques. Ils formèrent un comité de grève et réclamèrent non seulement l’annulation de la baisse de salaire, mais aussi un salaire minimum de 15 piastres par jour, la journée de huit heures et la semaine de six jours, le paiement des heures supplémentaires et diverses autres avancées. En une semaine, la grève s’est étendue à quelque 600 des 800 travailleurs de l’IPC, presque tous arabes; mais même les quelques Américains employés sur le site, vraisemblablement des ouvriers qualifiés du pétrole ou des ingénieurs, auraient cessé de travailler.
La PAWS et la Histadrut se sont rapidement impliquées dans la grève. La PAWS bénéficiait du soutien de la plupart des travailleurs et a fait appel à son avocate, Hanna ’Asfur, pour négocier avec l’entreprise, tandis que la PLL représentait une centaine de chauffeurs de l’IPC qu’elle avait syndiqués. Initialement, la PLL semble avoir tenté de séparer les chauffeurs du reste des travailleurs de l’IPC, mais devant l’échec de cette tentative, Eliyahu Agassi a rejoint ’Asfur et le comité de grève pour négocier avec l’entreprise. La vague de militantisme et de solidarité qui a accompagné les deux premières semaines de grève a facilité la coopération entre la PAWS et la Histadrut. Au début de la grève, la direction de l’IPC a tenté d’exclure Agassi d’une réunion avec le comité de grève et les dirigeants de la PAWS, mais ces derniers ont refusé et l’entreprise a dû reculer. Après quelques hésitations initiales, la Histadrut a soutenu la grève et a appelé ses membres à contribuer à un fonds de grève.
La Histadrut et le PAWS ont appelé le gouvernement à intervenir. Sous la pression des autorités britanniques locales, l’IPC a proposé certaines concessions, mais Asfur n’a pas réussi à convaincre les grévistes de les accepter et de reprendre le travail. Au fil des jours, cependant, les dirigeants du PAWS, qui représentait principalement les travailleurs qualifiés, ont fini par estimer que les revendications de leurs membres avaient été largement satisfaites et que la grève était désormais menée principalement au nom des travailleurs non qualifiés. Ils se méfiaient également de plus en plus de la Histadrut, craignant que celle-ci ne cherche à utiliser sa base parmi les chauffeurs et son contrôle du fonds de grève pour prendre le contrôle de la grève.
À ce moment-là, plus de deux semaines après le début de la grève, Fakhri al-Nashashibi, qui se présentait comme le "dirigeant des travailleurs", fit soudainement son apparition à Haïfa et commença à jouer le rôle de médiateur entre l’entreprise et le comité de grève. On ne sait pas clairement si le PAWS l’avait invité à intervenir, mais une fois sur place, al-Nashashibi ignora largement les dirigeants du PAWS et mena ses propres négociations secrètes avec la direction de l’IPC. Après trois jours de discussions, al-Nashashibi a informé le comité de grève qu’il était parvenu à un accord avec l’entreprise, dont il déclarait avoir confiance dans les "bonnes intentions", et a persuadé le comité de l’approuver. La plupart des grévistes ont repris le travail le 11 mars; d’autres, clairement mécontents du résultat de la grève, ont tenu bon pendant quelques jours supplémentaires avant de reprendre le travail à contrecoeur.
La Histadrut était profondément mécontente de l’intervention d’al-Nashashibi et l’a dénoncé comme un nationaliste réactionnaire qui avait trahi les travailleurs en les poussant à accepter moins que ce qu’ils auraient pu obtenir par un plus grand militantisme et en acceptant la formation de ce qui équivalait à un syndicat d’entreprise. Les communistes s’accordaient à considérer al-Nashashibi comme un opportuniste bourgeois, mais tenaient Agassi, Abba Hushi et la Histadrut pour responsables de la "trahison" des travailleurs de l’IPC. À l’inverse, Filastin, pro-Nashashibi, saluait ce résultat comme une grande victoire pour les travailleurs, d’autant plus qu’il avait "mis fin aux tentatives de la Histadrut d’exploiter la grève". Certes, mais dans les mois qui suivirent, la direction de l’IPC renia nombre de ses promesses et détruisit en grande partie l’organisation du PAWS parmi ses travailleurs[89].
Bien qu’elle ne se soit soldée que par une victoire partielle pour les travailleurs, l’ampleur et la durée de la grève de l’IPC, ainsi que les enjeux qu’elle souleva, suscitèrent un vif intérêt et eurent un fort impact sur les travailleurs arabes de nombreuses régions de Palestine. De nombreux syndicats arabes envoyèrent des messages de solidarité, et divers groupes de travailleurs furent inspirés par le militantisme des travailleurs de l’IPC, y compris les travailleurs des docks de Jaffa et les travailleurs des chemins de fer de Haïfa et de ses environs, qui, comme je l’ai mentionné au chapitre 4, étaient en contact étroit avec les travailleurs de l’IPC. Pendant des années, les comptes rendus de gauche et pro-travailleurs de la grève de l’Iraq Petroleum Company de 1935 lui attribuèrent systématiquement le qualificatif de "grande", et de nombreux observateurs contemporains, arabes et juifs, y virent le début d’une nouvelle étape dans l’émergence d’une classe ouvrière arabe consciente de sa classe en Palestine[90].
Au lendemain de la grève de l’IPC, la PLL semble être tombé dans un état de quasi-inactivité. Il avait perdu sa base à Nesher et parmi les travailleurs des docks de Haïfa, et ses relations autrefois prometteuses avec les travailleurs des docks de Jaffa s’évaporaient rapidement. Dans les deux villes, seuls de petits groupes de travailleurs occupant des postes moins importants restaient dans son orbite, ainsi qu’un certain nombre d’individus qui fréquentaient ses clubs ou maintenaient le contact avec Agassi. Le Comité arabe de la Histadrut ne s’est pas réuni entre mai 1935 et février 1936, et le plan d’action ambitieux qu’il avait adopté n’a jamais été mis en oeuvre. Il a été question de publier du matériel de propagande en arabe afin de faire valoir la position du "sionisme du travail" sur des questions urgentes telles que le "travail hébraïque", mais le département arabe manquait cruellement de fonds et rien n’a été fait[91].
La principale raison de la quasi-paralysie de la PLL à la fin de l’année 1935 était le climat politique de plus en plus tendu en Palestine et la radicalisation de la communauté arabe, notamment des travailleurs arabes, qui devenaient beaucoup moins enclins à s’affilier, à coopérer, voire à s’associer à une organisation sioniste. La croissance rapide du Yishouv avait intensifié les craintes arabes : pour la première fois, une majorité juive et un État juif semblaient envisageables, voire imminents. Les rapports faisant état d’achats fonciers sionistes à grande échelle rendaient la menace de dépossession encore plus palpable, et la découverte d’armes et de munitions introduites clandestinement en Palestine pour la Haganah semblait confirmer les craintes arabes de longue date que les sionistes se préparent à s’emparer du pays par la force. Les politiques gouvernementales, perçues par l’opinion publique arabe comme pro-sionistes, exacerbèrent également le ressentiment et la colère arabes. Parallèlement, l’invasion italienne de l’Éthiopie et la réoccupation allemande de la Rhénanie laissaient présager une guerre entre les puissances européennes et soulignaient la faiblesse apparente de la Grande-Bretagne.
De plus, les années de prospérité prirent fin en 1935, entrainant une montée du chômage et du mécontentement social au sein de la communauté arabe. Des bidonvilles surgirent autour de Haïfa et de Jaffa, peuplés de milliers de migrants démunis venus des campagnes. Les habitants de ces bidonvilles constituèrent un vivier de militants nationalistes radicaux, notamment le populaire prédicateur musulman Cheikh Izz al-Din al-Qassam de Haïfa, qui appelait à une rénovation morale et dénonçait le factionnalisme et l’inefficacité des élites politiques. Al-Qassam finit par organiser une petite guérilla qui, en 1935, prit le maquis dans l’espoir de déclencher une révolte armée contre la domination britannique et le sionisme. En novembre 1935, al-Qassam fut tué lors d’une fusillade avec la police près de Jénine. Sa mort et ses funérailles réveillèrent de forts sentiments nationalistes et religieux et accrurent considérablement la pression sur les politiciens pour qu’ils mettent de côté leurs querelles factionnelles et adoptent une position beaucoup plus agressive envers les seigneurs britanniques de la Palestine.
Les Arabes palestiniens étaient également bien conscients des poussées nationalistes dans les pays voisins. En novembre 1935, l’Égypte fut secouée par des manifestations exigeant le rétablissement de la constitution suspendue et l’indépendance totale. Ces manifestations forcèrent la tenue de nouvelles élections, le retour au pouvoir du parti nationaliste Wafd et l’ouverture d’un nouveau cycle de négociations entre l’Égypte et la Grande-Bretagne. En Syrie, sous domination française, la montée de l’agitation nationaliste culmina avec le déclenchement d’une grève générale en janvier 1936. La grève dura cinquante jours et obligea les Français à inviter une délégation syrienne à Paris pour négocier un traité qui mènerait la Syrie vers l’indépendance. Les nationalistes arabes palestiniens s’inspirèrent de ces exemples de mobilisation populaire, notamment de la grève générale syrienne, et les opposèrent à la faiblesse, à la désunion et à l’enlisement des dirigeants nationalistes palestiniens dans des négociations apparemment interminables et infructueuses pour la création d’un conseil législatif. Des militants nationalistes plus jeunes et plus radicaux, convaincus de l’inutilité de nouvelles négociations avec la Grande-Bretagne, étaient prêts à imiter leurs frères arabes hors de Palestine en lançant une lutte populaire vigoureuse et soutenue pour mettre fin à ce qu’ils percevaient comme la menace imminente du sionisme et au régime colonial britannique qui le protégeait.
Malgré le climat politique tendu et le taux de chômage élevé parmi les travailleurs arabes à la fin de l’année 1935, les dirigeants de la Histadrut en arrivèrent à la conclusion que la fin de l’envolée pour la construction ainsi que la hausse du chômage dans le Yishouv justifiaient l’intensification de leur campagne du "travail hébraïque". Compte tenu des circonstances, cette intensification a, sans surprise, provoqué une réaction arabe sans précédent, à la fois vigoureuse et militante. Une fois de plus, l’AWS de Jaffa a pris l’initiative, sous la direction créative et efficace de son jeune président, Michel Mitri. Mitri avait pris la tête de l’organisation après que Fakhri al-Nashashibi se fut désintéressé des questions liées au travail en 1935, et en avait fait une force locale puissante qui comptait quelque 4 700 membres. À certains égards, Mitri était un précurseur du nouveau type de dirigeant syndical arabe qui allait émerger pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Homme instruit, doté de connaissances et d’une expérience du monde extérieur, c’était un organisateur compétent qui savait saisir une question et l’utiliser pour servir les objectifs de son mouvement. Il comprenait également l’importance pour le mouvement syndical de construire des alliances larges. Par exemple, il était tout à fait disposé à coopérer avec les forces nationalistes radicales et de gauche de la communauté arabe, y compris les membres de l’aile gauche du parti nationaliste panarabe Istiqlal ("Indépendance") et même avec les communistes arabes. Apparemment impressionnée par les capacités d’encadrement et le potentiel d’efficacité de Mitri, la Histadrut l’approcha en septembre 1935 et lui proposa de mettre à sa disposition son expérience en matière d’organisation et son accès à des fonds pour développer l’AWS, à condition qu’il prenne ses distances avec le mouvement nationaliste arabe. Mitri, nationaliste convaincu, refusa et adopta à la place une nouvelle stratégie efficace pour mobiliser ses électeurs[92].
En décembre 1935, Mitri envoya une lettre au commissaire du district de Jaffa affirmant que plus d’un millier de ses membres étaient au chômage et demandant l’autorisation d’organiser une marche de protestation dans les rues de Jaffa. L’explication donnée par Mitri quant aux objectifs de la manifestation suggère que les syndicalistes arabes percevaient clairement un lien entre le chômage arabe, le "travail hébraïque" et le sionisme : "demander une aide contre le chômage, protester contre les piquets de grève juifs, la judaïsation du port et la politique d’immigration en fonction de la capacité d’absorption du pays". Le commissaire de district interdit la marche, mais Mitri et ses collègues intensifièrent leur campagne contre le "travail hébraïque". Afin de rallier des soutiens, l’AWS a convoqué une conférence nationale des syndicalistes arabes à Jaffa et, en février 1936, utilisant les mêmes arguments que ceux avancés par la Histadrut pour défendre le "travail hébraïque", Mitri a lancé une campagne pour protester contre l’attribution d’un contrat gouvernemental pour trois écoles à Jaffa au bureau des contrats de la Histadrut, qui n’employait généralement que des Juifs. Il souligna que les bâtiments étaient situés dans une ville à majorité arabe, que les Arabes n’avaient jamais obtenu de contrats de construction dans les quartiers juifs, que la Histadrut avait chassé de force les travailleurs arabes des chantiers juifs et que le taux de chômage parmi les travailleurs arabes était très élevé. En l’absence de toute mesure d’aide, les membres de l’AWS ont adopté les tactiques de la Histadrut : les travailleurs arabes au chômage ont commencé à manifester devant les chantiers où prédominaient le "travail hébraïque", en particulier les trois écoles en construction. Cela a donné lieu à des affrontements au cours desquels des travailleurs arabes ont été arrêtés par la police.
Les piquets de grève semblaient bien conscients de l’enjeu. L’un des arrêtés a déclaré au juge devant lequel il a été traduit : "Nous, les travailleurs arabes, sommes au chômage. Nous avons demandé au gouvernement de retirer les travailleurs juifs des entreprises arabes, mais il n’a pas donné suite à notre juste revendication. Nous nous sommes donc rendus sur le site et avons tenté d’expulser les travailleurs juifs des emplois auxquels nous avons plus droit que quiconque, et la police nous a arrêtés." Cette stratégie semble avoir porté ses fruits : le gouvernement a finalement accepté d’exiger que 50 % des emplois sur les chantiers de construction d’écoles soient attribués à des travailleurs arabes, bien qu’il ait rejeté la demande visant à garantir aux Arabes 50 % de la masse salariale totale. Mais Mitri n’était pas satisfait et, à l’instar du MAPAI, il a exigé le travail arabe à 100 %. Un tract publié par l’AWS au printemps 1936 traduit le niveau de militantisme atteint par sa campagne : il appelait à des piquets de grève massifs sur les chantiers "jusqu’à ce que les prisons soient pleines de travailleurs [arabes]" et désignait des dirigeants suppléants pour l’AWS au cas où Mitri et ses collègues seraient arrêtés[93].
Un nouveau conflit éclata également à la carrière de Majdal Yaba, où, avec la bénédiction de la Histadrut, la direction tenta une nouvelle fois de licencier tous ses travailleurs arabes pour les remplacer par des Juifs. Avec le soutien de l’AWS, les travailleurs arabes réagirent en organisant des piquets de grève. Même les fidèles du MAPAI qui siégeaient au Comité arabe de la Histadrut semblent avoir été embarrassés par ce qui se passait à Majdal Yaba. Le fait que le secrétariat de la Histadrut ait approuvé le licenciement massif des travailleurs arabes de Majdal Yaba sans consulter au préalable son propre département arabe, suppose être chargé de coordonner la politique de l’organisation à l’égard des travailleurs arabes, a été considéré à juste titre comme un signe du peu d’estime que la direction accordait à ce département. Ya’akov Riftin, le représentant du Hashomer Hatza’ir au sein du comité, a dénoncé le licenciement aveugle des travailleurs arabes et la volonté de réaliser intégralement le "travail hébraïque" qui le motivait. Bien que mal à l’aise, ses collègues du MAPAI se sont contentés de demander au comité exécutif de la Histadrut d’exiger que tous les organes de la Histadrut consultent le département arabe avant de licencier des travailleurs arabes. Comme en 1934, la réaction vigoureuse des travailleurs arabes a contrecarré l’offensive de la Histadrut sur ce site[94].
Dans un article publié le 1er avril 1936, Riftin revient sur l’année écoulée et ne voit que des occasions manquées. Le MAPAI, qui contrôlait la Histadrut, n’avait jamais vraiment essayé de mettre en oeuvre les décisions de la Histadrut concernant l’organisation des travailleurs arabes, et la PLL était faible et inefficace. Si les piquets de grève arabes à Jaffa étaient malavisés, affirmait Riftin, c’était le MAPAI qui, en insistant sur le "travail hébraïque" intégral et en licenciant en masse les travailleurs arabes, avait donné à Michel Mitri l’arme dont il avait besoin pour mener sa campagne. Riftin réitéra la vision du Hashomer Hatza’ir d’une alliance entre les travailleurs juifs et arabes, qu’il opposait à la tendance du MAPAI à considérer l’ensemble de la communauté arabe palestinienne comme un bloc monolithique avec lequel le sionisme devrait soit composer, soit lutter. Riftin craignait que, à moins que le mouvement du "sionisme du travail" ne change de cap, des temps difficiles ne s’annonçaient : la vague nationaliste montait en Syrie et en Égypte, et en Palestine, "la légende de la "lutte héroïque" [d’al-Qassam] près de Jénine prend de l’ampleur"[95].
Si Riftin avait écrit son article quelques semaines plus tard, il aurait peut-être mentionné un autre évènement qu’il aurait certainement considéré comme inquiétant. Le 10 avril, alors même que l’opinion publique exigeait que les politiciens arabes mettent de côté leurs divergences et serrent les rangs, les représentants des différents segments du mouvement syndical arabe en Palestine se sont à nouveau réunis, cette fois à Haïfa, pour jeter les bases d’une fédération syndicale arabe panpalestinienne. Parmi les participants figuraient Abd al-Hamid Haymur, le vétéran cheminot de Haïfa qui était secrétaire du PAWS; Sami Taha, qui allait plus tard devenir le dirigeant incontesté de cette organisation; Michel Mitri et George Mansur, dirigeants de l’AWS à Jaffa; Khalil Shanir, l’un des principaux dirigeants arabes du Parti communiste palestinien; Hamdi al-Husayni de Gaza, jeune journaliste radical appartenant au parti Istiqlal et ayant des liens avec des groupes nationalistes arabes clandestins préparant une révolte armée; et Akram Zu’aytar de Naplouse, autre radical istiqlaliste en contact avec des membres de la guérilla d’al-Qassam retranchés dans les collines autour de Naplouse[96]. Ce rassemblement manifesta la convergence du mouvement syndical arabe naissant avec le segment le plus radical du mouvement nationaliste et avec les communistes arabes, signalant non seulement un désir d’unité syndicale, mais aussi le sentiment que le mouvement syndical arabe devait jouer un rôle important dans la phase plus militante de la lutte nationale qui semblait sur le point de commencer.
La conférence de Haïfa et la convergence des forces sociopolitiques qu’elle a manifestée suggèrent que les récits qui décrivent l’explosion d’une opposition populaire massive au sionisme et à la domination britannique en avril 1936 comme entièrement spontanée et inattendue sont inadéquats, car ils omettent de prendre en compte les types de griefs, de luttes et d’évolutions évoqués ici, qui ont préparé le terrain à cette explosion d’énergie populaire et contribué à façonner la conjoncture historique dans laquelle elle a émergé. Le soulèvement qui a débuté au printemps 1936 avait des antécédents, par exemple, dans la vague montante de militantisme ouvrier que la campagne de l’AWS contre le "travail hébraïque" a à la fois alimentée et stimulée. Parallèlement, cette campagne a renforcé les liens entre les griefs et le militantisme ouvrier d’une part et la question nationale d’autre part, liens qui ont été encore renforcés par les nouveaux liens du mouvement ouvrier avec les nationalistes radicaux soucieux de mobiliser l’ensemble de la population. La vague de mécontentement ouvrier avait elle-même été alimentée par le recours aux armes d’al-Qassam à l’automne précédent et le sentiment populaire qu’il avait suscité, et plus généralement par la pauvreté et le désespoir régnant dans les bidonvilles et les quartiers ouvriers de Haïfa et de Jaffa, qui avaient à leur tour nourri le mouvement d’al-Qassam.
Bien que les tensions en Palestine aient clairement augmenté au printemps 1936, la tempête éclata plus tôt que prévu, et bien avant que les efforts visant à créer une nouvelle fédération ouvrière arabe liée à l’aile la plus radicale du mouvement nationaliste ne puissent porter leurs fruits. La grève générale arabe, puis la révolte contre le régime britannique et le sionisme, allaient avoir des conséquences complexes et paradoxales pour les travailleurs et les mouvements ouvriers arabes et juifs en Palestine. Si elle démontra sans équivoque le rejet du sionisme par la communauté arabe, elle paralysa le mouvement ouvrier arabe et permit à la campagne ouvrière hébraïque de la Histadrut de remporter des victoires sans précédent, tout en sapant les perspectives d’autonomie de la PLL. À un autre niveau, le caractère et les conséquences de la révolte, et en particulier sa défaite, ont contribué de manière significative à déterminer l’issue finale de la lutte pour la Palestine une décennie plus tard.
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Notes 5
1. Cité dans Anita Shapira, Hama’avak, p. 72.
2. CZA, S25/2961, EC/H à l’Exécutif sioniste, 12 décembre 1929.
3. F. H. Kisch, Palestine Diary, p. 259 (entrée du 9 septembre 1929) ; EC/H, 28 avril 1930.
4. Dans l’argot hébreu, le terme ’avoda ’aravit a fini par acquérir une signification spécifique (et manifestement raciste) : il désignait un travail de mauvaise qualité ou médiocre. Cependant, tel qu’il était utilisé par les représentants du "sionisme du travail" dans le contexte dont je parle ici, le terme ’avoda ’aravit désignait simplement le travail ou l’activité parmi les Arabes dans le but de les organiser sous la tutelle de la Histadrut.
5. Le compte rendu officiel du congrès se trouve dans Jam’iyyat al-’Ummal, Mu’tamar al-’ummal. Une partie de la presse arabophone s’est montrée hostile au congrès, par exemple le journal musulman conservateur al-Sirat al-mustaqim, qui a prétendu que le congrès était un complot sioniste. Cela a incité les dirigeants de la PAWS à insister dans Filastin sur le fait qu’ils étaient fermement antisionistes et qu’ils rejetaient l’unité avec les travailleurs sionistes.
6. CZA, S9/1679, 15 janvier 1930; Bilitzki, Beyitzira uvema’avak, p. 222.
7. Jam’iyyat al-’Ummal, Mu’tamar al-’ummal, p. 42. En 1944, Nassar refusera une offre d’emploi rémunéré au sein du département arabe de la Histadrut, affirmant qu’il préférait rester travailleur ; voir CoC/H, 3 décembre 1944.
8. AA 490/4; CZA, S25/30.043.
9. Tous les dirigeants d’Ahavat Po’alim ne partageaient pas la conviction de Po’alei Tziyon Smol selon laquelle un sionisme véritablement socialiste était tout à fait compatible avec les intérêts des travailleurs arabes en Palestine. Samuel Hugo Bergman, professeur de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem, premier directeur de la Bibliothèque nationale et universitaire, et l’une des figures de proue de Brit Shalom, une organisation d’intellectuels juifs libéraux fondée en 1926 pour rechercher la réconciliation entre Juifs et Arabes, déclencha une controverse au sein d’Ahavat Po’alim lorsqu’il reprocha à Moshe Erem d’affirmer que l’organisation commune devait être encouragée non seulement parce qu’elle était une manifestation de l’internationalisme prolétarien, mais aussi parce qu’elle favoriserait la lutte des classes et la polarisation des classes au sein de la communauté arabe, facilitant ainsi l’immigration juive et le projet sioniste. "Utiliser l’organisation conjointe pour réaliser les aspirations politiques d’un peuple signifie détruire toute possibilité d’organisation conjointe", a insisté Bergman. Il a poursuivi en affirmant que
L’immigration juive, malgré tous les avantages qu’elle a apportés aux travailleurs arabes, affaiblit le pouvoir politique d’un des peuples [en Palestine] et renforce celui de l’autre, à un moment où les deux peuples sont engagés dans une lutte acharnée que toute l’idéologie de classe du camarade Erem ne peut éliminer, du moins pour l’instant, tant qu’aucun accord judéo-arabe n’aura été conclu. Chercher à créer une organisation commune à ce moment précis afin d’éliminer les obstacles à l’immigration juive – aucun Arabe patriote, aucun travailleur arabe ayant des sentiments nationalistes n’acceptera cela.
Il est tout à fait naturel, poursuivait Bergman, que les travailleurs arabes s’allient à la bourgeoisie arabe ; par conséquent, la seule base possible pour une organisation commune était purement économique, sans aucune connotation politique. Comme les évènements allaient le montrer, cela aussi était une illusion, car il était impossible de séparer complètement les questions économiques et politiques.
10. EC/KA, 14 juillet 1930.
11. EC/H, 14 et 21 juillet 1930.
12. AA, procès-verbal du Conseil de la Histadrut, 24-26 mai 1930.
14. Comme je l’ai mentionné au chapitre 4, l’Agence juive, bien que formellement indépendante de l’Organisation sioniste, fut rapidement dominée par ses membres sionistes et devint l’organe dirigeant de facto du Yishouv. Ben Gourion devint membre de l’exécutif de l’Agence juive en 1933, après que le MAPAI eut émergé comme le plus grand parti au sein du mouvement sioniste, et son président en 1935.
15. Voir F. H. Kisch, Palestine Diary, p. 374 (entrée du 13 janvier 1931) ; AA 208/320bet, Burla à F. H. Kisch, 30 janvier 1931 (souligné ["autres "] dans l’original).
16. CZA, S25/3120, Burla à F. H. Kisch, 18 février 1931 ; EC/H, 16 mars 1931.
17. Ibid. ; AA 208/320bet, Hassun à EC/H, 10 février 1931 ; CZA, S25/3120, Burla à F. H. Kisch, 2 et 9 février 1931, et Agence juive à Histadrut, 20 février 1931 ; CZA, S25/2961 ; EC/H, 16 mars 1931.
18. Anita Shapira aborde également brièvement (et de manière peu satisfaisante) les grèves des chauffeurs dans Hama’avak, p. 83-84.
20. AA 490/5, "Gilu’i da’at", 29 juin 1931. Bien que le transport motorisé ait concurrencé les chemins de fer palestiniens et ait nui à leurs revenus, il a fourni au gouvernement mandataire une nouvelle source de revenus substantielle qui a dépassé les dépenses consacrées à la construction et à la réparation des routes.
21. EC/H, 30 juin 1931.
22. Filastin, 30 juin 1931.
23. EC/H, 3 aout 1931.
24. Voir Filastin pour aout 1931.
25. Le tract se trouve dans CZA, S25/10.664.
26. Pour un compte rendu du congrès, voir Filastin, 3 novembre 1931.
27. Voir AA 425/13, "El hanehagim ha’aravim vehayehudim" (tract du PCP), février 1932.
28. AA 208/321 et CZA, S25/2961. Ce n’était pas la première fois que des membres de la famille al-Dajani, et peut-être Hasan Sidqi al-Dajani lui-même, cherchaient à obtenir le soutien des sionistes. En 1922-1923, les sionistes financèrent secrètement une "Société nationale musulmane", dont l’un des dirigeants était Shukri al-Dajani, afin de saper l’Exécutif arabe, farouchement antisioniste. En 1923, Hasan Sidqi al-Dajani fut l’un des initiateurs (avec les Nashashibi) du "Parti nationaliste arabe palestinien" anti-Husayni, qui sollicita également en secret le financement des sionistes. Voir Ann Moseley Lesch, Arab Politics in Palestine, 1917-1939 : The Frustration of a Nationalist Movement (Ithaca, N.Y., 1979), p. 93-97, et Yehoshua Porath, The Emergence of the Palestinian-Arab National Movement, 1918-1929 (Londres, 1974), pp. 215-16, 224. Pour un portrait favorable des Nashashibi et de leur rôle politique, voir Nasser Eddin Nashashibi, Jerusalem’s Other Voice : Ragheb Nashashibi and Moderation in Palestinian Politics, 1920-1948 (Exeter, Royaume-Uni, 1990).
29. AA, Centre de documentation orale, transcription de l’entretien avec Shraga Goren (Gorokhovsky), 24 mai 1972.
30. CO 733/206/8 ; Bulitin Hashomer Hatza’ir, 30 septembre 1931 ; Hashomer Hatza’ir, novembre 1931 ; Anita Shapira, Hama’avak, p. 84-85 ; David Zait, Tziyonut bedarkhei shalom : darkho hara’ayonit-politit shel Hashomer Hatza’ir, 1927-1947 (Tel Aviv, 1985), p. 74-76.
31. AA 208/320alef, 7 décembre 1931.
32. EC/H, 18 janvier 1932 ; CZA, S25/2961, lettre à Hayyim Arlosoroff, 22 mars 1932.
33. Abba Hushi a exposé son point de vue dans un article publié dans Davar, le 13 décembre 1932.
34. AA 208/321, Hassun à Ben-Tzvi, 12 mai 1932 ; CZA S25/3120, Hassun à Ben-Tzvi, 23 février, 4 mars 1932.
36. Voir, par exemple, le procès-verbal d’une réunion des dirigeants de la Histadrut avec le Haut-Commissaire, le 22 mars 1932, dans AA 208/280alef ; CO 733/161/6, 165/2 ; et le procès-verbal du Comité international du Conseil général du TUC pour 1928-1930, dans les archives du TUC, boite T 1853.
38. Ibid. ; Yitzhak Pesah, "Leshe’eilat ha’irgun habeinle’umi shel sapanei haifa", Hashomer Hatza’ir, juin 1932.
39. EC/H, 29 mai 1932.
40. Entretien oral avec Eliyahu Agassi, 6 mai 1987 ; AA, Centre de documentation orale, transcription de l’entretien avec Eliyahu Agassi, 22 février 1972. Après avoir travaillé au département arabe de la Histadrut jusqu’aux années 1960, Agassi a créé puis dirigé sa maison d’édition en langue arabe, avant de prendre sa retraite en 1975.
41. Entretien oral avec Agassi, 6 mai 1987 ; EC/H, 23 mai 1932.
42. Entretien oral avec Agassi, 6 mai 1987.
43. Ben-Tzvi s’était déjà rendu à Salonique en 1914 pour recruter des travailleurs des docks et des marins juifs, mais le déclenchement de la guerre avait contrarié ses efforts. Quelques travailleurs du port de Salonique arrivèrent toutefois à Haïfa vers 1922.
44. Rachelle Taqqu, "Arab Labor", p. 95.
45. Cité dans Shabtai Teveth, Ben-Gurion and the Palestinian Arabs : From Peace to War (Oxford, 1985), p. 110.
47. Voir Edwin Black, The Transfer Agreement : The Untold Story of the Secret Agreement between the Third Reich and Jewish Palestine (New York, 1984). Pour plus d’informations sur les importations de capitaux en Palestine en général, voir Rafael N. Rosenzweig, The Economic Consequences of Zionism (Leiden, 1989).
48. Voir Sa’id B. Himadeh, éd., Economic Organization of Palestine (Beyrouth, 1938) ; David Horowitz et Rita Hinden, Economic Survey of Palestine (Tel Aviv, 1938) ; A. Revusky, Jews in Palestine (New York, 1936).
50. Cet épisode est détaillé dans AA 208/321, Conseil des travailleurs de Haïfa à EC/H, juillet 1932. Voir également l’organe en langue arabe du Parti communiste palestinien, Ila al-Imam, mai 1933.
52. AA 208/321, lettre et tract ; AA, entretien avec Agassi, 22 février 1972.
53. CZA, S25/3120, Conseil des travailleurs de Haïfa à EC/H, sans date, mais probablement fin 1932 ou début 1933.
54. Mo’etzet Po’alei Haifa, Hahistadrut behaifa beshanim 1933-1939 (Haïfa, 1939), p. 240-41 ; AA 208/321, Conseil des travailleurs de Haïfa, "Mémorandum sur les activités de la Fédération du travail parmi les travailleurs arabes à Haïfa", 1932 ; AA 208/321, notes sur les réunions avec les travailleurs arabes à Jaffa ; AA 208/321, Dov Hoz au Conseil des travailleurs de Tel Aviv, 8, 30 et 31 août 1932.
55. AA 208/321, Conseil des travailleurs de Nesher-Yagur à EC/H, 28 septembre 1932 ; CZA, S25/3120, Conseil des travailleurs de Haïfa à EC/H, vers novembre 1932 ; EC/H, 3 octobre 1932 ; AA 208/321, tracts manuscrits du PCP, 9 et 10 octobre 1932.
56. 27 avril 27 1933.
57. AA 208/1200, "Din veheshbon memo’etzet po’alei Nesher" ; AA, entretien avec Agassi, 22 février 1972 ; Po’alei Tziyon Smol, Leshe’alot harega’ (Tel Aviv, 1933).
58. AA 208/1200, Nesher, "Din veheshbon" ; AA 205/6 ; AA 208/781bet, tract PAWS, 1er mars 1936 ; S/EC/H, 6 mars 1936.
59. CZA, S25/3120, "Shvitat hastevedorim ha’aravim ha’ovdim behevrat Jabra, Mursi ve-Onbarji" ; CZA, S25/3120,
5 mars 1933, "Irgun po’alei Shell".
60. Voir, par exemple, CZA, S25/3120, "Shvitat hastevedorim" Les responsables de la Histadrut n’hésitaient pas à dénoncer les communistes aux autorités gouvernementales et aux employeurs afin qu’ils soient licenciés.
61. Halohem, 2 mars 1933. Voir également Po’alei Tziyon Smol, Me’ora’ot octobre 1933 (Tel Aviv, 1933).
62. Hashomer Hatza’ir, Matza’ Hashomer Hatza’ir lave’ida harevi’it shel hahistadrut (décembre 1932).
63. "Reshima ma’amadit", dans les archives du MAKI (Parti communiste israélien), aux archives Hakibbutz Hame’uhad, Yad Tabenkin (Ef’al), série 35, "MAKI-shonot". Shmuel Dothan a souligné qu’au début des années 1930, les membres du Hashomer Hatza’ir constituaient une source importante de recrues pour le PCP, et que les dirigeants de ce mouvement socialiste-sioniste étaient préoccupés par la répression de ce qu’ils considéraient comme des "déviations" gauchistes tendant vers le" liquidationnisme" (c’est-à-dire l’abandon du sionisme) dans leurs rangs. Voir Adumim, p. 165.
64. CZA, S25/2961, Kaplan à Hayyim Arlosoroff, 3 avril 1933, et Hoz à Shertok, 20 décembre 1933 ; CZA, S25/3120, Abba Hushi à EC/H, 23 novembre 1933 ; CZA, S25/2961, Zaslani à Shertok et Kaplan, 17 octobre 1934.
65. EC/H, 7 et 13 juin 1934 ; Anita Shapira, Hama’avak, p. 177-179 ; ’Abd al-Qadir Yasin, Tziyonut, p. 136-137.
66. AA 104/35alef-bet, procès-verbal de la réunion du conseil.
67. EC/H, 6 septembre 1934 ; CZA, S25/2961, "Kavim letokhnit hape’ula" et réunion du Comité arabe, 23 décembre 1934.
68. CZA, S25/4618, "Coopération entre travailleurs juifs et arabes sous les auspices de la Fédération générale du travail juif", mémorandum soumis à la Commission royale sur la Palestine, 1936. Concernant Haïfa, voir Joseph Vashitz, "Relations judéo-arabes", partie 1, chapitres 2 et 6.
69. Hashomer Hatza’ir a réussi à trouver dans la "menace Hawrani" une garantie supplémentaire du succès du sionisme socialiste. Le numéro deux du mouvement, Ya’akov Hazan, a tiré la sonnette d’alarme sur "l’afflux ininterrompu de main-d’oeuvre bon marché en provenance des pays voisins vers la Palestine". Mais il poursuivit en affirmant que cette "menace" ouvrirait la voie à "une nouvelle période de développement dans les relations entre les travailleurs arabes palestiniens et les travailleurs juifs organisés. Cette période sera caractérisée par la lutte commune des travailleurs juifs organisés et des travailleurs arabes contre cette vague de main-d’oeuvre bon marché. Un tel front ouvrira la voie à une meilleure compréhension mutuelle et à une meilleure corrélation entre les deux peuples que n’importe quelle manoeuvre diplomatique dans ce domaine". Voir Ya’akov Hazan, "Jewish Unions and Arab Labor", dans Enzo Sereni et R. E. Ashery, éd., Jews and Arabs in Palestine : Studies in a National and Colonial Problem (New York, 1936), p. 244-45. Le pronostic de Hazan selon lequel les Arabes palestiniens et les Juifs palestiniens s’uniraient pour défendre leurs emplois et leurs salaires contre les migrants hawrani, favorisant ainsi la solidarité internationale entre les classes, ne se réalisera pas. Si certains travailleurs arabes organisés se sentaient clairement menacés par les migrants venus de l’extérieur de la Palestine, ils se sentaient beaucoup plus menacés par la campagne acharnée de la Histadrut en faveur de la main-d’oeuvre hébraïque. Les autorités britanniques finirent par répondre aux protestations sionistes et arabes en encourageant les entrepreneurs arabes à privilégier la main-d’oeuvre palestinienne. En 1935, alors qu’environ 20 % des arrimeurs et 25 % des porteurs du port de Jaffa n’étaient pas palestiniens, aucune nouvelle licence n’était délivrée aux nouveaux arrivants non palestiniens ; voir Rachelle Taqqu, "Arab Labor", p. 95.
70. CZA, S25/2961, Zaslani à Hoz, 14 octobre 1934 (souligné ["nous"] dans l’original) ; AA, entretien avec Agassi, 29 février 1972 ; CZA, S25/3107, Zaslani à Hoz, 24 septembre 1934.
71. À propos de cette grève, voir Filastin, 18 aout 1933, p. 31.
73. EC/H, 28 avril 1930 ; AA 208/320bet, "Tokhnit pe’ula", 1931 ; Ian Black, Zionism and the Arabs, 1936-1939 (New York, 1986), p. 175-85.
74. En novembre 1946, par exemple, Eliyahu Sasson, directeur du Bureau arabe au sein du département politique de l’Agence juive, envoya un mémorandum à son supérieur Moshe Shertok dans lequel il affirmait que le moment était venu d’élaborer un plan global visant à influencer le cours des évènements dans le monde arabe. Outre la prise de contrôle des journaux des États arabes à des fins de propagande et politiques, Sasson proposait que le mouvement sioniste envisage de consacrer des ressources à la partition du Liban entre musulmans et chrétiens, à la prévention de l’expansion de la Ligue des États arabes et à l’aide à la communauté chiite irakienne contre les dirigeants sunnites fortement antisionistes de ce pays. Voir CZA, S25/3016, 20 novembre 1946.
75. Voir Filastin, juillet-octobre 1934.
76. Voir Anita Shapira, Hama’avak, 229-33; Glazer, "Propaganda and the Histadrut-Sponsored Pickets for ’Hebrew Labor’."
77. Filastin, 18 décembre 1934.
78. Une traduction de la circulaire du Conseil des travailleurs de Tel Aviv et un compte rendu de l’incident se trouvent dans George Mansur, The Arab Worker under the Palestine mandate (Jérusalem, 1938), p. 29-31. George Mansur a travaillé comme boulanger, puis comme instituteur (dont une année dans une école juive à Bagdad), avant de servir sous Michel Mitri en tant que secrétaire de l’AWS à Jaffa.
79. CZA, S25/2961, "Din veheshbon shel Agassi veZaslani", 20 novembre 1934; souligné ["vaccinée"] dans l’original.
80. AA 250/436, Zaslani à Agassi, 25 novembre 1934.
81. AA, entretien avec Agassi, 29 février 1972.
82. ISA, Jaffa Port, 28/1, 158/35, 16 janvier 1935 ; concernant les questions politiques et de sécurité, voir FO 371/17878, CID, 14 juillet 1934.
83. Concernant la grève de février-mars 1935, voir Filastin, 5, 6 et 8 mars 1935, et Jabra Niqula, Harakat al-idrabat bayn al-’ummal al-’arab fi filastin (Jaffa, 1935), p. 10-14. Jabra Niqula était un militant communiste chevronné dont l’enquête sur les activités de grève en Palestine dénonçait à la fois "la Histadrut sioniste" et l’"opportuniste" Michel Mitri pour leurs "trahisons" envers les travailleurs. Ses récits des grèves ont tendance à exagérer le rôle joué par le Syndicat des travailleurs des transports, une organisation marginale contrôlée par le PCP. Concernant les conclusions du comité du travail de Jaffa de 1935, voir Rachelle Taqqu, "Arab Labor", p. 96-98, et CO 733/292/3, Haut-commissaire a secrétaire colonial, 11 avril 1936.
84. AA 208/4495.
85. AA 205/6, réunion du Comité arabe, 11 novembre 1936 ; CZA, S25/2961, Agassi au Département politique, 15 février 1937.
86. AA 250/436, procès-verbal de la réunion du Comité arabe, 23 décembre 1934.
87. Ibid., et diverses lettres dans le même dossier ; CZA, S25/2961, Hoz à Shertok, 17 janvier 1935.
88. George Mansur, Arab Worker, p. 33 ; Hashomer Hatza’ir, 15 mai 1935 ; Kol Hano’ar, juillet 1935. Pour un aperçu général, voir Anita Shapira, "Even Vesid – parashat shutafut yehudit-’aravit menekudat hare’ut shel ’avoda ’ivrit", Me’asef, no 7 (mai 1975). Il est intéressant de noter que peu de récits des représentants du "sionisme du travail" sur la PLL mentionnent cette grève.
89. Jabra Niqula, Harakat al-idrabat, p. 15-27 ; Filastin, février-mars 1935 ; AA 426/16, tract du PCP, "Lekol hapo’alim hayehudim" ; AA, entretien avec Agassi, 29 février 1972 ; Abba Hushi, Brit po’alei eretz yisra’el (Tel Aviv, 1943), p. 19-22.
90. Par exemple, ibid. ; Jabra Niqula, Harakat al-idrabat ; Hashomer Hatza’ir, 15 mars 1935.
91. CZA, S25/2961, Hoz à Shertok, 17 janvier 1935 ; 25 février 1936, Zaslani à Shertok. Le rôle joué par la PLL dans un conflit social à cette époque a une nouvelle fois mis en évidence la contradiction entre l’engagement de la Histadrut pour le "travail hébraïque" et son discours de solidarité avec les travailleurs arabes. En octobre 1935, l’usine de carrelage Mosaica, détenue par des Juifs, qui employait à la fois des Juifs et des Arabes, a été transférée de Haïfa vers un nouveau site au nord de la ville, sur un terrain appartenant au Fonds national juif. Comme cette institution exigeait que seuls des Juifs vivent ou soient employés sur les terres qu’elle louait, l’usine en a profité pour licencier tous ses travailleurs arabes et les remplacer par des Juifs. Abba Hushi est intervenu, non pas pour sauver les emplois des travailleurs (il approuvait la transition de l’usine vers le "travail hébraïque" complet), mais pour essayer de leur obtenir une indemnité de licenciement, car les travailleurs arabes licenciés étaient membres de la PLL. Au même moment, les travailleurs juifs de l’usine se sont mis en grève après que le propriétaire ait retenu leurs salaires. Un tract de la PLL exhortait les travailleurs arabes licenciés à réclamer une indemnité de licenciement pour eux-mêmes, mais aussi à soutenir les grévistes juifs. Voir AA 208/781alef, Conseil des travailleurs de Haïfa au Secrétariat arabe de la Histadrut, 22 octobre 1935, et tract de la PLL, 1er novembre 1935.
92. Voir George Mansur, Arab Worker, p. 6.
93. George Mansur, Arab Worker, p. 59-61 ; Filastin, 21 février 1936 ; al-Difa’, 23 février 1936 ; AA 490/2, tract de l’AWS ; George Mansur, témoignage devant la Commission Peel, en Grande-Bretagne, Commission royale sur la Palestine, Minutes of Evidence, p. 343.
94. AA 205/6, Comité arabe, 2 avril 1936.
95. Hashomer Hatza’ir, 1er avril 1936.
96. Al-Difa’, 12 avril 1936.
6. La révolte arabe et le "sionisme du travail", 1936-1939
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Le 15 avril 1936, des membres de la guérilla fondée par Cheikh Izz al-Din al-Qassam braquèrent des voitures et des bus près de Naplouse, tuant deux passagers juifs. Deux jours plus tard, un groupe paramilitaire juif d’extrême droite répliqua en tuant deux Arabes. Des manifestations arabes éclatèrent bientôt dans tout le pays, prenant progressivement la forme d’un vaste soulèvement populaire anticolonial et antisioniste. Pour contenir la violence et canaliser la montée en puissance, des militants nationalistes arabes appelèrent rapidement à une grève générale nationale. La grève se propagea rapidement, tout comme de nouveaux "comités nationaux" qui surgirent pour mener la lutte dans toutes les grandes villes. Pris de court, les élites politiques tentèrent de rattraper leur retard et de surfer sur la vague d’énergie populaire en approuvant l’appel à la grève et en formant un nouveau Comité supérieur arabe (CSA) au sein duquel tous les principaux partis étaient représentés, avec Amin al-Husseini comme président.
La grève générale se poursuivit six mois, jusqu’en octobre 1936, ce qui en fait l’une des plus longues de l’histoire. Elle constitua la première étape d’une révolte nationaliste arabe nationale contre la domination britannique et le sionisme, qui ne prit fin qu’à l’été 1939. La grève s’accompagna de nombreuses attaques contre les Juifs et leurs biens, ainsi que contre les installations, les transports, les communications et le personnel britanniques, menées principalement par les nombreuses bandes de guérilla villageoises qui surgirent dans les campagnes au printemps et à l’été 1936, donnant à la révolte un caractère de plus en plus violent et ouvertement insurrectionnel[1].
La plupart des segments de la population arabe urbaine de Palestine participèrent à la grève générale, les travailleurs urbains y jouant un rôle clé. Le syndicat des chauffeurs de Hasan Sidqi al-Dajani paralysa les transports motorisés arabes et les travailleurs du port de Jaffa fermèrent le port de Jaffa. Pour soutenir la grève, les comités nationaux collectèrent des dons auprès de riches Palestiniens et de sympathisants des pays voisins, et distribuèrent des indemnités de grève à ceux qui étaient privés d’emploi, dont les travailleurs des docks de Jaffa. À l’exception de Haïfa, qui, comme je l’expliquerai plus loin, constituait un cas particulier, la grève générale détruisit la majeure partie de l’influence visible restante de la PLL et rendit impossible toute activité ouverte de la PLL parmi les travailleurs arabes. À cet égard, il convient de noter que les arrimeurs et les aconiers de Jaffa, qui, fin 1934, avaient coopéré avec la PLL et dont l’organisation semblait sur le point de confier le contrôle du port de Jaffa à la Histadrut, se trouvèrent désormais en première ligne de la grève générale. Les syndicats arabes, qui avaient auparavant collaboré avec les syndicats juifs, se rallièrent rapidement à la cause nationale. Le rassemblement du 1er mai 1936, organisé par la PAWS à Haïfa et composé en grande partie de travailleurs des Chemins de fer, adressa un message au Haut-Commissaire dénonçant la tolérance du gouvernement à la "judaïsation de ce pays arabe, privant l’ouvrier de son emploi et le paysan de ses terres". Sur la défensive, le communiqué poursuivait en affirmant que la propagande sioniste sur la coopération entre travailleurs arabes et juifs était "un mensonge éhonté dont nous sommes innocents"[2].
La grève générale et le "travail hébraïque"
Malgré le succès de la grève générale dans de nombreuses régions de Palestine, celle-ci ne fut jamais totale, et l’incapacité du mouvement nationaliste à la mener à bien en a miné l’efficacité. Cet échec peut être attribué en partie à des facteurs locaux spécifiques, tels que la position prosioniste et pro-britannique du maire de Haïfa, Hassan Shukri, et de ses alliés locaux, opposés à la grève générale, et, plus tard, à de profondes divisions factionnelles (et finalement violentes) au sein de la direction arabe palestinienne. Mais, au moins sur certains sites, il est également imputable aux années de travail patient et acharné de la Histadrut pour tenter d’intégrer des travailleurs juifs dans des lieux de travail économiquement et politiquement stratégiques, autrefois presque exclusivement arabes. Un projet auquel les efforts de la PLL de 1932 à 1935 pour organiser les travailleurs arabes sur ces mêmes lieux de travail ont certainement contribué. Les points d’ancrage ainsi acquis par la Histadrut dans ces lieux de travail ont grandement facilité la capacité des autorités britanniques à bloquer les efforts nationalistes arabes visant à propager la grève générale et à paralyser totalement l’économie du pays. Dans le même temps, l’intervention énergique de l’armée et de la police britanniques permit à la Histadrut d’étendre certaines de ces positions pour en faire des bastions plus surs du "travail hébraïque".
Les évènements survenus au port de Haïfa en sont l’exemple le plus parlant. Le Comité national local et les dirigeants nationalistes arabes dans leur ensemble souhaitaient vivement fermer le plus grand port de Palestine. Une centaine des 250 porteurs ont effectivement fait grève fin avril, mais contrairement à Jaffa, où tous les travailleurs du port s’étaient rapidement joints au mouvement, la grande majorité des entrepreneurs et travailleurs arabes du port de Haïfa sont restés à leur postes, malgré les généreuses indemnités de grève proposées et les pressions intenses exercées par le Comité national. Amin al-Husayni et d’autres dirigeants nationalistes de premier plan se sont rendus à Haïfa à plusieurs reprises et ont tenté de persuader ’Abd Allah Abu Zayid, l’entrepreneur qui contrôlait en grande partie la main-d’oeuvre portuaire, de fermer le port. Mais Abu Zayid a insisté sur le fait que la situation à Haïfa était très différente de celle de Jaffa. Dans cette dernière ville, tous les travailleurs du port étaient arabes, mais au port de Haïfa, quelque 200 Juifs étaient employés par des entrepreneurs. Les porteurs qui avaient cessé le travail en avril avaient été rapidement remplacés par des Juifs et des Hawranis, et les travailleurs du port qui ne faisaient pas grève étaient logés au port même, sous étroite surveillance officielle. Si ses travailleurs se joignaient à la grève, affirmait Abu Zayid, leurs emplois seraient immédiatement repris par les travailleurs juifs déjà présents au port, par d’autres Juifs qui seraient amenés sur place et par des travailleurs migrants arabes du Hawran, après quoi le port de Haïfa serait perdu à jamais pour les Arabes de Palestine. Ce n’était certainement pas la seule préoccupation d’Abou Zayid : il entretenait depuis longtemps des liens personnels et commerciaux avec des Juifs, notamment des responsables locaux de la Histadrut, et il existe des preuves que l’Agence juive lui versait secrètement des sommes considérables (et vraisemblablement à d’autres également) pour maintenir le port de Haïfa ouvert[3].
En aout, après une campagne soutenue de pressions et de menaces, quelques travailleurs arabes du port de Haïfa se mirent finalement en grève, rejoints par les employés des chemins de fer palestiniens, de l’Iraq Petroleum Company, de Shell, de la municipalité et du département des travaux publics. Abu Zayid s’enfuit au Liban pour échapper aux menaces nationalistes qui pesaient sur sa vie. Déterminées à empêcher la fermeture de ces entreprises vitales, les autorités britanniques ont toutefois rapidement dépêché des forces militaires pour protéger les briseurs de grève au port et sur les autres sites concernés, et ont fait appel aux ingénieurs de la Royal Navy pour maintenir les trains en circulation. Le Conseil des travailleurs de Haïfa a apporté son aide en mobilisant les membres des kibboutz et d’autres personnes pour remplacer les dockers arabes en grève, tandis que la PLL d’Agassi a fait sa part en préparant un groupe de briseurs de grève arabes parmi ses membres et ses contacts. Cette intervention musclée des autorités britanniques et de la Histadrut a permis de maintenir le fonctionnement du port et des chemins de fer à Haïfa, tandis que la crainte des grévistes de perdre définitivement leur emploi au profit des Juifs a incité la quasi-totalité d’entre eux à reprendre le travail après dix jours. Ni le port ni les autres lieux de travail importants de Haïfa n’ont connu d’autres perturbations pendant toute la durée de la révolte.
Cette conjoncture sans précédent permit à la Histadrut d’obtenir d’autres avancées attendues depuis longtemps. Par exemple, à la fin de l’année 1936, l’Agence juive persuada les autorités portuaires de Haïfa d’employer directement des Juifs, plutôt que de passer par des entrepreneurs comme c’était le cas auparavant, remplaçant ainsi les travailleurs arabes et renforçant encore davantage le "travail hébraïque" dans cette région. En 1933, certains dirigeants du MAPAI s’inquiétaient du fait qu’Abba Hushi consacrait trop de temps et d’efforts à l’organisation des travailleurs arabes : "Il ne doit pas oublier, le mettaient-ils en garde, qu’il est le secrétaire du Conseil des travailleurs juifs de Haïfa." Dans la mesure où les succès remportés par la Histadrut en 1936 étaient en partie dus à l’engagement de Abba Hushi en faveur à la fois du "travail hébraïque" et de l’organisation des travailleurs arabes, il semble que leurs inquiétudes n’étaient pas fondées[4].
Avant la révolte, le gouvernement palestinien s’était montré généralement peu favorable, voire hostile, à la campagne agressive de la Histadrut en faveur du "travail hébraïque", de crainte qu’elle n’envenime les relations judéo-arabes, ne menace l’ordre public, ne renforce le pouvoir du mouvement sioniste et ne lui coute de l’argent en augmentant sa masse salariale et le cout des contrats de travaux publics. Cependant, la révolte arabe a créé un contexte où le gouvernement avait un fort intérêt politique et sécuritaire à soutenir la campagne de la Histadrut pour le "travail hébraïque", afin de maintenir le fonctionnement des entreprises vitales et d’affaiblir la révolte nationaliste. À Haïfa, les autorités britanniques et le mouvement sioniste avaient un intérêt commun évident à briser la grève d’aout, et ils y sont parvenus grâce à une combinaison de forces militaires (fournies par les Britanniques) et de briseurs de grève très motivés (fournis par la Histadrut).
À la carrière de Nesher également, la grève générale et l’intérêt du gouvernement à la briser permirent à la Histadrut de réaliser un vieux rêve : l’intégration de travailleurs juifs. Comme je l’ai expliqué au chapitre 5, en mars 1936, les ouvriers de la carrière de Nesher, désormais représentés exclusivement par la PAWS, avaient conclu la dernière de plusieurs grèves infructueuses contre l’exploitant, le même Musbah al-Shaqifi, tristement célèbre pour avoir régulièrement signé des accords avant de les rompre promptement au cours des années précédentes. Lorsque la grève générale débuta en avril, des menaces de mort nationalistes le poussèrent à fuir au Liban. Les ouvriers de la carrière rejoignirent la grève et les villages voisins devinrent des foyers d’activité nationaliste. Les autorités britanniques et le mouvement sioniste partageaient un intérêt commun à briser la grève de Nesher; comme l’a déclaré Moshe Shertok, directeur du département politique de l’Agence juive, si la grève à la carrière se poursuivait et que la cimenterie qu’elle approvisionnait devait fermer faute de matières premières, "les dirigeants arabes seraient en mesure de se vanter d’avoir réussi à paralyser la plus grande usine juive du pays, ce qui renforcerait considérablement leur image auprès de l’opinion publique arabe"[5]. La direction de Nesher était également convaincue que la production et la discipline ne pourraient être rétablies que si les Juifs reprenaient au moins une partie du travail à la carrière, et a donc accédé à une demande de longue date de la Histadrut en annulant le contrat d’al-Shaqifi et en transférant la concession de la carrière au Bureau des contrats de la Histadrut, dirigé par David Hacohen.
David Hacohen et ses collègues craignaient que les ouvriers arabes de la carrière ne résistent violemment à l’embauche de Juifs. Ils planifièrent donc leurs actions en étroite collaboration avec les responsables britanniques, qui saluèrent cette initiative visant à saper la grève générale, à relancer la carrière, à discipliner une main-d’oeuvre apparemment pro-nationaliste et à réaffirmer l’autorité du gouvernement dans une zone largement hostile. David Hacohen consulta également Sami Taha, secrétaire de la PAWS, qui représentait la plupart des ouvriers de la carrière. Taha était disposé à coopérer avec David Hacohen, apparemment parce qu’il souhaitait préserver au moins certains emplois de ses membres, et peut-être aussi parce qu’il était politiquement proche de la faction anti-Husseinite au sein du mouvement national. Le 4 mai 1936, David Hacohen, accompagné de Taha et de policiers, amena à la carrière une cinquantaine d’ouvriers juifs, membres du kibboutz Yagur voisin. Après avoir reçu la promesse de David Hacohen que leurs emplois seraient garantis et leurs salaires augmentés, les ouvriers arabes acceptèrent l’arrivée des Juifs sans résistance. L’influence de la PAWS à la carrière fut rapidement éliminée et les ouvriers arabes furent recrutés au sein de la PLL, avec l’approbation de Solel Boneh, qui avait été rétablie en 1935. (En 1937, Solel Boneh absorba le Bureau des contrats pour devenir l’entreprise de construction routière, de construction et d’entreprise générale de la Histadrut.) Cela suscita le mécontentement des ouvriers juifs de la carrière, craignant que l’adhésion à la PLL ne garantisse aux ouvriers arabes des emplois que les ouvriers juifs pourraient éventuellement convoiter. Au cours des années suivantes, la carrière adopta des méthodes de production plus intensives (avec notamment l’introduction de machines supplémentaires, un système de quotas et le travail aux pièces), et la main-d’oeuvre diminua et devint plus juive : en 1939, elle comprenait soixante Juifs et cinquante Arabes, les premiers gagnant un salaire de base de 37 piastres par jour et les seconds 16 piastres. Finalement, l’usine et la carrière de Nesher furent vendues à une nouvelle société détenue conjointement par la Histadrut et un groupe de négociants en ciment juifs[6].
La révolte permit également à la Histadrut de remporter la victoire dans sa lutte pour imposer le "travail hébraïque" à la carrière de Majdal Yaba (Migdal Tzedek), où, comme je l’ai mentionné au chapitre 5, les efforts précédents, en 1934 puis en avril 1936, avaient été contrecarrés par la résistance vigoureuse des travailleurs arabes. Comme au port de Haïfa et à Nesher, c’est le soutien officiel des Britanniques qui fit la différence cette fois-ci. À la fin de 1936, sur l’insistance de la Histadrut, tous les travailleurs arabes de Majdal Yaba ont été licenciés et remplacés par des travailleurs juifs. Comme ils l’avaient fait à deux reprises auparavant, les travailleurs arabes déplacés ont organisé une forte protestation, mais cette fois-ci, les autorités britanniques ont fermement soutenu la Histadrut et un important contingent de policiers et de nombreuses arrestations ont brisé la résistance arabe. Cette défaite, qui a entrainé la perte d’environ 400 emplois, a laissé un sentiment d’amertume. "Il n’est pas surprenant", écrivit un observateur arabe l’année suivante, "que les villageois de ce quartier aient participé au déraillement d’un train près de la gare de Ras-el-Ain le 14 octobre 1937… [Les auteurs] venaient de… villages qui avaient fait l’expérience personnelle de ce que les sionistes entendent par la "conquête du travail"[7].
Pourtant, le succès de la Histadrut à Majdal Yaba ne fut que temporaire : pendant la guerre, les ouvriers juifs partirent chercher de meilleurs emplois ailleurs et, à la fin de la guerre, la main-d’oeuvre des carrières était redevenue au moins partiellement arabe, ce qui déclencha une nouvelle tentative d’imposer le "travail hébraïque" en 1947. Un phénomène similaire se produisit dans les plantations d’agrumes des moshavot. Pendant la grève, la quasi-totalité des travailleurs arabes restèrent à l’écart, remplacés par des travailleurs juifs mobilisés et dépêchés par la Histadrut. Une fois la grève terminée, les travailleurs arabes revinrent et reprirent une grande partie du terrain perdu. La situation s’inversa à nouveau durant l’été et l’automne 1938, lorsque la révolte atteignit son paroxysme et que les travailleurs juifs monopolisèrent à nouveau l’emploi dans les plantations juives. Cependant, après la répression de la révolte à l’été 1939, et surtout après le début de la guerre et l’apparition de meilleurs emplois ailleurs, les Juifs abandonnèrent en masse les moshavot et les travailleurs arabes reprirent leur rôle dans le secteur juif des agrumes. Par la suite, la question fut largement abandonnée jusqu’en 1948, date à laquelle la fuite ou l’expulsion de la plupart des Arabes vivant dans la partie de la Palestine devenue Israël "résolut" le problème. Cette solution allait bien sûr s’avérer temporaire : après 1967, la main-d’oeuvre des plantations d’agrumes israéliennes allait se composer en grande partie de travailleurs palestiniens de Gaza[8].
Pour gagner la sympathie des responsables britanniques et garantir davantage d’emplois aux Juifs, les dirigeants sionistes ont tout mis en oeuvre pour souligner le rôle clé joué par les travailleurs juifs dans l’affaiblissement de la grève générale. Lors de son témoignage de décembre 1936 devant la commission royale chargée d’enquêter sur les causes des "troubles" en Palestine, présidée par Lord Peel, Moshe Shertok affirmait[9] :
Il s’agit d’un pays à deux races et il est crucial de rendre les services publics à l’abri des troubles raciaux. [Interjection d’un membre de la commission : "Immunisés contre le bacille, dirons-nous?"] Oui, contre les perturbations en cas de troubles raciaux et, à cet égard, l’expérience des derniers troubles, fondés sur une grève raciale, nous a été très utile. Nous avons constaté que là où le service était exclusivement aux mains des Arabes, comme dans le port de Jaffa, il était complètement paralysé, ce qui a contribué à la propagation de la grève et des troubles, mais les deux sont restés intrinsèquement liés et le renforcement de l’un a entrainé la propagation de l’autre." Là où des Juifs étaient présents, le service est resté intact et nous estimons qu’il est donc essentiel, par principe, que la composition raciale de la population se reflète dans le personnel des services publics de ce pays.
À titre d’exemple, Shertok a déclaré à la commission que lorsqu’une grève a éclaté au port de Haïfa en aout, "les travailleurs juifs sont intervenus et la grève a été étouffée dans l’oeuf, car ils étaient en mesure de maintenir les services d’aconage et d’arrimage. Ils étaient là et pouvaient le faire. À Jaffa, ils n’étaient pas là et ne pouvaient pas le faire".
La capacité de la PLL à mobiliser des briseurs de grève arabes pour travailler au port de Haïfa en aout 1936 témoignait moins de sa force dans cette ville que de la situation désespérée des travailleurs arabes au chômage. Lors d’une réunion du comité central du MAPAI en janvier 1937, Agassi expliqua à ses collègues que, depuis 1932, la PLL avait été en contact avec quelque 2 500 travailleurs arabes, délivré 1 100 cartes d’adhésion, organisé treize syndicats et mené plusieurs grèves. Aujourd’hui, expliqua Agassi, il ne restait plus que quinze travailleurs arabes totalement fidèles à la PLL et en contact étroit avec lui à Haïfa et Jaffa, et cinquante ou soixante autres à sa périphérie, tandis que tous les syndicats parrainés par la PLL avaient disparu. Son club de Haïfa demeura toutefois ouvert, en partie grâce à la fidélité indéfectible d’un certain Mahmud Abu Dabus, dont la réputation locale de dur à cuire offrait une certaine protection à la poignée d’Arabes publiquement identifiés à la PLL[10]. Le simple fait que la PLL ait continué d’exister témoigne de la relative faiblesse du mouvement nationaliste arabe à Haïfa, ainsi que des années de travail patient et acharné qu’Eliyahu Agassi avait investies pour développer de bonnes relations avec les travailleurs arabes de la ville. Mais un autre facteur a également attiré les travailleurs arabes vers la PLL, même à cette époque : la réputation de l’organisation comme source d’emplois pour les travailleurs arabes, pour lesquels la révolte avait entrainé une augmentation du chômage. Les carnets d’Agassi de 1936 et 1937 relatent de nombreux cas où des travailleurs arabes de Haïfa et des villages voisins et lointains l’ont approché lors de ses voyages ou se sont présentés au club de Haïfa pour demander à adhérer à l’organisation, convaincus que l’adhésion leur garantissait un emploi sûr et bien rémunéré dans une entreprise juive[11].
En règle générale, Agassi refusait les candidats individuels, conformément à la politique de la PLL qui consistait à n’accepter que des groupes de travailleurs employés sur le même lieu de travail. Mais la PLL a en fait fini par fonctionner comme une agence pour l’emploi pendant les années de révolte, fournissant des travailleurs arabes jugés fiables d’un point de vue sécuritaire et politique au bureau des contrats de la Histadrut (et plus tard à Solel Boneh) pour divers projets de travaux publics à Haïfa, ainsi qu’à la carrière et à la chaufournerie d’Even Vesid, toujours détenues conjointement par la Histadrut et l’homme d’affaires de Haïfa Tahir Qaraman, qui n’ont connu que quelques jours de grève en 1936 [12]. Cependant, l’emploi de travailleurs arabes qui étaient également membres de la PLL a parfois causé des problèmes à la Histadrut. En 1937, par exemple, Solel Boneh a remporté un appel d’offres pour la construction d’un nouvel hôpital public à Haïfa. Comme le contrat stipulait que 50 % de la masse salariale devait être versée à des Arabes, la Histadrut s’est tourné vers un entrepreneur arabe et a exigé que ses travailleurs soient membres de la PLL. L’entrepreneur recruta des travailleurs dans les campagnes et en dehors de la Palestine et les obligea à adhérer à la PLL. Cependant, les relations entre Solel Boneh et cet entrepreneur se détériorèrent rapidement, son contrat fut résilié et ses travailleurs licenciés, ce qui mit la Histadrut et la PLL dans une position embarrassante lorsque les travailleurs licenciés demandèrent, apparemment en vain, le remboursement de leurs cotisations à la PLL. Le projet hospitalier a également suscité une vive controverse publique : les syndicalistes arabes ont dénoncé l’attribution du contrat à Solel Boneh, ont accusé les travailleurs arabes de ne pas recevoir leur juste part de la masse salariale et se sont plaints que les travailleurs arabes qualifiés ne recevaient pas le même salaire que leurs homologues juifs[13].
Les écarts de salaire entre ouvriers juifs et arabes, même ceux possédant des compétences particulières, demeurèrent importants et continuèrent d’irriter les ouvriers et les syndicalistes arabes. Une étude publiée en 1938 par l’Institut de recherche économique de l’Agence juive révéla d’importants écarts de salaire entre Arabes et Juifs. Par exemple, en 1936-1937, les charpentiers juifs gagnaient en moyenne 37 piastres par jour, tandis que les charpentiers arabes gagnaient 27 piastres. Pour les tourneurs, les chiffres étaient respectivement de 39 et 35 piastres; pour les maçons de 54 et 43; pour les plâtriers de 53 et 33; et pour les carreleurs de 54 et 38. Une partie de cet écart pouvait résulter de différences de niveau de qualification et de productivité, mais ce n’était certainement pas vrai dans tous les cas. L’étude de l’Agence juive a également révélé que les salaires de certains ouvriers arabes qualifiés, dans le bâtiment par exemple, et peut-être même d’ouvriers non qualifiés, étaient souvent supérieurs à ceux des pays arabes voisins, voire de certains pays européens plus pauvres et moins développés. En ce sens, l’argument sioniste selon lequel l’afflux d’immigrants et de capitaux juifs avait contribué à la hausse des salaires en Palestine n’était pas sans fondement. Cependant, la comparaison que les ouvriers arabes de Palestine jugeaient importante ne concernait pas des ouvriers égyptiens ou hawrani encore plus pauvres, mais des ouvriers juifs locaux mieux payés pour les mêmes travaux et dont l’organisation, la Histadrut, semblait également convoiter les emplois des Arabes[14].
En plus de fournir de la main-d’oeuvre, la PLL a contribué à la lutte du Yishuv contre la révolte arabe d’autres manières. L’argent fourni par l’Agence juive a été secrètement transmis aux travailleurs arabes du port et aux entrepreneurs afin de maintenir le port de Haïfa ouvert, et Shmu’el Alafiya, un Juif né à Damas qui avait remplacé Agassi en tant qu’organisateur de la PLL à Haïfa lorsque ce dernier a commencé à passer la plupart de son temps à Tel‑Aviv et à Jaffa, a payé les chauffeurs de taxi arabes afin qu’ils ne se joignent pas à la grève générale[15]. Les premiers bateaux destinés au nouveau port juif de Tel‑Aviv furent achetés à des Arabes de Haïfa par l’intermédiaire de contacts de la PLL. La PLL était également une source importante de renseignements pour la Haganah et les autorités juives. Reuven Zaslani avait quitté son poste au département arabe de la Histadrut juste avant le début de la grève générale et était parti travailler au département politique de l’Agence juive; chargé de mettre en place un réseau de renseignement efficace à l’échelle nationale, il continua également à servir d’intermédiaire entre les services de renseignement sionistes et britanniques. Mais il a continué à assister aux réunions du Comité arabe de la Histadrut au moins jusqu’à la fin de 1936, et en 1938, il recevait encore des copies des rapports du département arabe sur ses activités.
Même après que Zaslani eut pris des responsabilités plus importantes, l’engagement de la Histadrut auprès des travailleurs arabes conserva une dimension importante en matière de renseignement et de sécurité. Agassi et Alafiya transmettaient régulièrement les informations reçues de leurs contacts arabes sur la situation dans diverses villes et villages arabes et sur les agissements de certains individus et organisations. George Nassar semble avoir fait de même : les archives de la Histadrut contiennent de nombreuses lettres qu’il envoya à son mentor Moshe Erem et à d’autres dirigeants du Po’alei Tziyon Smol, décrivant en hébreu approximatif la situation à Jaffa pendant la grève générale. L’identification de Nassar avec ses amis juifs était si profonde qu’il pouvait, dans ses lettres, rapporter sans complexe ce que "les Arabes" faisaient, comme s’il n’était pas lui-même arabe[16].
Agassi et Alafiya utilisèrent également leur connaissance de l’arabe – une denrée encore rare au Yishouv – pour mener une propagande antinationaliste. En 1936, la PLL publia ses propres tracts dénonçant la grève et en distribua d’autres préparés par le département arabe de l’Agence juive[17]. La PLL rémunéra également ’Abd al-Rahman ’Uthman al-Husayni, un Syrien de Damas récemment retraité de son poste de fonctionnaire syrien et installé à Haïfa, pour qu’il rédige un pamphlet (Un Appel à l’humanité souffrante) prônant les principes socialistes et pacifistes de son auteur, puis le distribua. Compte tenu du contexte, le pamphlet d’al-Husayni ne pouvait être compris que comme une dénonciation de la révolte. Al-Husayni insista initialement pour garder secrets ses liens avec la PLL, mais il était tout à fait disposé à travailler comme agent d’influence sioniste. En 1937, la PLL l’envoya au village de Wadi ’Ara pour donner suite à une lettre amicale écrite par un habitant du village à la PLL, dans l’espoir que ce contact puisse donner naissance à une branche de la PLL. Cette initiative avait une dimension sécuritaire évidente : Wadi ’Ara, situé dans la longue vallée étroite reliant la plaine côtière à la vallée de Jezréel, revêtait une importance stratégique considérable. Plus généralement, la Histadrut espérait qu’en établissant des liens avec les villages par l’intermédiaire de la PLL, elle pourrait combattre l’influence nationaliste arabe dans les campagnes et capitaliser sur le ressentiment envers l’inefficacité du leadership du Haut Comité arabe et la lassitude face à la révolte. Le moment semblait propice à ce type d’initiatives : au printemps et à l’été 1937, la révolte était plus ou moins en suspens, la Commission Peel enquêtant sur la situation en Palestine et réfléchissant à son avenir. La PLL put équiper le club de Wadi ’Ara (et plus tard celui du village voisin d’’Ar’ara) d’une radio et de matériel de lecture, et maintint des contacts réguliers avec les sympathisants des deux villages jusqu’en 1937 [18].
Plus tard en 1937, les relations de la PLL avec al-Husseini se renforcèrent lorsqu’elle l’engagea secrètement pour organiser un réseau d’intellectuels et de clubs prosionistes dans différentes villes et villages, et lui loua un bureau, pour un cout total d’environ 250 livres sterling – une somme dont l’ampleur reflétait l’importance politique de ce projet aux yeux des responsables de la Histadrut et de l’Agence juive. Les services de sécurité britanniques eurent vent du projet, invitèrent toutefois al-Husseini à une discussion et tentèrent de le convaincre de travailler pour eux comme informateur pour infiltrer l’un des partis nationalistes arabes. Cela diminua quelque peu l’utilité d’al-Husseini pour la Histadrut, mais il put néanmoins rendre divers services à ses nouveaux amis. Il fut, entre autres, l’auteur anonyme de Kashf al-Qina’ (Retirant le masque), un pamphlet publié par la PLL en janvier 1937, qui dénonçait la grève générale et la révolte nationaliste tout en louant la Histadrut pour son intérêt pour les travailleurs arabes.
Al-Husayni et une poignée d’autres Arabes pro-sionistes ont également été extrêmement utiles aux efforts de relations publiques du sionisme. On pouvait compter sur eux pour chanter les louanges du "sionisme du travail" et expliquer ses avantages pour les Arabes de Palestine lorsque des visiteurs et des délégations étrangers passaient par là. En effet, ils semblaient incarner l’engagement pratique du "sionisme du travail" en faveur de l’amitié arabo-juive et de la solidarité ouvrière, et prouver que les craintes des nationalistes arabes d’être déplacés et dominés par les Juifs étaient injustifiées. L’affirmation d’al-Husayni (qui n’était même pas palestinien) et d’autres comme lui selon laquelle leur ligne pro-sioniste représentait les véritables sentiments et les intérêts réels des masses ouvrières arabes a exaspéré les syndicalistes arabes pronationalistes. Ils ne disposaient pas des solides relations de la Histadrut avec le mouvement syndical international et avec les partis travaillistes et socialistes européens (en particulier britanniques), et ils étaient extrêmement frustrés de ne pas pouvoir faire valoir leur point de vue devant l’opinion publique mondiale. Lorsque, par exemple, deux députés du Parti travailliste indépendant (ILP) se rendirent en Palestine en janvier 1937 dans le cadre d’une tournée parrainée par la faction Yitzhaki-Ze’ev Abramovitch du Po’alei Tziyon Smol, avec laquelle l’ILP avait développé des liens étroits, ils rencontrèrent exclusivement des Juifs et des Arabes sélectionnés par la Histadrut, dont al-Husayni, dont Alafiya jugea la prestation très efficace. George Mansur, qui tenta sans succès de maintenir l’AWS en activité après l’assassinat de Michel Mitri par un agresseur inconnu en décembre 1936, demanda à plusieurs reprises à rencontrer les dirigeants de l’ILP, mais ses demandes furent rejetées[19].
Le Hashomer Hatza’ir ne disposait d’aucun cadre arabe loyal disponible pour se présenter à un public étranger, mais il cherchait lui aussi à gagner le soutien de la gauche européenne pour sa version du sionisme socialiste et sa vision d’une Palestine binationale[20]. Cette période vit également les premiers efforts du Hashomer Hatza’ir pour mener une propagande ciblant directement les Arabes. En l’honneur du 1er mai 1937, le mouvement publia ce qui semble avoir été sa première brochure en langue arabe, intitulée "La Voie de l’entente entre Juifs et Arabes de Palestine". La brochure affirmait que les travailleurs arabes et juifs bénéficieraient de la solidarité et différenciait explicitement l’Hashomer Hatza’ir de la majorité sioniste en prônant la création d’un État binational arabo-juif en Palestine. Elle cherchait également à inscrire la question palestinienne dans un cadre internationaliste prolétarien : les travailleurs arabes et juifs de Palestine, déclarait-elle, ne pouvaient offrir de plus beau cadeau aux travailleurs du monde, aux victimes d’Hitler et de Mussolini, aux travailleurs espagnols luttant pour la liberté, la démocratie et le socialisme, que la concorde fraternelle et la solidarité entre eux. En revanche, la brochure dénonçait fermement les dirigeants nationalistes arabes, tout en évitant toute discussion explicite sur le nationalisme arabe ou le sionisme. Il ne mentionnait pas non plus explicitement la question du "travail hébraïque" ni les divergences entre Hashomer Hatza’ir et le MAPAI, bien que le mouvement se soit rarement abstenu d’exprimer ces divergences sur les forums de la Histadrut et dans la presse hébraïque. De plus, malgré les critiques fréquentes de Hashomer Hatza’ir concernant l’inaction et les échecs de la PLL, la brochure la défendait comme le cadre approprié pour l’organisation des travailleurs arabes.
Les responsables juifs de la PLL contribuèrent également à affaiblir la révolte arabe en Palestine en aidant à tisser les premiers liens entre le mouvement sioniste et les communautés druzes de Palestine et de Syrie. En 1936, les dirigeants du village majoritairement druze d’Usufiyya, sur le mont Carmel, demandèrent au Conseil des travailleurs de Haïfa de les aider à obtenir des autorités britanniques une protection contre les guérilleros nationalistes qui harcelaient le village en raison de son refus de soutenir la révolte. Ces contacts, facilités par Abba Hushi, Agassi et Alafiya, aboutirent finalement à des rencontres entre les dirigeants du Yishouv et de la communauté druze, dont certains dirigeants druzes syriens en exil en Palestine et en Transjordanie. En octobre 1937, Abba Hushi et Shmu’el Alafiya, accompagnés de Cheikh Hassan Abou Rukn, un dirigeant druze d’Usufiyya, se rendirent au Liban, puis à Jabal al-Duruz ("la montagne des Druzes", un centre de la population druze du sud de la Syrie), en mission secrète pour l’Agence juive. Comme l’a déclaré Agassi dans un rapport[21], leur objectif était de "signer un accord officiel (bien que secret pour l’instant) entre nous et les habitants de la Montagne afin que leurs dirigeants influencent les habitants de la Montagne pour qu’ils ne se laissent pas entrainer par les instigateurs palestiniens, et qu’ils servent de source d’information. Dans tous ces domaines, des résultats extrêmement bénéfiques ont été obtenus". Certains Druzes palestiniens soutenaient et participaient activement au mouvement antisioniste, et les dirigeants sionistes espéraient qu’un accord avec les dirigeants druzes syriens atténuerait l’implication des Druzes palestiniens dans la révolte. Un mois plus tard, une deuxième mission eut lieu à Beyrouth et à Damas.
Ces contacts et ces missions secrètes marquèrent le début d’une alliance de facto entre le Yishuv et des segments importants de la communauté druze en Palestine et au-delà, qui voyaient dans cette alliance un moyen de fournir aux Druzes un contrepoids aux mouvements nationalistes arabes dirigés par les musulmans en Palestine, au Liban et en Syrie. Pendant la révolte de 1936-1939, les bonnes relations avec ces Druzes ont renforcé la sécurité des colonies et des entreprises juives dans la région du mont Carmel, notamment le kibboutz Yagur et la cimenterie et la carrière de Nesher, et ont affaibli l’insurrection nationaliste dans les campagnes. Elles ont également ouvert la voie à la position neutre ou pro-sioniste adoptée par la plupart des Druzes palestiniens pendant les combats de 1947-1949. À l’instar de l’intérêt de Zaslani pour les Kurdes d’Irak en 1934, cette relation naissante laissait présager ce qui allait devenir un élément central de la stratégie sioniste, puis israélienne : la recherche de communautés non arabes et non sunnites dans la région qui pourraient être amenées à s’allier contre le nationalisme arabe[22].
La Commission royale et le travail en Palestine
Les auditions de la Commission Peel ont permis aux syndicalistes juifs et arabes d’exprimer leurs points de vue devant un public plus large. Les dirigeants du "sionisme du travail" qui ont témoigné ont insisté sur les avantages que l’immigration et la colonisation juives avaient apportés aux Arabes de Palestine, citant les salaires plus élevés qui y étaient pratiqués par rapport aux pays voisins. Un mémorandum soumis par la Histadrut insistait sur le fait que "les travailleurs des deux communautés, les Juifs, consciemment, et les Arabes, instinctivement, ont compris qu’il existait une base réelle et organique pour l’établissement de relations amicales entre eux"[23]. La distinction établie par ce passage entre la compréhension consciente des travailleurs juifs et la compréhension instinctive des travailleurs arabes semble expliquer pourquoi si peu de travailleurs arabes avaient ouvertement exprimé leur reconnaissance d’une "base réelle et organique" d’amitié avec les Juifs. Quoi qu’il en soit, la Histadrut a déclaré que c’étaient les travailleurs juifs qui ont pris l’initiative :
[…] les travailleurs juifs considéraient comme leur devoir impérieux de sortir le travailleur arabe de sa situation d’exploitation et de dégradation, dont ses employeurs, soutenus par le gouvernement et le clergé [musulman], étaient responsables. Ils se sentaient moralement tenus de contribuer à l’abolition des conditions qui conduisaient à la pauvreté et à l’oppression partout dans le pays; et ils souhaitaient également rendre impossible l’existence en Palestine d’un important groupe de travailleurs dont les mauvaises conditions de vie et de travail constituaient une menace permanente pour leur propre statut de travailleurs et leur niveau de vie.
Malgré son importance cruciale dans les relations entre travailleurs arabes et juifs, le mémorandum n’a jamais mentionné ni même fait allusion à la question du "travail hébraïque", bien qu’il ait explicitement défendu la politique d’exclusion des Arabes de la Histadrut. Elle attaquait également les dirigeants de la communauté arabe de Palestine, qui s’opposaient prétendument à "la tentative même d’améliorer le niveau de vie des travailleurs arabes, ainsi qu’à la possibilité d’une entente entre travailleurs juifs et arabes".
Mais le véritable coupable, selon la Histadrut, était le gouvernement palestinien, qui avait bloqué les efforts de coopération entre travailleurs juifs et arabes. Bien que cette allégation semble avoir irrité Lord Peel, Dov Hoz, s’exprimant au nom de la Histadrut, l’a défendue dans son témoignage. Hoz a rejeté toute suggestion d’intérêts conflictuels entre travailleurs arabes et juifs; il a plutôt déclaré : "Il y a des questions qui, selon nous, ne suscitent pas l’intérêt des Arabes ou des syndicats arabes", telles que l’immigration et l’implantation juives, ainsi que le travail éducatif et culturel juif. Les membres de la commission ont insisté auprès des dirigeants de la Histadrut pour qu’ils fournissent des réponses claires et sans ambigüité quant à savoir si la politique de l’organisation concernant le "travail hébraïque" n’impliquait pas le déplacement des travailleurs arabes, sans grand succès.
En revanche, lorsque George Mansur, de l’AWS, comparut devant la Commission royale en janvier 1937 pour témoigner des conditions et des griefs des travailleurs arabes en Palestine, il insista sur la question du "travail hébraïque", qui, selon lui, avait grandement contribué au chômage arabe[24]. Cependant, les pro-sionistes britanniques refusèrent de le prendre au sérieux : lorsque le rapport de la Commission Peel fut débattu au Parlement en juillet 1937, l’un des membres du Parti travailliste indépendant qui n’avait pas pu rencontrer George Mansur lors de sa visite en janvier insista sur le fait que "Mansour [sic] ne représente personne d’autre que lui-même." Visiblement frustré par l’incapacité des syndicalistes arabes à atteindre et influencer l’opinion publique britannique, George Mansur publia une brochure en anglais "pour donner au lecteur anglais une idée des raisons pour lesquelles la main-d’oeuvre arabe est en harmonie avec le reste de la population arabe dans son opposition à l’immigration sioniste… et pour attirer l’attention sur l’insuffisance du traitement par la Commission royale des relations entre la main-d’oeuvre juive et arabe en Palestine." Bien qu’écrit avec clarté et argumentation, Le Travailleur arabe sous le mandat palestinien n’eut pas l’impact escompté par son auteur. Le mouvement du "sionisme du travail" entretenait des liens étroits avec le Parti travailliste et bénéficiait du soutien de nombreux députés travaillistes, tandis que les conservateurs antisionistes étaient peu susceptibles de s’intéresser aux travailleurs arabes ou aux syndicats, ni d’éprouver de la sympathie pour eux. Il y avait jusqu’à une bataille pour l’opinion publique britannique de centre gauche mais non communiste, toutefois les sionistes et leurs sympathisants avaient le dessus.
La grève générale et l’insurrection à grande échelle qui s’ensuivit rendirent plus flagrant que jamais l’absence d’un organe de propagande en langue arabe au sein du mouvement sioniste. Des efforts sporadiques avaient été déployés pour acheter subrepticement l’influence de certains journaux arabes en Palestine, mais ni la Histadrut ni aucune autre institution sioniste n’avait publié régulièrement un journal en langue arabe depuis la disparition d’Ittihad al-’Ummal en 1928. Depuis 1935, les dirigeants de la Histadrut avaient déclaré à plusieurs reprises qu’il ne fallait plus tarder à lancer une telle publication, mais rien ne s’était passé, principalement parce que la Histadrut avait mis beaucoup de temps à obtenir le financement nécessaire pour lancer le projet, auprès de l’Agence juive, de riches donateurs étrangers et de son propre budget. En outre, le comité politique du MAPAI, qui prenait toutes les décisions importantes concernant la Histadrut avant qu’elles ne soient discutées et ratifiées par les organes dirigeants de cette organisation, ne savait pas s’il existait un candidat approprié pour diriger cette entreprise. De nombreux dirigeants du MAPAI étaient sceptiques quant à l’idée dans son ensemble : par exemple, Moshe Shertok et Berl Katznelson estimaient tous deux qu’un journal en arabe contribuerait davantage à l’autosatisfaction des Juifs qu’à améliorer l’image du sionisme auprès des Arabes. Il y avait également un désaccord persistant sur le contenu et l’orientation sociopolitique du journal[25].
Les dirigeants du Hashomer Hatza’ir n’ont cessé de harceler le MAPAI à ce sujet. "Je ne comprends pas pourquoi la Histadrut ne peut pas publier un journal en arabe", demanda Ya’akov Hazan lors d’une réunion du comité exécutif de la Histadrut à l’automne 1936. "Je ne peux pas croire que parmi les 10 000 membres du MAPAI, il n’y ait pas trois rédacteurs pour un journal en arabe." Eliyahu Golomb, du MAPAI, répondit en admettant que le candidat du parti au poste de rédacteur en chef, Michael Assaf, était incapable d’écrire un article en arabe; en fait, ajouta-t-il, "il n’y a même pas dix camarades parmi nous qui connaissent l’arabe"[26]. Le choix d’Assaf comme rédacteur en chef par le MAPAI montre en fait le peu d’importance que le parti accordait à ce projet. Né dans la ville polonaise de Lodz en 1906, Assaf a immigré en Palestine au début des années 1920 et s’est rapidement fait une place dans la deuxième ligne de la direction de l’Ahdut Ha’avoda. Cependant, il s’est montré peu intéressé ou incapable de se constituer une base de pouvoir au sein du parti, et au milieu des années 1920, il a été relégué à des tâches culturelles, finissant comme journaliste pour le quotidien Davar de la Histadrut, fondé en 1925. Malgré sa connaissance limitée de l’arabe, Assaf s’était forgé au début des années 1930 une réputation d’expert éminent du MAPAI en matière d’affaires arabes. Ne trouvant personne de mieux, les dirigeants du MAPAI nommèrent Assaf rédacteur en chef du projet d’hebdomadaire arabe de la Histadrut et chargèrent Eliyahu Agassi, qui connaissait bien l’arabe, de travailler avec lui. Cela a laissé le département arabe de la Histadrut sans aucun employé à temps plein à Tel‑Aviv et Alafiya, inexpérimenté (et, selon certains, pas très compétent), seul à Haïfa, mais cela a finalement permis de faire avancer les choses au niveau du journal.
Le premier numéro de Haqiqat al-Amr (La vérité sur la question) parut en mars 1937. Bien que Haqiqat al-Amr fût officiellement désigné comme l’organe de la PLL et qu’il comportât généralement une rubrique consacrée aux affaires syndicales, son champ d’action était beaucoup plus large, conformément à son objectif affiché de lutte contre la propagande antisioniste. Haqiqat al-Amr publia de nombreux articles discutant du sionisme (en particulier, mais pas exclusivement, du "sionisme du travail") et tentant de démontrer comment l’entreprise sioniste bénéficiait aux Arabes de Palestine plutôt que de leur porter préjudice. Le premier numéro commençait par une affirmation (dans un arabe assez orné) qui serait répétée sous une forme ou une autre presque chaque semaine[28] :
Toute personne perspicace et impartiale se doit de reconnaître le dévouement du peuple juif à sa patrie éternelle et unique, dont les vertus ont été anéanties par les siècles. Car les Juifs ont mis en oeuvre de grands projets civilisationnels (’umraniyya) en Palestine, qui ont amélioré le sort du pays et la situation de tous ses habitants… Le mouvement ouvrier juif, organisé au sein de la Histadrut – pilier du mouvement sioniste – a été et sera toujours à l’avant-garde de ceux qui appellent et militent pour le développement, la paix et le progrès du pays, au bénéfice du peuple juif et des Arabes qui y résident. Telle est "la vérité sur la question".
Cette représentation de la Palestine comme la terre à la fois du "peuple juif" et des "Arabes qui y résident" ne constituait pas une rupture avec le discours du "sionisme du travail" tel qu’il avait été articulé au cours des quinze années précédentes, mais seulement un changement d’orientation. Les dirigeants du MAPAI continuaient de croire en un droit juif éternel et supérieur sur la Palestine, comme en témoigne le contraste implicite que cette déclaration établissait entre "le peuple juif", dont la Palestine était la "patrie éternelle et unique", et "les Arabes" qui se trouvaient y résider. La colonisation et le développement sionistes en Palestine ont encore renforcé la revendication juive sur la terre. Cette formulation incarnait la conception du "sionisme du travail" selon laquelle les Arabes de Palestine n’étaient pas une nationalité distincte à part entière, mais plutôt les membres d’une entité plus large, les Arabes, dont certains vivaient en Palestine mais pouvaient (et devaient peut-être) réaliser leur épanouissement national ailleurs, puisque ce pays était destiné à devenir le lieu de la réalisation de la souveraineté juive[29].
Entre 1936 et 1939, la force et la popularité évidentes de la révolte arabe ont conduit certains dirigeants du MAPAI à reconnaitre (généralement lors de forums fermés du parti) que les Arabes de Palestine avaient des griefs compréhensibles, étaient imprégnés d’un authentique esprit nationaliste et pouvaient même posséder certains droits nationaux dans le pays. En février 1937, par exemple, Ben Gourion déclarait[30] : "Le droit des Arabes en Palestine est un droit dû aux habitants de tout pays… parce qu’ils vivent ici, et non parce qu’ils sont Arabes… Les habitants arabes de Palestine doivent jouir de tous les droits des citoyens et de tous les droits politiques, non seulement en tant qu’individus, mais en tant que communauté nationale, tout comme les Juifs." Cette formulation était elle aussi particulièrement vague et ambigüe : les droits de la majorité arabe de Palestine étaient encore perçus comme n’étant pas tout à fait du même ordre que ceux du peuple juif en Palestine et n’incluaient certainement pas le droit à l’autodétermination, tandis qu’aucun compromis n’était possible sur la question clé de l’immigration juive.
Quoi qu’il en soit, de telles déclarations ne reflétaient aucune réévaluation fondamentale des objectifs du sionisme; elles manifestaient plutôt le pragmatisme de Ben Gourion, sa capacité à adapter sa tactique et sa stratégie à l’évolution des circonstances. Lorsque la Commission Peel recommanda, en juillet 1937, le partage de la Palestine en un petit État juif, un État arabe englobant également la Transjordanie, et une enclave sous domination britannique comprenant Jérusalem, Bethléem et un corridor maritime, Ben Gourion (avec Hayyim Weizmann, président de l’Organisation sioniste) parvint à convaincre le mouvement sioniste de s’abstenir de tout rejet catégorique du principe du partage. Ce n’était pas par souci des droits des Arabes, mais parce que Ben Gourion était convaincu que même un petit État juif en Palestine pourrait offrir un refuge aux Juifs européens, l’évolution des circonstances pouvant permettre son expansion future. En privé, Ben Gourion continuait d’envisager un État juif sur toute la Palestine et considérait le "transfert" des Arabes vivant sur le territoire de cet État comme à la fois judicieux et juste. Weizmann, lui aussi, voyait dans le partage une solution temporaire, viable pour une génération environ; à terme, pensait-il, l’État juif engloberait toute la Palestine[31].
C’est la version plus douce et plus souple de la conception du "sionisme du travail" des droits des Arabes en Palestine qui était présentée au public arabe dans les pages de Haqiqat al-Amr. L’hebdomadaire consacrait également une place importante à la dénonciation de la révolte arabe, réfutant les allégations antisionistes parues dans la presse arabe et tentant de démontrer la force et la permanence de la présence juive en Palestine. Les dirigeants nationalistes arabes étaient critiqués pour avoir prétendument exploité les travailleurs arabes à des fins politiques ignobles. Parallèlement, Haqiqat al-Amr diffusait des informations internationales, en mettant toutefois l’accent sur les questions juives et syndicales, ainsi que des comptes rendus des activités de la PLL et de la Histadrut, et des traductions de littérature. Ces dernières comprenaient des articles de l’écrivain hébreu (et ancien employé de la Histadrut) Yehuda Burla, ainsi que de Maxime Gorki et d’autres écrivains européens de renom. En 1940, Haqiqat al-Amr commença à dispenser des cours d’hébreu à ses lecteurs. Son tirage de 2 000 exemplaires fut presque entièrement distribué gratuitement par divers canaux, notamment les institutions et colonies juives (par exemple, l’Union internationale des travailleurs des Chemins de fer, des postes et des télégraphes et divers kibboutzim), qui en transmettaient des exemplaires aux Arabes avec lesquels ils étaient en contact; le courrier, par lequel des exemplaires étaient envoyés aux écoles publiques dans l’espoir d’influencer les enseignants et les élèves arabes; et le réseau de contacts personnels qu’Agassi et ses collègues avaient développé au fil des ans.
Il est difficile de déterminer l’impact réel de Haqiqat al-Amr sur son public cible, mais il est probable qu’il ait été minime. Il touchait relativement peu de lecteurs arabes et ne pouvait pas vraiment espérer rivaliser avec la presse arabe, en particulier pendant une période de soulèvement populaire et de révolte nationaliste. Bien que les responsables de la Histadrut et du sionisme en fussent très fiers et vantassent Haqiqat al-Amr tant au Yishouv qu’à l’étranger comme preuve de leur engagement en faveur de la compréhension entre Arabes et Juifs, la plupart des Arabes qui le découvraient le voyaient pour ce qu’il était : un organe de propagande sioniste. Presque tous les enseignants arabes à qui il était envoyé par la poste, et beaucoup d’autres, le renvoyaient, refusant l’offre d’un abonnement gratuit[32]. Néanmoins, grâce aux subventions de l’Agence juive et d’autres institutions du Yishouv, la Histadrut a continué à publier et à distribuer Haqiqat al-Amr jusqu’en 1948 et au-delà; en effet, il a continué à paraître jusqu’en 1960, date à laquelle la Histadrut l’a finalement fermé.
Bien que le journal arabe de la Histadrut ait finalement été lancé, les efforts de l’organisation pour organiser les travailleurs arabes ont stagné pendant les années de la révolte. Agassi et ses collègues attribuaient les échecs de la PLL à la fois au retard des travailleurs arabes et au manque d’intérêt de leur propre parti pour le projet, manifesté par les faibles ressources que la Histadrut y avait consacrées[33]. Mais d’autres membres du MAPAI rejetaient les critiques d’Agassi.
David Hacohen, haut dirigeant de l’empire commercial florissant de la Histadrut, insistait sur le fait qu’étant donné la situation en Palestine, aucune tentative d’organisation des travailleurs arabes n’avait de chances d’aboutir. Le travail parmi les Arabes devait se poursuivre, bien sûr, mais sans les plaintes et les réprimandes constantes de personnes comme Agassi concernant la prétendue négligence de la Histadrut. David Hacohen affirmait avoir un jour "prouvé" à un dirigeant arabe qu’il était dans l’intérêt économique objectif des Arabes palestiniens que seuls des Juifs soient employés à Nesher, car le "travail hébraïque" augmentait également les salaires des Arabes. Mais l’économie n’était pas la question : c’était une question de nationalisme. Le travailleur arabe "n’abandonnera pas ses dirigeants religieux et politiques", insistait David Hacohen; "les masses arabes parlent de défendre la patrie", et la Histadrut devait donc être réaliste quant à ses perspectives dans ce domaine[34].
Début 1937, Ben Gourion déclara au conseil de la Histadrut qu’il avait commis une erreur en déclarant, lors du congrès d’Ahdut Ha’avoda à Ein Harod, treize ans plus tôt, que le sionisme ne pourrait jamais parvenir à un accord avec les effendis, mais seulement avec les masses ouvrières arabes. Il déclarait alors[35] : "Nous devons trouver une voie pour l’ensemble du peuple arabe… par le contact et la négociation avec ses représentants, quels qu’ils soient." La nouvelle ligne de Ben Gourion soulignait implicitement le peu d’importance accordée aux efforts d’organisation des travailleurs arabes par la direction du MAPAI. Elle se poursuivrait, mais à un niveau modeste, et la majeure partie du budget du Département arabe irait à Haqiqat al-Amr, dont la publication pouvait être considérée comme utile à la propagande sioniste générale[36].
Pourtant, malgré le manque d’enthousiasme manifeste du MAPAI pour le travail de la PLL, un budget minimal et l’engagement et le dévouement d’une poignée d’individus ont permis à l’organisation et au département arabe de continuer à fonctionner et ont même rendu possible, pendant un certain temps, de mener des activités sporadiques axées sur les travailleurs. Au cours de l’année relativement calme entre octobre 1936, date à laquelle la grève générale a pris fin, et octobre 1937, date à laquelle la révolte a de nouveau éclaté dans une vague de violence à laquelle les Britanniques ont rapidement répondu par une répression accrue, des contacts ont été établis avec les porteurs de la douane de Jaffa. La PLL a fourni aux porteurs une certaine somme d’argent et les a aidés à rédiger et à remettre leurs pétitions aux autorités britanniques. Comme toujours, l’organisation des travailleurs arabes avait un motif caché : dans l’une de ses nombreuses lettres à l’Agence juive demandant un soutien financier pour le département arabe de la Histadrut, Agassi soulignait que "nous voyons dans le fait que les porteurs des douanes employés au port de Jaffa se tournent vers nous pour obtenir de l’aide une occasion facile et unique de saper la position du sous-traitant de la douane [main-d’oeuvre], Salim al-Khuri, que malgré tous vos efforts [auprès du gouvernement] et tous les nôtres, nous n’avons jamais réussi à contraindre à accepter le "travail hébraïque" dans la mesure où nous le méritons". Avec le soutien de la PLL, les porteurs de douane finirent par se mettre en grève, mais ils furent vaincus et leur organisation naissante fut détruite[37].
En contraste marqué à l’égard de la période 1934-1936, où l’AWS et la presse arabe avaient vigoureusement combattu la PLL à Jaffa, les relations plus ou moins ouvertes entre la PLL et les porteurs en 1938 ne suscitèrent aucune réaction. La censure gouvernementale et la préoccupation pour les affaires politiques peuvent expliquer le silence de la presse, mais l’absence de réaction de la part du mouvement ouvrier arabe témoigne de la paralysie quasi totale dans laquelle il était tombé. Après l’assassinat de Michel Mitri à la fin de 1936, des factions rivales se sont battues pour le contrôle de l’AWS, ce qui a entrainé sa désintégration. Le petit syndicat des travailleurs des transports dirigé par les communistes à Jaffa a également cessé de fonctionner, et même le PAWS à Haïfa était en grande partie inactif. Le taux de chômage élevé a certainement contribué à la faiblesse du mouvement syndical, mais la répression aussi : de nombreux dirigeants et militants clés du mouvement ont été emprisonnés lorsque les Britanniques ont sévèrement réprimé toutes les manifestations d’activité organisée liées au mouvement nationaliste. Par exemple, Sami Taha, qui allait devenir quelques années plus tard le dirigeant incontesté du PAWS, fut détenu sans procès pendant six mois en 1937, en vertu des règlements d’urgence promulgués par les Britanniques pour écraser la révolte, pour possession présumée d’"un appareil utilisé dans la fabrication de mines terrestres". Francis Sayigh, un communiste actif dans le mouvement syndical dans les années 1940, a également été détenu pendant six mois pendant la révolte en tant que "terroriste actif"[38]. De nombreux professionnels et intellectuels nationalistes liés aux syndicats ont été engages dans la révolte de 1936 et 1937, et après la reprise des combats armés à l’automne 1937, un grand nombre d’entre eux ont été arrêtés ou contraints à l’exil.
Le Parti communiste palestinien, qui espérait construire et diriger le mouvement ouvrier arabe, fut également paralysé et divisé par la révolte. Certains de ses dirigeants et militants arabes tentèrent de prendre une part active à la lutte armée, mais ce faisant, ils perdirent leur identité spécifiquement communiste sans exercer d’influence significative sur le cours, le caractère ou la direction de la révolte. Le soutien du parti à la révolte poussa nombre de ses membres juifs à la démission, tandis que la plupart de ceux qui restèrent s’organisèrent en une "section juive" largement autonome, de plus en plus éloignée de la direction majoritairement arabe du parti et soucieuse de rompre son isolement vis-à-vis du Yishouv en adoptant une position moins ouvertement antisioniste. À la fin de la révolte, une distance profonde entre les composantes arabes et juives du PCP s’était établie, ce qui a entrainé de nombreuses scissions et, finalement (comme je l’explique au chapitre 7), l’effondrement du PCP en tant que parti arabo-juif unifié.
Pendant une brève période, la concurrence à laquelle la PLL avait été confronté sur le terrain en 1935 fut donc absente. Mais les ressources limitées de la PLL, et surtout la recrudescence de la révolte, beaucoup plus violente et généralisée en 1938, rendirent toute avancée impossible. À l’été 1938, des bandes rebelles contrôlaient une grande partie des collines et de nombreuses villes de Palestine; comme l’a déclaré un responsable britannique, en septembre 1938, "la situation était telle que l’administration civile et le contrôle du pays étaient, en pratique, inexistants"[39]. Le gouvernement britannique, préoccupé par la crise des Sudètes, ne se sentait pas en mesure de renforcer massivement sa garnison en Palestine tant qu’une guerre européenne menaçait. À Nesher, où les ouvriers juifs et arabes travaillaient à temps partiel et prenaient de nombreuses "vacances" en raison de la crise économique, la présence des groupes armés opérant dans les environs s’est fait de plus en plus sentir. L’un des membres du comité de la PLL à Nesher a été enlevé et détenu pendant deux semaines par des guérilleros en guise d’avertissement aux ouvriers. La tactique a réussi : les ouvriers ont supplié la direction de dire à Alafiya de cesser de se rendre sur le site. Des ouvriers d’autres sites, soupçonnés de collaboration avec la Histadrut, ont également été harcelés et, dans quelques cas, tués; parmi eux se trouvait le principal contact de la PLL dans le village de Wadi ’Ara, qui a été exécuté par les guérilleros car il était soupçonné d’être un informateur de la police[40]. En 1937 et en 1938, des ouvriers arabes continuaient de se présenter au club de la PLL à Haïfa dans l’espoir de trouver du travail, mais à l’automne 1938, le travail de syndicalisation du département arabe de la Histadrut s’était complètement arrêté; Comme l’a déclaré Agassi, "dans ce contexte de tension politique terroriste, de déclin économique et de dépression spirituelle, rien n’est plus difficile que de trouver une possibilité d’action pour la PLL "[41].
L’accord conclu entre les puissances européennes à Munich en septembre 1938 autorisa le gouvernement britannique à déployer d’importantes troupes en Palestine pour écraser la rébellion arabe; les forces militaires britanniques finirent par surpasser en nombre les rebelles dans un rapport de dix contre un[42]. Une répression massive, comprenant des punitions collectives et des bombardements aériens et d’artillerie sur les villages insurgés, permit le rétablissement progressif du contrôle britannique. Les dissensions et les divisions au sein de la communauté arabe palestinienne affaiblirent également la révolte. Les groupes rebelles parvinrent rarement à coordonner leurs efforts, la plupart des dirigeants nationalistes furent emprisonnés ou en exil après l’automne 1938, et une partie importante de la population se lassa de la révolte et s’aliéna les rebelles. De plus, les Nashashibis et certains de leurs alliés s’opposèrent ouvertement à la révolte et, avec le soutien des Britanniques, organisèrent des "Bandes de la paix" armées qui attaquèrent les rebelles et les villages qui les soutenaient. Alors que les rebelles étaient poussés sur la défensive, les massacres se multiplièrent, chaque camp saisissant l’occasion de régler ses comptes, anciens et nouveaux. Parmi les personnes assassinées figurait Hassan Sidqi al-Dajani, un chef de la faction Nashashibi, abattu à Ramallah en octobre 1938. Fakhri al-Nashashibi, fondateur de l’AWS à Jérusalem en 1934, allait être assassiné à Bagdad en 1941.
Au printemps 1939, la révolte s’éteignait. Ayant pris le dessus sur le plan militaire, les Britanniques ont parrainé une nouvelle série de négociations entre Arabes et Juifs. Lorsque celles-ci ont échoué, le gouvernement britannique a publié une nouvelle déclaration de politique générale pour la Palestine, le Livre blanc de mai 1939. Le Livre blanc répondait, au moins en partie, à un certain nombre de revendications arabes de longue date en prévoyant la création d’un État palestinien indépendant dans un délai de dix ans, des restrictions sur les achats de terres par les Juifs et un plafond de 75 000 immigrants juifs au cours des cinq années suivantes, après quoi toute immigration supplémentaire nécessiterait le consentement des Arabes. Avec la guerre européenne qui se profilait à l’horizon, les responsables britanniques espéraient que le Livre blanc apaiserait l’opinion arabe et garantirait à la Grande-Bretagne le soutien et l’allégeance des Arabes de Palestine et des terres voisines.
Le mouvement sioniste accusait le Livre blanc de répudier l’engagement britannique, inscrit dans la Déclaration Balfour de 1917 et dans le mandat lui-même, de favoriser l’établissement d’un "foyer national" juif en Palestine. Sa promulgation marqua en réalité la fin de l’alliance entre la Grande-Bretagne et le mouvement sioniste. Cette alliance avait donné au mouvement sioniste le temps, la protection et le soutien nécessaires pour poser les bases démographiques, économiques, militaires et politiques d’un Yishouv fort et de plus en plus autosuffisant, malgré la résistance croissante et souvent violente (mais pas toujours très efficace) de la majorité arabe de Palestine. En conséquence, en 1939, le Yishouv était presque parvenu à se suffire à lui-même, même sans le soutien britannique. Le mouvement nationaliste arabe palestinien avait subi une défaite cuisante, laissant la communauté arabe démoralisée, désorganisée et sans direction efficace.
Les dirigeants sionistes indignés appelèrent initialement à la résistance et au défi aux politiques énoncées dans le Livre blanc. Mais quelques mois après sa publication, la guerre éclata en Europe. Le Yishouv et le mouvement sioniste mirent leur opposition au Livre blanc en suspens et s’allièrent à la Grande-Bretagne afin de combattre et de vaincre l’Allemagne nazie, manifestement un ennemi bien plus redoutable du peuple juif. La confrontation entre le sionisme et son allié et protecteur d’antan, la Grande-Bretagne, fut ainsi reportée à la fin de la guerre, date à laquelle le mouvement sioniste et le Yishouv seraient mieux placés non seulement pour contrecarrer les politiques énoncées dans le Livre blanc, mais aussi pour lancer avec succès une campagne pour la création d’un État juif en Palestine.
Les années 1930 en rétrospective
Entre 1932 et 1935, le projet de la Histadrut d’organiser les travailleurs arabes connut des succès notables. La PLL développa des liens organisationnels avec les travailleurs arabes de plusieurs lieux de travail importants, notamment dans les ports de Haïfa et de Jaffa, et recruta pour la première fois un nombre important de salariés non qualifiés et semi-qualifiés, bien différents des artisans qualifiés employés dans les petits ateliers avec lesquels la Histadrut avait noué des liens au milieu des années 1920. Mais ces succès furent de courte durée : elle se révéla incapable de créer des syndicats stables ni un groupe de syndicalistes arabes disposés à s’identifier ouvertement à la PLL, et elle ne développa jamais une base d’adhérents importante et stable. Comme les responsables de la Histadrut l’admirent eux-mêmes, en 1937, elle ne comptait plus que quelques dizaines de membres et de sympathisants à Haïfa et dans ses environs, et était désormais perçue par les travailleurs arabes comme une agence de placement plutôt qu’une organisation syndicale.
Bien que la direction de la Histadrut ait toujours eu une attitude plutôt ambivalente à l’égard de ce domaine d’activité et n’y ait jamais consacré de ressources humaines ou matérielles importantes, il est difficile de soutenir que même le faible investissement qui y a été consacré était justifié. Cependant, la faiblesse des ressources n’a pas été la principale cause de l’échec de la PLL dans les années 1930, même si certains de ses militants juifs le voyaient certainement ainsi. Ce qu’ils ne parvenaient pas à saisir, c’est que les raisons de l’échec de cette initiative résidaient en grande partie dans sa conception, une conception ancrée dans le discours du "sionisme du travail" sur les Arabes en général et les travailleurs arabes en particulier. Ce discours présupposait, et même insistait, qu’une initiative d’organisation des travailleurs arabes entreprise par la Histadrut, institution centrale du projet sioniste en Palestine, pouvait être perçue par les Arabes comme apolitique et sans lien avec la question plus vaste du sionisme et ses implications pour l’avenir de la Palestine. Comme nous l’avons vu, les travailleurs arabes se sont en effet souvent tournés vers la PLL et la Histadrut, pour diverses raisons : obtenir de l’aide dans leurs luttes professionnelles, accéder aux soins de santé et aux prêts, trouver un emploi, croire en la solidarité ouvrière, etc. Mais à mesure que la classe ouvrière arabe palestinienne gagnait en importance et en poids social, qu’une couche de travailleurs plus instruits et plus politiquement avertis émergeait, que le syndicalisme arabe se développait et que le mouvement nationaliste arabe commençait à s’intéresser aux questions syndicales, ces liens entre les travailleurs arabes et la Histadrut apparaissaient de moins en moins innocents, moins anodins. Cela était d’autant plus vrai que l’imbrication (quoique complexe) du projet du "sionisme du travail" d’organisation des travailleurs arabes avec la campagne pour réaliser le "travail hébraïque" devenait non seulement évidente, mais aussi un enjeu public, comme ce fut certainement le cas à partir de 1934, lorsque la Société des travailleurs arabes de Jaffa en fit une priorité.
Ce type de réponse arabe n’était ni anticipé ni facile à comprendre par les responsables de la Histadrut ni par les militants de la PLL. Leur incompréhension tenait en partie à leur conception des travailleurs arabes comme une masse largement inerte, une matière première susceptible d’être modelée par une force extérieure, mais généralement dépourvue de capacité de réflexion ou d’action indépendante, du moins au-delà d’un certain niveau élémentaire. Ceci est confirmé par le fait frappant que, dans la masse de documents générés par les efforts du mouvement du "sionisme du travail" pour développer des relations avec la classe ouvrière arabe durant les années 1930 – rapports sur les activités d’organisation, correspondance interne entre les départements et les responsables de la Histadrut, comptes rendus de débats dans les forums du parti, du syndicat et de la Histadrut, tracts publiés, etc. -, il est assez rare d’entendre une voix arabe, surtout une voix de la base ou une voix qui, d’une certaine manière, dit non, qui ne se contente pas d’adhérer silencieusement, mais remet activement en question les prémisses de ce projet. Ainsi, des incidents comme la confrontation de Zaslani et Agassi avec les travailleurs des docks de Jaffa en novembre 1934, au cours de laquelle ces derniers pressèrent les syndicalistes juifs d’obtenir des réponses claires et sans détour sur les motivations cachées de la Histadrut qui les aidait à s’organiser et sur son engagement pour le "travail hébraïque" au port de Jaffa, ont peu, voire pas, d’antécédents dans cette littérature.
Il y a certainement eu de nombreuses rencontres de ce type, mais elles sont rarement évoquées, en partie parce qu’elles n’avaient guère leur place dans le cadre conceptuel de ceux qui ont rédigé les rapports, envoyé la correspondance et participé aux débats. Zaslani, Agassi, Abba Hushi et leurs collègues avaient du mal à considérer ces réactions comme des manifestations d’un intérêt personnel rationnel, car ils avaient tendance (tout comme le mouvement sioniste en général) à attribuer toutes les expressions de rejet et d’opposition à la manipulation malveillante des travailleurs innocents par des agitateurs extérieurs intéressés, en l’occurrence des syndicalistes arabes imprégnés de nationalisme. Cela traduisait également une perception des travailleurs arabes comme passifs et largement incapables d’agir de manière rationnelle et motivée, et sur lesquels il fallait donc agir, que ce soit de manière bienveillante par les sionistes ou de manière malveillante par les nationalistes arabes antisionistes animés par des motivations égoïstes cachées. Bien que le "sionisme du travail" se considérait comme un mouvement qui redonnerait au peuple juif sa propre voix, lui permettant de surmonter son impuissance et de prendre le contrôle de son destin, il avait du mal à envisager les Arabes, et en particulier les Arabes de la classe ouvrière, comme ayant leurs propres voix, identités et capacités d’action distinctes.
Il est indéniable que, au moins jusque dans les années 1930, les syndicalistes juifs de Palestine possédaient une expérience bien plus grande de l’organisation et du maintien d’organisations syndicales que la plupart des travailleurs arabes, et qu’ils étaient souvent imprégnés d’une vaste culture du mouvement ouvrier international, susceptible d’être utile aux travailleurs arabes. Cependant, les syndicalistes juifs ont saisi cette expérience et cette culture à travers le filtre des prémisses et des conceptions du "sionisme du travail". Par conséquent, la signification de l’organisation syndicale entreprise par la Histadrut parmi les travailleurs arabes dans les années 1930 ne pouvait être dissociée de la question plus large des objectifs sionistes en Palestine et du conflit du sionisme avec le nationalisme arabe palestinien. Les efforts de la Histadrut ont donc suscité de plus en plus d’opposition et de contre-organisation de la part des syndicalistes arabes qui, à l’instar des partisans du "sionisme du travail", considéraient leurs engagements nationaux et syndicaux comme complémentaires, et ont été de plus en plus contrariés par ces oppositions.
Comme nous l’avons vu, tout au long des années 1930, l’activité (ou l’inactivité) de la Histadrut dans ce domaine a été vivement critiquée par d’autres forces sionistes de gauche, en particulier le Hashomer Hatza’ir. Il est toutefois très improbable que les conceptions de ce mouvement en matière d’organisation commune et de solidarité entre les classes ouvrières arabes et juives auraient été plus fructueuses que celles du MAPAI, car elles reposaient sur des prémisses probablement encore moins réalistes. Le Hashomer Hatza’ir ne faisait pas non plus vraiment mieux que le MAPAI pour mettre en pratique son discours sur l’amitié et la solidarité entre Arabes et Juifs, même dans ses propres kibboutzim. Moshe Shamir, célèbre romancier israélien qui a commencé comme partisan du Hashomer Hatza’ir mais qui, après 1967, s’est orienté vers l’extrême droite du spectre politique israélien, a fait ses études dans les années 1930 au kibboutz Mishmar Ha’emek, l’un des kibboutzim du mouvement dans la vallée de Jezreel. Dans son livre Hayyai ’im Yishma’el (Ma vie avec Ismaël), Shamir a abordé ce fossé entre la rhétorique et la réalité[43] :
[…] dans la salle à manger [du kibboutz], les dirigeants [de l’Hashomer Hatza’ir] parlaient de "fraternité entre les peuples". Aucun d’eux ne connaissait un mot d’arabe, ils ne parlaient jamais [avec les Arabes] comme un homme parle avec ses amis. Ils n’avaient aucun ami dans les villages de la région et ne rendaient jamais la moindre visite à leurs voisins des villages voisins. Dans l’excellente école moderne [du kibboutz] ‑ pendant longtemps peut-être l’établissement d’enseignement le plus avancé du pays ‑ l’arabe n’était pas enseigné […] Nous vivions donc simplement avec nos belles théories d’un côté et la dure réalité de l’autre, et nous nous épargnions tout désagrément et le fardeau de la réflexion en n’essayant jamais de comparer théories et réalité, pour un premier examen élémentaire et fondamental de leur degré de coïncidence ou de divergence […] Nous nous sommes organisés derrière la clôture, nous nous sommes préparés à nous défendre, nous avons parlé de "fraternité entre les peuples" et nous n’avons jamais, en réalité, rempli la moindre obligation sérieuse [du principe de] fraternité entre les peuples.
C’est sans doute un jugement sévère, mais il contient une grande part de vérité. En fait, on pourrait même aller plus loin et suggérer que pour le Hashomer Hatza’ir, et pour le "sionisme du travail" en général, la réalisation de leurs objectifs nécessitait un écart substantiel entre l’idéologie et la réalité, entre les engagements de principe et la reconnaissance claire des implications de ses actes, entre les intentions subjectives et les conséquences objectives. De tels écarts sont probablement caractéristiques de tous les mouvements politiques et sociaux, mais à cette époque et à cet endroit précis, ils étaient peut-être particulièrement marqués, et ils ont finalement contrecarré le projet du "sionisme du travail" de développer des relations avec les travailleurs arabes, du moins tel que ce projet fut conçu et mis en oeuvre dans les années 1930.
Comme je l’ai souligné au chapitre 4 à propos des cheminots, la révolte arabe de 1936-1939 a entrainé une ségrégation accrue dans les quartiers résidentiels, dans la société et sur le lieu de travail, les Juifs quittant les quartiers à majorité arabe pour s’installer dans des quartiers juifs plus surs. Les Arabes et les Juifs ont également cessé de fréquenter les mêmes lieux publics, que ce soit pour les affaires, le shopping ou les loisirs, et les craintes et la haine suscitées de part et d’autre par les actes de violence terroriste visant des civils n’ont pas été facilement effacées. Dans le même temps, la révolte et ses conséquences politiques, sociales et économiques ont considérablement affaibli le mouvement national arabe en Palestine, tout en renforçant plus que jamais la détermination du Yishouv à créer un État. Cependant, comme le montreront les chapitres suivants, les évènements survenus pendant la guerre et immédiatement après ont libéré de nouvelles forces importantes et généré une nouvelle dynamique qui a affecté de nombreux domaines de la vie en Palestine. Ces forces et cette dynamique ont créé de nouveaux espaces et de nouvelles formes d’interaction entre les travailleurs arabes et juifs et les mouvements syndicaux, façonnant non seulement les relations entre eux, mais aussi la manière dont ces relations étaient perçues.
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Notes 6
1 Dans le Yishouv, le terme hébreu le plus couramment utilisé pour désigner la révolte de 1936-1939 était hame’ora’ot, "les évènements". Le même terme avait été utilisé pour désigner les précédentes flambées de violence anti-juive ou antisioniste en 1920, 1921 et 1929, ainsi que mehumot, "émeutes". Si, en privé, de nombreux dirigeants sionistes étaient capables de reconnaitre le caractère véritablement populaire et nationaliste de la révolte, ils ne l’ont jamais qualifiée publiquement d’authentique soulèvement national, pour des raisons évidentes. L’utilisation du terme me’ora’ot reflétait et renforçait un discours sioniste qui présentait la révolte comme le produit de la manipulation et de l’incitation d’un petit nombre d’agitateurs qui, dans l’intérêt des effendis "féodaux", recouraient à la violence et à la terreur pour intimider et dominer la majorité pacifique de la population arabe. Loin d’être un véritable mouvement populaire avec un ensemble d’objectifs compréhensibles, les évènements de 1936-1939 ont ainsi été réduits à une série d’actes de terreur presque insensés perpétrés par une poignée d’extrémistes qui ne bénéficiaient pas du soutien populaire.
L’utilisation sioniste du terme me’ora’ot correspondait à l’utilisation officielle britannique du terme "troubles" pour désigner ce soulèvement anticolonial en Palestine, ainsi que des insurrections similaires contre la domination britannique ailleurs. Dans l’usage officiel, le terme "troubles" suggérait une perturbation anormale et indésirable de l’ordre normal des choses, une remise en cause du statu quo par des éléments mécontents. Loin d’être neutres ou transparents, ces termes hébreux et anglais ont acquis leur signification et leur puissance émotionnelle dans le cadre d’une certaine conception des relations entre les Européens et leurs sujets non européens, c’est-à-dire le discours colonial dont j’ai parlé au chapitre 1.
2 Filastin, 2 mai 1936.
3 Ian Black, Zionism, pp. 34, 65. Un compte rendu officiel des activités de la Histadrut à Haïfa entre 1933 et 1939 affirmait que "les relations établies au cours des années précédentes avec les travailleurs et les employeurs du port de Haïfa ont été extrêmement bénéfiques, car elles ont directement contribué à empêcher une grève dans le port de Haïfa…". Mo’etzet Po’alei Haifa, Hahistadrut behaifa, p. 245.
4. Eliyahu Bilitzki, Beyitzira uvema’avak, p. 224 (souligné ["juifs"] ajouté), p. 232-34.
Mon entretien oral avec Agassi, 6 mai 1987; David Hacohen, Time to Tell, p. 88-89; Seikaly, "Arab Community", p. 231-32; et Porath, Palestinian Arab National Movement, p. 167.
En mai 1937, les responsables du port de Haïfa ont accédé aux demandes de l’Agence juive visant à remplacer les quelque 200 Hawranis employés au port par des Arabes palestiniens, en partie afin de créer des emplois pour les Arabes palestiniens sans travail dans les villages de l’intérieur et d’atténuer ainsi le mécontentement social qui avait contribué à alimenter la révolte. Cependant, les conditions dans les campagnes étaient si mauvaises qu’environ 1.200 candidats désespérés se sont présentés pour ces 200 emplois, et le gouvernement a dû renvoyer un millier d’entre eux chez eux à ses frais. Voir George Mansur, Arab Worker, p. 10-11.
Ironiquement, c’est précisément le succès de la grève générale à Jaffa qui permit au Yishouv d’obtenir satisfaction sur l’une de ses revendications de longue date : un port qui lui soit propre. En mai 1936, afin de saper la grève au port de Jaffa, les autorités britanniques autorisèrent la construction d’un petit quai à Tel‑Aviv et le déchargement des navires par une main-d’oeuvre exclusivement juive. Malgré les protestations arabes, cette nouvelle installation continua de fonctionner longtemps après la fin de la grève.
Sur cet épisode, voir Porath, Palestinian Arab National Movement, p. 175-176.
5. Dans ibid., p. 168.
6. Ibid.; David Hacohen, Time to Tell, 89-91; AA 205/7, aperçu des activités du Département arabe pour la période allant de juin à décembre 1937.
7. George Mansur, Arab Worker, p. 31.
8. Sur le "travail hébraïque" dans les moshavot pendant la révolte, voir Anita Shapira, Hama’avak.
9. Grande-Bretagne, Commission royale sur la Palestine, Minutes of Evidence, pp. 215, 220.
10. Archives MAPAI, Beit Berl, réunion du comité central du MAPAI du 16 janvier 1937 ; entretien oral avec Agassi, 6 mai 1987.
11. AA 205/5.
12. Après une attaque de guérilla contre les ouvriers de cette carrière, Tahir Qaraman envoya un télégramme à Filastin (publié le 23 juin 1937) dans lequel il affirmait avoir rompu ses liens avec Even Vesid au début de l’année 1937. En réalité, bien qu’il ait vendu une part importante de l’entreprise à la Histadrut, il restait toujours associé.
13. George Mansur, Arab Worker, p. 33; Filastin, 28 juillet 1937. Mais voir également la version dans AA 205/7, enquête sur les activités du département arabe pour la période juin-décembre 1937, qui dépeint Solel Boneh comme la victime innocente de la propagande et de l’agitation nationalistes arabes.
14. Voir David Horowitz et Hinden, Economic Survey of Palestine, p. 194-95.
15. Les militants du Hashomer Hatza’ir à Haïfa n’étaient pas satisfaits de la nomination d’Alafiya : le bulletin de discussion de la section locale affirmait que "le choix même [de la jeune et inexpérimentée Alafiyya comme organisatrice locale de la PLL] signifie que tout cela sera enterré… Il est clair que le renforcement de la PLL n’est pas une priorité pour le MAPAI…" HH 90/17alef (2alef), 6 décembre 1936. Concernant le financement par l’Agence juive des opérations sécuritaires et politiques de la PLL pendant la révolte, voir AA 208/2046, Agassi à S/EC/H, 27 septembre 1939.
16. Les lettres de Nassar se trouvent dans AA 407/605. Voir également AA 205/6 ; AA 205/7, relevé des activités du Département arabe [de la Histadrut] pour la période juin-décembre 1937, p. 3 ; CZA, S25/2961, Agassi au département politique de l’Agence juive, 15 février 1937 ; et Eshed, Mosad, passim.
17. Voir, par exemple, "Ayyuha al-sukkan", publié à Haïfa et daté du 31 juillet 1936, dans AA 208/781alef. La faction Erem-Nir du Po’alei Tziyon Smol a publié au moins un tract en arabe sous le nom de son groupe de façade Antifa (de "antifasciste").
18. AA 298/781alef, Agassi à Harpaz et David Hacohen, 2 octobre 1936 ; AA 205/6, réunion du Comité arabe, 11 novembre 1936 ; CZA, S25/9161 ; AA 205/7, Agassi, rapport sur les activités de la PLL, 20 mai 1937.
19. George Mansur, Arab Worker, p. 6; pour le récit d’Alafiya sur cette réunion et d’autres, voir AA 205/7, relevé des activités du Département arabe [de la Histadrut] pour juin-décembre 1937, p. 4. Voir également les commentaires d’un des membres du Parlement appartenant à l’ILP qui s’était rendu en Palestine dans Jewish Socialist Labour Party, British Labour Policy on Palestine (Londres, 1938), p. 114-16.
20. Voir par exemple, Mordekhai Orenstein, Jews, Arabs and British in Palestine : A Left Socialist View (London, 1936).
21. 1AA 205/7, rapport d’Agassi sur les activités de la PLL, 20 mai 1937.
22. Ibid. See also Ian Black, Zionism, 336-64.
23. Le mémorandum intitulé "Coopération entre travailleurs juifs et arabes sous les auspices de la Fédération générale du travail juif" se trouve dans CZA, S25/4618 ; le témoignage provient de Grande-Bretagne, Commission royale de Palestine, Minutes of Evidence, p. 234-37.
24. Ibid., p. 340-43; Filastin, 17 janvier 1937.
25. Archives du MAPAI, Beit Berl, procès-verbal de la réunion du comité politique du MAPAI du 9 mai 1935 ; S/EC/H, mai-aout 1936 ; Ian Black, Zionism, p. 66-67.
26. EC/H, mai, juin, 9 septembre, 29 octobre 1936.
28. Haqiqat al-Amr, 24 mars 1937.
29. Ben Gourion a exprimé clairement ce point de vue dans un discours adressé à ses collègues de la direction sioniste en octobre 1936 : "Il n’y a pas de conflit entre le nationalisme juif et palestinien [arabe] parce que la nation juive n’est pas en Palestine et que les Palestiniens ne sont pas une nation." Dans Simha Flapan, Zionism, p. 131. Je n’ai pas vu l’original hébreu de cette citation, mais je doute fort que Ben Gourion ait réellement utilisé le terme "Palestinien" pour désigner ceux que les partisans du "sionisme du travail" d appelaient généralement "les Arabes de la Terre d’Israël" (’araviyei eretz yisra’el).
30. Cité dans Shabtai Teveth, Ben-Gurion, p. 170. Voir également le discours prononcé par Ben-Gourion en juillet 1938 devant le Comité politique du MAPAI, cité dans Simha Flapan, Zionism, p. 141-42.
31. Shabtai Teveth, Ben-Gurion, p. 179ff, et Simha Flapan, Zionism, ch. 1.
32. EC/H, 27 mars 1941. Mais voir également AA 205/7, rapport d’Agassi sur les activités de la PLL, 20 mai 1937, qui affirme que Haqiqat al-Amr a suscité des réactions positives parmi les lecteurs arabes.
33. Voir, par exemple, le rapport d’Agassi au comité central du MAPAI, réunion du 16 janvier 1937, dans les archives du MAPAI, Beit Berl.
34. Ibid.
35. Shabtai Teveth, Ben-Gurion, p. 170. Ian Black, Zionism, p. 63-64.
36. Concernant la recherche continue de financement, voir CZA, S25/2961, Agassi au département politique de l’Agence juive, 15 février 1937 ; Agassi à Shertok, 18 mai 1937 ; Hoz à Shertok, 17 décembre 1937 et 15 juin 1938.
37. CZA S25/2961, Agassi au département politique de l’Agence juive, 22 mars 1938, et rapport sur la PLL, juillet 1938.
38. Commissaire de police, district de Lydda, au commissaire de district par intérim, district de Lydda, février 1943, reproduit dans al-Budayri, Tatawwur.
39. Cité dans Porath, Palestinian Arab National Movement, p. 238.
40. HH/AC 4/2, extrait du journal personnel d’Agassi.
41. Ibid. ; CZA, S25/2961, rapport PLL pour janvier-juin 1938.
42. Lesch, Arab Politics, p. 226.
43. Cité dans Tzvi Lavi, "Hashomer Hatza’ir-Hakibbutz Ha’artzi uva’ayat ha’avoda ha’aravit bameshek hayehudi, 1926-1939" (mémoire de maitrise non publié, Université de Tel Aviv, 1980), p. 70.
7. Les travailleurs, les mouvements ouvriers et la gauche
pendant la Seconde Guerre mondiale
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La promulgation du Livre blanc de mai 1939, la fin de la révolte arabe quelques mois plus tard, puis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939 ouvrirent la voie à une nouvelle ère dans l’histoire de la Palestine mandataire. L’atmosphère de serre engendrée par la guerre entraina de rapides changements sociaux, économiques et politiques, modifiant profondément la portée et la nature des interactions entre travailleurs arabes et juifs. Bien que la lutte politique ouverte pour le sort de la Palestine fût largement en suspens pendant la guerre, les événements survenus durant ces années eurent un impact important, voire décisif, sur la phase finale de cette lutte, qui débuta à la fin de celle-ci.
Les années de guerre : changements économiques et politiques
La guerre affecta considérablement l’économie palestinienne. Dès les premiers mois, la fermeture des voies maritimes méditerranéennes porta un coup dur à l’industrie agrume du pays, axée sur l’exportation. Le secteur de la construction civile, un secteur crucial pour l’économie du Yishouv, souffrit également, à la fois du recul de l’immigration juive et de la raréfaction des matériaux importés, dont dépendait fortement ce secteur. La majeure partie de ce qui parvenait en Palestine fut détournée vers des fins militaires. Le chômage resta relativement élevé, tant chez les Arabes que chez les Juifs, jusqu’en 1940. Cependant, à mesure que la guerre se poursuivait, le déclin des importations de produits finis étrangers créa de nouvelles opportunités pour les fabricants locaux. Plus important encore, la Palestine devint une base et un lieu de rassemblement majeurs pour les forces militaires britanniques et alliées, ce qui stimula considérablement la demande de produits manufacturés et agricoles. Pour répondre à cette demande, les autorités britanniques prirent des mesures pour encourager l’industrie locale en Palestine et dans les pays voisins, coordonnées après avril 1941 par le Centre d’approvisionnement du Moyen-Orient, basé au Caire. Le secteur de la construction connut également un essor grâce à la multiplication des contrats passés par le ministère de la Guerre et le gouvernement pour des projets militaires.
Quelques chiffres suffiront à illustrer l’ampleur de l’envolée économique induit par la guerre. Entre 1940 et 1946, quelque 12 millions de livres sterling ont été investis dans des entreprises industrielles juives en Palestine, soit près du double du total des années 1930. Les dépenses militaires britanniques et alliées en Palestine, consacrées à des biens allant des vêtements aux produits alimentaires transformés en passant par les munitions, la construction et les services d’entretien et de réparation, se sont élevées à environ 1 million de livres sterling en 1940; Elles quadruplèrent l’année suivante, puis plus que doublèrent encore, pour atteindre environ 12 millions de livres philippines en 1943. Les commandes militaires de 1942 équivalaient à la production industrielle totale de la Palestine en 1939. Pendant la guerre, la Palestine exporta d’importantes quantités de produits manufacturés divers, principalement vers les forces alliées et les pays voisins : les exportations industrielles passèrent de 470 000 livres sterling en 1940 à 11 millions de livres sterling en 1945.
En conséquence, des dizaines de milliers d’Arabes et de Juifs trouvèrent un emploi dans des usines et des ateliers nouveaux ou récemment agrandis, ainsi que dans les nombreuses bases militaires britanniques et alliées, les installations de réparation, de maintenance et de stockage, et autres installations qui proliférèrent dans tout le pays. La guerre entraina également la création de nombreux emplois dans la construction, les transports terrestres, les ports et le transport maritime, pour répondre aux besoins militaires et civils. Le chômage et le sous-emploi généralisés qui avaient affecté le secteur arabe de l’économie palestinienne pendant une grande partie de la seconde moitié des années 1930 ont fait place à des pénuries de main-d’oeuvre, malgré les efforts du gouvernement pour accroitre et canaliser la main-d’oeuvre du pays et les règlementations interdisant aux travailleurs des industries essentielles (dont les chemins de fer) de quitter leur emploi. L’emploi dans l’agriculture, tant arabe que juive, a décliné pendant les années de guerre, de nombreuses personnes recherchant des emplois mieux rémunérés et moins pénibles dans l’industrie et les services.
L’ampleur et la rapidité de la prolétarisation induite par la guerre au sein de la communauté arabe étaient particulièrement frappantes. En 1944, on estime que la main-d’oeuvre salariée palestinienne comptait quelque 100.000 travailleurs arabes à temps plein en dehors de l’agriculture, soit environ un tiers de la population masculine arabe en âge de travailler[1]. Plus d’un tiers d’entre eux étaient employés dans des camps et installations de l’armée britannique, aux côtés de quelque 15 000 travailleurs juifs, tandis que des milliers d’autres étaient employés par des entrepreneurs travaillant sur des projets militaires. Les camps constituèrent ainsi un nouvel espace social important, né très rapidement, où un nombre sans précédent d’Arabes et de Juifs travaillèrent côte à côte, créant de nouvelles formes et dynamiques d’interaction.
L’expansion économique en temps de guerre s’accompagna d’une forte inflation, après une longue période de stabilité des prix. Selon certaines estimations, l’indice du cout de la vie ne passa que de 100 en 1936 à 103 en 1939, avant de grimper à 153 en 1941 et à 222 en 1942. En 1943, il atteignit 269, puis 274 l’année suivante et 295 en 1945. En conséquence, les salaires réels diminuèrent fortement durant la première partie de la guerre. Face à cette situation, les travailleurs, tant arabes que juifs, réagirent par un militantisme et une organisation massifs. Nombre de leurs luttes furent couronnées de succès et, à la fin de la guerre, les salaires réels en Palestine avaient considérablement augmenté. Cela s’est vérifié non seulement dans l’industrie, la construction et les services, mais aussi dans l’agriculture : la guerre a apporté une prospérité considérable à l’économie rurale arabe, grâce à la hausse des salaires agricoles, à la hausse des prix des produits par l’État et à une légère baisse de l’endettement rural.
Les années de guerre ont également été marquées par d’importants changements sur la scène politique, créant un espace propice à l’émergence de nouvelles forces politiques tant chez les Arabes que chez les Juifs. La défaite de la révolte arabe avait considérablement affaibli et désorganisé le mouvement nationaliste arabe palestinien. Ses principaux dirigeants étaient en exil, tout comme de nombreux militants clés restés en vie et hors prison. Il était clair que la fin de la guerre entrainerait une reprise de la lutte pour le sort de la Palestine, mais dans l’intervalle, les politiciens nationalistes de la vieille garde encore présents en Palestine restaient largement inactifs. L’affaiblissement du contrôle que les puissantes factions élitistes exerçaient sur la communauté arabe, associé à une différenciation sociale croissante dans les communautés urbaines et rurales, à une prolétarisation généralisée et au climat politique tendu des années de guerre, a permis l’émergence d’une nouvelle gauche arabe, incarnée par la Ligue de libération nationale (NLL), qui s’est développée à partir de la désintégration du Parti communiste palestinien en 1943. Cette organisation, qui comprenait des communistes arabes chevronnés, mais aussi des membres d’une nouvelle génération d’intellectuels progressistes et de nombreux militants de la classe ouvrière, a développé une base solide dans le mouvement syndical arabe en pleine expansion et d’une activité sans précédent. Comme nous le verrons, la NLL prônait la solidarité entre les classes ouvrières arabes et juives, pour son propre bien, mais aussi comme moyen de parvenir à ce qu’elle considérait comme une solution "démocratique" au problème palestinien.
Les années de guerre marquèrent des changements importants dans la politique du mouvement sioniste et du Yishouv. La lutte du mouvement sioniste contre le Livre blanc de 1939 fut largement suspendue, le Yishouv se mobilisant pour soutenir l’effort de guerre allié. Cependant, les efforts pour accueillir les immigrants juifs – réfugiés fuyant les persécutions, puis l’extermination, dans l’Europe nazie – en Palestine se poursuivirent malgré les restrictions britanniques, tout comme l’acquisition et la colonisation de terres juives. Les années de guerre virent la consolidation des acquis du Yishouv dans les années 1930, lorsqu’il atteignit pour la première fois le poids démographique, la capacité militaire, le développement social, la base économique et l’unité politique nécessaires pour se lancer dans une tentative viable d’obtenir un État. Cette réalité émergente en Palestine même, conjuguée à la prise de conscience croissante des persécutions sans précédent subies par les Juifs d’Europe, incita une conférence sioniste à New York en 1942 (connue sous le nom de "conférence Biltmore", du nom de l’hôtel où elle se tint) à déclarer ouvertement, pour la première fois, que l’objectif du sionisme était l’établissement d’une "communauté" juive dans toute la Palestine.
Bien que la revendication d’un État bénéficiât d’un soutien majoritaire au sein du mouvement sioniste et du Yishouv, elle ne fut pas sans opposition. En 1939, un groupe de professionnels et d’intellectuels libéraux, ainsi que plusieurs dirigeants du Po’alei Tziyon Smol, formèrent la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabes afin de promouvoir la compréhension mutuelle et le compromis politique. En 1942, le Hashomer Hatza’ir rejoignit officiellement la Ligue, y ajoutant le poids de sa fédération Hakibbutz Ha’artzi (qui regroupait alors plus de quarante kibboutzim à divers stades d’implantation et plus de 7.500 membres) et de son parti frère urbain, la Ligue socialiste.
Le Hashomer Hatza’ir était devenu une force de plus en plus importante au sein du Yishouv : lors des élections au cinquième congrès de la Histadrut, tenues en avril 1942, le Hashomer Hatza’ir et la Ligue socialiste recueillirent ensemble 19 % des voix (principalement dans les villes et les moshavot) grâce à un programme prônant le militantisme ouvrier, l’opposition massive et non violente au Livre blanc de 1939 et le compromis arabo-juif. Pendant les années de guerre et jusqu’à la fin de 1947, Hashomer Hatza’ir s’opposa vigoureusement à la revendication des dirigeants sionistes d’un État juif sur toute la Palestine ainsi qu’à toute forme de partage. Il prônait plutôt l’établissement, dans une Palestine indivise, d’un État binational où Arabes et Juifs seraient sur un pied d’égalité politique, quelle que soit leur importance relative.
Cette position était largement minoritaire au sein du Yishouv, mais comme l’a souligné Joel Beinin, le binationalisme restait alors dans les limites du discours politique légitime au sein du Yishouv[3].
Le changement politique au sein du Yishuv a été facilité par les luttes intestines au sein du MAPAI, qui ont abouti à une scission douloureuse en 1944 et à la sécession de son aile gauche, qui s’est constituée en nouveau parti sous le nom d’Ahdut Ha’avoda. Ce faisant, il revendiqua l’héritage de l’ancien Ahdut Ha’avoda, qui était le plus grand et le plus explicitement socialiste des deux partis qui avaient fusionné pour former le MAPAI quatorze ans plus tôt. Bien que le MAPAI soit resté le plus grand parti au sein de la Histadrut, du Yishouv et du mouvement sioniste, la scission affaiblit son emprise hégémonique et ouvrit un nouvel espace politique dans lequel d’autres forces purent se développer et revendiquer une part dans la prise de décision. Le changement de climat politique pendant la guerre profita même aux communistes juifs. Les organisations communistes juives issues de la scission du Parti communiste palestinien en 1943 restèrent petites et faibles, mais leurs efforts pour trouver un terrain d’entente avec le sionisme leur valurent une plus grande légitimité au sein du Yishouv, tout comme la gloire reflétée de l’Union soviétique, qui jouissait d’un grand prestige et d’une grande popularité parmi les Juifs de la Palestine en guerre, alors que l’Armée rouge bloquait l’assaut nazi et commençait à détruire la machine de guerre allemande en se frayant un chemin vers Berlin.
Les travailleurs des chemins de fer : de l’aliénation à la lutte commune
C’est dans ce contexte économique, social et politique en rapide mutation que se développèrent les interactions entre travailleurs arabes et juifs pendant les années de guerre. Ce nouveau climat, déjà palpable dès le début de 1940, se manifesta par le rétablissement des liens arabo-juifs rompus, ou du moins endormis, lors de la révolte arabe. En janvier 1940, par exemple, les propriétaires arabes et juifs de plantations d’agrumes de la région de Petah Tikva se réunirent pour constituer une délégation commune chargée de présenter leurs demandes d’aide au gouvernement. Plus tard la même année, les propriétaires immobiliers, commerçants et autres groupes de propriétaires juifs et arabes commencèrent également à collaborer pour promouvoir leurs intérêts économiques communs, d’une manière qui n’aurait pas été possible un an plus tôt. Sans surprise, les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer furent également parmi les premiers à renouer contact après la fin de la révolte, le retour au calme et la forte baisse des salaires réels provoquée par l’inflation de guerre facilitant la reprise des activités syndicales des deux côtés et une interaction renouvelée. La guerre et l’immédiat après-guerre allaient non seulement connaitre une coopération sans précédent entre les syndicats ferroviaires arabes et juifs, mais aussi un militantisme sans précédent, mettant en lumière des tendances observées également dans d’autres segments des classes ouvrières arabes et juives en Palestine.
Outre des salaires plus élevés, les cheminots réclamaient la fin des horaires réduits, en vigueur pendant la majeure partie des années de révolte, ainsi que la mise en oeuvre de toutes les promesses faites par la direction et le gouvernement en 1935, mais jamais tenues. Début 1940, l’Union internationale des travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes, désormais exclusivement composée de Juifs, avait renoué des contacts avec certains des dirigeants chevronnés des cheminots arabes, notamment à Haïfa. Les progrès furent cependant lents, les syndicalistes arabes étant encore réticents à s’associer publiquement aux Juifs. Néanmoins, Arabes et Juifs des ateliers de Haïfa parvinrent à formuler un mémorandum commun énonçant leurs revendications. Lorsqu’en mars 1940 la direction rejeta ces revendications, l’intérêt pour un regain d’activisme et de coopération se répandit de Haïfa à d’autres régions de Palestine. Alors que le Syndicat arabe des travailleurs des chemins de fer, qui avait pratiquement cessé ses activités pendant la révolte, reprenait ses activités et commençait à recruter de nouveaux membres, des négociations impliquant des militants des deux syndicats ainsi que des travailleurs arabes non affiliés s’engagèrent à Haïfa, Lydda et ailleurs. Comme les années précédentes, l’AURW exigea que toute délégation conjointe à la direction soit constituée non pas sur la base de la parité – comme l’exigeait l’IU – mais en fonction des proportions relatives d’Arabes et de Juifs parmi les cheminots. Sous la pression de la base pour trouver un moyen de coopérer avec l’IU, l’AURW finit par céder sur ce point et, en août, une délégation conjointe rencontra le directeur général des Chemins de fer palestiniens pour la première fois depuis plus de quatre ans[5].
Les nouvelles opportunités de mobilisation des travailleurs offertes par la guerre forcèrent une fois de plus les deux syndicats à s’attaquer à la question de leurs relations mutuelles. La direction de l’IU comprit que la situation des cheminots juifs ne pouvait être améliorée que par la coopération avec les Arabes et l’encouragement du militantisme ouvrier. Mais ils comprenaient aussi que le regain d’activisme inciterait de nombreux travailleurs arabes à se syndiquer, une impulsion qui profiterait principalement à l’AURW. Ils n’avaient pas totalement abandonné l’espoir que l’IU puisse recruter des travailleurs arabes, mais dans les circonstances, cette perspective leur semblait irréaliste. En pratique, donc, l’IU acceptait généralement de coopérer avec l’AURW en tant que représentant des travailleurs arabes. De son côté, l’AURW avait abandonné l’idée de regrouper tous les travailleurs des chemins de fer en une seule organisation, bien qu’elle ait formulé de telles propositions jusqu’à la veille même de la révolte. Encore fragile et prudente, soucieuse d’éviter toute action susceptible de l’exposer à des critiques nationalistes, l’AURW était prête à coopérer avec l’IU pour rédiger des mémorandums et former des délégations, mais refusait toujours de nouer des liens publics ou officiels avec le syndicat juif. Ainsi, si ses dirigeants travaillaient effectivement avec l’IU, ils ne le faisaient pas en tant que représentants officiels de leur organisation, mais en tant que militants individuels[6].
Les deux syndicats ont continué à travailler ensemble de manière informelle tout au long des années 1940 et 1941, faisant valoir conjointement leurs revendications communes lors de réunions avec les responsables de la direction. Au cours de cette période, les chemins de fer palestiniens se sont rapidement développés pour desservir les forces militaires britanniques et alliées stationnées dans le pays ou en transit. Le tonnage total transporté est passé de 858 995 tonnes en 1940-1941 à 2 194 848 tonnes en 1943-1944, les déficits chroniques des années précédentes ont été remplacés par des excédents budgétaires, et les effectifs des chemins de fer ont atteint un niveau record de 7 778 personnes en 1943 [7]. En conséquence, les horaires réduits ont été supprimés et les travailleurs n’étaient plus menacés de licenciement. En effet, la main-d’oeuvre qualifiée était rare, ce qui entraînait de nombreuses heures supplémentaires (mais aussi une accélération du rythme de travail), et des milliers de paysans arabes ont acquis leur première expérience du travail salarié en tant que travailleurs non qualifies des chemins de fer. La question clé à laquelle étaient confrontés les cheminots (et la plupart des autres travailleurs) était désormais celle de l’augmentation des salaires, car l’indemnité de vie chère (COLA) accordée par le gouvernement en complément de leur salaire de base à la fin de 1941 n’avait pas réussi à compenser la hausse constante des prix. L’écart salarial entre les travailleurs des chemins de fer et les travailleurs du secteur privé atteignait 50 % ou plus, un écart rendu encore plus pesant par la promulgation de règlements militaires qui interdisaient aux travailleurs des chemins de fer de quitter leur emploi mal rémunéré, car ils étaient considérés comme essentiels à l’effort de guerre et la main-d’oeuvre était rare.
Sous la pression de la base, les dirigeants de l’AURW ont finalement accepté en janvier 1942 de rendre publics et officiels leurs liens avec l’IU et de participer à une campagne commune pour obtenir gain de cause. Une pétition nationale fut lancée et, début février 1942, les deux syndicats convoquèrent une réunion des représentants des travailleurs des chemins de fer au siège du syndicat PAWS à Haïfa. Cet événement, très fréquenté et animé, rappela aux observateurs l’apogée de la solidarité entre cheminots en 1935 [8]. Au cours des mois qui suivirent, le mécontentement des travailleurs fut exacerbé par la pénurie de produits de première nécessité : en août 1942, la farine était totalement indisponible dans certaines zones urbaines et le pain était difficile à trouver, à un prix si élevé qu’il représentait près de la moitié du salaire d’un cheminot. Lors de réunions avec la direction et des fonctionnaires du ministère du Travail, les représentants des travailleurs des chemins de fer exigèrent que les travailleurs reçoivent des rations régulières de farine, de riz, de sucre, de beurre clarifié et d’autres produits de première nécessité, et que le gouvernement crée une coopérative de consommation afin de réduire les prix. Les Chemins de fer palestiniens, inquiets de la montée des troubles et soucieux d’empêcher une baisse d’efficacité de leur main-d’oeuvre due à une alimentation inadéquate, organisèrent effectivement la vente de denrées alimentaires essentielles au personnel ferroviaire à des prix contrôlés[9]. Mais les négociations sur les augmentations de salaires et le COLA traînèrent en longueur, sans résultat, jusqu’à ce que la frustration des travailleurs éclate finalement sous la forme d’une grève de trois jours de tous les ouvriers des ateliers de Haïfa en décembre 1942, au mépris de l’interdiction officielle de grève dans les industries essentielles.
La direction des Chemins de fer palestiniens refusa d’abord de répondre aux revendications salariales des ouvriers, insistant sur le fait qu’elle ne pouvait agir tant qu’une commission gouvernementale sur les salaires n’aurait pas pris de décision. Mais quelques jours plus tard, le directeur général A. H. Kirby, craignant de nouvelles perturbations et plus sensible aux revendications des ouvriers que ses prédécesseurs, fit plusieurs concessions importantes, notamment l’instauration d’augmentations salariales annuelles pour tous les ouvriers, une échelle salariale basée sur l’ancienneté et l’introduction d’une rémunération régulière des heures supplémentaires. Kirby était lui-même un cheminot chevronné et un ancien syndicaliste (en Grande-Bretagne) qui avait gravi les échelons. Les Juifs avec lesquels il traitait le considéraient également comme très favorable au sionisme, contrairement à de nombreux autres responsables britanniques en Palestine. Conscient de l’évolution de l’attitude officielle envers les syndicats, Kirby avait fini par considérer que les méthodes autoritaires et répressives qui caractérisaient auparavant les relations de la direction avec les travailleurs des chemins de fer étaient dépassées. Il chercha donc à institutionnaliser les contacts, jusque-là plutôt sporadiques et informels, de la direction avec les travailleurs en créant un "comité permanent du personnel" composé de représentants de la direction, des syndicats et du ministère du Travail. La création de ce comité équivalait à une reconnaissance officieuse des syndicats ouvriers, puisque le directeur général acceptait que les deux syndicats y désignent les représentants des travailleurs[10].
Plusieurs mois s’écoulèrent avant que l’IU et l’AURW parviennent à un accord sur la question de savoir qui représenterait les travailleurs des chemins de fer au sein du comité. Une fois encore, le principal point d’achoppement semble avoir été la question de la parité : l’AURW exigeait au moins une majorité symbolique au sein du comité mixte chargé de choisir les représentants des travailleurs au comité du personnel. Dans le même temps, la direction de l’IU semblait espérer pouvoir tirer parti de la faiblesse de l’AURW en dehors de Haïfa en organisant les travailleurs arabes des chemins de fer sous ses propres auspices. À Lydda, par exemple, la section locale de l’IU a noué des liens avec un nombre important de travailleurs arabes au début de l’année 1943. Mais le manque de ressources organisationnelles, en particulier de personnes connaissant l’arabe et capables de travailler avec ce groupe de manière continue, a empêché l’IU de consolider ses liens avec ces travailleurs. Au fur et à mesure que l’année 1943 avançait, l’AURW a établi une présence de plus en plus efficace en dehors de Haïfa, rendant les espoirs de l’IU irréalistes, bien que quelques travailleurs arabes ont conservé des liens avec l’IU, même à Haïfa. Finalement, chaque syndicat a nommé un membre au comité du personnel, mais le comité mixte proposé, qui devait représenter tous les travailleurs des chemins de fer, n’a jamais vu le jour. Comme nous le verrons plus loin dans ce chapitre, ainsi qu’au chapitre 8, le mécontentement des travailleurs des chemins de fer et leur volonté d’agir allaient prendre des formes encore plus dramatiques dans les mois et les années à venir[11].
La Histadrut, Hashomer Hatza’ir et le travail arabe
Au cours de la première année de guerre, les responsables de la Histadrut prirent progressivement conscience que l’hostilité et les tensions déclenchées par la révolte s’étaient considérablement atténuées et que de nouvelles perspectives de développement de relations avec les travailleurs arabes s’ouvraient. En juillet 1940, par exemple, Eliyahu Agassi se rendit dans la ville de Safad, en Galilée, où un groupe d’une cinquantaine de travailleurs arabes avait contacté le Conseil ouvrier local et sollicité son aide pour s’organiser. Agassi fut frappé par le changement d’atmosphère, moins d’un an après la fin de la révolte : bien que les Arabes de Safad fussent, selon lui, connus pour être tout aussi "fanatiques" que les habitants de Naplouse – réputée pour être l’une des villes les plus nationalistes du pays -, il retrouva Arabes et Juifs se mêlant à nouveau dans les rues et les cafés.
Cependant, Agassi et ses collègues se rendirent rapidement compte qu’un aspect crucial n’avait guère changé : comme avant et pendant la révolte, les travailleurs arabes s’adressaient à la Histadrut et s’intéressaient à la PLL principalement dans l’espoir de trouver un emploi. Dans ce cas précis, Solel Boneh, l’entreprise de construction et de voirie de la Histadrut, avait remporté un appel d’offres pour la construction d’un nouveau poste de police près de Safad, à condition d’employer des travailleurs arabes des environs. Ce poste de police était l’une des nombreuses structures fortifiées que le gouvernement avait construites pour garnir et contrôler la campagne palestinienne pendant et après la révolte; elles étaient surnommées "Tegarts", d’après Sir Charles Tegart, l’un des principaux experts du gouvernement en matière de contre-insurrection et l’homme qui avait recommandé leur construction. Les travailleurs arabes qui avaient contacté la Histadrut voulaient que Solel Boneh les embauche à la place des travailleurs déjà employés par les sous-traitants arabes locaux auxquels Solel Boneh avait confié une partie du travail. Prudent comme toujours, Agassi hésitait à ce que la PLL assume le rôle de sous-traitant pour les entreprises de la Histadrut, principalement parce que l’organisation de ces travailleurs arabes risquait d’interférer avec l’emploi d’un maximum de travailleurs juifs sur le projet. Agassi craignait également que tout syndicat arabe qu’il aiderait à organiser ne devienne plus tard incontrôlable et ne commence à exiger non seulement plus d’emplois, mais aussi les mêmes salaires et les mêmes horaires que les travailleurs juifs. Néanmoins, conclut-il, il était important, pour des raisons politiques, de les organiser et de leur trouver des emplois chez Solel Boneh : démontrer les avantages que pouvaient apporter de bonnes relations avec les Juifs pourrait faire bouger un peu les choses à Safad[12].
Cependant, le département arabe de la Histadrut n’était guère préparé à tirer parti de la nouvelle situation. Ses fonds étaient épuisés, la PLL n’existait pas en dehors de Haïfa, et même sa branche locale fonctionnait à peine. Après trois ans de publication, Haqiqat al-Amr restait une publication au jour le jour, financée par une subvention de l’Agence juive et par les maigres fonds supplémentaires qu’Agassi, Michael Assaf et leurs collègues parvenaient à convaincre les responsables de la Histadrut d’allouer. Le comité de la Histadrut chargé de superviser les travaux arabes se réunissait rarement et ses décisions n’étaient jamais mises en oeuvre[13]. Plus important encore, malgré le sentiment que de nouvelles opportunités s’offraient à eux, les responsables de la Histadrut restaient méfiants. "Nous devons travailler avec prudence", déclara Dov Hoz à ses collègues au début de 1940 [14]. "Nous ne devons pas nous laisser emporter par l’enthousiasme des Arabes à nous rejoindre dans la conjoncture actuelle, car cela pourrait nous causer, à eux comme à nous, de nombreuses déceptions et échecs. Nous devons nous efforcer de former parmi les travailleurs arabes un noyau stable, bénéfique à la fois pour eux et pour nous." La mort de Dov Hoz dans un accident de voiture quelques mois plus tard retira de la scène l’un des rares dirigeants de haut rang de la Histadrut à s’être sérieusement intéressé au travail arabe.
Comme je l’ai expliqué aux chapitres 5 et 6, Hashomer Hatza’ir critiquait depuis de nombreuses années l’approche prudente, réticente et pessimiste de la Histadrut envers l’organisation des travailleurs arabes. Pourtant, malgré ses dénonciations du MAPAI, ses nombreuses discussions internes sur la question et ses résolutions répétées sur la nécessité d’une solidarité entre la classe ouvrière arabo-juive, le Hashomer Hatza’ir n’avait guère agi dans ce domaine au cours des années 1930. Les membres du mouvement travaillant dans les villes et les moshavot avaient, à certains moments, fait pression pour un soutien vigoureux aux grèves des collègues arabes; parmi les travailleurs des chemins de fer, les membres et sympathisants du Hashomer Hatza’ir prônaient fortement la coopération, voire l’unité, avec les cheminots arabes; et dans certains kibboutz affiliés au Hakibbutz Ha’artzi, des individus ou de petits groupes tentaient de nouer des relations amicales avec les villages arabes voisins. Mais le Hashomer Hatza’ir s’était largement préoccupé de l’immigration, de l’établissement et de la consolidation de ses kibboutz, et de sa cristallisation en un mouvement unifié et stable, doté d’une idéologie cohérente et distinctive. Ses résolutions retentissantes sur les relations avec la majorité arabe de Palestine restèrent donc sans effet pratique. Une fois par an, à l’approche du 1er mai, le secrétaire du comité politique du Hashomer Hatza’ir rédigeait un tract exhortant les travailleurs arabes à faire preuve de solidarité envers leurs camarades juifs, le faisait traduire en arabe et l’envoyait aux kibboutzim, qui étaient censés le distribuer dans les villages arabes voisins. Ainsi, malgré toutes ses critiques à l’égard des lacunes et des échecs du MAPAI et de la PLL, le Hashomer Hatza’ir laissait dans la pratique le travail d’organisation concret à la Histadrut, qu’il continuait à considérer comme le principal responsable des affaires arabes..
À la fin des années 1930, cependant, un consensus se forma au sein du mouvement sur la nécessité d’agir indépendamment dans ce domaine. La révolte avait non seulement mis en évidence la profondeur de l’opposition arabe au sionisme, mais avait également fait surgir le spectre d’une partition, à laquelle Hashomer Hatza’ir était fermement opposé. Cependant, pour pouvoir "vendre" son alternative binationaliste au mouvement ouvrier juif, au Yishouv et au mouvement sioniste dans son ensemble, Hashomer Hatza’ir devait démontrer qu’il disposait d’alliés, réels ou potentiels, au sein de la communauté arabe, susceptibles d’être favorables à une telle solution. De plus, les efforts hésitants et limités de la Histadrut pour organiser les travailleurs arabes semblaient peu susceptibles de produire des résultats significatifs, malgré les nouvelles opportunités offertes par le changement de climat politique et économique du pays. Il apparaissait donc de plus en plus évident que Hashomer Hatza’ir devrait agir seul.
En 1940, cette prise de conscience avait abouti à la décision explicite que l’activisme arabe (pe’ilut ’aravit), comme l’appelait généralement Hashomer Hatza’ir, était trop important pour être laissé au Département arabe négligeant de la Histadrut, à la LLP inactive et à une Histadrut largement indifférente (voire dédaigneuse) à l’ensemble de l’entreprise. La direction du Hashomer Hatza’ir, désormais un mouvement solidement établi, sûr de lui et très discipliné, deuxième force au sein du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine, décida de former un groupe de militants expérimentés, issus du mouvement, chargés d’élaborer et de mettre en oeuvre un programme systématique d’action arabe. La responsabilité principale de cette initiative fut confiée à Aharon Cohen, qui jouerait un rôle central dans les efforts du Hashomer Hatza’ir dans ce domaine jusqu’aux années 1940.
Aharon Cohen était né en Bessarabie (alors sous l’empire tsariste, puis rattaché à la Roumanie) en 1910; il était arrivé en Palestine en 1929, déjà membre engagé du Hashomer Hatza’ir, et avait rejoint le kibboutz Sha’ar Ha’amakim, non loin de Haïfa. Quatre ans après son arrivée en Palestine, son mouvement le renvoya en Roumanie comme organisateur de mouvements de jeunesse et émissaire sioniste. Après son retour en 1936, Aharon Cohen gravit rapidement les échelons de son mouvement : il fut élu au comité exécutif du Ha-kibbutz Ha’artzi l’année suivante et en resta membre jusqu’en 1954. En 1937-1938, il coordonna le travail politique de Hashomer Hatza’ir à Haïfa, tout en continuant à entreprendre des missions à l’étranger pour son mouvement et en contribuant à l’organisation de l’immigration juive illégale en Palestine. Organisateur talentueux et très efficace – on disait qu’il conservait un compte rendu de chacune de ses conversations professionnelles -, il constituait un choix logique lorsque la direction du mouvement recherchait un militant dynamique et confirmé pour lancer le programme d’activisme arabe de Hashomer Hatza’ir[15].
Avec l’énergie qui le caractérisait, Aharon Cohen posa les bases du département arabe du Ha-shomer Hatza’ir-Hakibbutz Ha’artzi, qu’il dirigerait pendant la décennie suivante. Tout en reconnaissant l’importance croissante de l’intelligentsia urbaine et de la classe ouvrière, Aharon Cohen proposa initialement une stratégie centrée sur les campagnes. Cette approche était conforme à la fois à la personnalité et à l’image que se faisait le mouvement kibboutzique Hashomer Hatza’ir, et au fait que nombre de ses kibboutzim interagissaient quotidiennement avec les villages arabes voisins et leurs habitants. Une telle approche était également moins en conflit direct avec la Histadrut, dont le département arabe était principalement axé sur les villes, à l’exception des efforts visant à développer des liens avec des villages spécifiques pour des raisons de sécurité – comme avec les Druzes d’Usufiyya sur le mont Carmel, ou avec Wadi Ara et les villages voisins pendant la révolte.
La conception d’Aharon Cohen sur la manière de développer les relations avec les Arabes était, du moins sur le papier, beaucoup plus systématique et proactive que le style plutôt aléatoire et réactif qui caractérisait le travail du MAPAI dans ce domaine. Aharon Cohen allait également bien au-delà de ses homologues du MAPAI en proposant non seulement de nouvelles initiatives organisationnelles, mais aussi la production d’un nouveau type de connaissances exhaustives sur les Arabes de Palestine. Aharon Cohen insistait sur le fait que pour réussir à développer des liens avec les Arabes, avec lesquels il pensait que les Juifs partageraient un jour une Palestine indivise et socialiste sur un pied d’égalité, il fallait d’abord les comprendre parfaitement. Il envisageait donc la création d’un ensemble centralisé de dossiers contenant des données sur les villages arabes et la situation de la communauté arabe, qui serait constitué grâce à une collecte systématique d’informations. Si Abba Hushi, Agassi et leurs collègues du MAPAI avaient certes développé un vaste réseau de contacts et d’informateurs dans les villes et villages arabes, l’idée de créer ce que nous appellerions aujourd’hui une base de données complète ne semble jamais leur être venue à l’esprit. Les recherches menées par Aharon Cohen et ses collègues du Ha-shomer Hatza’ir pendant et après la guerre, ainsi que les relations qu’ils ont développées, ont abouti à la publication de certaines des études les plus substantielles et relativement objectives sur les Arabes de Palestine produites par des sionistes déclarés jusqu’à cette époque[16]. Comme Aharon Cohen le savait probablement, les services de renseignement de la Haganah menaient leur propre projet de base de données : en prévision des combats à venir, ils recueillaient et indexaient systématiquement des informations sur chaque ville et village arabe de Palestine. La conception qu’avait Aharon Cohen de la relation entre la connaissance des Arabes et les rapports de force entre le sionisme et ces derniers était certainement beaucoup plus bienveillante que celle des sionistes traditionnels, car il considérait cette connaissance comme un moyen de jeter des ponts d’amitié avec la communauté arabe. Mais bien sûr, les connaissances que lui et ses collègues avaient accumulées pouvaient être utilisées, et le furent effectivement, d’une manière qu’ils n’avaient peut-être pas prévue ou approuvée.
Aharon Cohen commença par sensibiliser les membres de son propre mouvement à l’importance de bonnes relations avec les Arabes. Lors de nombreuses conférences données aux membres des kibboutz, il les exhorta à tisser des liens avec leurs voisins arabes, par exemple en créant des cliniques et des clubs sportifs pour les villages voisins. Il chercha également à identifier, dans les kibboutzim et les villes, les personnes intéressées par ce domaine d’activité et susceptibles de former des cellules locales de militants, intégrées à un réseau en constante expansion, piloté par le Département Arabe du mouvement. Pour construire ce réseau, Aharon Cohen commença à publier un bulletin d’information qui couvrait les activités des militants dans divers kibboutzim, faisait connaitre le travail du Département Arabe et présentait les programmes et politiques de Hashomer Hatza’ir dans ce domaine. Il chercha également, avec un certain succès, à ce que les différentes revues du mouvement accordent une plus grande attention aux affaires arabes, à la fois pour sensibiliser les membres à ce sujet et pour diffuser la ligne du mouvement au sein du Yishouv. Parallèlement, il renforça son département en recrutant du personnel supplémentaire, tous maîtrisant parfaitement l’arabe[17].
Aharon Cohen pressa les dirigeants de son mouvement d’obtenir l’adhésion officielle de Hashomer Hatza’ir à la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabes, qu’il considérait comme le moyen par lequel les forces du Yishouv opposées à la revendication d’un État juif par le MAPAI pourraient former un contrepoids efficace et nouer des alliances avec des éléments partageant les mêmes idées au sein de la communauté arabe. Lorsque Hashomer Hatza’ir rejoignit finalement la Ligue en juin 1942, Aharon Cohen en devint le militant le plus vigoureux et le plus franc. Parallèlement, lui et ses collègues continuèrent d’exhorter la Histadrut à réactiver la LLP et, plus généralement, à tirer parti de ce qu’ils considéraient comme de formidables opportunités nouvelles pour promouvoir la coopération judéo-arabe. À cet égard, Aharon Cohen perpétuait la longue tradition de l’aile gauche du "sionisme du travail", qui avait toujours insisté sur l’importance de la compréhension judéo-arabe, et en définitive de la coopération et du compromis, pour la réalisation du sionisme[18].
Les initiatives indépendantes de Hashomer Hatza’ir furent accompagnées de critiques plus virulentes de l’inaction du MAPAI (et donc de la Histadrut) en matière d’organisation des travailleurs arabes. Cependant, les dirigeants du MAPAI, plus concentrés que jamais sur l’objectif d’un État juif et sceptiques quant à la possibilité d’un compromis avec les Arabes, résistèrent aux demandes de la Histadrut de réactiver la LLP et de passer à l’offensive. Dans une lettre adressée à la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabes, Moshe Shertok, directeur du département politique de l’Agence juive, déclarait[19] :
La période la plus cruciale pour le sionisme est celle de la transition d’une minorité juive à une majorité. Durant cette période, ce ne sont pas les Arabes, mais les Britanniques et les Américains qui seront les facteurs décisifs. Ce ne sont pas les Arabes qui auront le dernier mot, ni dans le monde ni ici; ne pensons pas qu’il faille aller vers les Arabes et être d’accord avec eux.
Eliyahu Sasson, directeur du bureau arabe du département politique, exprima clairement l’attitude des dirigeants dans une lettre d’avril 1941 adressée à Aharon Cohen, répondant avec sarcasme à un article récent dans lequel Aharon Cohen affirmait que de nouvelles opportunités de compromis politique s’étaient présentées et ne devaient pas être négligées comme elles l’avaient été par le passé.
Je vous serais très reconnaissant de bien vouloir m’expliquer, dans une lettre personnelle et non dans les pages des journaux, quelles sont les nouvelles possibilités qui s’ouvrent pour les négociations politiques et qui sont les "certains cercles" [parmi les Arabes] qui sont prêts à ce stade à discuter d’un accord politique judéo-arabe qui permettra la réalisation du sionisme.
Comme par le passé, les fidèles du MAPAI imputaient les échecs de la PLL au manque de discipline des travailleurs arabes et à leur réticence, voire leur incapacité, à s’organiser correctement[20].
Malgré un profond désintérêt au sommet, la poignée de responsables de la Histadrut encore engagés dans le projet d’organisation des travailleurs arabes cherchaient désespérément un moyen de relancer la PLL. Une option, déjà envisagée des années auparavant, consistait à se concentrer sur la fonction de la PLL en tant que fournisseur de main-d’oeuvre arabe fiable pour les entrepreneurs juifs. Après tout, ce n’était pas l’activité syndicale de la PLL (minimale de toute façon), mais sa capacité à placer ses membres dans des entreprises juives qui incitait ces travailleurs à rester fidèles. Eliyahu Agassi et ses collègues se tournèrent naturellement vers l’entreprise de sous-traitance de la Histadrut, Solel Boneh, comme source potentielle d’emplois pour les membres de la PLL, d’autant plus que les contrats de cette entreprise avec le gouvernement et l’armée stipulaient généralement qu’elle employait au moins une partie de la main-d’oeuvre arabe. Cependant, Solel Boneh ne souhaitait absolument pas se tourner vers la PLL pour les travailleurs arabes dont elle avait besoin, à tel point qu’Agassi l’accusa de boycotter délibérément les membres de la PLL. Parallèlement, le fait même que Solel Boneh employât des travailleurs arabes sur des chantiers de construction et ailleurs, en violation apparente du principe du "travail hébraïque", était une source de désarroi pour la direction de la Histadrut et faisait l’objet de discussions répétées[21].
À la fin de l’année 1941, après plusieurs mois d’incertitude, Abba Hushi, le puissant secrétaire du Conseil des travailleurs de Haïfa, intervint pour remettre le programme de la Histadrut en faveur des travailleurs arabes sur les rails et lui permettre d’aller de l’avant. En 1932, lorsque les efforts de la Histadrut pour syndiquer les travailleurs arabes avaient échoué, c’est Abba Hushi qui avait redonné vie au département arabe et lancé la PLL, avec l’aide d’Agassi et d’une poignée d’autres personnes. Dix ans plus tard, après n’avoir accordé qu’une attention sporadique à la question pendant toutes ces années, Abba Hushi est à nouveau intervenu et, avec la bénédiction des hauts dirigeants de la Histadrut, a pris les choses en main. En tant que dirigeant syndical juif de Haïfa, Abba Hushi était bien placé pour voir ce qui se passait : une expansion rapide de la classe ouvrière arabe à Haïfa et dans ses environs, comme ailleurs, et surtout l’essor des bases et installations militaires britanniques dans lesquelles un nombre sans précédent de Juifs et d’Arabes travaillaient côte à côte. Abba Hushi était impatient de tirer parti de cette nouvelle situation en lançant une nouvelle initiative visant à syndiquer les travailleurs arabes (y compris les travailleurs des camps) au sein de la PLL grâce à un activisme syndical axé sur le lieu de travail, et il a demandé à la Histadrut une augmentation du budget et la nomination de personnel supplémentaire[22].
Certains membres du comité exécutif de la Histadrut étaient dubitatifs : l’un d’eux confia à Abba Hushi que, par le passé, "le problème ne résidait pas dans un manque de volonté financière, mais dans la reconnaissance du gaspillage [du militantisme arabe]… Pour moi, l’essence même de la PLL était avant tout une activité touristique." Abba Hushi alla néanmoins de l’avant et élabora un plan d’action prévoyant le recrutement de plusieurs nouveaux organisateurs et membres du personnel, financé conjointement par la Histadrut et l’Agence juive. Cependant, une grande partie de l’année 1942 s’écoula avant que Abba Hushi n’obtienne l’engagement financier qu’il souhaitait. Entretemps, la PLL avait recruté des travailleurs arabes dans plusieurs bases militaires, mais n’avait pas donné suite, la Histadrut refusant toujours de s’engager dans une initiative sérieuse[23].
La renaissance du mouvement ouvrier arabe
Deux facteurs ont finalement incité les dirigeants de la Histadrut à se pencher sérieusement sur la question de l’organisation des travailleurs arabes à la fin de 1942 et à lancer une nouvelle initiative majeure en 1943. D’une part, après plusieurs mois de pression exercée par Abba Hushi et d’autres, les responsables du MAPAI ont commencé à s’inquiéter sérieusement du fait que le Hashomer Hatza’ir, désormais principal rival idéologique et politique de leur parti au sein du mouvement du "sionisme du travail" en Palestine, avait lancé sa propre initiative d’organisation dans ce domaine politiquement et économiquement sensible[24]. Mais ce qui préoccupait encore davantage les dirigeants de la Histadrut, et les incitait beaucoup plus à agir, c’était la réapparition et l’expansion rapide, après des années de dormance, du mouvement syndical arabe en Palestine, ainsi que le fait qu’une grande partie de ce mouvement était désormais dirigée par des militants de gauche.
Comme je l’ai expliqué au chapitre 6, après un regain d’activité entre 1934 et 1936, le mouvement syndical arabe s’est pratiquement paralysé pendant les années de révolte. Le chômage généralisé a sapé l’organisation, les énergies ont été détournées vers la lutte contre la domination britannique et le sionisme, et la répression massive, notamment la détention de nombreux syndicalistes, a rendu toute activité ouverte pratiquement impossible. Au cours de la première année de la guerre, le taux de chômage élevé et les séquelles de la défaite de la révolte ont entravé la reprise des activités syndicales. Mais comme nous l’avons vu, l’AURW a progressivement repris ses activités en 1940 et 1941, et à la fin de 1941, le PAWS, auquel elle était affiliée, commençait également à élargir sa base de membres et son influence. Le noyau dur de la PAWS était toujours constitué en grande partie de travailleurs arabes des chemins de fer de Haïfa, et plusieurs des travailleurs des chemins de fer qui l’avaient fondée en 1925 jouaient encore un rôle clé dans sa direction, parmi lesquels ’Abd al-Hamid Haymur, son frère ’Id Salim Haymur et Sa’id Qawwas. Cependant, ces vétérans, issus de la classe ouvrière et peu instruits, préféraient rester en retrait. C’est pourquoi, à partir de cette époque, la figure publique la plus connue de l’organisation était Sami Taha. Né en 1915 dans le village d’Arraba, Taha avait commencé sa carrière syndicale au début des années 1930 en tant que jeune employé au siège de la PAWS. Comme je l’ai mentionné au chapitre 6, il a été détenu sans procès pendant six mois pendant la révolte. Bien qu’il n’ait encore qu’une vingtaine d’années, Sami Taha se considère désormais comme le porte-parole par excellence des travailleurs arabes de Palestine et s’efforce de renforcer l’importance et le prestige du PAWS[25].
Bien que Sami Taha et les dirigeants chevronnés qui le soutenaient exerçaient une influence considérable à Haïfa même, le PAWS était une organisation plutôt lâche et l’autorité de sa direction nationale était limitée en dehors de Haïfa. En conséquence, les membres de gauche (y compris les militants chevronnés du Parti communiste palestinien) ont pu prendre la tête de nombreuses nouvelles sections du PAWS qui ont vu le jour en 1942 et connaissaient une croissance rapide. Ainsi, bien que la nouvelle organisation syndicale dynamique de Jaffa fût officiellement une section du PAWS, elle était en fait dirigée par Khalil Shanir, un dirigeant de longue date du PCP. Ces militants de gauche considéraient Sami Taha et la vieille garde de Haïfa comme conservateurs, prudents et inefficaces, mais ils préféraient rester au sein du PAWS, la plus ancienne et la plus établie des organisations syndicales palestiniennes, dans l’espoir de la transformer, d’abord dans les sections qu’ils contrôlaient, puis au niveau national, et finalement de la prendre en main.
Un tract publié à cette époque par la section de Jaffa éclaire quelque peu l’attitude des militants du PAWS dans cette ville, en particulier celle des membres de gauche parmi eux. Le tract appelle les travailleurs arabes à s’unir pour défendre leurs intérêts économiques communs, expose les objectifs du PAWS et explique les avantages que l’organisation peut apporter à ceux qui y adhèrent. Le tract est dépourvu de tout contenu politique spécifique, et encore moins explicitement nationaliste. Les Juifs sont certes mentionnés, mais ils ne sont pas présentés comme un élément étranger cherchant à s’emparer de la Palestine ou à priver les travailleurs arabes de leur emploi, thèmes populaires jusqu’en 1936. Au contraire, les travailleurs juifs sont présentés comme un modèle à suivre. "Voici les travailleurs juifs devant vous", déclarait le tract[26] :
Vous pouvez voir que chacun d’entre eux ne travaille pas plus de huit heures par jour, gagne un salaire élevé, supérieur à celui des travailleurs arabes, et bénéficie de soins médicaux gratuits pour lui-même et sa famille. Qu’est-ce qui les a amenés à cette situation? Pensez-vous que l’employeur juif est plus généreux que l’employeur arabe? Non, mes frères ! Les travailleurs juifs savent défendre leurs droits, ils ont créé un syndicat et tous y ont adhéré, et c’est ce qui les a amenés à la situation dans laquelle vous les voyez.
Le PAWS, et bientôt d’autres syndicats rivaux, ont grandement bénéficié d’une attitude favorable sans précédent de la part du gouvernement palestinien. À la fin des années 1930, le ministère des Colonies avait commencé à revoir son attitude traditionnellement hostile envers le syndicalisme et les mouvements ouvriers dans l’empire colonial britannique.
Les épisodes de troubles sociaux dans divers pays ont conduit les responsables britanniques à prendre conscience que les syndicats en Asie, en Afrique et dans les Caraïbes ne pouvaient plus être ignorés ou réprimés, mais devaient au contraire être pris en compte, voire cooptés. Cette révision de stratégie résultait en partie d’une prise de conscience croissante du fait que le développement capitaliste dans les colonies avait donné naissance à une nouvelle classe permanente de salariés dans des entreprises industrielles et de transport relativement importantes et modernes, dont les besoins et les revendications devaient être pris en compte. Mais ce changement d’attitude et de stratégie avait également une dimension politique, dans la mesure où les responsables britanniques espéraient que l’apparence de sollicitude envers les travailleurs, la reconnaissance officielle des syndicats, la promulgation d’une législation sociale et du travail et la création de départements du travail dans les administrations coloniales contribueraient à orienter le syndicalisme vers des directions apolitiques sures et à le protéger du radicalisme et du nationalisme anticolonial. L’entrée du Parti travailliste dans le cabinet de coalition en temps de guerre a donné un nouvel élan à ce nouveau tournant.
Conformément à ce changement de politique, le gouvernement palestinien nomma en 1940 son premier conseiller en matière de travail, R. M. Graves. Frère du poète et romancier Robert Graves, il avait commencé sa carrière dans les services de sécurité britanniques en Égypte. Lorsqu’un bureau du travail fut créé au sein du ministère égyptien de l’Intérieur en 1930, Graves fut nommé à sa tête et y resta jusqu’en 1939, date à laquelle l’égyptianisation des hauts échelons de la bureaucratie gouvernementale rendit son poste intenable. Il arriva donc en Palestine avec une expérience considérable en matière de politique et d’administration du travail colonial[28]. La recommandation de Graves visant à ce que le gouvernement palestinien crée un ministère du Travail à part entière fut acceptée en 1942, et le nouveau département fut chargé d’enquêter sur les conditions de travail, de préparer la législation du travail et de réglementer les syndicats. Un certain nombre d’inspecteurs et de sous-inspecteurs britanniques, arabes et juifs furent nommés pour composer le personnel du département, ce qui témoignait de l’intention du gouvernement de jouer un rôle actif dans les affaires du travail. La Histadrut étant déjà une organisation bien établie et puissante, les fonctionnaires du département du travail se consacrèrent principalement à encourager la création de syndicats pour les travailleurs arabes.
Dans cette entreprise, l’un des inspecteurs britanniques du ministère du Travail, H. E. Chudleigh, a joué un rôle clé. Chudleigh, vétéran du mouvement syndical anglais, a consacré une grande partie de son temps et de son énergie en 1942-1943 à encourager et à superviser la création de syndicats arabes dans de nombreuses régions de Palestine. Certains observateurs, en particulier les responsables de la Histadrut, estimaient que Chudleigh soutenait particulièrement l’organisation syndicale des communistes ou de leurs proches. Cela a peut-être été le cas, en partie parce que Chudleigh pensait que les communistes étaient les organisateurs les plus efficaces et en partie parce que, comme je le montrerai bientôt, en 1942-1943, les communistes arabes de Palestine soutenaient fermement l’effort de guerre des Alliés[29].
La sollicitude et le soutien du gouvernement envers les organisations syndicales ont sans aucun doute stimulé le processus de syndicalisation. Mais l’élan principal, ainsi qu’une grande partie du leadership des syndicats anciens et nouveaux, provenait d’un groupe de militants communistes expérimentés et d’intellectuels radicaux qui ont contribué à créer et à diriger une nouvelle aile gauche militante au sein du mouvement ouvrier arabe. Comme je l’ai déjà mentionné, certains de ces militants de gauche opéraient dans le cadre du PAWS, où ils reconnaissaient nominalement la direction nationale de Sami Taha et de la vieille garde à Haïfa, tout en mettant en place leurs propres sections locales largement autonomes à Jaffa, Jérusalem, al-Majdal et ailleurs. Parallèlement, un autre groupe d’intellectuels et de syndicalistes communistes et de gauche, dirigé par Bulus Farah, organisait une organisation syndicale totalement indépendante à Haïfa même.
Bulus Farah avait commencé à travailler dans les ateliers ferroviaires de Haïfa en 1925, à l’âge de 15 ans. Au début des années 1930, il avait rejoint le Parti communiste palestinien et, en 1934, il avait été envoyé par le parti à l’Université des travailleurs de l’Est à Moscou, où les militants communistes du monde colonial recevaient une formation. Bulus Farah est revenu en Palestine en 1938 et est rapidement devenu une figure autour de laquelle se sont rassemblés les communistes arabes mécontents du secrétaire de longue date du parti, Radwan al-Hilw (généralement appelé par son nom de parti, Musa). Bulus Farah a clairement fait savoir qu’il n’avait guère de respect pour Musa et se considérait plus apte à diriger le parti.
Mais le conflit entre Bulus Farah et la direction du parti ne concernait pas principalement des questions de personnalité; il existait également d’importantes divergences politiques. Bulus Farah était plus enclin au nationalisme arabe que certains de ses camarades et joua un rôle clé dans la lutte menée par la direction majoritairement arabe du parti pour reprendre le contrôle de la section juive autonome créée pendant la révolte. Si certains anciens dirigeants et membres de la section juive finirent par se soumettre à l’autorité du comité central, d’autres se séparèrent du PCP en 1940 et formèrent un groupe communiste distinct, exclusivement juif, sous le nom d’Emet ("Vérité"). Mais Bulus Farah fut lui-même expulsé du comité central du PCP la même année, après que la direction eut affirmé qu’il avait dénoncé le parti lors d’une brève détention par la police. Farah affirma que ses ennemis au sein du parti l’avaient non seulement dénoncé, mais avaient également sali sa réputation[30].
Bulus Farah était désormais en marge du parti et affichait ouvertement son mépris pour sa direction, qu’il jugeait non seulement inefficace, mais aussi infectée par le déviationnisme sioniste; entre autres choses, il était indigné que la direction du PCP ait réadmis le groupe dissident (et largement impénitent) Emet en 1942. Bulus Farah se mit à son compte et, entre 1941 et 1942, se constitua une solide base de partisans à Haïfa. Le groupe qu’il dirigeait comprenait à la fois des membres du PCP et un cercle croissant de jeunes hommes instruits de gauche, principalement des diplômés du secondaire occupant désormais des emplois de cols blancs. Bulus Farah et ses collègues ont également noué des liens étroits avec les membres d’une nouvelle couche de syndicalistes militants issus de la classe ouvrière, frustrés par l’incapacité du PAWS à réagir de manière agressive aux nouvelles circonstances et opportunités créées par la guerre, et réceptifs à l’importance accordée par Bulus Farah à l’organisation syndicale et à la militance des travailleurs. En 1942, le groupe de Bulus Farah a créé un club à Haïfa sous le nom de "Rayons d’espoir" (Shu’a’ al-Amal) pour servir de centre à ses activités, qui étaient initialement axées sur la démocratie et l’antifascisme. La direction du PCP a réagi en créant son propre "Club du peuple" (Nadi al-Sha’b), mais celui-ci n’a pas réussi à saper de manière significative l’attrait et l’influence du groupe dissident de Bulus Farah.
Le fait que ces organisations, dans lesquelles des communistes connus jouaient un rôle clé, puissent fonctionner plus ou moins ouvertement sans craindre le type de répression policière qui avait frappé toute manifestation d’activité communiste dans les années 1920 et 1930 était largement dû au fait que depuis l’invasion allemande de l’Union soviétique en juin 1941, les communistes et leurs alliés comptaient parmi les partisans les plus fervents et les plus virulents de l’effort de guerre des Alliés au sein de la communauté arabe palestinienne. Les autorités britanniques savaient très bien qu’au moins jusqu’à ce que le vent de la guerre commence à tourner en faveur des Alliés, de nombreux Arabes palestiniens étaient au mieux ambivalents à l’égard de la cause alliée et au pire optimistes quant à une victoire de l’Axe, qui signifierait la fin de la domination britannique et du projet sioniste. Certains dirigeants du mouvement nationaliste, dont son chef de file Amin al-Husayni, étaient allés jusqu’à embrasser ouvertement la cause de l’Axe depuis leur exil. Les Britanniques étaient donc prêts à tolérer, voire à encourager, les activités des communistes arabes, car un élément clé de la propagande communiste et du travail d’organisation en Palestine consistait à rallier le soutien des Arabes à la cause antifasciste et à l’effort de guerre des Alliés, que les communistes considéraient comme une contribution à la défense de l’Union soviétique.
En novembre 1942, la coalition de jeunes intellectuels radicaux et de militants ouvriers regroupés autour du Rays of Hope Club (Club des rayons d’espoir) fit le grand saut dans le monde syndical en créant la Fédération des syndicats et associations ouvrières arabes (FATULS). Cette nouvelle organisation a rapidement gagné l’allégeance des syndicalistes de plusieurs grands lieux de travail de la région de Haïfa, longtemps négligés par la PAWS, conservatrice et peu dynamique, notamment l’Iraq Petroleum Company, les raffineries Consolidated Refineries, qui venaient d’être achevées, et les installations de la Shell Oil Company. Elle a ensuite organisé les travailleurs portuaires et les travailleurs des camps. À la fin de 1942, le ministère du Travail estimait que la FATULS comptait entre 1.000 et 1.500 membres, contre environ 5 000 pour la PAWS à l’échelle nationale et 500 pour la PLL, selon une estimation généreuse[31]. La rivalité entre le PAWS et le FATULS, puis entre ces deux organisations et la PLL, les a toutes incitées à redoubler d’efforts pour syndiquer les travailleurs non syndiqués et gagner la loyauté de ceux qui étaient déjà syndiqués. Il convient toutefois de garder à l’esprit qu’une partie importante des membres du PAWS appartenait à des sections dirigées par des communistes et leurs alliés, de sorte qu’à partir de 1943, une partie considérable de la classe ouvrière arabe organisée en Palestine était effectivement dirigée par les communistes. Les relations entre la direction conservatrice du PAWS, basée à Haïfa et dirigée par Sami Taha, et son aile gauche étaient caractérisées par des conflits sporadiques et des luttes de pouvoir au sein de l’organisation, de sorte que la scène syndicale arabe était compliquée par des tensions internes ainsi que par des rivalités interorganisationnelles.
Hashomer Hatza’ir à la recherche de la gauche arabe
Aharon Cohen et ses camarades de l’Hashomer Hatza’ir comprirent rapidement l’importance de ces évènements. Eli’ezer Bauer écrivait en juillet 1942 [32] : "Nous assistons à des évolutions importantes parmi les Arabes, qui ouvrent de nouveaux horizons et encouragent l’intensification de notre activité. Un mouvement ouvrier s’éveille, des syndicats émergent, des groupes d’intellectuels socialistes se forment, et les intellectuels socialistes et le mouvement ouvrier se rapprochent." Sans surprise, leur frustration face à ce qu’ils considéraient comme l’échec lamentable de la Histadrut à se montrer à la hauteur et à prendre l’initiative s’intensifia, et ils exprimèrent leurs sentiments dans la presse de leur mouvement et lors de ses réunions[33]. Mais ces évolutions incitèrent également Aharon Cohen et ses collègues à repenser, puis à réorienter leur stratégie, en se détournant des campagnes (qui, de toute façon, semblaient peu prometteuses) et en se tournant vers ce qu’ils considéraient comme des "forces arabes progressistes" dans les villes, notamment les ouvriers et intellectuels socialistes et de gauche.
Ils espéraient qu’en développant des liens étroits avec ces forces, Hashomer Hatza’ir pourrait contrecarrer l’influence du nationalisme arabe bourgeois et du communisme antisioniste, tout en favorisant l’émergence d’une gauche arabe qui serait son partenaire dans la lutte pour une Palestine binationale et socialiste[34].
Cette réorientation poussa Aharon Cohen et d’autres membres du département arabe de Hashomer Hatza’ir à consacrer beaucoup de temps et d’efforts au développement de relations avec les milieux arabes de gauche. En 1942, ils entrèrent en contact avec le groupe du Club du peuple du PCP à Haïfa, et notamment avec ’Abd Allah al-Bandaq. Ce n’était un secret pour Aharon Cohen qu’al-Bandaq, issu d’une importante famille chrétienne de Bethléem, était un homme de gauche entretenant des liens étroits et de longue date avec le PCP. Il savait aussi pertinemment qu’al-Bandaq était largement considéré comme un membre de la haute direction de ce parti, encore illégal. Pourtant, Aharon Cohen non seulement accepta les assurances d’al-Bandaq selon lesquelles il n’était pas actuellement membre du parti, mais le promut vigoureusement auprès de ses collègues de l’Hashomer Hatza’ir, de la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabes, et du département arabe de la Histadrut, le présentant comme le prototype d’une nouvelle génération de militants arabes de gauche, mais non communistes, avec lesquels le sionisme de gauche pourrait trouver un terrain d’entente. En fait, Aharon Cohen considérant al-Bandaq et son entourage comme la clé pour établir une relation durable avec l’avant-garde émergente de l’intelligentsia radicale arabe palestinienne et du mouvement ouvrier, alla plus loin : il discuta avec al-Bandaq de l’idée d’utiliser les fonds fournis par Hashomer Hatza’ir pour lancer un nouveau journal qui mènerait une propagande antifasciste au sein de la communauté arabe et favoriserait la coopération arabo-juive sur la base de l’égalité politique. Il convainquit également les dirigeants de son mouvement d’aider al-Bandaq à créer un parti socialiste arabe qui favoriserait la coopération arabo-juive. En février 1944, Aharon Cohen et al-Bandaq avaient élaboré ensemble un projet de programme pour le nouveau parti qui, entre autres, semblait reconnaitre les droits et intérêts des Juifs en Palestine[35].
Rétrospectivement, la relation entre Aharon Cohen et al-Bandaq parait assez étrange, car malgré les dénégations d’al-Bandaq, il était non seulement membre du PCP, mais aussi un membre dirigeant du comité central du parti depuis 1936. En 1944, il allait apparaitre comme membre du comité central de la Ligue de libération nationale nouvellement créée, une organisation quasi communiste et résolument antisioniste. Les motivations d’al-Bandaq, qui prétendait auprès de Aharon Cohen et d’autres contacts juifs qu’il n’était pas communiste, et donc pas fondamentalement hostile au sionisme, même dans la version socialiste et binationaliste de Hashomer Hatza’ir, sont peut-être compréhensibles. Il semble avoir espéré que ce type de double jeu stalinien lui permettrait d’extraire de ses interlocuteurs juifs des ressources matérielles que son parti pourrait utiliser à bon escient. Ce qui est moins compréhensible, c’est comment Aharon Cohen pouvait ignorer qu’al-Bandaq et ses associés étaient des communistes convaincus et, de ce fait, peu susceptibles d’être des partenaires de choix pour Hashomer Hatza’ir; ou, s’il le savait, pourquoi il l’a caché et s’est tant efforcé de "vendre" al-Bandaq à son propre mouvement et à la Histadrut comme un allié potentiel.
Un historien israélien spécialiste du mouvement communiste en Palestine a récemment dépeint Aharon Cohen comme un imposteur qui a tout simplement menti au sujet d’al-Bandaq, même à ses propres camarades[36]. Cependant, il serait plus raisonnable de suggérer que l’amitié de Aharon Cohen avec al-Bandaq, son engagement passionné en faveur de la coopération et du compromis entre Arabes et Juifs, ainsi que sa conviction qu’il existait d’authentiques socialistes arabes prêts à s’allier aux sionistes socialistes, l’ont poussé non seulement à se convaincre de la véracité des propos d’al-Bandaq, mais aussi à essayer de convaincre les autres. Il s’agirait alors moins d’une tergiversation délibérée à des fins politiques que d’une illusion inconsciente, d’une incapacité à "voir" certaines choses ou à se les avouer, même longtemps après que la conjoncture politique pertinente ait disparu. En effet, Aharon Cohen semble être mort sans avoir pleinement reconnu que dans les années 1940, il n’existait aucune force de gauche significative au sein de la communauté arabe prête à faire des compromis avec le sionisme, quelle qu’en soit la variante. Reconnaitre pleinement cette vérité aurait signifié admettre la futilité, ou du moins l’échec, de sa vision de l’avenir de la Palestine et de l’oeuvre de sa vie[37].
Confrontée, vers la fin de 1942, à l’expansion rapide d’un mouvement ouvrier arabe revigoré, fortement dominé par les communistes, et aux ouvertures de l’Hashomer Hatza’ir envers la nouvelle gauche arabe, la direction de la Histadrut commença enfin à consacrer davantage d’attention et de moyens à sa section arabe et à la PLL. Plusieurs hauts responsables du MAPAI furent nommés pour diriger les travaux de la section arabe de la Histadrut, aux côtés d’Aharon Cohen, représentant l’Hashomer Hatza’ir, et de Moshe Erem, représentant le Po’alei Tziyon Smol. Le budget de la section fut considérablement augmenté. Cela permit, pour la première fois depuis des années, de recruter des militants arabes et juifs supplémentaires, de réactiver des sections de la PLL en sommeil et d’en créer de nouvelles. Enfin, la Histadrut semblait envoyer un signal clair : elle lançait un effort sérieux pour organiser les travailleurs arabes[38].
La conception de la Histadrut de ce qu’elle entreprenait et pourquoi était exposée dans une brochure sur la PLL qu’elle publia en avril 1943, sous la signature d’Abba Hushi[39]. La brochure s’ouvrait sur une épigraphe, attribuée à "un vieil ouvrier arabe", qui capture très bien la façon dont les partisans du "sionisme du travail" voulaient croire qu’eux et leur entreprise étaient perçus par les travailleurs arabes : "Tout comme le soleil, sans y être invité, répand lumière et chaleur, ainsi la Histadrut a répandu lumière et chaleur aux travailleurs arabes par le fait même de son existence." La brochure de Abba Hushi passait en revue l’histoire des efforts de la Histadrut pour organiser les travailleurs arabes et le travail de la PLL jusqu’à nos jours, rendant un hommage particulier à la contribution que les activités de la PLL à Haïfa avaient apportée pour empêcher les "terroristes" arabes de fermer le port pendant la révolte. Comme d’autres fidèles du MAPAI, Abba Hushi attribuait l’échec de la PLL au cours de la décennie précédente aux difficultés inhérentes à l’organisation des travailleurs arabes, qui appartenaient à "un peuple pauvre, largement sous-alimenté et semi-féodal, vivant dans une région du monde où la résignation fataliste est consciemment inculquée, un peuple soumis et fidèle à une tradition religieuse patriarcale quasiment inchangée depuis plus de treize siècles". Quant aux syndicats arabes créés pendant la guerre, Abba Hushi affirmait qu’ils étaient organisés par "les fils de riches Effendis, dont le passé politique est quelque peu douteux, et par des communistes qui y participaient ouvertement ou clandestinement", et affirmait qu’ils n’avaient pas à coeur les véritables intérêts des travailleurs. La brochure appelait la Histadrut à se consacrer à nouveau à l’organisation des travailleurs arabes en syndicats sous son égide (c’est-à-dire au sein de la PLL) afin de faciliter la réalisation du projet du "sionisme du travail". Une version anglaise du pamphlet, clairement destinée aux publics européens et américains, reprochait également au gouvernement palestinien d’entraver les efforts visant à développer des relations plus étroites entre travailleurs arabes et juifs – une allusion voilée à l’encouragement des syndicats arabes par le ministère du Travail et à son désintérêt pour la PLL[40].
Il était clair pour la direction de la Histadrut que relancer la PLL et chercher activement à recruter des travailleurs arabes signifiait détruire toute base de coopération avec la PAWS et (à Haïfa) la FATULS, qui considèreraient ces démarches comme provocatrices et menaçantes. Mais comme l’a déclaré Abba Hushi lors d’une réunion du département des Affaires arabes de la Histadrut, réitérant la position de longue date du MAPAI : "La Histadrut doit agir au nom des travailleurs arabes comme si les syndicats arabes n’existaient pas… nous voulons que les travailleurs arabes soient organisés par nous seuls." D’autres membres du Département arabe, notamment Aharon Cohen et Moshe Erem, doutaient de cette stratégie, en partie parce qu’ils comprenaient pourquoi les travailleurs arabes étaient attirés par les syndicats arabes plutôt que par la PLL. Erem cita un Arabe de sa connaissance à Haïfa qui lui avait confié son intention de rejoindre la FATULS "parce que là-bas, ce sont les Arabes qui dirigent tout; c’est un club dynamique et animé, et pas seulement une agence de placement comme la PLL". Mais comme toujours, la domination du MAPAI sur la Histadrut garantissait que la ligne de conduite qu’il préconisait l’emporterait[41].
La stratégie préconisée par Abba Hushi et approuvée par la Histadrut fut rapidement mise en oeuvre à Jérusalem, puis à Jaffa, sabotant ainsi les efforts de coopération initialement prometteurs entre la Histadrut et les syndicats arabes. Au début de l’année 1943, la section de Jérusalem du PAWS et le Conseil des travailleurs de Jérusalem de la Histadrut négociaient conjointement avec les responsables municipaux au nom de quelque 340 employés de la municipalité de Jérusalem, dont des éboueurs, des cantonniers et des chauffeurs, parmi lesquels 250 étaient arabes et 90 juifs. Comme presque tous les travailleurs de Palestine, les employés municipaux de Jérusalem avaient subi une forte baisse de leur salaire réel en raison de l’inflation; ils étaient également privés de nombreux avantages sociaux de base, notamment les congés maladie ou les vacances payés et l’indemnisation des accidents du travail. Ces négociations n’aboutirent pas et, en février 1943, la Histadrut et la PAWS menèrent ensemble une grève de six jours qui contraignit la municipalité et les autorités britanniques à accorder aux travailleurs une indemnité de vie chère et à satisfaire certaines de leurs autres revendications. Les bases semblaient avoir été jetées pour une coopération fructueuse, conformément à ce que le PAWS préconisait depuis longtemps et que la Histadrut semblait avoir tacitement accepté : le PAWS représenterait les travailleurs arabes et la Histadrut représenterait les travailleurs juifs. Un responsable de la Histadrut impliqué dans la grève de février 1943 résuma l’esprit d’une réunion conjointe en exprimant l’espoir que "ce soit le début d’une action commune et que nous continuions à travailler ensemble pour améliorer les conditions de travail des ouvriers de ce pays, juifs et arabes"[42].
En quelques semaines, cependant, il devint évident que la Histadrut avait plutôt décidé d’exploiter le prestige que lui avait conféré la victoire des ouvriers municipaux en créant une section de la PLL à Jérusalem, chargée de recruter directement des ouvriers arabes, une politique que la brochure de Abba Hushi, qui allait bientôt paraitre, exposerait explicitement. Ce changement de direction indigna les syndicalistes arabes, qui insistaient pour que les travailleurs arabes appartiennent exclusivement à des syndicats arabes plutôt qu’à une filiale de la Histadrut juive et qui ne pouvaient considérer la création d’une section de la PLL à Jérusalem que comme un acte hostile visant à affaiblir, voire à détruire, la PAWS dans cette ville. Leur colère était certainement amplifiée par le fait que le noyau de la nouvelle section de la PLL (constitué en grande partie de travailleurs recrutés dans les bases militaires de la région de Jérusalem) comptait des membres de la PAWS, dont un ancien secrétaire de section qui, en janvier 1943 encore, avait été délégué au congrès national de la PAWS. Les responsables de la Histadrut à Jérusalem cultivaient secrètement des liens avec des anticommunistes luttant pour le contrôle de la PAWS à Jérusalem dès septembre 1942, et lorsque la section de la PLL fut créée au printemps suivant, certains d’entre eux furent incités à quitter la PAWS pour rejoindre la PLL. (C’est peut-être en partie pour cette raison qu’à l’automne 1943, la section de Jérusalem de la PAWS était fermement aux mains de la gauche.) Cependant, le contrôle de la Histadrut sur la nouvelle section de la PLL à Jérusalem n’était pas absolu : les membres de la section bloquèrent la tentative de la Histadrut d’imposer le transfuge le plus important de la PAWS comme chef de section, laissant les responsables de la Histadrut sans personnalité locale autour de laquelle construire l’organisation[43].
La même stratégie conflictuelle fut peu après mise en oeuvre à Jaffa, où la Histadrut cherchait également à établir une section de la PLL. Dans cette ville, la PAWS disposait d’une base solide et était dirigée par un communiste chevronné, Khalil Shanir. À Jaffa comme ailleurs, les dirigeants de la PAWS exprimèrent leur volonté de coopérer avec la Histadrut en tant que représentante des travailleurs juifs, mais rejetèrent avec véhémence le droit de la Histadrut d’organiser les travailleurs arabes par l’intermédiaire de sa filiale, la PLL. La PAWS s’opposait particulièrement aux efforts de la PLL pour rallier ses membres actuels, anciens ou potentiels. Consciente des difficultés à s’implanter à Jaffa, la Histadrut engagea secrètement Adib al-Disuqi, ancien membre de la défunte AWS et désormais impliqué dans les activités sportives de la région de Jaffa, comme organisateur local. Al-Disuqi commença par ouvrir un club sportif qui lui permit de nouer des contacts avec les travailleurs locaux. Eliyahu Agassi l’aida en exploitant les contacts qu’il avait noués au cours de ses nombreuses années comme animateur de la PLL.
À l’été 1943, al-Disuqi et Agassi avaient recruté plus d’une centaine d’éboueurs arabes, dont certains étaient d’anciens membres de la PAWS, enthousiasmés par la victoire de leurs homologues à Jérusalem, mais déçus par l’inaction de la PAWS en leur faveur. La PLL, avec le soutien de la puissante et prestigieuse Histadrut, proposa alors de se battre pour eux s’ils rejoignaient la PLL, et nombre d’entre eux acceptèrent malgré le harcèlement de la PAWS. En juillet, Agassi et al-Disuqi négociaient ouvertement avec la municipalité de Jaffa au nom des éboueurs arabes et juifs. En aout, ils se sentirent suffisamment forts pour appeler les éboueurs à une grève de quatre jours. Malgré les menaces de la direction et les efforts de la PAWS pour les convaincre de quitter la PLL, les grévistes restèrent déterminés et obtinrent des augmentations de salaires. Cette victoire permit à la PLL de consolider une section à Jaffa qui, en septembre 1943, comptait quelque 200 membres, pour la plupart des employés municipaux. À cette époque, la PLL avait également étendu sa présence à Haïfa, où elle revendiquait (avec une forte exagération) 1 200 membres, et avait établi de nouvelles sections à Acre, à Tibériade et dans le village de Qalunya, près de Jérusalem[44].
L’année 1943 vit donc le retour de la Histadrut sur la scène syndicale arabe, en tant que concurrent bien financé et déterminé à obtenir le soutien des travailleurs arabes. Cela conduisit à un conflit avec les syndicats arabes, compliqua encore davantage les luttes au sein du mouvement syndical arabe en pleine expansion et affecta les luttes politiques au sein de la communauté arabe. Les efforts de la Histadrut à Jérusalem et à Jaffa ont marqué le début d’une nouvelle agressivité et ont abouti à des succès significatifs à court terme, mais ce sont les 50.000 travailleurs arabes et juifs employés dans les bases et installations militaires britanniques et alliées à travers la Palestine qui ont constitué le champ de bataille le plus important dans cette lutte pour le pouvoir.
Les camps et les travailleurs des camps
Les bases et installations militaires britanniques qui surgirent en Palestine durant les premières années de la guerre créèrent un nouvel espace social où un nombre sans précédent de salariés arabes et juifs interagissaient. En 1943, environ 35.000 Arabes (majoritairement ouvriers) et 15.000 Juifs (dont les deux tiers étaient qualifiés, semi-qualifiés ou employés de bureau) étaient employés directement par les autorités militaires britanniques dans plus d’une centaine d’installations, grandes et petites; des milliers d’autres étaient employés par des entrepreneurs arabes et juifs, dont Solel Boneh, membre de la Histadrut, pour construire des bases, des forts de police Tegart, des routes, des voies ferrées et d’autres projets. Dans l’usage courant, et même officiel, les Juifs de Palestine se référaient généralement à ces bases comme hakampim, "les camps", une hébraïsation du mot anglais "camp". En arabe, on s’y référait comme al-mu’askarat, "les camps militaires".
Nombre des travailleurs arabes des camps étaient des paysans, souvent originaires de villages proches du camp où ils travaillaient, recrutés pour la première fois dans le salariat ou dépendants de revenus non agricoles comme jamais auparavant; d’autres étaient issus des rangs des chômeurs urbains d’avant-guerre. Nombre de leurs collègues juifs étaient des immigrants récents, des jeunes, des Juifs d’origine moyen-orientale, des personnes qui, pour diverses raisons, n’avaient pas trouvé d’emplois meilleurs et plus stables dans d’autres secteurs, et même des personnes cherchant à échapper à la mobilisation pour l’effort de guerre décrétée par les dirigeants du Yishouv. Les salaires et les conditions de travail dans les camps étaient généralement médiocres. Bien que les travailleurs juifs fussent mieux payés que les travailleurs arabes, les barèmes de rémunération des camps étaient généralement bien inférieurs à ceux des ouvriers juifs de l’industrie, et les autorités britanniques refusaient de leur accorder l’indemnité de vie chère que la Histadrut avait obtenue pour les ouvriers de l’industrie. Si certains des plus grands camps étaient situés en périphérie des villes, nombre des plus petits se trouvaient dans des zones reculées où les conditions de vie étaient souvent médiocres, les installations sanitaires et récréatives insuffisantes, et les travailleurs sous le contrôle d’officiers de l’armée britannique dont le style de gestion était souvent très autoritaire et qui les traitaient comme des soldats. Les travailleurs des camps bénéficiaient d’une faible protection contre l’exploitation, les licenciements arbitraires ou la discipline militaire; ils étaient exemptés de la législation prévoyant l’indemnisation des accidents du travail, et leurs horaires de travail tendaient à dépasser les normes en vigueur dans d’autres secteurs.
Dès 1940, les dirigeants de la Histadrut avaient demandé l’aide du Congrès des syndicats britanniques afin d’améliorer les bas salaires versés aux travailleurs des camps. L’année suivante, Haqiqat al-Amr rapportait que les travailleurs arabes et juifs des camps avaient demandé l’aide de la Histadrut pour obtenir des salaires plus élevés. Après de longues négociations avec les autorités britanniques, la Histadrut obtint effectivement une augmentation salariale pour tous les travailleurs des camps, qui fut toutefois rapidement érodée par l’inflation[45]. Mais la Histadrut fit relativement peu d’efforts pour établir une forte présence organisationnelle dans les camps pendant les deux premières années et demie de la guerre, de sorte qu’à la fin de 1942, seul un quart environ des travailleurs juifs des camps étaient membres cotisants de la Histadrut, une proportion bien inférieure à celle qui prévalait dans la plupart des autres secteurs où travaillaient des travailleurs juifs. Plusieurs facteurs semblent avoir contribué à cette négligence. D’une part, la dispersion des travailleurs des camps sur de nombreux sites à travers le pays, dont certains dans des régions éloignées et largement inhabitées, rendait l’organisation difficile. D’autre part, il était évident qu’il s’agissait de lieux de travail temporaires : dès la fin de la guerre, la plupart des camps seraient démantelés et ceux qui y étaient employés perdraient leur emploi. Les dirigeants de la Histadrut semblaient également réticents à affronter les autorités militaires britanniques au sujet de la situation des travailleurs des camps tant que l’Égypte et la Palestine semblaient menacées d’une invasion imminente par les forces de l’Axe; dans ce sens, le fait de négliger les travailleurs des camps était une manifestation de l’engagement fort du Yishouv envers l’effort de guerre des Alliés.
Cependant, les documents de la Histadrut datant de cette période suggèrent que d’autres facteurs ont également joué un rôle. Les responsables syndicaux avaient tendance à percevoir les travailleurs des camps comme un groupe instable, hétéroclite et sans racines, comme une "matériel humain" de qualité médiocre qui échappait largement à l’influence (et encore moins au contrôle) des institutions économiques, sociales, culturelles et politiques du "sionisme du travail" et qui ne contribuait pas vraiment à la réalisation du projet sioniste. Ils étaient considérés comme ne correspondant pas à l’image largement répandue (bien que très idéalisée, bien sûr) que le "sionisme du travail" se faisait du prolétaire juif authentique en Palestine, à savoir un ouvrier industriel ou un ouvrier du bâtiment expérimenté, ascétique et discipliné, ou un membre de kibboutz qui était également un membre obéissant de la Histadrut et, par extension, un fidèle du MAPAI. Cette image avait une composante ethnique distincte, car une proportion importante des travailleurs juifs des camps étaient d’origine mizrahi ("orientale", c’est-à-dire du Moyen-Orient) plutôt qu’ashkénaze (d’Europe centrale et orientale), ce qui ne pouvait pas améliorer leur statut aux yeux des dirigeants presque exclusivement ashkénazes (et sionistes ) de la Histadrut. Un rapport de 1942 raillait le fait que les travailleurs juifs des camps "avaient été recrutés parmi les marchands ambulants du Shuk Hakarmel [le marché juif] de Tel‑Aviv. Les cordonniers ambulants des rues de Tel‑Aviv se sont élevés au rang d’experts en construction". Les informations selon lesquelles certains travailleurs juifs des camps volaient et vendaient des biens appartenant au gouvernement ont également donné à cette main-d’oeuvre une réputation de criminalité, ou du moins d’immoralité et de manque de discipline sioniste et prolétarienne — même s’il convient de noter que la Haganah exploitait également les camps comme source d’armes et d’autres matériaux utiles. Les dirigeants de la Histadrut considéraient cette main-d’oeuvre relativement peu organisée, indisciplinée et transitoire comme particulièrement vulnérable à la "pénétration" et à l’influence de ses ennemis politiques, notamment les communistes et le Hashomer Hatza’ir à gauche et les révisionnistes à droite[46].
La Histadrut cherchait certes à maintenir le contact avec les travailleurs juifs des sites isolés en envoyant des émissaires en visite sporadique, mais cela ne suffisait guère à les intégrer pleinement au mouvement du "sionisme du travail". De ce fait, la Histadrut était peu présente dans de nombreux camps au début de la guerre, et de nombreux travailleurs juifs des camps manifestaient peu d’intérêt ou d’enthousiasme pour la Histadrut; certains membres refusaient même de payer leurs cotisations, suscitant des inquiétudes officielles quant à une perte de revenus. De nombreux travailleurs juifs des camps exprimaient leur amertume envers la Histadrut, perçue comme une incapacité à défendre leurs intérêts. La faiblesse organisationnelle de la Histadrut dans de nombreux camps permit aux militants des partis à gauche du MAPAI – le Hashomer Hatza’ir et le PCP – de gagner le soutien des travailleurs juifs des camps, dont les bas salaires, les conditions de travail oppressives et l’isolement par rapport au courant dominant du Yishouv les rendaient réceptifs à une perspective oppositionnelle. Les militants communistes et du Hashomer Hatza’ir dans les camps déployèrent également d’importants efforts pour établir des relations amicales avec leurs collègues arabes et poser les bases d’une coopération[47].
Même si les travailleurs juifs et arabes des camps étaient réunis par des préoccupations communes – principalement une forte baisse des salaires réels en 1940 et 1941 -, la coopération était souvent entravée par une méfiance héritée. Un incident survenu à l’été 1941 illustre à la fois le potentiel militant et la complexité des relations entre les travailleurs arabes et juifs des camps durant les premières années de la guerre. Quelque 150 Arabes et 100 Juifs étaient employés sur un site connu sous le nom de Wadi Sara, pour des salaires journaliers respectifs de 12 et 20 piastres – un écart salarial assez courant, lié en partie seulement à des niveaux de qualification différents. Des troubles éclatèrent lorsque le commandant annonça que la journée de travail passerait de neuf à douze heures. Au moins une partie des travailleurs arabes et juifs accepta de protester contre ce décret en se présentant au travail une heure plus tard que d’habitude. Cependant, la manifestation échoua, en partie parce que les travailleurs arabes se croyaient manipulés par leurs collègues juifs, qu’ils pensaient vouloir leur voler leur emploi. Finalement, une quarantaine de travailleurs juifs impliqués dans le mouvement de protestation furent licenciés, et les efforts de la Histadrut pour les réintégrer restèrent vains[48].
À long terme, les travailleurs des camps constituaient un groupe trop important et potentiellement trop influent pour être ignoré par la Histadrut ou le mouvement syndical arabe renaissant. Les responsables de la Histadrut craignaient que si les salaires des travailleurs des camps n’étaient pas améliorés, principalement en obligeant les Britanniques à étendre la COLA aux travailleurs de ce secteur, les Juifs seraient contraints de quitter leurs emplois dans les camps, qui seraient alors repris par des Arabes plus disposés à accepter les salaires inférieurs à la norme proposés par l’armée. Les bas salaires et les mauvaises conditions de travail dans les camps pesaient également sur les salaires des Juifs dans le reste de l’économie palestinienne. En conséquence, dans les camps comme dans les chemins de fer, la volonté de la Histadrut d’obtenir des salaires élevés et des emplois pour les travailleurs juifs l’a finalement contrainte à se préoccuper également du sort des travailleurs arabes, car là aussi, les Juifs formaient une minorité de la main-d’oeuvre. En outre, les responsables de la Histadrut craignaient que s’ils ne cherchaient pas à organiser et à améliorer les conditions des travailleurs juifs des camps, les forces hostiles au MAPAI (les communistes et le Hashomer Hatza’ir) ne prennent l’initiative et ne s’implantent solidement dans ce secteur. On prenait également de plus en plus conscience que le PAWS (en particulier la branche communiste de Jaffa) et le FATULS (à Haïfa) s’efforçaient de contacter et d’organiser les travailleurs arabes des camps[49].
Au cours de l’été 1942, la Histadrut lança une initiative plus sérieuse visant à créer des comités pour représenter les travailleurs juifs dans les camps où ceux-ci n’existaient pas encore et à relier ces comités au sein d’un réseau efficace sous le contrôle d’un nouveau département de la Histadrut coordonné par Berl Repetur. Certains conseils locaux de travailleurs urbains créèrent également de nouveaux départements pour les travailleurs des camps voisins. Étant donné que la Histadrut était dominée par le MAPAI, cela signifiait également qu’il fallait s’assurer que les partisans du MAPAI, et non les membres du Hashomer Hatza’ir ou les communistes, contrôlent les comités nouvellement créés et ceux déjà existants, même si cela impliquait de recourir à des moyens non démocratiques pour obtenir le résultat souhaité. La campagne de la Histadrut pour organiser les camps avait également une dimension sécuritaire, dans la mesure où les responsables de la Histadrut aidaient la Haganah à mettre en place des filières permettant aux travailleurs juifs des camps de faire sortir clandestinement des armes volées[50]. Dans le même temps, le PAWS et le FATULS intensifiaient leurs efforts pour organiser les travailleurs arabes des camps dans différentes régions du pays. Les mouvements syndicaux arabes et juifs répondaient en partie aux demandes de soutien et d’aide formulées par les travailleurs des camps, ainsi qu’aux efforts locaux indépendants visant à s’organiser.
Ni les syndicats arabes ni la Histadrut n’obtinrent un succès total. Bien que la PAWS (et, dans une moindre mesure, la FATULS) ait recruté de nouveaux membres dans divers camps, la grande majorité des travailleurs arabes restaient non syndiqués. De même, en mars 1943, seuls 8 000 des 15 000 travailleurs juifs des camps étaient membres de la Histadrut, tandis que 1 200 autres appartenaient à d’autres organisations syndicales juives, probablement affiliées aux partis révisionnistes et sionistes religieux de droite. Un petit nombre de travailleurs arabes des camps furent recrutés par la PLL, mais, en général, la Histadrut resta assez réticente à organiser directement les travailleurs arabes des camps, de peur de devoir leur trouver un emploi lors du démantèlement des camps à la fin de la guerre. Elle chercha plutôt à constituer des comités ouvriers juifs locaux puissants, par l’intermédiaire desquels elle pouvait également exercer une influence sur les travailleurs arabes, même si, sur certains sites, elle dut composer avec les comités mixtes arabo-juifs déjà existants[51].
Début 1943, des signes d’agitation grandissante se manifestaient déjà parmi les travailleurs du camp, avec notamment une série de brèves grèves de protestation et autres actions[52]. Bien que le salaire journalier de la main-d’oeuvre non qualifiée du camp ait atteint environ 21 piastres pour les Arabes et 28 piastres pour les Juifs, les prix avaient augmenté beaucoup plus rapidement. Le mécontentement était également alimenté par la réticence croissante des autorités militaires à reconnaître ou à négocier avec les comités locaux, voire avec la Histadrut, ainsi que par ce qui semble avoir été une tentative de renforcer le contrôle de la direction sur la main-d’oeuvre du camp. Ce durcissement de la politique était peut-être lié à une offre de main-d’oeuvre plus abondante : l’armée britannique n’avait plus besoin de la coopération de la Histadrut pour orienter les travailleurs vers les camps et l’industrie militaire, et elle était également de plus en plus soucieuse de maintenir les couts de main-d’oeuvre à un niveau bas. Fin mars 1943, une commission gouvernementale sur les salaires approuva une allocation de vie chère substantielle pour les travailleurs de l’industrie et des services, mais malgré de nombreux appels de délégations de travailleurs arabes et juifs du camp, les autorités militaires refusèrent de l’étendre aux travailleurs du camp. Ces travailleurs manifestèrent alors une volonté nouvelle de s’organiser et de lutter, avec laquelle la PAWS et la Histadrut durent compter. Il était clair que le temps d’agir était venu, exigeant des deux organisations qu’elles définissent les moyens de lutte appropriés et la manière de collaborer afin d’améliorer le sort de cette main-d’oeuvre mixte arabo-juive.
La PAWS réagit à la recrudescence des troubles dans les camps en convoquant une réunion d’une centaine de dirigeants et de délégués à Jaffa début avril 1943. La situation des travailleurs des camps fut le principal sujet de discussion lors de la conférence, qui approuva des résolutions demandant au gouvernement d’accorder aux travailleurs des camps d’importantes augmentations de salaire, ainsi que l’indemnité de départ à la retraite, le paiement des heures supplémentaires et le paiement des fêtes religieuses, d’assouplir la discipline stricte imposée dans les camps et de négocier avec les représentants des travailleurs arabes. Plusieurs délégués dénoncèrent également ce qu’ils considéraient comme une discrimination officielle en faveur des travailleurs juifs des camps, se manifestant principalement par des salaires plus élevés pour les Juifs, et la réunion exigea l’égalisation des salaires arabes et "non arabes" (c’est-à-dire juifs) dans les camps. Bien que les intervenants aient critiqué les tentatives de la Histadrut d’organiser les travailleurs arabes des camps, l’accusant de vouloir priver les Arabes de leurs emplois et insistant sur le fait que seuls les syndicats arabes pouvaient représenter les travailleurs arabes, la PAWS restait disposée à coopérer avec la Histadrut dans les négociations avec les autorités britanniques, à condition que l’organisation juive renonce à recruter des Arabes et se limite à représenter les seuls travailleurs juifs des camps. Les dirigeants de la PAWS n’ont fait aucune mention de grève : conscients de leurs ressources limitées et quelque peu craintifs d’affronter directement les autorités britanniques, ils semblent avoir espéré que leurs revendications pourraient être satisfaites par la négociation, à condition qu’un front commun soit formé avec la Histadrut. Il est également probable qu’en Palestine comme ailleurs, les communistes qui contrôlaient la FATULS et jouaient un rôle majeur au sein de la PAWS se soient opposés à tout arrêt de travail, le jugeant préjudiciable à l’effort de guerre, ou plus précisément à la défense de l’Union soviétique, un devoir auquel toute autre considération devait être subordonnée[53].
La Histadrut devait désormais décider s’il fallait coopérer avec la PAWS, qui disposait d’une base importante parmi les travailleurs arabes des camps, ou faire cavalier seul en revendiquant le droit de représenter à la fois les travailleurs juifs et arabes des camps. Au cours des deux premières années de la guerre, la Histadrut avait en effet négocié avec les autorités britanniques au nom de tous les travailleurs des camps. La PAWS n’avait pas la capacité de négocier avec les autorités civiles et militaires britanniques à l’échelle nationale, ni rien approchant les relations étroites et de longue date de la Histadrut avec les responsables gouvernementaux à Jérusalem ou avec les responsables du Bureau colonial, du Parti travailliste et du Congrès des syndicats à Londres. Au printemps 1943, la Histadrut avait relancé la PLL et s’était engagée dans une campagne agressive de recrutement de travailleurs arabes à Jaffa, Jérusalem et dans d’autres villes, en confrontation directe avec les syndicats arabes. Cependant, les travailleurs des camps constituaient un cas particulier : insister sur le droit de la Histadrut à organiser et à représenter au moins une partie des travailleurs arabes des camps provoquerait inévitablement un conflit très ouvert et public avec la PAWS et risquerait de saboter les efforts visant à mener une campagne efficace en faveur des travailleurs des camps.
Lorsque le secrétariat de la Histadrut se réunit le 13 avril 1943 pour discuter de la situation, il fut généralement convenu que si l’armée n’acceptait pas dans les dix jours d’étendre la COLA aux travailleurs des camps, la Histadrut suivrait l’exemple de la PAWS et convoquerait sa propre conférence nationale des travailleurs des camps, ainsi qu’une grève de protestation d’une journée. La question des relations entre la Histadrut et la PAWS – si les réunions dans les camps et la conférence nationale des délégués prévue devaient être parrainées par la Histadrut seule ou conjointement avec la PAWS – fut confiée au Merkaz Ha’avoda ("Centre du travail") nouvellement créé par l’organisation, responsable des travailleurs juifs des camps, et à son département arabe. Deux jours plus tard, lors d’une réunion conjointe, la décision fut prise : la Histadrut ne coopérerait pas avec la PAWS dans la lutte pour obtenir la COLA. Une conférence nationale des travailleurs des camps était prévue le 2 mai à Tel‑Aviv, suivie d’une journée de grève[54].
Le PAWS a réagi avec colère à cette initiative unilatérale et aux efforts déployés par la Histadrut dans les semaines qui ont suivi pour organiser des réunions de masse dans les camps afin de mobiliser les travailleurs et de choisir des délégués juifs et arabes pour la conférence du 2 mai. Un tract de la PAWS daté du 26 avril dénonçait les tentatives de la Histadrut de recruter des Arabes pour assister à cette réunion et mettait en garde les travailleurs arabes contre toute participation à ce qu’il décrivait comme une tentative de détruire ce que la conférence de la PAWS du 4 avril avait cherché à construire[55]. La Histadrut a néanmoins maintenu sa conférence, à laquelle ont participé quelque 147 délégués provenant de 90 sites de travail à travers la Palestine. Le rapport officiel de la réunion ne précise pas exactement combien de délégués arabes y ont participé, mais, apparemment afin de donner l’impression que la réunion avait réuni Arabes et Juifs sur un pied d’égalité, il affirmait qu’un nombre égal d’Arabes et de Juifs avaient pris la parole pendant la discussion. Après les remarques finales de Berl Repetur et Golda Meirson (plus tard Meir), alors chef du département politique de l’Agence juive et haut dirigeant de la Histadrut, les délégués, prétendant parler au nom des 50 000 travailleurs des camps, ont appelé à une grève d’une journée si la COLA n’était pas accordée, la date exacte devant être fixée par la direction de la Histadrut. Un télégramme envoyé par la PAWS déclarant que la conférence ne représentait que les travailleurs juifs des camps, que les Arabes présents ne représentaient qu’eux-mêmes et que les travailleurs arabes ne reconnaissaient que les décisions de leur propre conférence du 4 avril à Jaffa, n’a apparemment pas été lu aux délégués. Quelques jours plus tard, la Histadrut a annoncé que la grève aurait lieu le 10 mai[56].
La PAWS réagit promptement par un tract admettant que quelques travailleurs arabes bien intentionnés avaient assisté à la réunion de Tel‑Aviv, mais réitérant que la Histadrut ne représentait que les travailleurs juifs. Le tract dénonçait ensuite la décision de la Histadrut – considérée comme motivée politiquement – d’organiser une grève sans consulter le représentant authentique des travailleurs arabes des camps. Lorsque la Histadrut annonça officiellement une grève pour le 10 mai, la PAWS déploya une intense campagne dans les camps pour convaincre les travailleurs arabes de ne pas faire grève. Elle publia également un tract en hébreu appelant les travailleurs juifs des camps à ne pas se joindre à une grève "séparatiste" mais plutôt à coopérer avec les comités de travailleurs arabes des camps et la PAWS afin d’obtenir la victoire de tous les travailleurs des camps. Au même moment, cependant, le syndicat arabe envoya à la Histadrut une lettre proposant de discuter d’une coopération entre les deux organisations[57]. Alors que les dirigeants de la Histadrut commençaient à comprendre que de nombreux travailleurs arabes des camps pourraient tenir compte de l’appel de la PAWS et refuser de se joindre à la grève, ce qui pourrait se solder par un échec, des doutes commencèrent à surgir quant à la sagesse de la décision d’exclure la PAWS. Certains membres du comité exécutif de la Histadrut ont demandé pourquoi aucun effort n’avait été fait pour obtenir un accord avec la PAWS et se sont demandé s’il était encore temps de contacter cette organisation. Ceux qui souhaitaient maintenir le cap ont continué à dénigrer l’authenticité et la représentativité de la PAWS, soulignant que coopérer avec le syndicat arabe équivalait à le reconnaître comme l’unique représentant des travailleurs arabes des camps, et par extension de tous les travailleurs arabes. Cela revenait de fait à abandonner la PLL comme instrument par lequel la Histadrut pouvait recruter directement des Arabes.
Le comité exécutif de la Histadrut a finalement décidé de poursuivre la grève. Cependant, des doutes persistaient et, le 8 mai, le secrétaire de la Histadrut, David Remez, a contacté un dirigeant de la PAWS pour trouver une solution.
Ce dirigeant, dont l’identité n’a pas été révélée, a insisté sur le fait qu’il ne pourrait y avoir de coopération tant que la Histadrut persisterait à tenter d’organiser les travailleurs arabes. Inquiets, les responsables de la Histadrut envisagent de reporter la grève d’une semaine, prétextant une récente victoire alliée en Tunisie. Ils craignent qu’un échec nuise au prestige et à la position de négociation de la Histadrut. "La victoire de la grève mènera à la défaite", prédit Yosef Sprintzak. "Nous n’en tirerons aucun bénéfice. La Histadrut ne prendra pas le contrôle des travailleurs arabes et juifs par ce moyen… Il est désormais irresponsable de poursuivre la grève." Malgré de nombreuses hésitations et appréhensions, la Histadrut maintient le cap[58].
À l’approche de la date de la grève, le PAWS intensifia sa campagne visant à empêcher la participation des Arabes. Un tract distribué aux travailleurs du camp dénonçait ce qu’il qualifiait de propagande de la Histadrut selon laquelle le PAWS avait été consulté et avait donné son accord à la grève[59] :
La vérité est que la Histadrut n’a pas reconnu et ne reconnait pas les syndicats ouvriers arabes […] Le PAWS de Jaffa a décidé que la date fixée pour la grève était inopportune pour les Arabes et estime qu’il est dans l’intérêt des travailleurs d’attendre les résultats définitifs des négociations qui auront lieu prochainement […] La grève est la seule arme dont disposent les travailleurs, mais cette arme doit être utilisée à un moment où elle permettra naturellement d’obtenir satisfaction à nos revendications […]
Le quotidien de la Histadrut, Davar, affirmera plus tard que les offres de coopération de bonne foi de la Histadrut avec la PAWS avaient été rejetées et que la PAWS s’était opposée à la grève pour des raisons purement politiques, la qualifiant dans des tracts de complot sioniste. Mais l’examen des tracts diffusés par la PAWS ces semaines-là et des comptes rendus des délibérations de la direction de la Histadrut ne corrobore aucune de ces allégations[60]. De plus, les appels de la PAWS aux travailleurs arabes semblent avoir eu un impact, notamment dans les grands camps situés à proximité des grandes villes. Un visiteur juif à Sarafand, l’une des plus grandes bases militaires britanniques du Moyen-Orient, située à quelques kilomètres au nord-ouest de Ramla, a rapporté que des travailleurs arabes lui avaient demandé[61] : "Comment pouvez-vous nous demander de coopérer, alors que vous ne nous avez pas consultés, mais nous avez informés qu’il y aurait une grève demain – et que vous souhaitez que nous nous y joignions?"
Le jour convenu, presque tous les travailleurs juifs du camp se sont joints à la grève. L’ampleur de la participation arabe est moins claire. La presse arabe a insisté sur le fait que la tentative de la Histadrut d’amener les travailleurs arabes à se mettre en grève avait été un échec total, et un communiqué du ministère britannique des Affaires étrangères a également affirmé que les travailleurs arabes n’avaient pas participé. Une brochure de la PAWS décrivait le rejet "à 100 %" de la grève par les travailleurs arabes comme "la preuve décisive que la Histadrut avait reçu une leçon et qu’elle devait s’abstenir de prétendre représenter les travailleurs arabes, car ceux-ci avaient leur propre organisation indépendante au sein de la PAWS". En revanche, l’organe de la Histadrut, Davar, affirmait que la grande majorité des travailleurs arabes y avaient participé. Le Palestine Post, qui exprimait les opinions des dirigeants officiels du Yishouv, affirmait que "la solidarité entre les travailleurs arabes et juifs était totale dans la plupart des camps, même si certains travailleurs arabes étaient restés à leur poste dans deux centres urbains, conformément à l’appel lancé par les associations syndicales arabes de Palestine". Certains responsables de la Histadrut ont estimé la participation arabe à 17.000-20.000 personnes, soit environ 50 à 60 % de la main-d’oeuvre arabe, mais un tract de la Histadrut publié quelques jours après la grève parlait de manière plus vague et modeste de "milliers" de grévistes arabes[62].
Il semble que plusieurs milliers de travailleurs arabes aient rejoint la grève, en particulier ceux employés sur des sites où la Histadrut était la seule force organisée et qui étaient relativement éloignés des trois villes où le PAWS exerçait le plus d’influence. Mais malgré les déclarations publiques des dirigeants de la Histadrut affirmant que la grève avait été un grand succès, il était entendu en privé qu’elle avait été un échec. La grande majorité de la main-d’oeuvre arabe des camps avait refusé de suivre l’exemple de la Histadrut, démontrant ainsi que la campagne visant à exclure et à affaiblir le PAWS était vouée à l’échec. Les autorités britanniques ne montrant aucun signe d’accord pour accorder la COLA aux travailleurs des camps, les dirigeants de la Histadrut ont dû faire face à une pression constante de la base, les travailleurs juifs et arabes organisant des réunions de protestation et se joignant à de brèves grèves locales pour réclamer la COLA et exhorter leurs dirigeants à travailler ensemble[63].
Dans les semaines qui ont suivi la grève, la Histadrut a finalement répondu aux invitations en suspens des dirigeants du PAWS pour entamer des négociations. Cela ne reflétait toutefois aucun changement substantiel dans la position de la Histadrut. Bien que l’échec de la grève et la pression exercée par la base l’aient désormais contrainte à traiter avec le PAWS, elle a continué d’insister pour que le syndicat arabe reconnaisse publiquement la PLL et a continué d’essayer de mobiliser et d’organiser les travailleurs des camps par ses propres moyens. Comme cela rendait impossible toute coopération avec le PAWS, il n’est pas surprenant que les négociations ne se soient pas très bien déroulées[64]. Lors de réunions avec les dirigeants du PAWS à Jaffa, par exemple, les responsables de la Histadrut (en particulier Berl Repetur) ont adopté une ligne dure, critiquant le PAWS pour s’être opposé à la grève et sermonnant ses dirigeants sur les nombreuses erreurs et lacunes de leur organisation. Ni Khalil Shanir, dirigeant de la PAWS à Jaffa et communiste chevronné, ni aucun de ses collègues n’ont apprécié cette attitude, et ils ont réagi avec colère. Mais ce qui a le plus saboté les négociations, c’est l’insistance de la Histadrut à inclure des membres de la PLL, notamment Adib al-Disuqi, son organisateur à Jaffa. Étant donné qu’al-Disuqi était alors en train de débaucher les membres du PAWS, que très peu de travailleurs arabes des camps appartenaient réellement à la PLL et que le conflit autour de la grève des travailleurs des camps avait tourné à l’insistance de la Histadrut à recruter et à représenter les travailleurs arabes, les dirigeants du PAWS ne pouvaient voir l’inclusion d’al-Disuqi que comme une provocation délibérée, voire une insulte, et comme une preuve de la mauvaise foi de la Histadrut. Shanir et ses collègues se déclarèrent prêts à coopérer avec la Histadrut, mais seulement si la PLL en était exclu. Une réunion s’est terminée dans le tumulte après qu’al-Disuqi ait pris la parole pour critiquer le PAWS. Shanir a explosé de colère : "Sortez d’ici, vous êtes un sioniste, un paria, vous vous êtes vendu aux Juifs, vous vous êtes loué pour 18 livres par mois!" ‑ une référence au salaire d’al-Disuqi en tant qu’organisateur de la PLL à Jaffa[65].
Des discussions ont également eu lieu à Haïfa début juin, à l’initiative des travailleurs arabes locaux affiliés à la PAWS. Là encore, les représentants de la Histadrut ont amené des membres locaux de la PLL à la réunion et ont accusé la PAWS de "nous poignarder dans le dos" en s’opposant à la grève. Contrairement à leurs homologues plus militants de Jaffa, les syndicalistes arabes de Haïfa étaient prêts à s’assoir à la table des négociations avec les membres de la PLL. Mais bien que ces discussions aient été moins virulentes, elles n’ont guère progressé. Néanmoins, les représentants de la PAWS et de la Histadrut ont poursuivi des négociations sporadiques jusqu’à la mi-juin, car l’agitation parmi les travailleurs des camps a contraint les deux parties à donner l’impression qu’elles cherchaient sincèrement à coopérer[66]. Peu après, cependant, la principale motivation pour coopérer s’est estompée. Au début du mois de juin 1943, le gouvernement a annoncé que les fonctionnaires bénéficieraient de la COLA. Il fallut plusieurs semaines avant qu’il ne soit clair que cela s’appliquerait également aux travailleurs des camps, et il n’était pas certain dans l’immédiat que le COLA serait calculé d’une manière qui se rapprocherait des revendications des travailleurs. Pendant cette période, les dirigeants de la PAWS et de la Histadrut discutèrent d’une action commune, y compris des grèves, mais à la fin du mois de juin, bon nombre des griefs des travailleurs des camps avaient été pris en compte, même si les travailleurs les moins bien payés avaient obtenu le moins.
Bien qu’aucune des deux parties ne voyait désormais l’intérêt de poursuivre les négociations, toutes deux se sentaient obligées de défendre leur propre engagement solidaire et de blâmer l’autre partie pour l’échec des négociations. La Histadrut affirmait que la PAWS n’avait jamais vraiment été intéressée par l’unité, tandis que la PAWS publiait un long tract présentant sa version des relations avec la Histadrut et l’accusant de saboter les efforts de coopération. Après l’échec des négociations, la PAWS commença également à exiger avec plus de force que davantage d’Arabes soient embauchés comme contremaitres et employés dans les camps, emplois qui étaient occupés de manière disproportionnée par les Juifs[67]. La Histadrut et la PAWS restèrent actives parmi les travailleurs des camps, mais l’intensité du conflit entre eux diminua avec le recul de la mobilisation ouvrière. Fin juin 1943, la Histadrut convoqua une nouvelle réunion des délégués des travailleurs des camps à Tel‑Aviv. Malgré la participation de quelques délégués arabes, la PAWS ne semble pas avoir réagi avec beaucoup de vigueur. À la même époque, Agassi, parfois accompagné d’un membre arabe de la PLL, visita divers camps et prit la parole lors de réunions de travailleurs arabes au sujet de la PLL. Lors de certaines de ces réunions, les travailleurs demandèrent à Agassi pourquoi il n’était pas accompagné d’un représentant de la PAWS et comment avançaient les négociations entre la Histadrut et la PAWS; dans d’autres camps, il ne fut pas interpellé de la sorte.
Mais bien qu’Agassi, toujours aussi optimiste, ait rapporté à ses collègues que de nombreux travailleurs arabes des camps étaient prêts à rejoindre la PLL, la Histadrut se montra globalement peu intéressée par leur adhésion et la création de nouvelles sections de la PLL[68]. Comme précédemment, la préoccupation majeure semble avoir été la crainte que le recrutement de travailleurs arabes des camps au sein de la PLL ne place la Histadrut dans l’obligation de leur fournir des emplois lorsque leur emploi en temps de guerre prendrait inévitablement fin. Ainsi, même si la Histadrut continuait d’insister sur son droit d’organiser et de représenter les travailleurs arabes en général, et les travailleurs des camps en particulier ‑ une position qui sabotait la coopération avec les organisations syndicales arabes ‑, elle n’était en réalité pas très intéressée par le recrutement de travailleurs des camps au sein de la PLL.
En septembre 1943, H. E. Chudleigh, du ministère du Travail, résumait l’état des relations entre les mouvements ouvriers arabes et juifs en Palestine :
La situation entre les syndicats arabes et juifs s’est, si possible, encore durcie ces derniers mois. Les intérêts économiques communs sont éclipsés par des considérations politiques qui dominent toutes les discussions. Le terme "obstiné" n’est pas trop fort pour qualifier les dirigeants des deux camps. La lutte pour le pouvoir est un facteur qui complique encore davantage la situation. Les possibilités de coopération dans les camps militaires et les ateliers, à la municipalité de Jaffa et ailleurs ont été laissées de côté. Seul le conflit municipal de Jérusalem a donné lieu à une certaine forme de collaboration.
Comme nous l’avons vu, la coopération à Jérusalem a également été de courte durée[69].
L’effondrement du PCP et l’émergence de la NLL
Le conflit entre la PAWS et la Histadrut au sujet de la grève des travailleurs des camps de mai 1943 eut également un impact dans un autre domaine : il contribua à précipiter la crise qui conduisit à la désintégration du Parti communiste palestinien en tant qu’organisation judéo-arabe. Les tensions au sein du parti atteignaient le seuil de crise depuis un certain temps. Nombre de ses membres et dirigeants juifs en étaient venus à penser qu’il devait modérer son hostilité incessante envers le sionisme et tirer parti de la sympathie généralisée pour l’Union soviétique au sein du Yishouv afin de reconstruire sa base juive. En termes théoriques, ces communistes juifs soutenaient que le parti devait reconnaître que le Yishouv s’était considérablement développé et avait connu d’importants changements sociaux ces dernières années. La communauté juive de Palestine, affirmaient-ils, devait être analysée non pas comme un bloc indifférencié et uniformément réactionnaire, une enclave coloniale étrangère, un "Ulster juif" implanté en Palestine par l’impérialisme britannique, mais comme une société de plus en plus distincte et complexe, profondément enracinée dans le pays et ayant acquis de nombreuses caractéristiques nationales. Certains allèrent jusqu’à remettre en question l’opposition du PCP à l’immigration juive. Nombre de communistes juifs prônaient également un retour au sein de la Histadrut, argüant d’une distinction entre la direction sioniste de cette organisation et la classe ouvrière juive elle-même, que les communistes estimaient pouvoir se détacher du sionisme par une lutte menée au sein des institutions de la Histadrut et des syndicats affiliés. Dans de nombreux domaines, ces communistes juifs affirmaient également qu’il existait une marge de coopération avec les sionistes progressistes[70].
La plupart des membres arabes du PCP, et en particulier ceux qui appartenaient à la jeune génération d’intellectuels et de militants syndicaux arabes qui montaient alors au premier plan, évoluaient dans une direction très différente. Ils estimaient que le parti devait donner la priorité à la lutte contre sa faiblesse parmi la majorité arabe de Palestine et se transformer en une force politique significative. Selon eux, la Palestine était une terre arabe et son parti communiste devait donc s’orienter avant tout vers la majorité arabe indigène et son mouvement national. Rejetant tout compromis avec le sionisme, le parti devait séduire de larges pans de la communauté arabe grâce à un programme combinant le nationalisme arabe palestinien et un engagement en faveur de réformes sociales progressistes et de la démocratie. Parmi les communistes arabes éminents de cette tendance figuraient Bulus Farah, qui s’était constitué une base à Haïfa et était depuis longtemps convaincu que la direction du parti avait déjà succombé au déviationnisme sioniste, et Abd Allah al-Bandaq, un dirigeant chevronné du parti qui, rappelons-le, était le candidat d’Aharon Cohen à la tête d’une gauche arabe non communiste et pro-sioniste.
Les tensions au sein du parti atteignirent leur paroxysme début mai 1943, lorsque le comité central dissout les sections juives dissidentes et expulse plusieurs membres juifs pour avoir défié la direction en participant aux célébrations du 1er mai organisées par la Histadrut. La crise interne ainsi déclenchée s’est encore aggravée lorsqu’il est devenu évident que des membres arabes et juifs du parti soutenaient des camps différents dans la lutte entre la PAWS et la Histadrut, qui avait précédé la grève des travailleurs du camp du 10 mai, appelée par cette dernière. Les communistes arabes actifs au sein de la PAWS ont naturellement travaillé dur pour convaincre les travailleurs arabes de ne pas se joindre à la grève, une position approuvée par le comité central. Cependant, bien que de nombreux communistes juifs aient reconnu que la Histadrut méritait d’être blâmée pour avoir tenté d’exclure la PAWS en appelant unilatéralement à la grève, ils souhaitaient vivement rejoindre le giron de la Histadrut et ne pouvaient se résoudre à appeler les travailleurs juifs à briser la grève[71].
Malgré les efforts déployés par certains communistes arabes et juifs pour maintenir l’unité du parti, les mois suivants ont vu la désintégration du PCP au milieu d’une avalanche de récriminations mutuelles et d’expulsions. La dissolution de l’Internationale communiste par Staline en mai 1943, en signe de bonne volonté envers ses alliés britanniques et américains, contribua à approfondir les divisions au sein du parti. Bien que les communistes de Palestine n’aient eu que peu ou pas de liens directs avec Moscou, la suppression de ce cadre nominalement internationaliste renforça les forces au sein du PCP qui estimaient qu’il était essentiel de s’enraciner davantage en s’adaptant aux conditions locales et en adoptant une position plus nationaliste. C’est la voie que semblaient suivre certains militants arabes (parmi lesquels al-Bandaq et son jeune collègue Emile Habibi) lorsqu’ils publièrent, à la fin du mois de mai, une déclaration au nom du comité central annonçant que le PCP s’était enfin purgé des membres juifs qui avaient succombé au déviationnisme sioniste. La déclaration poursuivait en définissant le PCP comme "un parti national arabe qui comprend dans ses rangs des Juifs qui acceptent son programme national". Cela constituait une rupture décisive avec l’auto-définition historique du parti comme formation arabo-juive et internationaliste, même si certains de ses partisans y voyaient probablement (au moins en partie) une réponse à l’adhésion apparente de leurs anciens camarades juifs au sionisme. Pas tous les communistes arabes n’ont immédiatement adhéré à cette position : certains, comme Khalil Shanir, ont encore espéré pendant un certain temps qu’il serait possible de préserver un parti arabo-juif. Mais les efforts pour trouver un terrain d’entente ont échoué, et l’orientation plus nationaliste défendue depuis longtemps par des communistes dissidents comme Bulus Farah, dont les partisans à Haïfa constituaient désormais le groupe communiste arabe le plus cohésif, a finalement prévalu.
Des décombres du PCP ont finalement émergé trois organisations distinctes : deux entièrement juives et une entièrement arabe. Un groupe de communistes juifs a continué de s’éloigner de la ligne traditionnelle du PCP et de se rapprocher du courant dominant du Yishouv en adoptant des positions que le parti avait dénoncées comme sionistes pendant de nombreuses années. Ce groupe s’organisa sous le nom d’Association Éducative Communiste en Eretz Israël, suivant l’exemple des communistes américains sous la direction d’Earl Browder, et prit plus tard le nom de Parti Communiste Hébreu. Un second groupe, plus important, de communistes juifs affirma qu’il s’agissait de la continuation organisationnelle et idéologique de l’ancien PCP et continua de se nommer Parti Communiste Palestinien. Il s’agissait en réalité d’un parti très différent, tant par sa composition exclusivement juive que par son idéologie, qui abandonna substantiellement de nombreuses positions communistes traditionnelles afin d’être mieux accepté au sein du Yishouv.
Cependant, bien plus importante que ces deux petits et faibles partis juifs fut la nouvelle formation politique arabe issue des décombres du PCP unifié. À l’automne 1943, certains des principaux communistes arabes commencèrent à tenir des réunions pour discuter de la création d’une nouvelle organisation exclusivement arabe. Début 1944, ils s’étaient publiquement imposés à la tête de la nouvelle ’Usbat al-Taharrur al-Watani ("Ligue de libération nationale", NLL), dont l’organe était al-Ittihad (Unité), initialement fondée par les FATULS à Haïfa, puis devenue le journal de la nouvelle fédération syndicale contrôlée par la NLL.
Bien que presque tous ses principaux dirigeants aient été membres du PCP, la NLL ne se définissait pas comme un parti communiste, mais comme une organisation nationaliste progressiste ouverte à tout Arabe palestinien qui acceptait son programme, qui appelait à l’indépendance de la Palestine en tant qu’État arabe doté d’un gouvernement démocratique et à une transformation sociale fondamentale. La NLL cherchait à propager une version du nationalisme arabe palestinien imprégnée d’un contenu social progressiste. Elle appelait à des réformes sociales en faveur des ouvriers et des paysans arabes et affirmait que seul un mouvement nationaliste démocratique et populaire pouvait réussir à contester la domination coloniale britannique et le sionisme. Les dirigeants de la NLL estimaient que la passivité en temps de guerre des dirigeants arabes palestiniens traditionnels – qui n’avaient jamais manifesté beaucoup d’intérêt pour les questions sociales et dont beaucoup de membres étaient en exil – avait créé une occasion sans précédent pour la NLL de mobiliser l’intelligentsia radicalisée et la classe ouvrière en pleine expansion et de s’imposer comme une aile gauche vigoureuse et indépendante au sein du mouvement national palestinien.
Dès sa création, la NLL a bénéficié d’une base solide au sein du mouvement syndical, puisqu’elle comprenait les dirigeants de l’aile gauche du PAWS et du FATULS, basé à Haïfa. Elle bénéficiait également du soutien de nombreux jeunes Arabes instruits, regroupés au sein de la Ligue des intellectuels arabes. La NLL espérait pouvoir s’appuyer sur cette base et, à terme, prendre la tête du mouvement national en combinant un engagement fort en faveur du nationalisme avec un engagement en faveur de la réforme sociale et de la mobilisation de masse, à l’instar de ce que faisaient alors les communistes en Chine, au Vietnam, en Yougoslavie et ailleurs.
Comme les dirigeants officiels du mouvement national, la NLL s’opposait au sionisme, à l’immigration juive et à la création d’un État juif, et insistait sur le fait qu’en tant que majorité indigène, les Arabes de Palestine avaient droit à l’autodétermination. Cependant, en tant qu’anciens communistes ayant travaillé pendant des années en étroite collaboration avec les Juifs, ses dirigeants avaient une compréhension beaucoup plus complète et nuancée du sionisme et du Yishuv. Ils se sont donc écartés de la position nationaliste officielle en maintenant la distinction communiste traditionnelle entre les masses juives de Palestine et le sionisme per se : alors que ce dernier devait être éradiqué en tant que forme de colonialisme, les masses juives (et en particulier la classe ouvrière juive) pouvaient et devaient être gagnées à la cause en leur faisant comprendre que leurs véritables intérêts résidaient dans la solidarité et l’unité avec les masses arabes. Cela impliquait que tous les Juifs alors présents en Palestine deviendraient des citoyens égaux, et auraient peut-être même le statut d’une minorité nationale et culturelle distincte, au sein de la future Palestine arabe indépendante. Plus concrètement, cela signifiait que les syndicalistes des segments du mouvement ouvrier arabe dirigés par la NLL avaient tendance à être ouverts à la coopération avec les travailleurs et les syndicats juifs, et même avec la Histadrut, tant que ces derniers ne cherchaient pas à organiser, à recruter ou à parler au nom des travailleurs arabes. Avec la montée en puissance de la gauche au sein du mouvement ouvrier arabe et l’expansion rapide et les conflits internes que ce mouvement a connus entre 1944 et 1946, il y avait à nouveau une marge considérable pour les conflits et la coopération entre les syndicalistes arabes et juifs.
Le PLL : confusion, dérive et défaite
En octobre 1943, les responsables de la Histadrut calculèrent qu’au cours de l’année, quelque 3.300 livres sterling avaient été allouées à l’organisation des travailleurs arabes, une somme sans précédent; pour 1944, le Département arabe recherchait un budget de 12.000 livres sterling, en sus du coût de publication du Haqiqat al-Amr. Cette forte augmentation des fonds (fournie en grande partie par l’Agence juive) avait permis l’expansion du personnel du Département arabe à Tel‑Aviv, mais elle ne semble pas avoir beaucoup renforcé la base de la PLL parmi les travailleurs arabes. Sur le papier, la section de Haïfa de la PLL restait la plus forte, revendiquant entre 400 et 500 membres cotisants. Mais les membres de l’organisation à Haïfa étaient presque exclusivement des personnes employées dans une grande variété de petites entreprises de la ville et des environs. La PLL n’avait pas réussi à établir une présence efficace et cohérente sur les principaux lieux de travail de la ville, ni à former ne serait-ce que des noyaux syndicaux. Un responsable du département arabe de la Histadrut comparait la section de la PLL de Haïfa à "une éponge, absorbant et retirant des membres en fonction de la situation de l’emploi; les personnes absorbées et retirées ne voient en la section qu’un bureau de placement en cas de besoin, et comme les cotisations sont faibles, cela vaut mieux que de payer des honoraires aux agences de placement arabes privées opérant sur le marché". Nombre des membres clés de la section de la PLL à Haïfa étaient employés, directement ou indirectement, par la Histadrut ou d’autres entreprises juives[72].
À Jaffa, la situation semblait à première vue légèrement meilleure. La section de la PLL conserva le soutien qu’elle avait acquis parmi les employés de la municipalité plus tôt en 1943 et, comme nous le verrons, avant la fin de cette année-là, elle développa ce qui semblait être une connexion très prometteuse avec les ouvriers qualifiés de l’un des principaux sites industriels de la ville, l’usine métallurgique Wagner, qui employait plus de 160 ouvriers, presque tous arabes. La section d’Acre semblait également florissante à la fin de 1943, mais cela était dû en grande partie au fait que son secrétaire arabe, opérant sans la supervision directe et quotidienne des Juifs qui dirigeaient la PLL, recrutait des membres (principalement des travailleurs des camps) en promettant que la Histadrut leur assurerait un emploi. Lorsque les responsables de la Histadrut découvrirent ses manigances, il fut licencié et remplacé par un Juif. La section d’Acre se désintégra par la suite, les travailleurs arabes étant déçus dans leurs espoirs d’emploi[73]. La section de Jérusalem n’avait jamais vraiment décollé : elle comprenait un petit nombre d’employés municipaux et plusieurs dizaines d’Arabes du village périphérique de Qalunya, qui travaillaient à l’usine de tuiles Steinberg, propriété juive située à proximité.
Les responsables du département arabe étaient de plus en plus sur la défensive quant au fait que la PLL restait une organisation dirigée par des Juifs, sans même un organe de direction provisoire composé de membres arabes. Mais eux-mêmes avaient une opinion plutôt médiocre des Arabes qu’ils avaient élevés à des postes de direction locaux, déclarant que "lorsqu’il n’y a pas de travailleur juif dans une section, le travailleur arabe ne vaut pas grand-chose" et que "la plupart, sinon tous [les militants arabes de la PLL] sont cupides", nécessitant une surveillance étroite de la part des Juifs, en particulier en ce qui concerne les fonds des sections[74]. Incertains de la marche à suivre et désireux d’obtenir des conseils, les membres du personnel du département arabe de la Histadrut ont rencontré le secrétariat du MAPAI en novembre 1943 pour discuter de l’orientation future du travail arabe de la Histadrut. Étaient présents plusieurs des principaux dirigeants du MAPAI, de la Histadrut et du Yishouv, dont la plupart deviendraient plus tard de hauts fonctionnaires de l’État d’Israël, notamment trois futurs premiers ministres (David Ben Gourion, Moshe Shertok/Sharett et Levi Shkolnik/Eshkol), un futur président (Zalman Rubashov/Shazar) et au moins deux futurs ministres (Pinhas Lubianker/Lavon et Eliezer Kaplan)[75]. La discussion qui s’ensuivit illustre bien à quel point les dirigeants du MAPAI avaient relégué la PLL et la question des relations avec la classe ouvrière arabe à un statut marginal dans leur vision de l’avenir de la Palestine.
La discussion a été ouverte par Shmu’el Solomon, membre senior du personnel du département arabe, qu’un syndicaliste anglais en visite a qualifié à juste titre de "si gentil homme, un Juif allemand qui a étudié le Talmud, les lettres classiques et l’islam, mais pouvez-vous imaginer Laski passer un an dans une université catholique en Irlande, puis organiser les paysans de Salway en gaélique"[76]. Solomon s’est montré optimiste quant aux perspectives de la PLL, mais a reconnu que les travailleurs arabes considéraient clairement la Histadrut et la PLL avant tout comme des sources d’emploi, une perception qui risquait de poser des problèmes après la guerre, lorsque les membres de la PLL actuellement employés dans des bases militaires chercheraient à nouveau du travail dans des entreprises et des fermes appartenant à des Juifs. "Toutes nos explications selon lesquelles ils ne sont pas membres de la Histadrut, qu’il y a une différence ici [entre l’adhésion à la Histadrut et à la PLL], sont aussi utiles que de souffler dans un shofar [corne de bélier utilisée pendant les prières des fêtes juives de Rosh Hashana et Yom Kippour]." Solomon a également admis que des signes de mécontentement avaient déjà fait surface parmi les travailleurs arabes quant au fait que la PLL était entièrement contrôlée par les responsables juifs du département arabe de la Histadrut, et il a mentionné des cas où des travailleurs arabes lui avaient dit qu’ils voulaient payer les mêmes cotisations que les membres de la Histadrut et bénéficier en retour des mêmes avantages.
Les dirigeants du MAPAI n’ont pas apporté à Solomon et à ses collègues le soutien et les conseils qu’ils recherchaient. Eliyahu Sasson a exprimé son scepticisme quant à l’organisation des travailleurs arabes. Critiquant Solomon pour avoir sous-estimé la force des syndicats arabes et surestimé les perspectives de croissance de la PLL, il a plaidé pour une PLL ne dépassant pas 1.000 à 1.500 membres fidèles, soit juste assez pour entraver les syndicats arabes et être utile en cas de nouvelle crise comme celle de 1936-1939. Ben Gourion a réitéré son opposition à l’organisation des travailleurs arabes employés par des Juifs, mais a soutenu que les Arabes employés dans les secteurs gouvernemental, international et arabe devaient être organisés. Cependant, il souhaitait que l’accent soit mis moins sur la question. Il s’intéressait à l’organisation comme à la fourniture de services sociaux aux travailleurs arabes. Il évoqua également l’idée de créer un petit parti arabe prosioniste, susceptible de s’avérer utile dans les luttes politiques qui s’annonçaient clairement.
Dans l’ensemble, tout en félicitant le personnel du Département arabe pour ses efforts, le secrétariat du MAPAI le laissa poursuivre ses activités, malgré le peu de résultats obtenus en contrepartie de l’énergie et des fonds investis l’année précédente. Il semblerait qu’à quelques exceptions près, les dirigeants du MAPAI aient perdu le peu d’intérêt qu’ils avaient porté à l’organisation des travailleurs arabes. Convaincus que cette initiative ne jouerait que peu, voire aucun rôle, dans le sort de la Palestine après la guerre, ils la considéraient comme un simple spectacle secondaire.
Mais le personnel juif du Département arabe n’avait pas encore abandonné. Au cours du premier semestre 1944, il tenta de revitaliser la PLL et de remonter le moral de son petit groupe de membres arabes actifs en lui insufflant un semblant d’autonomie organisationnelle. Il lança notamment un bulletin interne (éphémère) en arabe et convoqua, au siège de la Histadrut à Tel‑Aviv, la première réunion jamais organisée des membres arabes actifs des sections de la PLL. Mais rien de tout cela ne changea le fait que la PLL avait été créé et dirigé par des Juifs, et les responsables de la PLL ne parvinrent jamais à surmonter les obstacles rencontrés dans leurs efforts pour organiser les travailleurs arabes. Par exemple, les responsables du département arabe espéraient altérer la réputation de la PLL en tant qu’agence de placement en recrutant des Arabes déjà en poste. Mais ils découvrirent rapidement que les contremaitres juifs des bases militaires où travaillaient de nombreux travailleurs arabes, ainsi que les responsables juifs de Solel Boneh, titulaires de contrats pour de nombreux projets militaires et de travaux publics, étaient encore, au mieux, indifférents, et au pire ouvertement hostiles, aux tentatives de recrutement de leurs employés arabes au sein de la PLL. Pour compliquer encore les choses, les travailleurs arabes ne voyaient généralement aucune différence entre Solel Boneh, d’une part, et la Histadrut et la PLL, d’autre part, même si beaucoup estimaient que Solel Boneh traitait les Arabes moins bien que la plupart des entrepreneurs privés. Rien de tout cela ne laissait présager que la PLL avait beaucoup de chances d’établir un jour une base solide et sure au sein de la classe ouvrière arabe[77].
Les maigres perspectives de la PLL de s’implanter durablement dans la classe ouvrière arabe, même dans un grand centre urbain, allaient bientôt être démontrées de manière concluante par l’issue d’une lutte dans laquelle l’organisation était impliquée à Jaffa, à l’usine métallurgique Wagner, au cours des premiers mois de 1944. Initialement créée et gérée par des hommes d’affaires allemands, l’entreprise fut saisie par les autorités britanniques au début de la guerre en tant que propriété ennemie, ses propriétaires furent internés en tant qu’étrangers ennemis et l’entreprise fut fermée. Elle a été rouverte en 1941 sous la direction d’un entrepreneur arabe, Stilo ’Awwad. L’attitude sévère de ’Awwad envers ses quelque 160 ouvriers, presque tous arabes, et en particulier son refus de leur verser l’intégralité de l’allocation de subsistance décrétée par le gouvernement, a conduit un groupe d’ouvriers de Wagner à contacter la section locale de la PLL pour obtenir de l’aide. Malgré le harcèlement de leur employeur et l’opposition de la PAWS, qui tenait absolument à empêcher la PLL de s’implanter dans ce lieu de travail important et prestigieux, une grande majorité des travailleurs de Wagner finirent par adhérer à la PLL, remplissant ainsi la condition préalable posée par la Histadrut pour leur venir en aide. Les responsables du département arabe ont estimé avoir réalisé une avancée majeure, car les travailleurs de Wagner n’étaient pas des migrants non qualifiés venus de la campagne, mais des travailleurs urbains qualifiés, exactement le type de prolétaires authentiques qu’ils rêvaient depuis longtemps d’organiser en un syndicat stable..
Awwad finit par se déclarer disposé à satisfaire les revendications des travailleurs, mais refusa catégoriquement de reconnaitre la PLL ou de négocier avec lui. Le conflit fut finalement soumis à l’arbitrage du ministère du Travail, dont les responsables insistèrent pour que le PAWS soit également inclus dans les discussions. Bien que les arbitres britanniques aient finalement accédé à bon nombre des revendications des travailleurs, ils refusèrent de reconnaître la PLL comme représentant légitime de ces travailleurs arabes. R. M. Graves, directeur du ministère du Travail, a déclaré aux membres du personnel du département arabe : "Nous voulons l’organisation des travailleurs arabes, mais pas selon la méthode de la Histadrut." Le gouvernement était favorable à "des syndicats arabes indépendants, et non à des organisations dirigées par des dirigeants étrangers… Nous savons que la Histadrut peut apporter à ce travail des personnes compétentes et expérimentées, mais en fin de compte, il s’agirait [toujours] d’une direction étrangère." H. E. Chudleigh a ajouté[78] : "Nous sommes intéressés par les organisations de travailleurs arabes dirigées par des [Arabes] eux-mêmes et nous les soutenons. De plus, nous souhaitons unifier les organisations [syndicales arabes] afin de créer un mouvement ouvrier arabe uni. La PLL crée des divisions, elle divise plutôt qu’elle n’unit."
La base de la PLL chez Wagner s’est désintégrée au cours de l’année 1944. La direction de Wagner a licencié plusieurs travailleurs affiliés à la PLL et en a harcelé d’autres, tandis que la PAWS a lancé une campagne pour chasser la PLL, aidée par les dénonciations dans la presse arabe des travailleurs de Wagner qui avaient rejoint la PLL comme laquais des sionistes. Le PLL n’a pas pu protéger ses sympathisants à l’usine et, à l’automne 1944, les derniers de ses membres avaient rompu tout lien public avec lui. Ce qui, un an plus tôt, semblait être un début prometteur, une percée potentielle pour établir une base solide dans la classe ouvrière arabe de Jaffa, avait échoué lamentablement[79].
Durant la même période, la pression exercée par la PAWS poussa également les ouvriers municipaux initialement organisés par la PLL à démissionner et dissuada d’autres ouvriers de Jaffa de s’y joindre. Cette pression, ainsi que la lutte de la PAWS pour les ouvriers de Wagner, constituèrent les composantes d’une contre-offensive plus ou moins concertée et finalement très efficace lancée par la PAWS contre la PLL au printemps 1944. Le point culminant de cette campagne fut l’affluence des membres de la PAWS au rassemblement organisé par la PLL pour célébrer le 1er mai 1944 et l’ouverture de son club dans le quartier d’al-Manshiyya à Jaffa. À force de cris, d’applaudissements et de questions incessantes aux responsables de la Histadrut présents à la tribune, les membres de la PAWS réussirent à disperser la réunion et, surtout, à intimider les membres de la PLL et les recrues potentielles, qui cessèrent alors pratiquement de fréquenter le club et prirent leurs distances avec la PLL. Des problèmes de sécurité ont rapidement contraint la PLL à déménager son club d’al-Manshiyya vers un quartier juif voisin de Tel‑Aviv. À la fin de 1944, la PLL était quasiment inexistante à Jaffa[80].
On peut se faire une idée des sentiments des travailleurs arabes qui ont gâché la célébration du 1er mai 1944 de la PLL grâce à un tract intitulé "Des travailleurs arabes aux travailleurs juifs", signé par cinq travailleurs arabes accusés par la Histadrut de trouble à l’ordre public suite à l’échec de leur réunion. Le plus frappant dans ce tract est sa rédaction en hébreu, témoignant d’une volonté d’exposer les travailleurs juifs à une version des évènements du soir du 30 avril 1944 différente de celle propagée par la Histadrut. Le tract rejetait les allégations de la Histadrut selon lesquelles les perturbateurs étaient des agents de la police ou de Stilo ’Awwad, directeur de l’usine Wagner, avec lequel la PLL était alors engagée dans une lutte acharnée. Les signataires ont insisté sur le fait qu’ils étaient des travailleurs de la base qui "voulaient savoir pourquoi la Histadrut venait les voir les jours fériés avec des fêtes et des chorales, et le reste de l’année avec des piquets de grève. Ils voulaient savoir pourquoi on les chassait de leur travail et on leur volait leur pain"[81].
Frères travailleurs [juifs] ! Imaginez ce que vous diriez si cela vous arrivait, s’ils vous licenciaient de votre travail simplement parce que vous êtes juif, si vous voyiez vos familles affamées et vos enfants pleurer pour du pain. Imaginez ce que vous diriez si ces mêmes personnes qui vous ont licencié hier venaient vous parler aujourd’hui du 1er mai, tout en vous déclarant que demain aussi, ils vous mettront au chômage, s’ils y parviennent. En ce moment même, la Histadrut a organisé des piquets de grève à l’usine [Akiva?] de Rishon Letziyon pour expulser les quatre ouvriers arabes qui y travaillent.
Le tract citait ensuite un article récent d’Abba Hushi dans lequel le chef de la Histadrut à Haïfa évoquait l’intensification de la "conquête du travail" dans les chemins de fer, les installations pétrolières et le port de la ville afin de réduire le chômage juif.
On ne sait pas exactement pourquoi la Histadrut a choisi de porter plainte contre ces cinq travailleurs arabes en particulier, mais on peut supposer qu’ils étaient connus et identifiables comme des militants locaux du PAWS. Il est toutefois intéressant de noter que, bien que le tract attaquait violemment les dirigeants de la Histadrut (ainsi que les dirigeants du Yishouv, en la personne de Ben Gourion) pour avoir favorisé le "travail hébraïque" et exigé la création d’un État juif dans toute la Palestine, il ne condamnait jamais (ni même ne mentionnait) le sionisme per se et soulignait la solidarité entre les classes ouvrières arabes et juives. Il s’agissait peut-être simplement d’une manoeuvre tactique de la part des militants locaux de la NLL, mais cela reflétait peut-être aussi l’intérêt des syndicalistes arabes de gauche à rechercher le soutien des travailleurs juifs pour des raisons morales ("Imaginez ce que vous diriez si cela vous arrivait…") ainsi qu’en termes d’intérêts économiques communs. Un témoin juif de l’incident de Jaffa a noté que les perturbateurs étaient assez polis envers les Juifs présents; leur colère était dirigée contre les membres arabes de la PLL, qu’ils considéraient comme des traitres et qu’ils ont insultés verbalement (et peut-être aussi physiquement)[82]. Pour ces arabes de gauche, la classe ouvrière juive (et même la Histadrut) pouvait encore être envisagée comme un allié potentiel, à condition qu’elle renonce à sa vision de la souveraineté juive, à ses pratiques d’exclusion et à sa prétention de représenter et de parler au nom des travailleurs arabes.
Le sort de la PLL à Jérusalem fut similaire à celui qu’elle connut à Jaffa : après quelques succès initiaux, elle subit un déclin rapide dont elle ne se remit jamais vraiment. Au début de l’année 1944, la PLL réussit à recruter plus d’une centaine de travailleurs palestiniens, égyptiens et soudanais employés au prestigieux hôtel King David, et après la médiation du ministère du Travail, ces travailleurs obtinrent finalement un contrat décent. Cependant, le succès de la PLL incita le PAWS à lancer une campagne visant à persuader les travailleurs arabes de l’hôtel et d’ailleurs de rompre leurs liens avec la Histadrut. Comme à Jaffa, la section de la PAWS à Jérusalem (désormais dirigée par des communistes) perturba la célébration du 1er mai 1944 organisée par la PLL, tandis que ses tracts dénonçaient les "mercenaires du sionisme" et attaquaient la Histadrut pour avoir incité la récente conférence annuelle du Parti travailliste britannique à adopter une résolution soutenant la création d’un État juif en Palestine et le "transfert" de la population arabe de Palestine vers les pays arabes voisins. La presse arabe s’est jointe à ces critiques en publiant des articles dénonçant la PLL et exigeant que les employés arabes de l’hôtel remplissent leurs obligations envers la nation. La PLL réussit à conserver la loyauté de la plupart de ses membres à l’hôtel King David. Mais en juillet 1946, l’hôtel (dont une grande partie avait été réquisitionnée par les autorités civiles et militaires britanniques pour servir de bureaux) a été fermé après qu’une bombe posée par l’organisation militaire sioniste de droite Irgun Tzva’i Le’umi ("Organisation militaire nationale", souvent désignée par son acronyme ETZEL) ait détruit une aile entière, tuant près d’une centaine de personnes, parmi lesquelles des civils arabes et juifs. Grâce au contrat négocié par la PLL, les employés de l’hôtel ont au moins reçu une certaine compensation lorsque leurs emplois ont disparu[83].
Une autre lutte impliquant les employés d’hôtels à Jérusalem pendant cette période a souligné de manière plus dramatique les perspectives très limitées de la PLL pour établir une base cohésive et stable parmi les travailleurs arabes. En septembre 1944, plusieurs dizaines d’hommes et de femmes arabes employés à l’hôtel American Colony ont demandé l’aide de la PLL. Fondé à la fin du 19e siècle par une secte chrétienne américaine dont les membres s’étaient installés en Terre Sainte, l’American Colony accueillait désormais de hauts fonctionnaires et d’éminents visiteurs étrangers. Sa direction avait acquis une réputation bien méritée pour la manière dont elle traitait ses employés arabes, dont beaucoup venaient des villages voisins. Lorsque, en octobre, la direction a licencié plusieurs employés identifiés comme fauteurs de troubles, les travailleurs (désormais membres de la PLL) se sont mis en grève, après quoi ils ont été sommairement expulsés de leurs logements à la Colony. Le conflit prit rapidement une dimension politique, ce qui était peut-être inévitable compte tenu de la frustration de la PAWS face à son échec à bloquer la PLL à l’hôtel King David et des tensions croissantes entre Arabes et Juifs en Palestine, alors que le mouvement sioniste intensifiait ses efforts pour accroitre l’immigration juive et que le mouvement nationaliste arabe commençait à renaitre. La PAWS et la presse arabe dénoncèrent la grève comme un complot sioniste et déployèrent des efforts considérables pour convaincre les travailleurs d’y renoncer.
Devant l’échec de ces efforts, la PAWS alla jusqu’à fournir à la Colony des remplaçants aux grévistes de la PLL. Les tentatives de la Histadrut pour obtenir l’intervention du ministère du Travail échouèrent, condamnant la grève à l’échec. La Histadrut trouva un autre emploi à certains travailleurs de l’American Colony, tandis que d’autres reprirent leur poste aux conditions de la direction[84].
Tout comme la grève chez Wagner à Jaffa, l’échec de la grève de l’American Colony à Jérusalem marqua la fin effective des efforts déployés par la section locale de la PLL pour syndiquer les travailleurs arabes employés par des non-juifs. Dans les années qui suivirent, la PLL de Jérusalem mena une grève couronnée de succès pour les villageois arabes de Qalunya employés à l’usine de carreaux Steinberg et représenta les travailleurs arabes employés dans les boulangeries juives, mais il s’agissait là d’efforts à petite échelle et plutôt marginaux. Les contacts de la PLL avec d’autres groupes de travailleurs arabes qui lui avaient demandé de l’aide pendant cette période n’ont pas abouti à des résultats concrets. En privé, les responsables du département arabe ont admis que la perturbation des célébrations du 1er mai 1944 à Jaffa et à Jérusalem avait pratiquement paralysé la PLL.
Bien qu’ils aient compris que ces incidents (et une tentative similaire mais moins fructueuse de perturbation à Haïfa) faisaient partie d’une campagne menée par l’aile gauche du mouvement ouvrier arabe pour discréditer et isoler la PLL, ils n’ont pas été en mesure de réagir efficacement. Les défaites de la PLL à Wagner et à l’American Colony confirmèrent qu’il avait peu de chances de surmonter sa faiblesse et sa marginalité, qui contrastaient fortement avec la croissance rapide que connaissait à cette époque le mouvement ouvrier arabe, vigoureux (quoique divisé)[85].
Le militantisme des travailleurs et le mouvement ouvrier arabe
Les classes ouvrières, tant arabes que juives, de Palestine firent preuve d’un dynamisme et d’un militantisme considérables durant les deux dernières années de la guerre. Les augmentations de salaires obtenues par un nombre important de travailleurs en 1943 ne compensèrent pas longtemps la hausse rapide des prix, ce qui assura la persistance des troubles. Ce phénomène se manifesta de manière particulièrement marquée aux ateliers ferroviaires de Haïfa, où le mécontentement atteignit à nouveau son paroxysme début 1944. La décision du gouvernement de réduire le COLA suscita un ressentiment généralisé, aggravé par l’approbation apparente de la Histadrut par les travailleurs juifs. Poussé par les revendications de la base, le comité de la section de Haïfa de l’IU – composé de deux membres du MAPAI, de deux membres de l’Hashomer Hatza’ir et d’une personne affiliée au Parti communiste palestinien, désormais entièrement juif, et soutenu par une trentaine d’ouvriers juifs – contacta la direction de l’AURW pour discuter d’une action commune. Peut-être en raison des relations tendues entre la PAWS et la Histadrut, les syndicalistes arabes étaient ambivalents quant à la coopération, du moins jusqu’à ce qu’une étincelle accidentelle déclenche une explosion imprévue.
Le mercredi 2 février 1944, un ouvrier arabe des ateliers fut grièvement blessé dans un accident du travail. Faute de médecin et de réparations sur l’ambulance, il fallut faire venir un médecin de l’usine de caoutchouc Vulcan, située à proximité et appartenant à la Histadrut. À son arrivée, il ne put suturer la blessure à la tête de l’ouvrier, faute de matériel. Le blessé fut finalement transporté à l’hôpital, mais les ouvriers furent indignés par l’incapacité de la direction à prendre les dispositions nécessaires pour les soins médicaux d’urgence. Efrayyim Krisher, de Hashomer Hatza’ir, et le haut responsable du MAPAI dans les ateliers appelèrent immédiatement à une manifestation et, en un quart d’heure, les 1 400 ouvriers – dont environ 200 Juifs – avaient déposé leurs outils et se rassemblèrent devant les bureaux principaux. Ils furent bientôt rejoints par 170 autres hommes dans les hangars à locomotives situés à proximité. Un comité de grève composé de trois Arabes et de deux Juifs fut constitué et présenta à la direction une liste de revendications de longue date, notamment le maintien du COLA, une augmentation du salaire de base, l’indemnisation des accidents du travail, l’extension des prestations de retraite à tous les travailleurs et la présence permanente d’un médecin dans les ateliers. Le directeur général Kirby refusa de négocier avant le retour des ouvriers au travail. En fin de journée, les ouvriers rentrèrent chez eux, mais ils revinrent en masse le lendemain et refusèrent de quitter les ateliers tant que leurs revendications n’étaient pas satisfaites. Le moral des ouvriers était au beau fixe et la solidarité judéo-arabe était manifeste. Les ouvriers passèrent la nuit dans l’enceinte des ateliers, discutant et chantant autour de feux de camp. Lorsque le PAWS envoyait de la nourriture, les ouvriers arabes la partageaient avec leurs camarades juifs; et lorsque le Conseil des travailleurs de Haïfa envoyait tardivement des provisions, les ouvriers juifs les partageaient également. La nourriture du côté juif n’arriva qu’avec un long retard, car la direction de la Histadrut à Haïfa, et en particulier Abba Hushi, était fermement opposée à la grève et souhaitait qu’elle cesse au plus vite. En règle générale, Abba Hushi s’opposait à toute initiative ouvrière venue d’en bas dans ce qu’il considérait comme "sa" ville et cherchait à l’étouffer. Plus important encore, avec le secrétaire national de l’IU, Yehezkel Abramov, et la direction de la Histadrut à Tel‑Aviv, Abba Hushi craignait que la grève ne renforce l’AURW et la PAWS. Selon Abramov, les cheminots arabes apprendraient à s’organiser et à utiliser efficacement l’arme de la grève, et si une nouvelle révolte éclatait un jour, ils s’y joindraient probablement, contrairement à 1936.
Abramov fit de son mieux pour mettre fin à la grève. Il fut aidé dans cette tâche par Sami Taha, secrétaire de la PAWS, qui, en tant que chef de l’aile la plus conservatrice du mouvement syndical arabe palestinien, n’était pas intéressé par une grève longue, militante et politiquement risquée dans une entreprise gouvernementale en temps de guerre. Sous une forte pression, les dirigeants syndicaux juifs de Haïfa cédèrent et acceptèrent d’appeler à la fin de la grève, même si Kirby n’avait pratiquement rien concédé. Les syndicalistes arabes étaient plus déterminés, mais face à l’intransigeance de la direction et à la pression de Sami Taha, ils finirent eux aussi par céder. Il fallut des efforts considérables pour affaiblir la détermination des travailleurs à poursuivre : lors de plusieurs réunions de masse, la base exprima sa volonté de tenir indéfiniment. Mais la direction finit par obtenir gain de cause et, le vendredi soir, après trois jours de grève et deux jours d’occupation des ateliers, les ouvriers partirent et rentrèrent chez eux. Le lendemain matin, ils se présentèrent au travail comme d’habitude, n’ayant obtenu qu’une concession mineure concernant la caisse de retraite et la promesse que le ministère du Travail examinerait leurs griefs[86].
Malgré leur incapacité à obtenir des résultats substantiels, les travailleurs de l’atelier de Haïfa sont sortis de la grève avec une conscience accrue de leur propre pouvoir et de la valeur de l’unité arabo-juive. Cela n’a pas empêché la direction de l’IU de chercher des moyens de saper l’AURW et d’organiser elle-même les travailleurs arabes[87], mais la force et l’efficacité croissantes de l’AURW ont contrarié ses espoirs, tout comme le mécontentement persistant de la base, qui s’est manifesté par plusieurs grèves de courte durée en 1945. En mars, par exemple, les ateliers de Haïfa ont été fermés pendant une heure et demie en raison d’une grève de protestation qui a contraint la direction à verser les salaires plus tôt que d’habitude, en raison des fêtes musulmanes et juives imminentes. Le mois suivant, quelque 150 postiers arabes et juifs de la région de Jaffa-Tel Aviv, désormais réputés pour leur militantisme, se sont mis en grève pendant une courte période. Au cours de l’été 1945, les postiers ont organisé une conférence nationale et élu un comité exécutif composé de trois Arabes et de trois Juifs. Ces développements ont été accueillis avec une certaine ambivalence par la Histadrut et la PAWS. Mais l’aile gauche du mouvement syndical arabe palestinien, dirigée par la Ligue de libération nationale quasi communiste, les a salués. Le journal de la NLL, al-Ittihad, proclama que "la coopération entre les postiers et les télégraphistes arabes et juifs est la preuve évidente de la possibilité d’une action commune sur tous les lieux de travail", à condition que les travailleurs se gardent de toute ingérence tant du sionisme que de la réaction arabe[88]. Comme nous le verrons au chapitre 8, au cours des trois dernières années de la domination britannique en Palestine, les cheminots et les postiers ont joué un rôle de premier plan dans la mobilisation des autres travailleurs arabes et juifs, au-delà des clivages communautaires, pour défendre leurs intérêts économiques communs.
Le militantisme de base qui caractérisait des groupes comme les cheminots et les postiers stimula les efforts des militants de gauche arabes pour prendre la direction de la classe ouvrière arabe organisée. La dissolution du Parti communiste palestinien au milieu de l’année 1943 et l’émergence de la LNL au début de l’année 1944 ouvrirent la voie à un réalignement des forces au sein du mouvement ouvrier arabe en Palestine. Il devenait alors possible d’envisager la création d’une nouvelle fédération syndicale dirigée par la NLL, qui engloberait à la fois la FATULS basée à Haïfa et les sections de la PAWS à Jaffa, Jérusalem et ailleurs, sous direction communiste.
Parallèlement, les tensions entre les communistes oeuvrant au sein de la PAWS et la direction centrale de l’organisation basée à Haïfa s’étaient accrues. Les militants de gauche étaient de plus en plus irrités par l’autoritarisme et le conservatisme de Sami Taha. Un syndicaliste britannique en visite en Palestine au milieu de l’année 1945 décrivait ainsi le style de direction de Taha :
La PAWS a été fondée en 1925 et a accompli un travail syndical considérable. Elle a certainement réussi à survivre à des années politiques très difficiles et à garder le cap.
Mais son secrétaire, un certain Sami Taha, un serpent de première classe, dirigeait l’organisation de manière dictatoriale. Par exemple, l’organisation est structurée sur une base territoriale plutôt que professionnelle : chaque section élit un comité exécutif : chaque comité exécutif envoie un représentant au "Conseil suprême des travailleurs" à Haïfa : mais le comité exécutif de l’ensemble de la société est un autre nom pour le comité exécutif de la section de Haïfa (c’est-à-dire Sami Taha) et celui-ci n’a pas été élu depuis dix ans. Pas de démocratie, camarade.
Cet observateur a cependant noté que, bien que "Sami soit peut-être un rat […] je ne crois pas qu’il le soit totalement"[89].
À l’été 1944, la section de Nazareth de la PAWS, dirigée par le communiste Fu’ad Nassar, fit sécession de l’organisation et forma avec la FATULS un "Conseil suprême des travailleurs arabes", qui n’existait cependant que sur le papier. Mais la majorité des communistes de la PAWS, toujours soucieux de préserver l’unité syndicale et espérant pouvoir finalement prendre le contrôle de l’organisation, refusèrent de suivre l’exemple de Nazareth. Ainsi, bien qu’à la fin de 1944, des militants de gauche dirigeaient plusieurs des sections urbaines les plus importantes de la PAWS, Sami Taha parvint à conserver le contrôle de l’organisation, pourtant officiellement unie, grâce à sa domination sur la section de Haïfa et sur la plupart des sections des petites villes et des grands villages. Mais la détermination des militants de gauche à rester au sein de la PAWS fut de plus en plus érodée par le refus de Sami Taha de partager le pouvoir et son leadership autoritaire. Leur colère fut particulièrement vive lorsque Taha réussit à faire nommer sa collaboratrice de longue date, Hanna ’Asfur, avocate de Haïfa et conseillère juridique de la PAWS, déléguée officielle de l’organisation à la conférence syndicale internationale qui devait se tenir à Londres en février 1945 afin de jeter les bases d’un nouveau mouvement syndical mondial unifié d’après-guerre. Bulus Farah, dirigeant éminent du FATULS à Haïfa, qui, avec ses collègues de la NLL, considérait Asfur comme une réactionnaire et une bourgeoise, n’a pu assister qu’en tant qu’observateur, bénéficiant du même statut subalterne accordé à George Nassar en tant que représentant de la PLL[90].
Le choix d’un conservateur non-ouvrier comme Asfur, associé au fait que la conférence de Londres avait adopté une résolution plutôt pro-sioniste sur la Palestine, a donné des arguments de poids à l’aile gauche du PAWS dans sa campagne contre Sami Taha et ses alliés. Cela a certainement renforcé la détermination des militants de gauche (clamée haut et fort dans les pages d’al-Ittihad, qui s’exprimait désormais au nom de la NLL, de la FATULS et de l’aile gauche du PAWS) à ce que les délégués arabes palestiniens au prochain congrès, lors duquel la Fédération syndicale mondiale (FSM) devait être officiellement créée, prévu à Paris à la fin du mois d’août 1945, soient choisis démocratiquement et soient effectivement des travailleurs. Dans les années 1920 et 1930, le style de direction autoritaire dont faisait preuve Sami Taha et l’imposition par le haut d’un "notable" comme Hanna ’Asfur en tant que représentant des travailleurs étaient des caractéristiques courantes du mouvement syndical arabe. Ces pratiques avaient permis à la Histadrut de présenter plus facilement les syndicalistes et les syndicats arabes comme de simples instruments au service des effendis nationalistes intrigants et égoïstes. Au milieu des années 1940, cependant, de nombreux travailleurs arabes de base et militants syndicaux, en particulier ceux influencés par la gauche, ne pouvaient plus accepter de telles pratiques. Les dirigeants de la NLL étaient certes staliniens en termes d’idéologie et de style organisationnel, mais dans les circonstances concrètes dans lesquelles ils opéraient, ils constituaient le camp le plus démocratique, le plus militant et le plus orienté vers les travailleurs au sein du mouvement ouvrier palestinien.
Ce fut la lutte pour la composition de la délégation arabe palestinienne au congrès de la FSM à Paris qui précipita la scission définitive entre la gauche et la droite au sein du PAWS. Après une réunion à Naplouse en août 1945, au cours de laquelle Sami Taha et Hanna ’Asfur avaient eux-mêmes désigné les délégués du PAWS à Paris, les sections de Jaffa, Jérusalem et Gaza, ainsi que huit autres, principalement dans le sud et le centre de la Palestine, firent sécession et formèrent le Congrès des travailleurs arabes (AWC), au sein duquel le FATULS fusionna bientôt. Cette nouvelle fédération syndicale, alignée sur la NLL, choisit Bulus Farah et Mukhlis al-’Amr (un dirigeant de la section de la PAWS à Jérusalem) comme délégués à Paris. Ils réussirent à bloquer l’adoption d’une autre résolution pro-sioniste et contribuèrent à l’élection de Mustafa al-’Aris, un communiste libanais, comme représentant du Moyen-Orient au sein du comité exécutif de la FSM nouvellement créée, battant la candidature d’un responsable de la Histadrut. Sami Taha et Hanna ’Asfur ne bénéficièrent que du statut d’observateurs au congrès de Paris[91].
Les luttes et les réalignements au sein du mouvement ouvrier arabe trouvèrent des échos jusqu’au sein de la PLL, où la résolution pro-sioniste sur la Palestine adoptée lors de la conférence de Londres de février 1945 suscita le mécontentement des quelques militants arabes de l’organisation. Vers la fin de la guerre, certains de ces militants, constamment accusés par les syndicalistes arabes d’être des agents sionistes, de simples façades pour une organisation entièrement juive, avaient commencé à revendiquer un rôle accru dans la gestion de la PLL. Un comité de représentants de sections fut finalement formé, mais il ne fut jamais efficace et le contrôle effectif resta fermement entre les mains des secrétaires de sections juives et du personnel entièrement juif du département arabe. Ce personnel avait toujours insisté sur le fait que la PLL était une organisation apolitique, uniquement soucieuse d’améliorer le bien-être économique, social et culturel de ses membres. Ignorant résolument le fait que la PLL était un projet de la Histadrut sioniste, entièrement contrôlée par elle, ils opposèrent le prétendu désintéressement de la mission de la PLL à ce qu’ils dénigrèrent comme la position explicitement politique (c’est-à-dire nationaliste arabe et antisioniste) des organisations syndicales arabes. Dans le même temps, les partisans du MAPAI ont systématiquement rejeté les demandes des partisans du Po’alei Tziyon Smol et du Hashomer Hatza’ir qui souhaitaient que la PLL adopte une position politique plus explicite, qu’il s’agisse du Borochovisme orthodoxe désormais quelque peu dépassé des premiers ou du mélange distinct de socialisme et de sionisme des seconds. Ces débats ne concernaient toutefois que les Juifs : les Arabes membres de la PLL contestaient rarement leurs dirigeants juifs, et lorsqu’ils le faisaient, c’était généralement uniquement sur la question immédiate du "travail hébraïque" plutôt que sur la question plus large de la vision sioniste d’un État juif dans une partie ou dans l’ensemble de la Palestine.
Cependant, dans le climat de plus en plus tendu et politisé qui régnait en Palestine en 1945, une telle docilité et une telle déférence n’étaient plus viables. La poignée de militants arabes de la PLL était désormais plus que jamais sur la défensive, sous la pression incessante des syndicalistes arabes du PAWS et du FATULS (et plus tard de l’AWC) qui ne manquaient rarement une occasion de les dénoncer comme des laquais des sionistes. Les Arabes qui s’identifiaient ouvertement à la PLL n’étaient plus disposés ou capables de rester silencieux lorsqu’un représentant de leur organisation prétendument apolitique adoptait une position pro-sioniste dans un forum public. C’est ainsi qu’en septembre 1945, Muhammad al-Halabi, secrétaire arabe de la section de la PLL à Haïfa, et trois de ses collègues ont écrit une lettre au secrétaire en chef du gouvernement palestinien, avec copie à diverses organisations syndicales internationales, se dissociant de la position pro-sioniste que George Nassar avait adoptée au nom de la PLL lors de la conférence syndicale internationale à Londres en février précédent. Probablement poussés à agir par les discussions du congrès de la FSM à Paris dans al-Ittihad, qui accordait une attention considérable au débat sur une résolution concernant la Palestine, ils ont déclaré avoir lu dans les journaux que le délégué de la Histadrut à Londres avait appelé à la création d’un État juif en Palestine, avec le soutien de la PLL, c’est-à-dire George Nassar. Utilisant habilement contre eux l’insistance de leurs dirigeants juifs sur le caractère apolitique de la PLL et affirmant l’autonomie de l’organisation par rapport à la Histadrut, ils déclarèrent que "en réalité, la Ligue ouvrière palestinienne n’est pas d’accord pour que la Palestine devienne un foyer national juif, et elle oeuvre sur la base de l’amélioration du niveau de vie des travailleurs et non sur la base de l’exploitation de son nom par d’autres d’un point de vue politique". Ils ont ensuite "protesté au sujet de [sic] la manoeuvre de la section arabe de la Histadrut qui a envoyé les personnes susmentionnées [George Nassar et son collègue Muhammad al-Hajj] au nom de la Ligue ouvrière palestinienne" et ont appelé le gouvernement à les empêcher de se rendre à Paris[92].
La lettre semble avoir couté à Muhammad al-Halabi son poste de secrétaire de la section de Haïfa de la PLL : il a été licencié peu après, accusé par le Département arabe d’irrégularités financières, bien que cette accusation ait pu être formulée pour détourner l’embarras politique lié à son licenciement. En novembre, al-Halabi avait publiquement proclamé son allégeance à la PAWS. Sa protestation et son licenciement ont mis en évidence la fragilité croissante des relations entre la Histadrut et la PLL, relations qui prévalaient depuis la création de cette dernière au début des années 1930. Les temps avaient changé, et la naïveté politique qui avait permis à certains Arabes palestiniens de prendre au pied de la lettre les efforts de la Histadrut pour toucher les travailleurs arabes se faisait de plus en plus rare.
L’enseignant arabe anonyme qui écrivit à Haqiqat al-Amr à cette époque pour dire qu’il lisait régulièrement le journal et appréciait son style en est un autre exemple. Sa lettre poursuivait en précisant qu’il avait récemment visité un kibboutz, où une conversation avec des enfants juifs lui avait laissé l’impression qu’ils croyaient qu’à terme, les Arabes seraient expulsés de Palestine pour faire place aux Juifs[93]. Dès la dernière année de la guerre, il était clair que la lutte décisive pour le sort de la Palestine approchait à grands pas, et le terrain toujours fragile sur lequel le département arabe de la Histadrut avait cherché à s’appuyer disparaissait rapidement. Dans la période d’après-guerre, cette pratique disparaitra complètement, même si, comme le chapitre suivant l’explorera, elle a en réalité renforcé plutôt que diminué la possibilité de coopération entre les travailleurs arabes et juifs – du moins jusqu’à ce que la crise politique qui engloutissait la Palestine s’aggrave au point où toute coopération devienne pratiquement impossible.
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Notes 7
1. Rachelle Taqqu, “Arab Labor,” pp. 159, 169-70. Ce chiffre n’inclut pas des milliers d’Arabes occupant des emplois non manuels.
3. Joel Beinin, Was the Red Flag Flying There? chs. 1-2.
5. AA 208/2109, "Skira ’al pe’ulot hamerkaz meyom 23.3.40" ; AA 237/27, tract de l’IU pour le 1er mai ; Haqiqat al-Amr, 2 avril 1940 ; Hashomer Hatza’ir, 18 avril 1940.
6. AA 237/26bet, Berman à EC/H, 3 mai 1940 ; AA 237/16, IU, réunion du comité central du 9 novembre 1940.
7. Chemins de fer palestiniens, Report of the General Manager for the Years 1942/43, 1943/44, 1944/45 and 1945/46.
8. AA 237/26bet, CC/IU à S/EC/H, 25 janvier 1942 ; Haqiqat al-Amr, 9 décembre 1941, 17 février 1942.
9. ISA, secrétaire en chef, R/36/34, mémorandum du 28 aout 1942, procès-verbal de la réunion du 29 aout 1942, et gérant général au secrétaire en chef, 2 septembre 1942.
10. Chemins de fer palestiniens, Report of the General Manager for 1942/43 ; AA 237/26bet, tract conjoint AURW/IU, "El ’ovdei harakevet ba’aretz" ; Kol Ha’am, janvier 1943.
11. AA 208/3660, IU à AURW, 28 février, 27 avril 1943, et AURW à IU, 29 avril 1943 ; al-Difa’, 16 mars 1943 ; AA 250/40-5-6-5, réunion du Département arabe, 18 mai 1944.
12. AA 250, 40-57-23, aout 1940.
13. AA 208/2046, 5 juillet 1939, et Agassi à Hoz, 27 septembre 1939.
14. AA 208/2046, réunion du Conseil des affaires arabes, 15 février 1940.
15. EC/KA à Aharon Cohen, 24 juillet 1940.
16. Parmi celles-ci figurait la première tentative sérieuse d’étude exhaustive des mouvements ouvriers arabes en Palestine et dans les pays voisins, Tnu’at hapo’alim ha’aravit (mitzrayyim, eretz-yisra’el, halevanon, suriya, ’iraq) d’Aharon Cohen (Tel Aviv, 1947).
17. Parmi les premiers collègues de Aharon Cohen figuraient Eli’ezer Bauer (plus tard Be’eri) du kibboutz Hazore’a et Yosef Vashitz, membre du kibboutz Dalia.
18. HH/AC 4/2, 4/3, 6/1 ; Hashomer Hatza’ir, 12 février, 26 mars, 11 juin 1941.
19. Cité dans Simha Flapan, Zionism, p. 283.
20. HH/AC 4/2, Sasson à Aharon Cohen, 7 avril 1941 ; EC/H, 27 mars 1941. À cette époque, la Histadrut a bloqué les efforts déployés par Po’alei Tziyon Smol pour inciter la PLL à admettre George Nassar et son petit cercle de travailleurs arabes en bloc, de crainte qu’ils ne prennent le contrôle de l’organisation. Voir AA 208/2046, réunion du Conseil des affaires arabes, 15 février 1940 ; Moshe Erem à EC/H, 23 mai 1940 ; AA 490/7, rapport d’Agassi ; Davar, 4 septembre 1940.
21. Voir AA 250/40-5-6-4, Agassi à Solel Boneh, 26 aout 1942, et David Hacohen au Conseil des travailleurs de Haïfa, 7 septembre 1942. Concernant l’utilisation de main-d’oeuvre arabe par Solel Boneh, voir S/EC/H, 5 et 12 juillet 1944. Le principe du "travail hébraïque" a même entravé les efforts d’Agassi pour récompenser les Arabes particulièrement loyaux en leur offrant des emplois dans des entreprises juives ; voir, par exemple, AA 208/2339, Agassi au Conseil des travailleurs de Tel Aviv, septembre 1941.
22. Voir AA 250/40-5-6-4, 1er janvier 1942, pour le plan d’action proposé par Abba Hushi pour la PLL.
23. AA 208/2341, réunion du 21 décembre 1941 ; AA 250/40-5-6-4, Abba Hushi à EC/H, 5 février, 20 mars, 6 septembre 1942 ; CZA, S25/3107, Abba Hushi à l’Agence juive, 22 février 1942. Abba Hushi, toujours à l’affut d’occasions d’étendre son champ d’action (et celui de la Histadrut), demanda même aux responsables de Solel Boneh supervisant des projets au Liban et en Syrie après l’occupation de ces pays par les forces britanniques et françaises libres d’essayer d’entrer en contact avec les intellectuels et les syndicalistes locaux. Solel Boneh rejeta cette idée, la jugeant irréalisable. AA 250/40-57-18, Abba Hushi à Solel Boneh, 13 aout 1941 ; Solel Boneh à Abba Hushi, 16 septembre 1941.
24. Voir, par exemple, AA 250/40-5-6-4, Abba Hushi à EC/H, 5 février 1942.
25. Dans ses mémoires, le communiste chevronné Bulus Farah fait référence à Sami Taha comme étant le rabib d’Abd al-Hamid Haymur, un terme arabe qui peut signifier fils adoptif ou beau-fils, mais aussi complice ou allié. Dans les deux cas, ce terme suggère qu’Abd al-Hamid Haymur a promu Sami Taha au poste de dirigeant du PAWS tout en conservant son influence en coulisses, où il avait toujours préféré opérer. Bulus Farah, Min al- ’uthmaniyya, p. 44.
26. AA 407/101gimmel, "Nida’ wa-bayan."
28. Voir Zachary Lockman, “British Policy toward Egyptian Labor Activism, 1882-1936,” International Journal of Middle East Studies 20, no. 3 (aout 1988), et Joel Beinin et Zachary Lockman, Workers on the Nile : Nationalism, Communism, Islam, and the Egyptian Working Class, 1882-1954 (Princeton, 1987), chs. 6-7.
29. Concernant le soutien apporté par Graves à la création de syndicats arabes, voir ISA, I/LAB/31/42, Graves au secrétaire en chef, 27 juillet 1942. Le meilleur récit de la politique britannique en matière de main-d’oeuvre en Palestine se trouve dans Rachelle Taqqu, "Arab Labor", chap. 8.
30. Mon récit s’appuie sur l’entretien oral que j’ai eu avec Bulus Farah le 15 mai 1987, à propos de ses mémoires publiées, et sur Shmu’el Dothan, Adumim, passim.
31. Rachelle Taqqu, "Arab Labor", p. 286-87; AA 250/40-5-4, Conseil des travailleurs de Haïfa, 27 décembre 1942.
32. HH/AC 5/3, 31 juillet 1942.
33. Voir, par exemple, Hashomer Hatza’ir, 11 novembre 1942, 13 janvier, 3 et 17 février 1943 ; AA 250/40-5-6-4, Aharon Cohen à EC/H, 5 décembre 1942.
34. HH/AC 5/3, 31 juillet 1942.
35. Concernant les relations entre Aharon Cohen et al-Bandaq, voir entre autres HH/AC 5/6, Yedi’ot Hamahlaka, 1er novembre 1942 ; HH/AC 6/3, mémorandum de la réunion du 16 novembre 1943 ; HH/AC 6/4, Aharon Cohen au Comité politique, s.d., et Aharon Cohen à Bauer, 7 janvier 1944 ; HH/AC 6/5, projet de programme, février 1944.
36. Dothan, Adumim, 439-40.
37. On trouve des preuves de cette interprétation dans l’ouvrage de Aharon Cohen intitulé Israel and the Arab World, publié en Israël en 1964 et traduit en anglais à Londres en 1970. Pour étayer son affirmation selon laquelle, dans les années 1940, la Histadrut et l’Agence juive n’étaient pas disposées à nouer des contacts avec des groupes d’intellectuels arabes progressistes prêts à explorer un compromis entre Arabes et Juifs, Aharon Cohen présente une longue citation d’une personne qu’il décrit comme le "porte-parole en chef" d’un de ces groupes. Dans ce passage, ce "porte-parole" anonyme déclare qu’il fait la distinction entre le "sionisme réactionnaire" de Ben Gourion et du courant sioniste dominant d’une part, et un sionisme différent, plus progressiste, prêt à reconnaitre les droits des Arabes en Palestine d’autre part, allant même jusqu’à affirmer que l’immigration juive est en fait dans l’intérêt des Arabes. (Voir pages 324-327 de l’édition anglaise.) L’intellectuel arabe cité par Aharon Cohen est sans aucun doute ’Abd Allah al-Bandaq. En d’autres termes, dans un livre publié en Israël quelque vingt ans après que les affiliations communistes d’al-Bandaq aient été rendues publiques, Aharon Cohen trouvait encore possible de le dépeindre non pas comme un communiste farouchement antisioniste cherchant à manipuler des sionistes de gauche naïfs, mais plutôt comme un socialiste non communiste "éclairé" prêt à coopérer avec les bons sionistes.
Dans une communication personnelle qu’il m’a adressée, Joel Beinin a suggéré une explication quelque peu différente du comportement de Aharon Cohen : il était tellement convaincu que Hashomer Hatza’ir finirait par détourner l’Union soviétique et le mouvement communiste international de leur rejet du sionisme et gagnerait leur reconnaissance en tant que véritable parti communiste palestinien qu’il était sûr que ses relations avec al-Bandaq finiraient par s’arranger.
38. HH/AC 5/6, EC/H à Aharon Cohen, 12 octobre 1942 ; HH/AC 6/2, rapport du 31 mars 1943 ; AA 250/40-5-6-4, 28 mai 1943. Le budget de 1.800 livres sterling du département des affaires arabes n’incluait pas les 1.900 livres sterling supplémentaires allouées à Haqiqat al-Amr, qui était également subventionné par l’Agence juive à hauteur de 500 livres sterling par an.
39. La brochure s’intitulait Brit po’alei eretz yisra’el en hébreu et The Palestine Labour League en anglais ; les passages cités ici sont tirés de l’édition anglaise. Une version condensée de la brochure de Abba Hushi a été publiée sous le titre "Organizing Arab Workers" dans Jewish Frontier, en décembre 1942.
40. Quelques mois plus tard, H. E. Chudleigh, du ministère du Travail, fut amené à répondre aux allégations de Abba Hushi dans une lettre privée. Il qualifia de "totalement incorrecte" l’affirmation de Abba Hushi selon laquelle les nouveaux syndicats arabes étaient contrôlés soit par les "fils de riches effendis", soit par des communistes, insista sur leur caractère et leur direction authentiquement ouvriers, et défendit le bilan du ministère du Travail dans la facilitation des efforts d’organisation des travailleurs arabes. "Le fait est", nota Chudleigh de manière assez incisive, "qu’environ 10.000 Arabes sont désormais syndiqués, dont 10 % au sein de la Ligue ouvrière palestinienne". AA 219/46, Chudleigh à Abba Hushi, 23 octobre 1943.
41. HH/AC 6/2, rapport du 31 mars 1943.
42. AA 208/2980, procès-verbal de la réunion Histadrut-PAWS.
43. Le transfuge, Malih al-Kharuf, s’était apparemment vu promettre la direction de la branche de la PLL en récompense de son départ du PAWS. À propos de cet épisode, voir HH/AC 5/6, Abba Hushi à EC/H, 25 septembre 1942 ; AA 490/10, déclaration du PAWS de Jérusalem, février 1943 ; Filastin et Haqiqat al-Amr, février 1943, passim ; AA 219/41, A. H. Aharon Cohen (organisateur de la PLL à Jérusalem) à la section arabe de la Histadrut, 5 mars 1943 ; HH/AC 6/3, 25 juin 1943.
44. AA 250/40-5-6-4, rapports d’A. H. Aharon Cohen, juillet-septembre 1943 ; Haqiqat al-Amr, août 1943, passim.
45. Archives du TUC, boite 318 ; Haqiqat al-Amr, 10 février 1941.
46. AA 210/32alef.
47. Voir AA 250/40-5-6-4 pour un compte rendu de la réunion du 13 mai 1942 du Conseil des travailleurs de Haïfa, au cours de laquelle les membres de gauche du Conseil ont critiqué Abba Hushi pour avoir négligé les travailleurs du camp ; Berl Repetur, Lelo heref, vol. 2, p. 134-54, dans lequel il raconte ses visites dans des bases militaires ; HH/AC 6/1, Yedi’ot Hamahlaka, 31 mai 1942.
48. Kol Ha’am, aout 1941. Voir également le tract du PCP adressé aux ouvriers des Entrepôts des Royal Engineers à Kiryat Motzkin, 21 juillet 1941, dans AA 250/40-57-33.
49. Voir, par exemple, EC/H, 29 janvier, 19 mars 1942 ; AA 310/32alef, 1942 ; AA 250/40-5-6-4, compte rendu de la réunion du Conseil des travailleurs de Haïfa, 13 mai 1942 ; Berl Repetur, Lelo heref, vol. 2, p. 98ff.
50. Ibid., vol. 2, pp. 95ff, 151-52.
51. AA, rapport de Berl Repetur au conseil de la Histadrut, réunion du 15 au 19 mars 1943, p. 32.
52. Voir, par exemple, Kol Ha’am, février 1943.
53. Filastin, 30 mars, 2 avril 1943 ; al-Difa’, Davar et Ha’aretz, 5 avril 1943.
54. S/EC/H, 13 avril 1943 ; AA 208/2980, Comité des affaires arabes, réunion du 15 avril 1943.
55. AA 407/448.
56. E. Bilitzski et M. Amster, eds., Beshnot heirum : hakampim ba’aretz, 1937-1947 (Tel Aviv, 1956), p. 83-97; Ittihad ’Ummal Filastin, ’Ummal al-mu’askarat fi kifahihim (Haïfa, 1943) ; AA 219/56 ; EC/H, 7 mai 1943. Afin de s’approprier une revendication populaire initialement formulée par le PAWS, Berl Repetur a également appelé à l’égalisation des salaires juifs et arabes.
57. AH 1/5, 3 mai 1943.
58. EC/H, 5-7 et 9 mai 1943.
59. AA 219/56.
60. Davar, 10 mai 1943 ; Haqiqat al-Amr, 18 mai 1943, citant Davar.
61. HH/AC 5/10/4, rapport du 14 septembre 1943.
62. Voir AA 219/56, le tract du PAWS du 15 mai 1943 et le tract de la Histadrut (en hébreu et en arabe) du 16 mai 1943 ; AA 210/32alef ; FO 921/59, 26 mai 1943.
63. S/EC/H, 6 juin 1943.
64. S/EC/H, 6 juin 1943.
65. AA 407/449, procès-verbaux des réunions à Jaffa, 13 et 16 mai 1943.
66. AA 208/2984, lettre du comité des travailleurs arabes de l’armée de la PAWS à Haïfa à son homologue juif, 30 mai 1943, et procès-verbaux des réunions, 2 juin 1943 ; S/EC/H, 17 juin 1943 ; AA 219/56, extrait du journal d’Agassi, 18 juin 1943.
67. AA 219/56, tract PAWS de Haïfa, vers juillet 1943.
68. AA 208/2980, rapport d’Agassi pour la période du 23 au 28 juin 1943. Voir également AA 250/40-5-6-4, 7 juillet 1943, concernant une visite au kibboutz Hazore’a et une rencontre avec des travailleurs arabes provenant de camps voisins.
69. CO 859/93/3, 13 septembre 1943. Alors que l’agitation parmi les travailleurs du camp atteignait son paroxysme en mai 1943, un autre groupe d’employés du gouvernement recourait également à la protestation collective. Il s’agissait des fonctionnaires de niveau intermédiaire du gouvernement palestinien, dont près des trois quarts étaient arabes. Ils avaient formé leur propre organisation, la Second Division Civil Service Association, en 1928, et avaient exprimé des plaintes sporadiques concernant les bas salaires et le manque de possibilités de promotion. Cependant, ils étaient peu enclins à mener des actions collectives, car cela allait à l’encontre de l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes en tant qu’élite de fonctionnaires éduqués et dévoués, gentlemen dans l’âme, qui n’avaient pas grand-chose en commun non seulement avec les ouvriers, mais aussi avec les employés gouvernementaux "non classés" de niveau inférieur, beaucoup plus nombreux. Pourtant, pendant la guerre, une forte baisse de leur statut et de leurs salaires – tant en termes absolus, en raison de l’inflation, qu’en termes relatifs, par rapport aux employés de bureau des entreprises privées – les poussa vers le militantisme, bien que d’un type particulier. Après de nombreuses pétitions polies adressées au gouvernement pour attirer l’attention sur leurs griefs et de nombreuses réunions cordiales mais infructueuses avec de hauts fonctionnaires, les fonctionnaires arabes et juifs finirent par contraindre leurs dirigeants réticents à prendre des mesures pour leur obtenir le COLA. Le 24 mai 1943, quelque 7.000 fonctionnaires (dont environ 5.000 Arabes) se sont présentés au travail, mais se sont abstenus de manger, de boire et d’accomplir leurs tâches habituelles ; ils ont également refusé de se raser, au mépris des codes officiels et auto-imposés en matière d’apparence. Ils avaient l’intention de rester assis à leur bureau pendant deux jours, mais la police et les soldats britanniques les ont expulsés dès le premier jour, après quoi ils ont défilé dans les rues de la ville et organisé des réunions de protestation dans les mosquées, les églises et les synagogues.
L’Association des fonctionnaires de deuxième division était résolument apolitique, universaliste et non affiliée à aucune organisation syndicale, et l’action de ses membres en mai 1943 a suscité une sympathie considérable tant dans la communauté arabe que dans la communauté juive. Peu après leur grève, la COLA a été étendue aux fonctionnaires, mais comme nous le verrons, l’inflation persistante les poussera à manifester à nouveau en 1944-1945, puis à participer à la grève générale des fonctionnaires au printemps 1946. La meilleure analyse de la situation et de l’image que les fonctionnaires avaient d’eux-mêmes est celle de Rachelle Taqqu, "Arab Labor", p. 250-69, sur laquelle je m’appuie ici. Voir également EC/H, 26-27 mai 1943 ; AH 3/54, tracts de la Histadrut en arabe et en hébreu soutenant la grève des fonctionnaires ; et la presse palestinienne, janvier-mai 1943, même s’il convient de noter que la couverture de la grève sur le tas, et en particulier de sa répression, a été fortement censurée.
70. Pour l’histoire du PCP pendant cette période, voir Shmu’el Dothan, Adumim, Part 3; Budeiri, Palestine Communist Party, chs. 5-6; Yehoshu’a Porat, “Haliga leshihrur le’umi : tekumata, mahuta vehitparkuta (1943-1948),” Hamizrah Hehadash 56, no. 4 (1964).
71. AA 425/30, tract PCP, 6 mai 1943.
72. AA 208/2980, rapport d’Agassi, 29 mars 1943 ; AA 208/2983-4, procès-verbaux des réunions du Département arabe, mai 1943 ; AA 250/40- 5-6-4, Agassi à Abba Hushi, 4 avril 1943 ; Abba Hushi au Département arabe, 4 avril 1943 ; Abba Hushi à Agassi, 11 avril 1943 ; procès-verbal de la réunion du 19 octobre 1943 ; et Shmu’el Solomon, rapport sur les activités du Département arabe en janvier 1944.
73. AA 250/40-5-6-4, Solomon à Abba Hushi, 27 octobre 1943, et Abba Hushi à Solomon, 2 novembre 1943 ; Danieli, "Skira ’al snif brit po’alei eretz yisra’el be’akko", 6 février 1944.
74. AA 208/2980, procès-verbal de la réunion du personnel du département arabe, 19 octobre 1943.
75. Archives du Labor Party, Beit Berl, procès-verbaux du secrétariat du MAPAI.
76. Archives du TUC, dossier 9569.
77. Voir la brochure de la PLL intitulée Kayfa tunhidu ayyuha al-’amil al-’arabi? (Comment t’éleveras-tu, ô travailleur arabe?), le compte rendu officiel de sa première "journée d’étude" (yom ’iyyun) pour les membres actifs ; il est utile de le comparer au compte rendu de Dov Zakin, du Hashomer Hatza’ir, sur le même évènement, dans AA 219/40.
78. AA 250/40-5-6-5, Shmu’el Solomon, rapport sur les activités du Département arabe en janvier 1944 et procès-verbal de la réunion du 28 janvier 1944 ; Davar, 24 janvier 1944 ; S/EC/H, 7 juin 1944.
79. Voir S/EC/H, 7 juin 1944 ; S/EC/H, 6 septembre 1944 ; AA 208/2980, réunions du Département arabe, 17 aout, 17 octobre 1944. À titre tout à fait exceptionnel, certains des travailleurs arabes licenciés par Wagner en raison de leur loyauté envers la PLL ont été placés dans des entreprises juives, malgré les vives objections de certains hauts responsables de la Histadrut qui estimaient que cela violait le principe du "travail hébraïque". La question refit surface un an et demi plus tard, lorsque le syndicat juif des ouvriers du bâtiment de Tel‑Aviv exigea le licenciement de cinq anciens ouvriers de Wagner employés comme ouvriers du bâtiment dans un projet immobilier parrainé par Po’alei Tziyon Smol et nommé d’après Ber Borochov, dont le parti (désormais au bord de l’extinction) continuait de revendiquer la loyauté envers le mélange de marxisme et de sionisme. On ne sait pas exactement quelle décision a finalement été prise par la direction de la Histadrut, à qui la question avait été soumise, mais cet épisode a une nouvelle fois mis en évidence la contradiction au coeur même des relations entre la Histadrut et les travailleurs arabes. Voir EC/H, 6 mars 1946.
80. Pour un compte rendu de cet incident, voir S/EC/H, 7 juin 1944. Il convient toutefois de noter qu’un fonctionnaire du ministère du Travail a déclaré que lui-même et ses collègues n’étaient pas convaincus que le PAWS avait planifié et organisé cette perturbation à l’avance. Voir AA 250/40-5-6-5, réunion du département arabe, 18 mai 1944.
81. AA 425/31 ; souligné ["vous"] dans l’original.
82. S/EC/H, 7 juin 1944.
83. AA 219/37, rapport d’A. H. Aharon Cohen sur la branche de la PLL à Jérusalem, mai 1943-mai 1944 ; AA 219/3 ; CZA, S25/3108/819, enquête sur les activités de la PLL, 19 septembre 1945. Voir également la presse palestinienne de cette période.
84. Davar, 1er janvier 1945; Tadmor, “Brit po’alei eretz yisra’el,” p. 98.
85. AA 250/40-5-6-5, réunion du Département arabe, 4 juillet 1944 ; AA 208/2980, réunions du Département arabe, 17 aout, 17 octobre 1944. En 1944-1945, la PLL recruta également des travailleurs arabes employés par la Palestine Potash Company, une entreprise juive qui extrayait de la potasse et d’autres sels minéraux des eaux de la mer Morte. Afin d’obtenir une concession du gouvernement palestinien, accordée en 1930, l’entreprise avait dû promettre aux autorités qu’elle emploierait une proportion "raisonnable" de main-d’oeuvre arabe aux côtés de ses employés juifs. La direction de la société s’était donc toujours opposée au principe du "travail hébraïque" et la Histadrut, consciente de la valeur de cette entreprise pour l’économie du Yishouv, n’avait pas trop insisté. Dans le même temps, la Histadrut s’était abstenue pendant des années de toute tentative d’organiser les travailleurs arabes de la société, afin de ne pas compromettre le principe du "travail hébraïque" en reconnaissant officiellement le droit des travailleurs arabes à occuper des emplois dans une entreprise appartenant à des Juifs. Elle n’avait pas non plus fait beaucoup d’efforts pour garantir que les employés arabes de la société bénéficient des mêmes salaires et conditions de travail que leurs collègues juifs.
Cependant, à la fin de l’année 1944, la crainte que le PAWS ou une autre organisation syndicale arabe ne prenne les devants a finalement poussé la Histadrut à recruter les employés arabes de la Potash Company au sein de la PLL et à exiger que leurs salaires et leurs conditions de travail soient améliorés, voire alignés sur ceux des travailleurs juifs. Mais la direction de l’entreprise a résisté aux demandes de la PLL et a licencié certains de ceux qui avaient adhéré, plaçant la Histadrut dans une position assez particulière. Elle se trouvait désormais confrontée à la perspective de devoir mener une lutte pour contraindre un employeur juif à réembaucher des travailleurs arabes, au lieu de se battre (conformément au principe du "travail hébraïque") pour le contraindre à se débarrasser de ses travailleurs arabes et à n’employer que des Juifs. Pour sortir de cette impasse, la Histadrut a finalement décidé de ne pas exiger la réintégration des travailleurs arabes licenciés, mais seulement qu’ils reçoivent une indemnisation pour la perte de leur emploi. Cette initiative a finalement échoué et les travailleurs arabes de l’industrie de la potasse ont finalement été recrutés par deux organisations syndicales arabes rivales. Voir AA 208/4217alef, Département des travailleurs arabes de la Histadrut au Département des syndicats, 5 juin 1947, accompagnant le projet de lettre à la Palestine Potash Company daté du 8 juin 1947 ; Tadmor, "Brit po’alei eretz yisra’el", p. 100-101.
86. HH/AC 6 (5), "’Al hashvita bevatei hamal’aha shel harakevet" ; AA 208/3660, "Hashvita bevatei hamal’aha behaifa" ; Filastin, 5 février 1944 ; Mishmar, 6 février 1944 ; Haqiqat al-Amr, 8 février 1944 ; Palestine Post, 6 février 1944.
87. AA 250/40-5-6-5, réunion du Département arabe, 18 mai 1944.
88. Al-Ittihad, 17 juin 1945.
89. Archives du TUC, dossier 9569.
90. Nassar a été choisi parce que, comme l’a dit Shmu’el Solomon du Département arabe, "je connais les membres de la PLL, et il n’y a qu’un seul George qui sache comment réagir lorsqu’il s’agit de questions politiques". AA 208/2980, réunion du Département arabe du 3 février 1944. Concernant la sélection des délégués à la conférence de Londres, voir al-Ittihad, 31 décembre 1944, 7 janvier 1945.
91. Voir al-Ittihad, juin-septembre 1945.
92. Archives du TUC, dossier 9569, 13 septembre 1945.
93. Dans AA 250/40-5-6-5, réunion du Département arabe du 8 février 1944.
8. Le militantisme ouvrier et la politique, 1945-1948
Table des matières ►
Les changements politiques, économiques et sociaux que les années de guerre avaient apportés à la Palestine préparèrent le terrain pour une reprise de la confrontation sioniste-palestinienne. L’anéantissement de la plupart des Juifs d’Europe renforça la détermination du mouvement sioniste, soutenu par la grande majorité du Yishouv, non seulement à contraindre les Britanniques à ouvrir la Palestine à l’immigration juive, mais aussi à rechercher par tous les moyens l’établissement d’un État juif. Avant même la fin de la guerre en Europe, l’opposition sioniste à la politique britannique avait commencé à prendre des formes plus fortes, parfois même violentes, se transformant finalement en une insurrection que les Britanniques se révélèrent incapables de réprimer. La campagne sioniste contribua à la renaissance du mouvement nationaliste arabe. Bien que ce mouvement, et la communauté arabe dans laquelle il était ancré, ne se soient pas totalement remis de la défaite de la révolte de 1936-1939, ils étaient plus déterminés que jamais non seulement à stopper l’immigration juive et à bloquer le projet sioniste, mais aussi à obtenir l’indépendance de la Palestine en tant qu’État arabe indivisible. Il était donc clair qu’une fois la guerre en Europe terminée, la phase finale et décisive de la longue lutte pour la Palestine commencerait.
Curieusement, ironie du sort qui imprègne l’histoire moderne de la Palestine, les années 1945-1947, témoins de tensions croissantes entre Arabes et Juifs en Palestine, tensions qui culmineront en une guerre civile sanglante, puis entre États, la création de l’État d’Israël et la transformation de la moitié de la population arabe palestinienne en réfugiés, furent également témoins d’un niveau sans précédent de lutte commune entre travailleurs arabes et juifs pour des objectifs économiques communs, ainsi que des efforts acharnés (quoique finalement vains) déployés par diverses forces politiques arabes et juives pour trouver une solution pacifique à la crise politique qui s’aggravait. Rétrospectivement, il semble hautement improbable que les évènements aient pu prendre une autre tournure. Mais pour les Arabes et les Juifs de la Palestine de ces années-là, il était impossible de savoir précisément ce que l’avenir leur réservait; et de nombreux individus et groupes cherchèrent à façonner activement cet avenir en participant aux luttes politiques et socio-économiques de l’époque.
Perspectives concernant la coopération
Contrairement aux dirigeants officiels du mouvement nationaliste arabe en Palestine, qui était encore dominé par Amin al-Husayni, ses proches et ses alliés, et qui faisaient souvent l’amalgame entre le sionisme et le Yishouv, voire tous les Juifs en général, la Ligue de libération nationale et son nouveau front syndical, le Congrès des travailleurs arabes, continuaient d’insister pour préserver la distinction idéologique établie de longue date par les communistes entre le sionisme et les masses juives en Palestine. Un article publié en janvier 1945 dans al-Ittihad déclarait que les représentants des travailleurs arabes de Palestine à la conférence syndicale internationale qui allait bientôt se tenir à Londres devaient clairement faire comprendre à l’opinion publique mondiale que
nous faisons la distinction entre le mouvement sioniste en tant que mouvement exploiteur d’une art, et d’autre part les Juifs, et plus particulièrement les travailleurs juifs, en tant que minorité [en Palestine]. En appelant à la création d’un régime national indépendant, les travailleurs arabes cherchent à libérer les larges masses populaires, arabes et juives, du joug de l’exploitation et du sionisme, et ils déclarent qu’un régime national indépendant garantira tous les droits nationaux légitimes aux Juifs et aux autres minorités installées en Palestine.
Un autre article d’al-Ittihad formula l’attaque que, en adoptant une position qualifiée de raciste (c’est-à-dire antijuive) et en omettant de clarifier les objectifs et le caractère essentiellement libérateurs et démocratiques du mouvement national arabe palestinien, les réactionnaires qui avaient dirigé ce mouvement par le passé ont facilité le maintien du contrôle du mouvement sioniste sur les masses juives de Palestine, en les effrayant avec le spectre d’une domination et d’une violence arabes[1]. Malgré des désaccords au sein de la direction de la NLL/AWC sur cette question et des déclarations plus nationalistes arabes, ces organisations insistaient généralement non seulement sur le fait que les masses juives pourraient être libérées de leur allégeance au sionisme à condition que le mouvement national arabe adopte une position démocratique et antiraciste claire et offre aux Juifs une place sure dans la future Palestine arabe indépendante, mais aussi sur le fait que la coopération arabo-juive était essentielle à l’indépendance d’une Palestine indivise.
L’insistance de la gauche arabe sur la possibilité et la nécessité d’une solidarité et d’une coopération arabo-juives, notamment entre ouvriers, et ses critiques des erreurs stratégiques et tactiques de la direction nationaliste arabe ainsi que de son caractère non représentatif et antidémocratique, en firent la cible des attaques des nationalistes arabes conservateurs. En novembre 1945, la Ligue des États arabes supervisa la reconstitution du Haut Comité arabe, initialement créé en réponse au déclenchement de la révolte arabe de 1936, mais dissous depuis sa défaite. Début 1946, Jamal al-Husseini revint d’exil pour en assumer la direction, bien que sa présidence fût laissée vacante par son cousin, Amin al-Husseini, en exil. Déterminé à réaffirmer l’hégémonie du Comité arabe d’action au sein de la communauté arabe, Jamal al-Husseini dénonça publiquement le Comité arabe d’action pour sa prétendue recherche d’unité avec Ben Gourion et les Juifs. Dans sa réponse, Fu’ad Nassar, dirigeant de la NLL/AWC, a rejeté les critiques d’al-Husseini, en jugeant qu’elles étaient basées sur des informations erronées, et a défendu le programme de son mouvement. Réitérant la conviction de la NLL selon laquelle il était possible de détourner les masses juives de Palestine du sionisme, Nassar insistait sur le fait que cette lutte devait être une composante essentielle de la stratégie globale du mouvement national arabe[2].
L’insistance de la NLL à distinguer le sionisme du Yishouv n’intéressait guère, voire pas du tout, la grande majorité des Juifs de Palestine, dont très peu auraient accepté de vivre sous une forme de gouvernement majoritaire arabe, quels que soient les droits qui leur avaient été promis en tant que minorité officiellement reconnue. Certes, beaucoup, voire la plupart, des Juifs de Palestine étaient venus là-bas non pas tant par conviction sioniste que par besoin d’échapper à la discrimination ou à la persécution dans leur pays d’origine, ce à quoi ils aspiraient de plus en plus, et pour quoi le mouvement sioniste avait engagé une lutte acharnée en 1945, était une immigration juive sans restriction (afin d’obtenir une majorité juive) et un État juif pleinement souverain sur la plus grande partie possible du territoire palestinien. Cependant, d’importantes forces au sein du Yishouv continuaient, jusqu’à la fin de 1947, d’affirmer que la création d’un État juif souverain en Palestine était irréalisable face à l’opposition arabe, violerait les droits des Arabes dans le pays, ou les deux. Les plus importantes d’entre elles étaient le Hashomer Hatza’ir et son parti frère urbain, la Ligue socialiste, qui fusionnèrent en 1946 pour former le Parti des travailleurs du Hashomer Hatza’ir[3]. Comme je l’ai déjà mentionné, Hashomer Hatza’ir (ainsi que certains sionistes libéraux) a rejeté la demande officielle sioniste d’un État juif sur une partie ou la totalité de la Palestine et a proposé à la place la création, dans une Palestine indivise, d’un État binational où Arabes et Juifs bénéficieraient de la parité politique, quel que soit leur nombre. Dans le même temps, Hashomer Hatza’ir insistait sur le fait que l’immigration juive devait être libre, ou du moins pas soumise à des restrictions telles qu’elles empêchent l’obtention d’une majorité juive à terme. Mais le cours des évènements et le sentiment juif en Palestine et ailleurs leur étaient défavorables et rendaient la position binationaliste de plus en plus hors de propos. De plus, même les forces du Yishouv les plus critiques à l’égard de la volonté de plus en plus déterminée du mouvement sioniste de créer un État rejetaient la vision de la LNL d’une Palestine arabe indépendante dans laquelle les Juifs seraient au mieux une minorité nationale officiellement reconnue.
Pourtant, l’engagement idéologique des dirigeants de la NLL/AWC en faveur de la coexistence arabo-juive, et en particulier de la solidarité ouvrière, a contribué à améliorer les relations entre les organisations syndicales arabes et juives en Palestine. Un article d’août 1945 dans l’édition anglaise d’al-Ittihad, publiée (de manière quelque peu sporadique) dans le but d’influencer l’opinion publique à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine[4], saluait les travailleurs juifs
qui se montraient disposés à coordonner leurs activités avec les travailleurs arabes organisés malgré le tabou observé par la Histadruth [sic].… Les conditions d’une telle coopération ont toujours existé et leur succès dépend désormais de la politique de la Histadruth, qui a toujours voulu promouvoir lacoopération uniquement dans la mesure où elle favorisait la politique chauvine du sionisme. Quoi qu’il en soit, l’avenir est entre les mains des travailleurs eux-mêmes, qui s’efforceront consciemment de construire leur coopération d’une manière qui apportera la démocratie, la liberté et la paix en Palestine.
Bien que de manière moins cohérente, et pour des raisons pragmatiques plutôt qu’idéologiques, le PAWS, qui a non seulement survécu à la scission de ses branches de gauche, mais a également connu une croissance significative dans la période qui a suivi, coopérerait également avec la Histadrut dans certains domaines, à condition que cette dernière ne prétende pas représenter les travailleurs arabes et traite le PAWS sur un pied d’égalité.
Compte tenu de l’intérêt arabe pour la coopération, un changement de position de la Histadrut était nécessaire pour ouvrir la voie à une relation plus fructueuse entre les mouvements ouvriers arabes et juifs. La paralysie quasi totale dans laquelle était tombée la PLL en 1945 avait démontré de manière concluante l’inutilité des efforts de la Histadrut pour affaiblir les syndicats arabes en organisant les travailleurs arabes sous ses propres auspices. Cela conduisit la direction de la Histadrut, à contrecoeur et avec quelques ratés, à abandonner ce projet et à reconnaitre que si elle souhaitait protéger ou améliorer le sort des Juifs employés dans des entreprises mixtes, la coopération avec les syndicats arabes était la seule solution. Abba Hushi semble avoir été l’un des principaux instigateurs de la nouvelle orientation de la Histadrut. Pendant de nombreux mois, il s’était tenu à l’écart du département arabe de la Histadrut, dont il tenait le personnel en piètre estime, mais à la fin de la guerre, il reprit un rôle actif dans la définition de la politique de la Histadrut dans ce domaine. En tant que haut responsable de l’organisation dans le principal centre industriel de Palestine, Abba Hushi était souvent plus au courant des réalités du terrain (et notamment de la communauté arabe) que nombre de ses collègues du siège de la Histadrut à Tel‑Aviv. Il semble avoir reconnu la nécessité d’améliorer ses relations avec le mouvement ouvrier arabe, même si cela impliquait d’abandonner la PLL.
En août 1945, Abba Hushi envoya une lettre d’une politesse et d’une camaraderie sans précédent à Sami Taha, lui proposant une coopération dans l’après-guerre qui s’annonçait. Taha répondit que, bien qu’il soutenait en principe la coopération entre travailleurs juifs et arabes, l’allégeance du mouvement ouvrier juif au sionisme, manifestée surtout par sa campagne persistante pour le "travail hébraïque", rendait le travail commun impossible à l’heure actuelle[5]. Étant donné sa situation à cette époque, avec sa direction soumise à de graves difficultés et son organisation en proie à une profonde scission, Taha était apparemment réticent à adopter une position plus conciliante. La volonté de Sami Taha de coopérer ouvertement avec la Histadrut était probablement aussi inhibée par les nouveaux liens qu’il développait avec la direction du mouvement nationaliste palestinien. Lorsque Jamal al-Husayni réorganisa l’AHC en avril 1946, il nomma Sami Taha membre. Quelques mois plus tard, un nouveau remaniement mit fin à l’adhésion de Taha à l’AHC, mais il conserva des liens étroits avec la direction nationaliste dominée par les Husseyni jusqu’au premier semestre 1947. Durant cette période, il siégea à un sous-comité de l’AHC chargé de rédiger une constitution et une loi électorale pour la future Palestine arabe indépendante, et fut également nommé à la délégation de l’AHC lors des négociations avortées sur la Palestine tenues à Londres en 1947.
Les rôles que le dirigeant de la PAWS fut appelé à assumer au sein de la direction nationaliste n’impliquaient aucun pouvoir décisionnel réel, mais ils avaient une valeur symbolique. Ils témoignaient d’une prise de conscience accrue du public quant au poids social croissant et à l’importance politique potentielle de la classe ouvrière arabe organisée en Palestine, ainsi que de la volonté de la direction de placer cette force sociale sous son contrôle plus efficace et direct.
De plus, en renforçant la stature de Taha, le Haut Comité arabe cherchait à affaiblir et à isoler l’AWC et la NLL, dont les critiques à l’égard du conservatisme, de l’autoritarisme et de l’inefficacité des dirigeants nationalistes étaient tout aussi mal accueillies que leur plaidoyer en faveur de la démocratie, des réformes sociales et de la solidarité entre les travailleurs arabes et juifs. L’association de Taha avec les dirigeants a renforcé sa prétention à être le leader syndical arabe le plus éminent de Palestine, l’aidant lui-même ainsi que le PAWS à se remettre du schisme traumatisant des branches dirigées par la gauche et de la formation de l’AWC.
Ces circonstances, ainsi que l’aggravation de la crise politique qui a commencé à engloutir la Palestine en 1946, ont rendu plus difficile la coopération entre le PAWS et la Histadrut. Néanmoins, le PAWS, ainsi que le nouvel AWC, ont souvent démontré leur volonté de coopérer avec la Histadrut, même si les interactions entre les trois organisations n’ont jamais été entièrement exemptes de conflits et de suspicion. Au cours de cette période, trois secteurs d’importance économique et politique majeure constituaient les principaux domaines d’interaction entre les travailleurs arabes et juifs : le secteur pétrolier, comprenant les installations de pipelines et la raffinerie de Haïfa, mais aussi les installations exploitées par les compagnies pétrolières transnationales ailleurs en Palestine; les services gouvernementaux, tant les cols blancs que les cols bleus, y compris les cheminots; et les bases militaires britanniques.
Le secteur pétrolier, 1943-1948
Comme je l’ai expliqué au chapitre 5, un oléoduc acheminant le pétrole brut des champs pétrolifères du nord de l’Irak (exploités en grande partie par des compagnies britanniques) via la Transjordanie sous contrôle britannique jusqu’au port de Haïfa avait été achevé en 1934. Peu après, des représentants du gouvernement britannique et des dirigeants de compagnies pétrolières commencèrent à discuter de la construction d’une raffinerie à Haïfa. Cette raffinerie permettrait d’utiliser le brut irakien traité pour ravitailler les navires de guerre britanniques en Méditerranée orientale (dont Haïfa était devenue une base, notamment après l’achèvement du port en eau profonde en 1933) et de renforcer la position des compagnies pétrolières britanniques sur le marché mondial.
La construction de la raffinerie de Haïfa, détenue et exploitée par Consolidated Refineries, Limited (CRL), filiale de l’Anglo-Iranian Oil Company (devenue plus tard British Petroleum), débuta fin 1938, sur un site à environ sept kilomètres au nord du centre de Haïfa, sur l’autoroute Haïfa-Acre, non loin des ateliers ferroviaires. La production de produits pétroliers raffinés débuta en 1940, mais il fallut attendre une année supplémentaire avant que la raffinerie n’atteigne sa capacité prévue de deux millions de tonnes. En 1944, la capacité avait été augmentée pour traiter quelque quatre millions de tonnes de pétrole brut par an.
Mi-1943, la raffinerie de Haïfa employait environ un millier de travailleurs, ce qui en faisait l’un des plus grands lieux de travail de Haïfa (et de Palestine). Le PAWS bénéficiait d’une forte base parmi les ouvriers arabes des raffineries, bien que son rival, le FATULS, dirigé par les communistes, y bénéficiât également d’un soutien substantiel; seule une trentaine d’ouvriers arabes appartenaient à la PLL. Bien que les Juifs ne représentaient qu’environ un tiers de la main-d’oeuvre des raffineries, ils occupaient une proportion bien plus élevée d’emplois qualifiés et administratifs; cependant, seulement la moitié des ouvriers juifs des raffineries étaient membres de la Histadrut, un taux plutôt faible au regard des normes du mouvement ouvrier juif en Palestine. À l’instar de la main-d’oeuvre des bases militaires britanniques, les ouvriers des raffineries comptaient de nombreuses nouvelles recrues dans le secteur industriel. La raffinerie, et plus largement le secteur pétrolier, était l’un des secteurs les plus capitalistiques de l’économie palestinienne, et ses travailleurs comptaient parmi les plus prolétariens. Au fil du temps, les ouvriers des raffineries et les autres employés des compagnies pétrolières transnationales – notamment les Arabes – ont acquis une réputation de militantisme et de résistance au contrôle exercé par la direction et les dirigeants syndicaux qui ne respectaient pas leur autonomie et ne répondaient pas à leurs besoins.
Conformément à la politique générale de la Histadrut en 1942-1943, le Conseil des travailleurs de Haïfa a d’abord cherché à convaincre la direction de la CRL de le reconnaitre comme le représentant exclusif de tous les ouvriers des raffineries, juifs et arabes. Devant l’échec de cette tentative, la Histadrut a été contrainte d’entamer des négociations avec la PAWS et la FATULS concernant la création d’un comité mixte représentant tous les ouvriers des raffineries. Ces négociations ont achoppé sur la question de la représentation, la Histadrut exigeant la parité judéo-arabe et les syndicats arabes insistant pour que la composition du comité reflète la composition ethnique de la main-d’oeuvre de la raffinerie. Plus que jamais, cette question était perçue comme essentiellement politique, car les syndicats arabes estimaient que l’acceptation de la parité arabo-juive impliquait une reconnaissance tacite de la revendication sioniste d’égalité des droits des Juifs en Palestine. Au printemps 1943, la Histadrut déclara de son propre chef un conflit social à la raffinerie, espérant obtenir des améliorations des salaires et des conditions de travail de ses membres, et notamment une indemnité de vie chère pour compenser l’inflation galopante. Grâce à la médiation du ministère du Travail, la Histadrut obtint l’extension de l’indemnité de vie chère aux ouvriers de la raffinerie et la reconnaissance de sa représentation des travailleurs juifs. Plusieurs autres questions restèrent toutefois en suspens dans l’attente de négociations directes entre la Histadrut et la direction de l’entreprise[7].
L’inflation persistante et la menace imminente de licenciements à la fin de la guerre finirent par créer les bases d’une coopération arabo-juive à la raffinerie de Haïfa. À l’automne 1945, la PAWS et la Histadrut négocièrent conjointement avec la direction de la CRL et obtinrent gain de cause sur de nombreuses revendications des ouvriers de la raffinerie, désormais au nombre de 1 800 et dont la position fut renforcée par leur unité sans précédent[8]. Ni les ouvriers de la raffinerie ni ceux employés par les différentes compagnies pétrolières transnationales opérant en Palestine – les plus importantes d’entre elles étant l’Iraq Petroleum Company, Socony Vacuum et Shell – ne rejoignirent la grève générale déclenchée par les fonctionnaires en avril 1946; j’en analyserai les raisons plus loin dans ce chapitre.
Néanmoins, les travailleurs arabes et juifs du secteur pétrolier ont été fortement influencés par le militantisme et la détermination des fonctionnaires, tout comme les travailleurs de toute la Palestine, et peu après la grève générale, la pression exercée par la base a contraint les dirigeants des syndicats auxquels appartenaient bon nombre des travailleurs du secteur pétrolier à se montrer beaucoup plus agressifs dans la recherche d’une satisfaction immédiate des revendications salariales et d’amélioration des conditions de travail qu’ils avaient avancées au cours de négociations infructueuses pendant plusieurs mois.
Cependant, la nouvelle combattivité des travailleurs du pétrole ne s’accompagnait pas du même esprit de coopération qui avait caractérisé les relations entre le PAWS et la Histadrut à la raffinerie de Haïfa l’automne précédent; en effet, une atmosphère d’hostilité ouverte régnait désormais entre les deux organisations. La Histadrut était de plus en plus consciente de l’importance économique et politique des compagnies pétrolières transnationales et souhaitait renforcer son influence sur leur main-d’oeuvre en soutenant l’emploi des Juifs, mais aussi, semblait-il, en essayant une fois de plus de représenter les travailleurs arabes. Cela éveilla les soupçons et le ressentiment de Sami Taha, d’autant plus qu’il avait récemment été critiqué par les dirigeants nationalistes arabes et la presse pour avoir coopéré avec la Histadrut lors de la grève générale des fonctionnaires. C’était également un moment politiquement sensible : les mouvements nationalistes arabes et sionistes ainsi que le gouvernement britannique attendaient le rapport de la commission d’enquête anglo-américaine, qui avait été créée (à la suite de fortes pressions exercées sur la Grande-Bretagne par l’administration Truman) en réponse aux demandes sionistes visant à ouvrir la Palestine aux immigrants juifs, en particulier aux survivants de l’Holocauste vivant encore dans des camps de personnes déplacées en Europe.
En conséquence, le PAWS refusa de se joindre à la grève nationale des employés de Socony Vacuum, lancée conjointement par la Histadrut et l’AWC à la fin du mois d’avril 1946. Le syndicat des employés de bureau de la Histadrut avait syndiqué bon nombre des employés juifs de Socony Vacuum et d’autres compagnies pétrolières, et entretenait également des liens étroits (quoique secrets) avec certains employés de bureau arabes et d’autres travailleurs de ce secteur. Sami Taha affirmait que la Histadrut avait déclenché la grève de manière unilatérale alors qu’il était encore en négociation avec la direction; la Histadrut, quant à elle, dénonçait la PAWS comme étant à la solde des compagnies pétrolières et tentait, en alliance de facto avec l’AWC, d’exclure la PAWS des négociations contractuelles. La plupart des travailleurs arabes de Socony Vacuum semblent avoir soutenu la grève, sauf à Haïfa, où le PAWS était le plus puissant et a réussi à persuader de nombreux travailleurs de rester à leur poste. La grève a duré douze jours et a permis aux travailleurs d’obtenir certaines concessions. La Histadrut et l’AWC ont cherché à empêcher le PAWS de participer à la signature du nouveau contrat, mais la direction de l’entreprise a invité le PAWS à le signer également, ce qui a permis à Sami Taha de prétendre que c’étaient les négociations qu’il avait menées, plutôt que la grève, qui avaient donné des résultats. Il était néanmoins clair que Sami Taha avait subi une défaite humiliante, ce qui a laissé un sentiment d’amertume qui a empoisonné pendant un certain temps les relations entre le PAWS et la Histadrut dans ce secteur[9].
Au lendemain de la vague de militantisme ouvrier d’avril 1946 et de la détérioration de ses relations avec la PAWS, la Histadrut envisagea de nouveau de contourner les syndicats arabes et d’établir des liens directs avec les travailleurs arabes, notamment les employés de bureau de ce qu’elle appelait le "secteur international". Ce sont les liens de la Histadrut avec les cols blancs arabes de Socony Vacuum qui avaient permis une grève efficace dans cette entreprise face à l’opposition de la PAWS. Le Conseil des travailleurs de Haïfa et les responsables de la Histadrut les plus impliqués dans les affaires des travailleurs des secteurs public et transnational exhortèrent l’organisation à intensifier ses efforts dans ce domaine, peut-être en favorisant la création de comités ouvriers mixtes arabo-juifs permettant à la Histadrut d’exercer son influence sur certains chantiers. Mais la Histadrut ne fut pas en mesure de mettre en oeuvre efficacement cette stratégie lorsque les troubles ouvriers reprirent dans le secteur pétrolier de Haïfa début 1947.
Au départ, le centre d’action fut la raffinerie, qui employait environ 1 800 personnes, dont près de 80 % d’Arabes, même si, là aussi, les Juifs occupaient une part disproportionnée (44 %) des emplois de bureau. Comme lors de la grève de Socony Vacuum au printemps précédent, et comme lors de plusieurs conflits de moindre ampleur impliquant des travailleurs du pétrole, le conflit des travailleurs de la CRL avec la direction fut compliqué par les luttes entre la PAWS et l’AWC, et entre la PAWS et la Histadrut. Malgré le mécontentement croissant de la base face aux bas salaires et à d’autres problèmes, et malgré l’étroite coopération entre les travailleurs arabes et juifs de la raffinerie et leurs comités, ni la PAWS ni la Histadrut ne souhaitaient organiser et mener une grève. Mais les travailleurs de CRL, membres de l’AWC ou sous son influence, firent pression pour que des mesures soient prises, avec le soutien du comité ouvrier juif, dominé par les militants de l’Hashomer Hatza’ir. À la mi-janvier 1947, une grève spontanée éclata, qui s’étendit rapidement à des centaines de travailleurs de l’entreprise. Le PAWS cherchait à mettre fin à la grève le plus rapidement possible, en partie parce qu’il s’était engagé à respecter un accord conclu précédemment avec la direction, et en partie parce qu’il craignait que la grève ne donne à la Histadrut et à l’AWC l’occasion de renforcer leur influence au sein de la CRL. Il réussit à faire reprendre le travail aux ouvriers après quelques jours, mais au prix de la colère et de l’aliénation de nombreux militants syndicaux de la CRL. Ces derniers ont manifesté leur mécontentement à l’égard de la direction du PAWS de diverses manières, notamment en décidant de convoquer plusieurs réunions du comité des travailleurs arabes de la raffinerie non pas au siège du PAWS, mais à la section locale du Hashomer Hatza’ir, ce qui témoigne des bonnes relations qui régnaient alors entre les militants ouvriers arabes et juifs sur ce lieu de travail.
Les syndicalistes arabes de gauche étaient particulièrement en colère contre ce qu’ils considéraient comme un sabotage de la grève par Sami Taha. Al-Ittihad dénonçait avec sarcasme les "honorables syndicalistes" du PAWS qui,
poussés par leur désir de sauver leurs frères ouvriers arabes des griffes de la Histadrut sioniste et de ses nombreuses machinations, et voyant un représentant de la Histadrut tenter d’intervenir dans la grève et de la diriger, comme la Histadrut cherche toujours à le faire, ont pensé que la seule façon de contrecarrer les plans de la Histadrut et de l’isoler des masses ouvrières était d’exiger que les travailleurs reprennent le travail, sous prétexte que la grève leur avait été imposée par la Histadrut et ses responsables.
Quelques mois plus tard, le comité représentant les travailleurs arabes de la CRL a publiquement dénoncé la PAWS pour l’autoritarisme de ses dirigeants, dont l’un avait déclaré aux travailleurs de la CRL que c’était lui, et non les travailleurs eux-mêmes, qui savait ce qui était le mieux pour eux et qu’ils devaient accepter ses décisions sans discuter. Le comité a également critiqué le PAWS pour son caractère antidémocratique, ses compromis avec la direction de la CRL, son sabotage des efforts visant à unir les travailleurs du pétrole et ses tactiques peu recommandables[10].
Le PAWS fut également critiqué lorsque, début mars 1947, le mécontentement des travailleurs de l’Iraq Petroleum Company déboucha sur une grève. L’entreprise employait quelque 2 500 personnes, les Arabes représentant 98 % des ouvriers et 84 % des employés de bureau. L’AWC était la force dominante parmi les travailleurs de l’IPC et avait réussi à résister à une tentative du PAWS de débaucher ses membres et de créer son propre syndicat de travailleurs de l’IPC. Une grève d’environ 1 600 travailleurs de l’IPC (dont quelques dizaines d’employés juifs) a commencé le 6 mars, principalement pour des questions salariales, et s’est poursuivie jusqu’au 19 mars. Elle a abouti à un nouvel accord entre l’IPC et ses travailleurs, qui ont obtenu certaines de leurs revendications, mais en aucun cas toutes. Les grévistes ont reçu le soutien moral des travailleurs arabes de toute la Palestine, mais l’AWC a accusé Sami Taha (et derrière lui le Haut Comité arabe) d’avoir tenté de mettre rapidement fin à la grève, ce qui semble effectivement avoir été le cas. Le rôle de Taha dans la grève de l’IPC a apparemment été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour les travailleurs arabes de la raffinerie : à la fin du mois d’avril 1947, le syndicat CRL a officiellement rompu ses liens avec le PAWS, accusant Sami Taha d’avoir tenté de saboter la grève de l’IPC et de servir les intérêts des compagnies pétrolières plutôt que ceux des travailleurs de ces entreprises[11].
Il y eut également plusieurs autres vagues moins spectaculaires mais plus soutenues d’activisme ouvrier dans ce secteur pendant l’après-guerre. Elles concernaient presque exclusivement les travailleurs arabes, car à l’exception partielle de la raffinerie de Haïfa, qui employait un nombre important d’ouvriers qualifiés et d’employés juifs, la main-d’oeuvre du secteur pétrolier était majoritairement arabe et les efforts de la Histadrut pour renforcer son influence furent largement infructueux. Les responsables de la Histadrut à Haïfa se sont plaints au siège de Tel‑Aviv de la faiblesse des Juifs dans ce secteur important sur le plan économique et politique, ainsi que dans le secteur public, et ont exigé davantage de fonds pour subventionner les salaires des travailleurs juifs et intensifier la pression sur les entreprises et les responsables gouvernementaux afin qu’ils embauchent davantage de Juifs. Abba Hushi a déclaré à la direction de la Histadrut qu’elle devait[12] : "inscrire à son agenda la "conquête du travail" dans les villes. Au cours des prochaines années, nous pouvons faire embaucher 5.000 travailleurs; on a besoin de travailleurs dans les postes, les chemins de fer, les télégraphes. Aujourd’hui, ce sont des Arabes qui sont embauchés pour ces emplois, et c’est cela qui déterminera le sort de Haïfa." Mais Abba Hushi se trompait : c’est en fait la supériorité des forces militaires juives qui déterminera le sort de Haïfa au printemps 1948, aboutissant à la fuite de la grande majorité de ses habitants arabes. À cette époque, comme nous le verrons, la raffinerie de Haïfa était devenue tristement célèbre pour avoir été le théâtre de l’incident le plus sanglant du premier mois des combats entre Arabes et Juifs qui avaient éclaté immédiatement après que l’Assemblée générale des Nations unies eut voté la recommandation de partitionner la Palestine.
La grève générale d’avril 1946
L’épisode le plus important et le plus spectaculaire d’action commune entre travailleurs arabes et juifs de l’histoire de la Palestine eut lieu en avril 1946. Les employés des postes, du téléphone et du télégraphe furent à l’origine de ce qui devint une grève d’une ampleur sans précédent des employés du gouvernement, cols blancs et cols bleus. Les responsables du service postal avaient depuis longtemps rejeté ou ignoré les revendications des postiers, ce qui poussa Sami Taha, du PAWS, et Yehezkel Abramov, secrétaire du Syndicat international des travailleurs des chemins de fer, des postes et des télégraphes, à planifier une grève limitée, principalement juive, des postiers et des télégraphes à Tel‑Aviv, prévue pour le 9 avril 1946. Abramov avait insisté pour que la grève soit reportée jusqu’au départ de Palestine de la Commission d’enquête anglo-américaine, de peur qu’elle ne dégénère ou que des militants nationalistes arabes ne la transforment en protestation contre la Commission. Dans ce secteur, les syndicalistes arabes et juifs avaient de nombreuses années d’expérience de collaboration, et les relations étaient généralement amicales. On observe même des liens étroits entre eux : quarante ans plus tard, Abramov se souvenait encore avec tendresse de ses collègues arabes se rendant sur le front de mer de Tel‑Aviv après les négociations et observant les femmes juives se baigner.
Le jour dit, les travailleurs, dont trente ou quarante Arabes employés à la poste de Tel‑Aviv, se mirent en grève. Leur combattivité se révéla contagieuse et, le lendemain, tous les postiers de Palestine avaient cessé le travail. Lors des négociations qui suivirent, les responsables des postes firent rapidement des concessions importantes, et la Histadrut recommanda aux travailleurs d’accepter l’offre et de mettre fin à la grève. Comme en d’autres occasions, la Histadrut craignait que la grève ne compromette la campagne sioniste alors en cours pour contraindre le gouvernement britannique à ouvrir la Palestine à l’immigration juive. Cependant, les postiers de base, qui avaient perdu toute confiance dans les promesses officielles, n’étaient pas disposés à faire des compromis et votèrent massivement pour rejeter l’offre de la direction et poursuivre leur grève. Leur militantisme se répandit rapidement : le 14 avril, les travailleurs arabes et juifs des chemins de fer, membres de l’IU et de l’AURW, se mirent également en grève, paralysant le réseau ferroviaire du pays.
Il n’y avait jamais eu auparavant de grève générale des travailleurs palestiniens des chemins de fer et de la poste, mais ce qui rendit cet épisode encore plus extraordinaire était le fait que les employés de bureau de la fonction publique, de niveau intermédiaire et subalterne, se joignirent également à la grève. Comme je l’ai noté au chapitre 7, en mai 1943, le désespoir face à la forte baisse des salaires réels avait poussé les fonctionnaires arabes et juifs, habituellement dociles (organisés au sein de la Second Division Civil Service Association), à la mesure extrême de l’occupation. Bien que cette action leur ait finalement valu une indemnité de vie chère, l’inflation persistante et les mauvaises conditions de travail assurèrent la poursuite des troubles. Au printemps 1945, l’Association organisa plusieurs courtes grèves de protestation dans tout le pays; Ces manifestations bénéficiaient du soutien de la Histadrut, même si celle-ci avait également oeuvré en coulisses pour que ces protestations de fonctionnaires, majoritairement arabes, ne soient pas associées, dans l’opinion publique, aux grèves de protestation organisées simultanément par le mouvement nationaliste arabe palestinien en solidarité avec la lutte pour l’indépendance de la Syrie et du Liban[14]. Les griefs des employés ne furent cependant pas exaucés et, lorsque les employés des postes et des chemins de fer cessèrent en masse le travail en avril 1946, ils furent eux aussi emportés par la vague nationale de militantisme ouvrier et s’y joignirent, tout comme les travailleurs des Travaux publics et des ports.
Le 15 avril 1946, moins d’une semaine après l’arrêt du travail des postiers de Tel‑Aviv, quelque 23 000 employés du gouvernement palestinien étaient en grève. Pendant un temps, il sembla que les dizaines de milliers d’ouvriers employés dans les bases militaires britanniques, ainsi que les travailleurs du pétrole à Haïfa et dans ses environs, pourraient également se joindre à la grève. Les communistes arabes et juifs espéraient certainement que cela se produise : un tract du 18 avril, publié conjointement par la NLL et le Parti communiste palestinien, appelait les travailleurs de la raffinerie, de la base militaire et des municipalités à se joindre à la grève générale, tout en fustigeant le "gouvernement impérialiste" palestinien pour avoir alloué plus d’un cinquième de son budget annuel à la police et aux prisons, mais seulement 8 % à la santé, à l’éducation et à la protection sociale combinées[15]. Cependant, la Histadrut et le PAWS avaient des raisons de s’opposer à l’extension de la grève en maintenant les travailleurs de la raffinerie et de la base à leur poste. En privé, des responsables de la Histadrut ont exprimé leur inquiétude quant à l’incapacité des travailleurs du pétrole à maintenir la grève pendant une période prolongée, ce qui affaiblirait la capacité des fonctionnaires à mener une lutte victorieuse à long terme. Ils craignaient également qu’une grève dans le secteur pétrolier ne paralyse rapidement une grande partie de l’économie palestinienne, perturbant les transports motorisés et l’approvisionnement alimentaire des zones urbaines, et interférant avec la lutte du Yishouv.
Le rôle joué en coulisses par la Histadrut pour maintenir les travailleurs du pétrole à leur poste n’a pas empêché Abba Hushi d’insister auprès de ses collègues sur le fait que c’était en réalité Sami Taha qui les avait empêchés de rejoindre la grève générale. Abba Hushi a affirmé qu’au début de la grève des fonctionnaires, Taha avait reçu un appel téléphonique du siège de la Ligue arabe au Caire lui demandant de ne pas coopérer trop étroitement avec les Juifs. Il a alors tenté de freiner le militantisme des travailleurs arabes et d’empêcher les travailleurs du pétrole de rejoindre la grève.
Abba Hushi n’a jamais été réputé pour sa franchise, même envers ses propres camarades, mais il est certainement possible que Sami Taha ait également usé de son influence pour empêcher la grève de s’étendre; comme je l’ai souligné en évoquant les travailleurs du pétrole, il s’agissait d’un moment politiquement sensible et Taha cherchait à éviter toute coopération ouverte avec la Histadrut[16].
Bien que ni les ouvriers de la raffinerie ni ceux du camp n’aient rejoint la grève, celle-ci a paralysé l’administration mandatée et contraint le gouvernement à accéder à nombre de leurs revendications, notamment l’augmentation du salaire de base et de l’indexation sur le coût de la vie, ainsi que l’amélioration du système de retraite. Fin avril, tous les grévistes avaient repris le travail. Les forces de gauche des communautés arabe et juive ont salué la grève générale d’avril comme une victoire pour les travailleurs arabes et juifs et comme une preuve irréfutable des possibilités de la solidarité ouvrière. Mettant en garde contre les "éléments défaitistes et réactionnaires, arabes et juifs", la NLL et le PCP ont déclaré que la grève était "un coup porté à la politique impérialiste du “diviser pour régner”, une gifle à ceux qui défendent des idéologies chauvines et propagent la division nationale". Mishmar, l’organe de Hashomer Hatza’ir, a également salué la grève, affirmant qu’elle démontrait la possibilité et l’efficacité de la coopération arabo-juive. Le Davar de la Histadrut, fidèle représentant de la ligne du MAPAI, souffla le chaud et le froid, reflétant l’ambivalence de la direction du "sionisme du travail". Les journaux les plus conservateurs furent moins enthousiastes. Filastin critiquait le PAWS pour sa collusion avec ce qu’il considérait comme un mouvement à motivation politique, inspiré et orchestré par les sionistes et servant largement leurs intérêts. Le quotidien hébreu de droite Ma’ariv salua d’abord la grève, mais la dénonça plus tard comme préjudiciable à la cause sioniste[17].
Quelle que soit l’opinion des différentes forces du Yishouv et de la communauté arabe sur la grève, il s’avéra qu’il s’agissait d’un incident isolé. Bien que l’agitation persistât parmi certaines catégories de fonctionnaires au cours des mois qui suivirent, il n’y eut pas de nouvelle poussée spectaculaire, et le militantisme ouvrier se déplaça ailleurs. L’espoir d’une coopération arabo-juive que la grève générale semblait susciter se dissipa rapidement, la Palestine s’enfonçant davantage dans la crise politique l’année suivante.
Les bases militaires britanniques, 1945-1948
Les bases militaires britanniques, devenues pendant la guerre un important lieu d’interaction entre travailleurs arabes et juifs, conservèrent leur importance même après la fin de la guerre. De nombreux travailleurs arabes et juifs des camps, ainsi que les organisations syndicales qui cherchaient à les représenter, continuèrent de penser qu’ils partageaient des intérêts communs, confrontés à des problèmes communs. Parmi ceux-ci figuraient la discipline de travail rigide que les officiers britanniques cherchaient à imposer à leurs employés civils, les mauvaises conditions de travail et l’absence d’avantages sociaux, mais surtout, peut-être, la pression à la baisse sur leurs salaires réels – en valeur absolue, mais aussi relative par rapport à ceux des travailleurs de l’industrie privée, du bâtiment et d’autres secteurs de l’économie du pays -, engendrée par une inflation persistante et la volonté de l’armée britannique de maintenir les coûts de main-d’oeuvre à un niveau bas.
Cependant, les travailleurs des camps percevaient de plus en plus une menace pour leurs emplois. À mesure que les forces alliées et soviétiques prenaient le dessus en Afrique du Nord et en Europe et que la menace de l’Axe au Moyen-Orient et en Méditerranée orientale s’atténuait, les besoins de l’armée britannique en main-d’oeuvre civile en Palestine diminuèrent naturellement. En octobre 1943, le ministère de la Guerre employait quelque 50 000 civils en Palestine, mais début 1944, ce nombre était tombé à environ 47 500 et en mars 1944 à moins de 44 000. La fin de la guerre en Europe entraina des licenciements beaucoup plus massifs : au cours des dix premiers mois de 1945, près de 20 000 travailleurs des camps perdirent leur emploi. La vague de licenciements s’apaisa ensuite et, au cours du semestre suivant, le redéploiement en Palestine des forces britanniques stationnées en Syrie, l’extension des installations militaires existantes et le lancement de nouveaux projets permirent l’embauche d’un nombre substantiel de travailleurs supplémentaires. En avril 1946, un responsable de la Histadrut estima que les forces armées britanniques employaient environ 22 000 Arabes et 8 000 à 9 000 Juifs en Palestine, bien que ce nombre réel puisse être légèrement supérieur. Malgré ce répit, il était clair qu’à long terme, le nombre de travailleurs des camps diminuerait considérablement[18].
Le sort des travailleurs des camps a suscité une attention croissante de la part des dirigeants syndicaux arabes et juifs à partir de 1945. Al-Ittihad affirmait que les travailleurs palestiniens avaient contribué à l’effort de guerre allié et méritaient désormais des mesures gouvernementales rapides et efficaces pour compenser le chômage et augmenter les salaires[19]. La direction de la Histadrut était également préoccupée par le chômage et les bas salaires. Cependant, comme toujours, elle s’inquiétait également de l’impact potentiel de ces bas salaires sur l’emploi des Juifs dans le secteur militaire : les responsables s’inquiétaient du fait que, sans augmentation des salaires des travailleurs des camps, les Juifs partiraient chercher des emplois mieux rémunérés ailleurs. Mais les Juifs ne constituant qu’une faible minorité de la main-d’oeuvre civile de l’armée, une action conjointe avec la majorité arabe était essentielle. L’expérience amère de la grève des travailleurs des camps de 1943 avait démontré que la Histadrut ne pouvait espérer organiser un nombre significatif de travailleurs arabes sous ses propres auspices, contribuant ainsi à une prise de conscience croissante de la nécessité, dans ce secteur comme ailleurs, de coopérer avec les syndicats arabes. Comme dans le secteur pétrolier, l’aile gauche du mouvement ouvrier arabe, désormais organisée au sein du nouveau Congrès des travailleurs arabes, était généralement plus encline à collaborer avec la Histadrut qu’avec le PAWS, plus étroitement lié aux dirigeants nationalistes arabes et peu enclin à se montrer trop intéressé par la coopération avec les Juifs.
L’un des premiers lieux de travail où ce nouvel esprit de coopération se manifesta fut les ateliers militaires britanniques installés sur l’ancien site de la Foire du Levant, en périphérie de Tel‑Aviv. En septembre 1945, l’AWC et la Histadrut planifièrent et menèrent conjointement une grève de sept jours, rassemblant quelque 1 300 travailleurs, pour exiger la reconnaissance officielle de leur comité, le paiement de l’indemnité de départ, l’abrogation d’une règle imposant aux travailleurs une amende d’une journée complète de salaire plus une autre journée d’indemnité de départ pour chaque journée de travail manquée, et la réintégration de plusieurs travailleurs injustement licenciés. Les travailleurs arabes et juifs dressèrent des piquets de grève communs aux portes de la foire et organisèrent une marche commune dans les rues de Tel‑Aviv, scandant (en arabe et en hébreu) des slogans tels que : "Vive l’unité entre les travailleurs arabes et juifs", "Les travailleurs arabes et juifs sont frères" et "Vive la Histadrut et la Société des travailleurs arabes [de Jaffa] [affiliée à l’AWC]". Le quotidien hébreu Ha’aretz rapporta que "des foules se pressaient des deux côtés des rues pour assister à ce spectacle extraordinaire de travailleurs juifs et arabes défilant au coeur de Tel‑Aviv". Seules quelques revendications des grévistes furent satisfaites : entre autres, les autorités militaires britanniques acceptèrent de reconnaître les comités ouvriers et de fournir un préavis d’une semaine en cas de licenciement[20].
Le succès de cette grève a conduit la Histadrut à soutenir plus explicitement la coopération avec le mouvement syndical arabe. La pression exercée par la base, associée à la crainte d’être dépassée par la gauche, a également contribué à ce changement de politique : les cadres communistes et ceux du Hashomer Hatza’ir cherchaient à gagner le soutien des travailleurs des camps en critiquant l’inaction de la Histadrut et en prônant une plus grande combativité et une coopération plus étroite avec les travailleurs arabes[21]. Plusieurs facteurs rendaient toutefois la coopération difficile. L’un d’eux était la division du mouvement ouvrier arabe en deux camps rivaux et souvent hostiles, chacun ayant une base parmi les travailleurs des camps. Après avoir établi un certain degré de confiance mutuelle à l’automne précédent, l’AWC et la Histadrut ont trouvé relativement facile, au printemps 1946, de s’entendre sur un ensemble de revendications communes et de planifier une campagne de lutte conjointe qui pourrait finalement conduire à une grève générale des travailleurs arabes et juifs des camps. Les dirigeants de l’AWC, en grande partie communistes, n’avaient aucun scrupule idéologique à coopérer avec des travailleurs et des syndicats ouvertement sionistes, tant que ces derniers s’abstenaient de recruter des Arabes et que cette coopération se limitait à la lutte des classes. En revanche, tout comme dans le secteur pétrolier à la même époque, la direction du PAWS était réticente, pour des raisons nationalistes, à être perçue comme coopérant avec la Histadrut. Cela posait un problème majeur : comme le comprenaient bien les syndicalistes arabes et juifs, sans la participation des 8.000 travailleurs arabes des camps qui soutenaient l’organisation de Sami Taha, il serait très difficile, voire impossible, de mener une lutte couronnée de succès au nom des travailleurs des camps[22].
Une autre source de complication était le mécontentement des travailleurs arabes face aux salaires plus élevés que leurs collègues juifs percevaient souvent pour le même travail, ainsi que le nombre disproportionné de Juifs occupant des postes mieux rémunérés et plus faciles dans les installations britanniques, tels que des postes de supervision, des emplois qualifiés et des emplois administratifs. Sami Taha avait soulevé cette question dans un télégramme adressé aux autorités en 1944, et al-Ittihad l’avait reprise au début de 1946, rapportant que les travailleurs arabes de la base de Bayt Nabala, près de Lydda, réclamaient non seulement des salaires plus élevés, mais aussi l’égalité salariale avec leurs collègues juifs et l’embauche d’un plus grand nombre de contremaitres arabes, car les contremaitres juifs étaient perçus comme favorisant les Juifs dans le recrutement et le traitement. Les protestations arabes ont culminé en affrontements et ont même fait des victimes.
Selon l’organe de l’AWC, les ouvriers arabes réclamaient davantage de contremaitres arabes "non pas par haine des contremaitres juifs du camp, mais parce que [ces contremaitres] exécutent les plans sionistes en toute obéissance; comme le dit le dicton : “On ne combat pas le loup pour sa couleur ou sa forme, mais parce qu’il mange nos brebis”." Au printemps 1947, quelque 1 500 travailleurs arabes employés dans les bases militaires de la région de Haïfa participèrent à une grève de protestation d’une heure organisée par la PAWS pour exiger le remplacement de leurs contremaîtres juifs par des Arabes[23].
Néanmoins, bien que la discrimination salariale et le désir d’accéder à des emplois de meilleure qualité continuassent de préoccuper les travailleurs et les syndicalistes arabes, ils étaient généralement disposés à subordonner ces questions à la lutte plus large pour l’amélioration des salaires et des conditions de travail des travailleurs des camps et la protection de leurs emplois. Dès les premiers mois de 1947, la Histadrut envisageait une coopération avec la PAWS (qui disposait de loin de la base la plus solide parmi les travailleurs arabes des camps) et l’AWC, bien que les mauvaises relations entre les deux organisations arabes rivales aient parfois obligé les responsables de la Histadrut à jouer un rôle de médiateur. Un accord fut rapidement trouvé sur un ensemble de revendications comprenant une augmentation du salaire de base, une prime pour service militaire, des indemnités de licenciement, des améliorations des indemnités maladie, des congés et du règlement du travail, ainsi que la reconnaissance officielle des comités et syndicats ouvriers. Lorsqu’en mai 1947, les autorités britanniques lancèrent une nouvelle vague de licenciements sans préavis, les syndicalistes arabes firent pression pour une grève de protestation d’une journée de tous les travailleurs du camp, à laquelle la Histadrut adhéra[24]. La grève, qui eut lieu le 20 mai 1947, rassembla quelque 40 000 travailleurs et se déroula sans incident.
Son succès contrastait fortement avec l’échec cuisant de la grève de mai 1943, que la Histadrut avait elle-même appelée et à laquelle la plupart des travailleurs arabes avaient refusé de participer. La PAWS souhaitait capitaliser sur ce succès en menant une action supplémentaire sous la forme d’une grève prolongée, mais les responsables de la Histadrut s’y opposèrent, craignant qu’une telle grève ne serve la cause nationaliste arabe en déclenchant de violents troubles au moment même où la Commission spéciale des Nations Unies sur la Palestine devait arriver pour poursuivre son enquête sur les problèmes du pays et son futur statut.
Alors que le printemps 1947 laissait place à l’été et que les négociations entre les autorités britanniques et les représentants des travailleurs des camps n’avançaient guère, la PAWS et l’AWC commencèrent à faire pression pour organiser une grève illimitée. Début juillet, la PAWS déclara que si les autorités ne répondaient pas aux revendications des travailleurs des camps dans un délai de vingt-cinq jours, elle appellerait les travailleurs à la grève. Les responsables de la Histadrut étaient désormais convaincus que Sami Taha et son organisation étaient les instruments dociles de la faction nationaliste dominante dirigée par Amin al-Husayni, qui était toujours en exil, et ils étaient certains qu’une grève des travailleurs des camps servirait les intérêts nationalistes arabes et nuirait à la cause sioniste à un moment politiquement sensible. Comme Berl Repetur l’a écrit plus tard dans un rapport au comité exécutif de la Histadrut, "nous craignions une grève des travailleurs juifs et arabes, une grève qui serait anti-juive dans son caractère politique et sécuritaire". En conséquence, la Histadrut a rejeté l’appel de la PAWS et a proposé à la place une grève de protestation de trois jours.
Pendant un temps, il sembla que la PAWS et l’AWC pourraient toutes deux adopter la proposition de la Histadrut, mais début août, la PAWS, agissant seule, annonça que les travailleurs du camp se mettraient en grève le 25 août 1947. L’AWC dénonça cette décision unilatérale, la jugeant destructrice de l’unité des travailleurs du camp, et affirma que la PAWS collaborait secrètement avec la Histadrut afin d’isoler et d’affaiblir l’AWC. Les responsables de la Histadrut et de la PAWS s’étaient en réalité rencontrés et avaient décidé de s’abstenir de toute action unilatérale. Quelques jours avant la grève, les autorités britanniques acceptèrent de satisfaire plusieurs revendications des travailleurs du camp. Bien que la principale revendication, à savoir l’indemnisation des travailleurs licenciés, ne fût pas satisfaite, cette petite victoire détendit considérablement les relations entre la PAWS, l’AWC et la Histadrut. Peu après, le ministère de la Guerre finit par reconnaitre officiellement les syndicats arabes et la Histadrut comme représentants des travailleurs du camp et sembla indiquer une volonté de concessions sur d’autres points. La voie semblait ainsi ouverte à de nouveaux gains pour les travailleurs du camp[25].
La désintégration du mouvement des ouvriers arabe
Comme parmi les travailleurs du secteur pétrolier et de la fonction publique, la coopération sans précédent qui caractérisait les relations entre les travailleurs arabes et juifs des camps dans l’immédiat après-guerre fut, à l’automne 1947, submergée par une vague croissante de tensions intercommunautaires. Le 31 aout 1947, la Commission spéciale des Nations Unies pour la Palestine (UNSCOP) publia ses recommandations pour résoudre le problème palestinien.
L’UNSCOP avait été créée par l’Assemblée générale en mai précédent, après qu’une Grande-Bretagne épuisée, incapable de réprimer l’insurrection juive en Palestine, d’inciter Arabes et Juifs à s’entendre sur l’avenir du pays ou d’imposer sa propre solution, eut confié le problème palestinien aux Nations Unies. L’UNSCOP s’était rendue en Palestine à l’été 1947 et, après une enquête minutieuse et de longues discussions entre ses membres, avait publié un rapport majoritaire recommandant le partage de la Palestine en États arabes et juifs indépendants, Jérusalem étant placée sous contrôle international. (Le rapport minoritaire de l’UNSCOP, qui recommandait la création d’un État fédéral arabo-juif sur l’ensemble de la Palestine, n’a jamais été sérieusement pris en considération.) Selon ce plan, l’État juif engloberait environ 55 % du territoire palestinien, bien que les Juifs constituaient moins d’un tiers de la population du pays à l’époque. Les dirigeants sionistes ont accueilli favorablement la perspective d’un État juif indépendant offerte par le rapport majoritaire, tout en espérant un territoire plus vaste. Le mouvement nationaliste arabe palestinien, ainsi que les États arabes, ont rejeté avec véhémence cette recommandation, la jugeant contraire au droit de la majorité arabe autochtone du pays à l’autodétermination nationale dans une Palestine indivise.
Au lendemain de la publication du rapport, une intense lutte diplomatique a commencé pour savoir si l’Assemblée générale approuverait les recommandations de l’UNSCOP à la majorité requise des deux tiers. En Palestine même, la partition étant désormais une possibilité bien réelle et imminente et le sort du pays étant en jeu, le climat des relations arabo-juives a brusquement changé. Un durcissement des clivages politiques se produisit entre et au sein des communautés arabe et juive, rendant très vite impossible la coopération entre les travailleurs et les organisations ouvrières arabes et juives, si manifeste au cours des deux années précédentes. De ce fait, l’élan que la PAWS, l’AWC et la Histadrut avaient insufflé grâce aux luttes des travailleurs des camps qu’elles avaient menées conjointement s’est très vite dissipé. Le climat de crise, beaucoup plus tendu, qui régnait alors contribua également à la quasi-paralysie du mouvement ouvrier arabe. C’est la PAWS qui connut le plus grand revers de fortune : à la mi-septembre 1947, elle subit un coup dévastateur dont elle ne se remit jamais vraiment.
Comme je l’ai mentionné précédemment, les responsables de la Histadrut étaient depuis longtemps convaincus que le secrétaire général de la PAWS, Sami Taha, était un agent totalement obéissant d’Amin al-Husseini, mufti de Jérusalem et président de l’AHC, que les sionistes considéraient comme leur ennemi arabe le plus implacable. En réalité, les tensions s’étaient accrues en 1947 entre le chef du PAWS et les loyalistes husseinites qui dominaient le Haut Comité arabe. Le Mufti et ses alliés semblent avoir été de plus en plus irrités par ce qu’ils perçoivent comme le refus de Sami Taha d’obéir aux ordres du Comité supérieur arabe, ainsi que par sa volonté croissante de tracer une voie indépendante sur la scène politique. Parmi les écarts présumés de Taha figurent le refus présumé du PAWS, en novembre 1946, d’approuver l’appel du Comité supérieur arabe à une grève de protestation d’une journée à l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration Balfour; l’adoption par le PAWS, la même année, d’un vague "socialisme" comme principe directeur – une mesure liée à la fois à ses ambitions politiques croissantes et à sa rivalité avec le Comité supérieur arabe (AWC) dirigé par les communistes; les propos de Taha sur la création d’un parti ouvrier arabe indépendant; ses dénonciations des politiques partisanes et factionnelles; et ses déclarations sur les questions politiques, souvent vagues ou naïves, interprétées comme des critiques de la domination des husseinites sur le mouvement nationaliste.
Les allégations les plus accablantes étaient peut-être celles selon lesquelles Taha était favorable à la recherche d’un modus vivendi avec les Juifs et pourrait même être disposé à accepter la partition, ainsi que les liens du secrétaire du PAWS avec certains rivaux politiques du Mufti en exil, notamment Musa al-’Alami, qui, à la fin de l’été 1947, était considéré par le camp husseinite comme le chef des forces de la communauté arabe palestinienne les plus enclines à un compromis avec le sionisme[26].
La rupture entre Sami Taha et l’AHC fut rendue publique à la fin du mois d’août 1947, lorsque le dirigeant du PAWS fut la cible d’une série d’attaques diffamatoires dans les journaux proches du camp Husayni, en particulier al-Wahda. Taha et son organisation furent dénoncés pour leur manque d’antisionisme et d’antibritannisme, et pour ne pas se conformer à la ligne nationaliste officielle; des rumeurs furent également répandues selon lesquelles Taha était un agent rémunéré des sionistes. Entre autres choses, al-Wahda cita une résolution adoptée lors du congrès national du PAWS, qui s’était tenu à Haïfa fin août, déclarant que "les Juifs arabes sont nos concitoyens et nos frères de nationalité". Le PAWS a répondu en publiant une série de tracts réfutant les accusations portées contre lui; le dernier d’entre eux, daté du 9 septembre 1947, soulignait que le Haut Comité arabe avait lui-même récemment déclaré que les Juifs qui vivaient dans le pays avant la conquête britannique et leurs descendants étaient les bienvenus pour rester en tant que citoyens à part entière de la future Palestine arabe indépendante.
Les efforts de Taha pour se défendre et défendre l’organisation qu’il dirigeait restèrent vains. Le 12 septembre 1947, il fut assassiné devant son domicile à Haïfa. Son meurtrier n’a jamais été appréhendé, mais il était généralement admis que Sami Taha avait été tué sur ordre d’Amin al-Husseini, dans le cadre d’une campagne menée par le camp du Mufti pour régler ses comptes, intimider les opposants potentiels et renforcer son emprise sur la communauté arabe à l’approche de la phase finale de la lutte pour la Palestine. Ce n’est donc probablement pas une coïncidence si Sami Taha a été publiquement attaqué peu après que l’UNSCOP a recommandé la partition de la Palestine, recommandation dont l’AHC s’est engagé à lutter par tous les moyens pour sa mise en oeuvre[27].
À la suite du meurtre de Sami Taha, les dirigeants du PAWS ont publiquement réaffirmé leur loyauté envers l’AHC. En privé, ils ont assuré à leurs homologues de la Histadrut que la coopération se poursuivrait, et les responsables du PAWS, de l’AWC et de la Histadrut chargés des affaires des travailleurs des camps ont rapidement repris leurs contacts. Mais ils n’ont pas pu donner suite aux avancées réalisées à la fin de l’été et, alors que les Britanniques s’apprêtaient à évacuer complètement leurs forces militaires et leurs installations en Palestine, les rangs des travailleurs des camps ont été encore décimés par de nouvelles vagues de licenciements, même si une certaine compensation a apparemment été versée aux travailleurs licenciés. La PAWS n’a jamais vraiment eu l’occasion de se remettre du meurtre de son secrétaire et de sa figure publique la plus connue. À l’automne et à l’hiver 1947, puis au début de l’année 1948, ses bases de soutien parmi les travailleurs des camps et les fonctionnaires s’amenuisant, son activité syndicale a décliné, puis a pratiquement cessé, et elle est progressivement tombée dans un état de paralysie. Au début du mois d’avril 1948, Eliyahu Agassi, de la Histadrut, a rencontré à Haïfa Sa’id Qawwas et Husayn Nasir, deux dirigeants chevronnés du PAWS. Le fougueux Qawwas a reproché à Agassi ce qu’il considérait comme une image négative des Arabes et du mouvement ouvrier arabe dans Haqiqat al-Amr, ainsi que son manque d’équilibre. "Pourquoi ne dénonce-t-il que les problèmes liés à la politique du mufti? La politique de Ben Gourion ne pose-t-elle aucun problème?" demanda Qawwas. À cette époque, le PAWS fonctionnait à peine, et il semble probable que la plupart de ses dirigeants historiques, de ses cadres dirigeants et de ses membres aient été dispersés quelques semaines plus tard, fin avril 1948, lorsque les quartiers arabes de Haïfa se sont rendus aux forces militaires juives et que la grande majorité de leurs habitants ont fui la ville[28].
L’AWC ne connut guère plus de succès à l’automne 1947 et pendant l’hiver 1947-1948. Il tint un congrès national apparemment réussi (son troisième) en septembre 1947 et semblait prêt à s’engager dans une nouvelle phase d’activité et d’expansion vigoureuses. Mais dans les semaines qui suivirent, le militantisme syndical devint de plus en plus difficile, l’attention du public se focalisant sur la question du sort de la Palestine et les Arabes comme les Juifs se rassemblant pour se préparer à la lutte à venir, une lutte dans laquelle tous les camps étaient prêts à recourir à la violence. Au même moment, l’AWC et la NLL, sous la direction de laquelle elle opérait, furent déstabilisées et perdirent leurs repères politiques par un changement radical de position de l’Union soviétique sur la question palestinienne.
Bien qu’il ne s’agisse pas officiellement d’un parti communiste, la NLL s’était montré de plus en plus ouvert à s’identifier au mouvement communiste international, notamment en participant à la conférence des partis communistes de l’Empire britannique, qui s’est tenue à Londres en février-mars 1947. Sa position sur la question palestinienne était identique à celle défendue depuis longtemps par le mouvement communiste international et par l’Union soviétique. Cependant, à la surprise et à la consternation de la NLL et des communistes arabes du Moyen-Orient, le gouvernement soviétique a commencé à s’éloigner de sa position traditionnelle sur la Palestine et le sionisme au printemps 1947, pour l’abandonner complètement à l’automne, au milieu de la lutte pour savoir si l’Assemblée générale des Nations unies approuverait la partition. En mai 1947, dans un discours prononcé devant l’Assemblée générale sur la question palestinienne, le représentant soviétique Andreï Gromyko indiqua très clairement que son gouvernement reconsidérait son opposition de longue date et véhémente à l’idée de la partition et de la création d’un État juif en Palestine. Exprimant sa sympathie pour les souffrances endurées par le peuple juif pendant la guerre et sa compréhension pour l’intérêt particulier et l’attachement des Juifs à la Palestine, Gromyko a implicitement reconnu l’existence de deux communautés nationales en Palestine et a conclu à contrecoeur que si les Arabes et les Juifs ne parvenaient pas à trouver un moyen de coexister pacifiquement dans le cadre d’un seul État, la partition pourrait être la seule solution équitable et viable.
Les dirigeants de la NLL firent de leur mieux pour éviter d’accepter les implications du discours de Gromyko, mais ils ne purent ignorer la décision explicite de l’Union soviétique, en octobre 1947, d’approuver la recommandation de l’UNSCOP de partager la Palestine en États arabes et juifs indépendants. Il en résulta une scission au sein de la direction de la NLL, qui comprenait de nombreux communistes chevronnés ayant fidèlement suivi la ligne de Moscou pendant de nombreuses années.
Certains dirigeants de la NLL adhérèrent à la nouvelle ligne soviétique, acceptèrent la partition et dénonceront plus tard l’intervention militaire des États arabes visant à empêcher la création d’un État juif; d’autres rejetèrent cette nouvelle ligne et cherchèrent à participer à la lutte contre la création d’un État juif. Suite à la scission, à la suppression de leur journal, al-Ittihad, par les autorités britanniques en février 1948, puis au déracinement et au déplacement d’une grande partie de la population arabe de Palestine dans les mois qui suivirent, la NLL et l’AWC sombrèrent dans la confusion. Au printemps 1948, des militants de l’AWC participèrent à l’organisation d’unités locales d’autodéfense à Jaffa et à Gaza pour protéger les quartiers pauvres, mais celles-ci furent balayées par le chaos qui engloutissait la Palestine arabe. Leurs dirigeants et militants étant dispersés et une grande partie de leur base transformée en réfugiés, la NLL et l’AWC cessèrent largement de fonctionner, du moins en tant qu’organisations nationales cohérentes. La nouvelle gauche arabe, apparue en Palestine pendant la guerre et qui avait tant contribué au développement du mouvement syndical arabe, fut ainsi submergée par la montée des tensions intercommunautaires – celles-là mêmes qu’elle espérait apaiser et surmonter grâce à la solidarité entre les travailleurs arabo-juifs.
La PLL n’a joué aucun rôle dans aucun des trois principaux domaines d’interaction entre travailleurs arabo-juifs en 1946-1947, que j’ai détaillés dans ce chapitre. En fait, dès le printemps 1946, les discussions internes à la Histadrut partaient déjà du principe que la PLL n’était plus un instrument particulièrement utile ni précieux. Les responsables du Département arabe n’ont pas manqué de comprendre cette nouvelle réalité : lors d’une réunion, Shmu’el Solomon s’est plaint amèrement que la Histadrut l’ait tenue à l’écart des grèves dans les secteurs public, pétrolier et des bases militaires en avril et mai 1946. "La PLL n’est aujourd’hui qu’une simple formule", a admis Solomon; "ni les Arabes ni la Histadrut n’en veulent." La direction de la Histadrut avait en effet explicitement interdit à la PLL de tenter d’organiser les travailleurs arabes des camps, et le Département des syndicats de la Histadrut, chargé des affaires sociales, avait plus ou moins exclu les représentants de la PLL, même des négociations sur les lieux de travail où la PLL comptait des membres, sachant que si la PLL était inclus, ni la PAWS ni l’AWC ne participeraient. Les responsables du Département arabe ne pouvaient cacher leur sentiment de trahison et de déception, mais la décision d’abandonner plus ou moins la PLL, ou plus exactement de le laisser dépérir, avait été prise au plus haut niveau, dictée par les exigences de l’après-guerre.
Les responsables du Département cherchaient alors à préserver ce qu’ils pouvaient du projet auquel ils avaient consacré tant d’énergie, notamment en s’efforçant de trouver des emplois pour les membres fidèles de la PLL, quitte à licencier d’autres travailleurs arabes. Nombre de ses sections disparaissaient, les membres ayant cessé d’assister aux réunions et de payer leurs cotisations. En mai 1947, les responsables du Département arabe en furent réduits à menacer les membres de ce qui semblait être une section florissante de la PLL à Qalunya : la Histadrut ne les représenterait plus s’ils ne payaient pas leurs cotisations. Bien que la section d’Acre ne comptait plus beaucoup de membres, il fut décidé de la maintenir, dans l’espoir de jours meilleurs. Signe des temps, George Nassar, qui, sous la tutelle de Moshe Erem du Po’alei Tziyon Smol, avait parfaitement assimilé l’idéologie socialiste-sioniste de ce parti et avait fièrement servi pendant de nombreuses années comme l’Arabe le plus éminent et le plus présentable de la Histadrut, ne pouvait plus vivre en sécurité à Jaffa. Alors que les tensions montaient en Palestine en 1947, l’identification ouverte de Nassar à la Histadrut et au sionisme suscita des inquiétudes pour sa sécurité personnelle et celle de sa famille, et le poussa à demander l’aide de la Histadrut pour trouver un logement à Tel‑Aviv[29].
Cependant, bien que la PLL fût une organisation syndicale moribonde, elle conservait son utilité à des fins de propagande. Le mémorandum soumis par la Histadrut à la Commission spéciale des Nations Unies sur la Palestine à l’été 1947 comportait une section vantant la PLL (dont le nombre de membres était, avec une grande exagération, estimé à 2 500) comme le principal vecteur de coopération entre travailleurs arabes et juifs, et accusant les "dirigeants politiques réactionnaires" de la communauté arabe d’empêcher "le prolétariat arabe naissant de trouver son allié naturel dans la Histadrut…". Les responsables du Département arabe comprenaient le rôle utile que pouvaient jouer ces quelques Arabes palestiniens favorables au sionisme dans la bataille alors engagée pour l’opinion publique mondiale.
Évoquant les prochaines conférences des scouts en France, de la jeunesse à Prague et des athlètes à Varsovie, ils notèrent[30] qu’"il est souhaitable que des délégations arabes amies participent à ces conférences aux côtés des délégations juives [de Palestine]. La PLL peut constituer de telles délégations parmi ses membres." L’existence continue de la PLL permit également à la Histadrut de revendiquer la représentation des travailleurs arabes et leur droit de parole au sein du mouvement ouvrier international. En juin 1947, la Histadrut envoya George Nassar à Prague comme représentant de la PLL à une réunion du Conseil général de la FSM, accompagné d’Eliyahu Agassi; les responsables du Département arabe estimèrent qu’il serait utile d’envoyer également un autre délégué arabe, de préférence musulman, afin de donner à la délégation une image plus représentative[31].
Même s’ils continuaient à garder les apparences, les responsables juifs qui dirigeaient le département arabe et la PLL semblaient avoir compris que la partie était jouée. Ils savaient très bien qu’en Palestine même, la PLL était discrédité auprès des travailleurs arabes, à l’exception des quelques-uns qui avaient obtenu un emploi grâce à lui, et que même leur loyauté envers l’organisation était extrêmement superficielle. Ils savaient également que les dirigeants du mouvement syndical international connaissaient de mieux en mieux et respectaient de plus en plus les véritables leaders syndicaux arabes palestiniens, des hommes comme Bulus Farah qui non seulement étaient issus de la classe ouvrière, mais avaient également acquis des années d’expérience dans les mouvements communiste et syndical. L’époque où la Histadrut avait encore une chance de "vendre" la PLL comme le véritable représentant des travailleurs arabes était révolue à jamais..
Le travail de ces responsables juifs ‑ du moins de ceux qui croyaient sincèrement en leur action ‑ avait toujours comporté une forte dose d’aveuglement, une capacité à ne pas voir ce qui se passait autour d’eux, ou plus précisément à ne voir et interpréter les évènements qu’à travers les filtres imposés par l’idéologie qu’ils professaient. Cependant, à mesure que l’on comprenait que le projet de la Histadrut d’organiser les travailleurs arabes sous ses auspices était finalement dans l’impasse, cet aveuglement était de plus en plus teinté de pathos. Shmu’el Solomon, qui avait dirigé le Département arabe pendant plusieurs années, exprimait déjà une certaine résignation, et peut-être même de l’apitoiement sur lui-même, à l’automne 1945. "Nous ne pouvons pas nous réjouir de ce que nous avons accompli", déclara-t-il à ses collègues. "Mais nous avons accompli beaucoup, nous avons fait notre devoir, sans négligence. Nous ne considérons pas les résultats avec fierté, car il y a eu de nombreux échecs, mais sans pessimisme non plus, compte tenu des circonstances. Nous avons semé des graines qui porteront encore leurs fruits – nous l’espérons – de nos jours[32]."
Le ton pathétique est encore plus évident dans une lettre qu’Eliyahu Agassi écrivit au secrétaire général de la FSM à la veille de la réunion du Conseil général de cette organisation en juin 1947. Dans cette lettre, Agassi se plaignait du harcèlement dont les membres de la PLL étaient victimes de la part de la PAWS et de l’AWC. Agassi n’affichait aucune gêne quant au fait que c’était lui, un Juif, qui écrivait cette lettre au nom d’une organisation prétendument arabe, une organisation que la Histadrut présentait encore (du moins dans sa propagande hors de Palestine) comme la seule voix authentique de la classe ouvrière arabe. Pourtant, ce fait, manifestation de l’incapacité de la PLL à former des cadres ou des dirigeants arabes, ou à transcender ses origines d’instrument créé, financé et entièrement contrôlé par la Histadrut, constituait assurément en soi un aveu d’échec plutôt flagrant. Tout aussi étrange était l’insistance d’Agassi sur le fait que les travailleurs arabes commençaient enfin à comprendre "que les dirigeants des syndicats [arabes] les avaient trompés en les prévenant de désastres imaginaires qui risquaient de les frapper s’ils coopéraient avec leurs collègues juifs". Cette affirmation était bien sûr une déformation d’un récit historique bien plus complexe, mais elle constitue aussi un triste témoignage sur la capacité d’auto-illusion d’un homme honnête et intelligent comme Agassi, qui croyait fermement en ce qu’il faisait, avait consacré de nombreuses années de sa vie à l’organisation des travailleurs arabes et comptait de nombreux amis arabes[33].
En mars 1948, ce qui restait du département arabe de la Histadrut à Tel‑Aviv se consacrait à la propagande et à la collecte d’informations, tandis que la PLL n’était guère plus qu’une agence de placement par l’intermédiaire de laquelle une centaine de travailleurs arabes de Haïfa trouvaient un emploi dans des entreprises juives du port, en particulier Solel Boneh. Ces membres de la PLL, dont les salaires étaient plus élevés que ceux des autres travailleurs portuaires, subissaient désormais une pression croissante de la part du camp nationaliste, qui les considérait comme des collaborateurs sionistes. Ironie du sort dans le conflit du "travail hébraïque", ces travailleurs se défendaient en arguant que s’ils cessaient de travailler pour des employeurs juifs, leurs emplois pourraient être repris par des Juifs ou par des entrepreneurs arabes exploitant encore plus les travailleurs arabes. Mais leur situation a empiré lorsqu’en mars 1948, ils se sont retrouvés impliqués dans un conflit avec leur contremaitre, qui empochait une partie de leur salaire. Certains d’entre eux ont porté plainte contre le contremaitre devant le Comité national local. À mesure que la zone sous contrôle britannique rétrécissait, ce comité assumait de plus en plus la responsabilité du maintien de l’ordre parmi les résidents arabes de Haïfa. Le contremaitre a réagi en accusant ses accusateurs d’aider la Haganah, qui était à ce moment-là engagée dans une lutte avec les milices arabes pour le contrôle de la ville. Les juges du comité ont innocenté les travailleurs, mais dans les jours qui ont suivi, la situation de la poignée d’Arabes encore publiquement associés à la PLL était devenue si périlleuse qu’il a été envisagé de les faire entrer dans la clandestinité. Ils ont eux-mêmes rejeté cette option, car ils ne pouvaient pas se permettre de perdre leur emploi.
Alors que la bataille pour le contrôle de Haïfa s’intensifiait en avril 1948, les contacts entre les quartiers arabes et juifs devenaient de plus en plus difficiles. Au cours de la seconde moitié du mois d’avril, après plusieurs semaines de combats et de bombardements intensifs des quartiers arabes par les forces militaires juives, la résistance arabe fut brisée. La partie arabe de Haïfa capitula le 22 avril et, dans les jours qui suivirent, la grande majorité de la population arabe restante de la ville, paniquée par les combats et craignant pour son sort sous la domination juive, fut évacuée sous la protection britannique vers le nord, à Acre ou au Liban; la plupart finirent par se retrouver dans des camps de réfugiés au Liban. Lors d’une visite dans les quartiers arabes de Haïfa à la fin du mois d’avril, Eliyahu Agassi constata que les rues autrefois "animées et bruyantes étaient devenues du jour au lendemain aussi silencieuses qu’un cimetière". Mais il réussit à localiser quelques membres de la PLL qui vivaient encore dans leurs maisons, s’arrangea pour leur procurer de la nourriture et tenta de les rassurer sur les droits dont jouiraient les travailleurs arabes dans l’État juif, dont la création officielle n’était plus qu’à quelques semaines[34].
Hashomer Hatza’ir et la fin du rêve binationaliste
Les militants du Hashomer Hatza’ir impliqués dans les affaires arabes étaient arrivés à la conclusion dès 1945 que le PLL était non seulement inutile, mais constituait également un obstacle majeur au développement de bonnes relations avec le mouvement ouvrier arabe. Un militant du Hashomer Hatza’ir membre du syndicat des travailleurs juifs des chemins de fer à Haïfa ira même jusqu’à déclarer plus tard que dans cette ville, bastion historique de la PLL, les Arabes considéraient cette organisation comme une organisation "collaborationniste" à laquelle aucun Arabe qui se respecte ne pouvait appartenir[35]. Cependant, malgré toutes ses critiques à l’égard de la PLL, de la direction de la Histadrut et du MAPAI, et malgré ses efforts sincères pour développer des relations amicales avec les syndicalistes et les militants arabes de gauche, le Hashomer Hatza’ir partageait certaines des prémisses clés du "sionisme du travail" concernant la population indigène de Palestine. Elle croyait elle aussi au caractère manifestement progressiste, émancipateur et bénéfique de l’impact de l’entreprise sioniste sur la majorité arabe de Palestine, et même certains des collègues de Aharon Cohen au département arabe du Hakibbutz Ha’artzi pouvaient parfois exprimer leur scepticisme quant à la force et à l’authenticité d’une identité nationale arabe palestinienne distincte[36]. De plus, le besoin politique (et psychologique) de Hashomer Hatza’ir de concilier sa foi dans le sionisme avec sa reconnaissance des droits nationaux arabes en Palestine conduisait parfois même les militants les plus passionnés et les plus sincèrement préoccupés par les relations arabo-juives à se bercer d’illusions.
Nous avons déjà vu un exemple d’auto-illusion que la position idéologique du Ha-shomer Hatza’ir a facilité (et peut-être même exigé) dans la longue séduction qu’Aharon Cohen a faite à ’Abd Allah al-Bandaq, le communiste chevronné que Aharon Cohen ‑ expert de premier plan du Hakibbutz Ha’artzi sur les affaires arabes et homme d’une grande sophistication politique ‑ a présenté en 1942-1943 comme le leader potentiel d’une gauche arabe palestinienne pro-sioniste. Dans ses luttes politiques au sein du Yishouv et du mouvement sioniste mondial en 1945-1947, le plaidoyer de Hashomer Hatza’ir en faveur d’un État binational comme alternative à la partition l’obligeait à trouver des éléments dans la communauté arabe prêts à adopter une position similaire. Bien que le mouvement et la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabes, dans laquelle il jouait un rôle de premier plan, aient consacré beaucoup de temps et d’énergie à cette recherche, celle-ci s’est avérée vaine : de tels éléments n’existaient pratiquement pas, et les rares Arabes palestiniens prêts à rompre ainsi avec le consensus de leur communauté ont été rapidement marginalisés, voire éliminés[37]. Néanmoins, jusqu’à l’automne 1947, Hashomer Hatza’ir s’est efforcé de trouver des raisons d’être optimiste quant aux perspectives d’un compromis et d’une amitié entre Arabes et Juifs.
Par exemple, lorsque des unités de la Légion arabe, une force composée de Transjordaniens mais sous commandement britannique, furent stationnées en Palestine en 1946 pour aider les autorités à maintenir l’ordre et à réprimer l’insurrection sioniste, la direction du Yishouv protesta et proclama une politique de non-fraternisation avec ses officiers et ses soldats. Certains membres des kibboutzim Hashomer Hatza’ir, situés à proximité des camps de la Légion arabe, défièrent cette politique et cherchèrent à se lier d’amitié avec les Transjordaniens, qui (au grand dam de leurs commandants britanniques) auraient, dit-on, accueilli chaleureusement cette hospitalité[38].
La poignée de membres du Hashomer Hatza’ir soucieux de la coopération judéo-arabe savait qu’ils devaient surmonter une apathie, un scepticisme et une hostilité considérables, même au sein de leur propre mouvement. Zyoma Ben-Artzi, membre du kibboutz Mazra’, rapporta que lorsqu’il nouait des relations amicales avec les légionnaires arabes stationnés à proximité, certains de ses camarades du kibboutz l’avaient mis en garde contre toute fraternisation avec "ces Noirs" (hashehorim ha’ele), un terme péjoratif qu’ils n’auraient jamais employé, il en était sûr, pour désigner les Indiens ou les Anglais. Les jeunes du kibboutz (que Ben-Artzi désignait par le terme arabe "shabab") étaient, poursuivait-il, une bande plutôt sauvage, mal informée sur les relations judéo-arabes et capable, juste pour le plaisir, de s’en prendre à "un pauvre berger arabe" et de lui voler une chèvre. Yosef Vashitz, qui travaillait avec Aharon Cohen au département arabe du mouvement, remarquait avec tristesse (et beaucoup d’idéalisation)[39] que
il y a plus d’une simple attitude humaine dans l’attitude de l’Arabe envers le Juif que dans celle du Juif envers l’Arabe. Pour l’Arabe, le Juif est d’abord un être humain, et ensuite seulement un Juif; pour le Juif, l’Arabe est un Arabe, et ensuite seulement un être humain. Dans nos kibboutzim aussi, seuls quelques-uns ont une attitude humaine envers leurs voisins arabes. Nous devons ôter tout voile national et politique des relations quotidiennes et nous préoccuper de relations humaines normales. Nous ne devrions pas aspirer à être des missionnaires ou des prédicateurs politiques-activistes, mais rechercher des relations entre des personnes qui, bien que différentes les unes des autres, n’en sont pas moins des êtres humains.
Mais plus importante encore que les attitudes individuelles était le fait que l’évolution rapide de la situation politique éliminait le terrain sur lequel Hashomer Hatza’ir avait espéré construire l’amitié arabo-juive et développer le soutien à une solution binationale au problème palestinien. L’idée binationale ne bénéficiait que d’un faible soutien au sein du Yishouv et du mouvement sioniste international, qui dans sa grande majorité avait embrassé la revendication d’un État juif souverain sur la plus grande partie possible de la Palestine, et elle semblait de plus en plus irréaliste. D’une part, toutes les forces politiques organisées de la communauté arabe palestinienne la rejetaient, car elle impliquait une parité politique entre Arabes et Juifs, alors que les premiers étaient deux fois plus nombreux que les seconds, et que la version défendue par Hashomer Hatza’ir permettrait également la poursuite de l’immigration juive, conduisant à terme à une majorité juive. Comme la plupart des sionistes, les nationalistes arabes voulaient leur propre État sur l’ensemble du territoire palestinien. Mais même les forces extérieures sur lesquelles Hashomer Hatza’ir avait fondé ses espoirs d’empêcher la partition et d’obtenir une sorte de solution binationale dans une Palestine indivise abandonnèrent désormais cette option. Comme nous l’avons vu, en mai 1947, l’Union soviétique a commencé à s’éloigner de son soutien historique à une Palestine unifiée et à accepter la partition si les Arabes et les Juifs ne parvenaient pas à trouver un moyen de cohabiter au sein d’un seul État. L’approbation officielle par l’Union soviétique du rapport majoritaire de l’UNSCOP en octobre 1947 signifiait que le mouvement communiste mondial, vers lequel Hashomer Hatza’ir s’était orienté malgré la différence idéologique évidente sur la question du sionisme, avait abandonné la solution binationale.
Contrairement à leurs homologues arabes, les communistes juifs de Palestine adhérèrent rapidement à la nouvelle ligne soviétique. Le PCP, entièrement juif, abandonna non seulement la position binationale adoptée après l’effondrement du PCP arabo-juif et approuva le partage; avant fin novembre 1947, il alla jusqu’à supprimer le mot "Palestine" de son nom et à s’appeler Parti communiste d’Eretz Israël, se réconciliant ainsi avec l’ancien nom juif (et sioniste moderne) de cette terre, nom que les communistes avaient toujours rejeté[40]. Et lorsque, le 29 novembre 1947, après un lobbying intensif et une pression considérable, l’Assemblée générale vota à la majorité des deux tiers requise pour approuver la partition, l’option binationale pour laquelle Hashomer Hatza’ir et ses alliés s’étaient longtemps battus devint totalement caduque.
À cette époque, Hashomer Hatza’ir s’était déjà mis en mouvement pour s’adapter à la nouvelle réalité. À l’automne 1947, il menait des négociations en vue d’une fusion avec un autre parti sioniste de gauche, Ahdut Ha’avoda, qui, comme je l’ai mentionné au début du chapitre 7, s’était séparé du MAPAI en 1944 et avait absorbé deux ans plus tard la plupart des restes du Po’alei Tziyon Smol. Malgré leurs origines et leurs trajectoires politiques très différentes, ces partis partageaient de nombreux points communs sur le plan idéologique. Mais Ahdut Ha’avoda rejetait fermement la défense par Ha-shomer Hatza’ir d’un régime binational pour le pays, préférant la création dans toute la Palestine d’un État juif socialiste dans lequel les Arabes auraient des droits égaux. Les membres d’Ahdut Ha’avoda jouaient un rôle de premier plan dans les hautes sphères de la milice la plus puissante du Yishuv, la Haganah, et de la formation militaire d’élite de la Haganah, le PALMAH. De plus, ce parti était imprégné d’une éthique plutôt agressive, voire militariste ("activiste"), en contraste flagrant avec l’aversion historique du Hashomer Hatza’ir pour la violence et son insistance sur la coexistence pacifique entre Arabes et Juifs. Cependant, l’approbation de la partition par l’ONU permit au Hashomer Hatza’ir d’abandonner le binationalisme et ouvrit la voie à l’unité avec Ahdut Ha’avoda. Au début de l’année 1948, les deux partis fusionnèrent pour former le MAPAM (acronyme hébreu signifiant "Parti ouvrier uni"), qui allait devenir l’un des partenaires mineurs du MAPAI au sein du gouvernement provisoire du nouvel État d’Israël proclamé le 14 mai 1948, et qui fournissait une proportion très disproportionnée des commandants de la nouvelle armée israélienne. Lors des premières élections législatives israéliennes, qui se sont tenues en janvier 1949, le MAPAM est devenu le deuxième parti du pays, après le MAPAI. À cette époque, bien sûr, les contours du conflit palestinien avaient radicalement et irrévocablement changé[41].
Il est tristement ironique que l’incident le plus sanglant du premier mois des violences judéo-arabes qui ont éclaté immédiatement après l’approbation de la partition par l’Assemblée générale des Nations Unies ait non seulement impliqué des travailleurs employés dans un lieu de travail mixte, mais se soit produit sur un site historiquement marqué par une étroite collaboration entre syndicalistes arabes et juifs. Cet incident, l’un des premiers massacres de la période 1947-1949, mais certainement pas le dernier, a grandement contribué à propager la peur et la haine parmi les Arabes et les Juifs de Palestine.
Le site en question était la raffinerie de pétrole de Haïfa, qui employait, fin 1947, quelque 1.700 ouvriers arabes et 270 ouvriers juifs, ainsi que 190 employés juifs, 110 arabes et 60 employés de bureau britanniques. Comme je l’ai mentionné précédemment, les ouvriers de la raffinerie avaient participé à d’importantes luttes en 1946-1947. Dans ces luttes, les ouvriers et les syndicalistes arabes avaient joué un rôle moteur, ce qui n’était pas surprenant compte tenu de la composition de la main-d’oeuvre et de son haut degré d’organisation. Mais les relations des syndicalistes arabes avec les ouvriers juifs de la raffinerie semblent avoir été bonnes : le syndicat des employés de bureau de la Histadrut entretenait des liens étroits avec certains employés arabes du site, tandis que le comité ouvrier juif local était dominé par des membres de l’Hashomer Hatza’ir qui avaient noué de bonnes relations avec les militants arabes de gauche et les militants syndicaux de la raffinerie. À l’été 1947, par exemple, les membres du comité ouvrier juif de la CRL furent invités à assister aux funérailles, à Acre, d’un ouvrier arabe de la raffinerie tué dans un accident du travail. Les militants juifs acceptèrent, et au cimetière, l’un d’entre eux prononça l’éloge funèbre du défunt. La participation des Juifs fit bonne impression sur les ouvriers arabes de la raffinerie et sur la population d’Acre en général. Les comités ouvriers arabes et juifs coopérèrent également pour organiser une brève grève commémorative dans le département du défunt à la raffinerie, effectuèrent ensemble une collecte pour aider sa famille et se joignirent pour faire pression sur la direction afin d’obtenir une indemnisation équitable[42].
Le peu de bonne humeur qui avait pu exister semble s’être évaporé à l’automne. Après le vote de l’Assemblée générale des Nations Unies en faveur de la partition, les ouvriers juifs de la raffinerie s’inquiétèrent de plus en plus pour leur sécurité. Le lendemain du vote, des violences éclatèrent dans diverses régions du pays. Elles prirent d’abord la forme d’attaques aléatoires menées par des Arabes contre des Juifs, leurs biens et leurs colonies, mais les Juifs ripostèrent rapidement par des attaques contre des Arabes. La situation dégénéra rapidement en un cycle de violences et de contreviolences utilisant des moyens terroristes, première phase d’une guerre civile de plus en plus acharnée et sanglante qui allait bientôt opposer milices arabes et juives dans une lutte meurtrière pour le contrôle de routes, de sites et de zones stratégiques, et finalement de la Palestine elle-même. Du côté juif, le rôle principal dans cette lutte fut joué par la Haganah, la plus grande force militaire du Yishouv, étroitement liée à la Histadrut et sous le contrôle de la direction officielle du Yishouv, elle-même largement dominée par le mouvement du "sionisme du travail" à partir du milieu des années 1930. Il existait cependant d’autres forces militaires juives qui n’acceptaient pas l’autorité des dirigeants du Yishouv. La plus importante d’entre elles (bien que beaucoup plus petite que la Haganah) était l’ETZEL, commandée par Menahem Begin et plus connue aux USA sous le nom d’Irgoun. Comme je l’ai mentionné au chapitre 7, c’est l’ETZEL (liée au parti révisionniste sioniste de droite, ancêtre du Likoud actuel) qui perpétra l’attentat à la bombe contre l’hôtel King David en juillet 1946. C’est une opération planifiée et exécutée par cette organisation qui, fin 1947, déclencha le massacre de la raffinerie de Haïfa.
En décembre 1947, alors que la guerre civile éclatait en Palestine, la Haganah se concentra principalement sur la protection des vies et des biens juifs et sur la sécurisation des principales voies de communication et de transport; plus tard, elle passa à l’offensive en menant une série d’opérations militaires visant à écraser la résistance arabe et à sécuriser le territoire pour le futur État juif. Bien qu’en 1948, l’ETZEL ait également mené des opérations militaires, en décembre 1947, elle se consacra principalement à riposter aux attaques contre des civils juifs, insistant sur le fait que cela dissuaderait de nouvelles attaques de ce type, en ciblant des civils arabes. Le 29 décembre 1947, l’ETZEL avait organisé un attentat à la bombe à la porte de Naplouse de la vieille ville de Jérusalem, qui avait fait quarante-quatre morts et blessés. Le lendemain matin, mardi 30 décembre 1947, des membres de l’ETZEL lancèrent des bombes depuis une voiture roulant à toute vitesse sur une foule de plusieurs centaines d’Arabes qui se tenaient devant la porte principale de la raffinerie de pétrole de Haïfa dans l’espoir de trouver un emploi comme journaliers; six personnes furent tuées et quarante-deux blessées. L’ETZEL annonça plus tard, sans aucun remords, que ces actes de terrorisme à Jérusalem et à Haïfa avaient été perpétrés en représailles aux récentes attaques contre des Juifs ailleurs en Palestine.
Quelques minutes après l’attentat à la bombe perpétré à l’entrée de la raffinerie de Haïfa, certains des Arabes qui faisaient partie de la foule à l’extérieur ont fait irruption dans l’enceinte de la raffinerie et, avec l’aide de certains ouvriers arabes, ont commencé à attaquer les ouvriers juifs. Une heure s’écoula avant que les soldats et les policiers britanniques n’arrivent pour rétablir l’ordre. À ce moment-là, quarante et un Juifs avaient été tués et quarante-neuf blessés. Ce fut le massacre de civils le plus important et le plus brutal que la Palestine ait connu depuis le vote de l’ONU un mois plus tôt. Une commission d’enquête nommée par la communauté juive de Haïfa conclut que le massacre des Juifs à la raffinerie n’était pas prémédité et qu’il avait été précipité par l’attaque de l’ETZEL contre les travailleurs devant l’entrée[43]. L’Agence juive, direction officielle du Yishouv, a immédiatement dénoncé l’ETZEL pour cet "acte de folie" qui avait provoqué la catastrophe à la raffinerie de Haïfa, mais elle a simultanément décidé d’imiter l’ETZEL en autorisant secrètement la Haganah à riposter. Au lendemain du massacre de la raffinerie, des membres de la force d’élite de la Haganah, le PALMAH, attaquèrent le village de Balad al-Shaykh, non loin de Haïfa, où vivaient un certain nombre d’ouvriers arabes de la raffinerie, ainsi que la ville voisine de Hawasa. (L’usine de ciment Nesher, où, comme nous l’avons vu, la question du "travail hébraïque" a fait l’objet de vives controverses dans les années 1920 et 1930, était située près de Balad al-Shaykh, et le cimetière du village abritait la tombe de Shaykh ’Izz al-Din al-Qassam, dont la mort lors d’une fusillade avec la police avait fait de lui un martyr nationaliste et allait préparer le terrain pour le déclenchement de la révolte de 1936-1939.) Les assaillants juifs tuèrent une soixantaine d’hommes, de femmes et d’enfants et détruisirent plusieurs dizaines de maisons. Le contraste entre la position officielle des dirigeants du Yishuv et leur réaction réelle au massacre de la raffinerie n’a pas échappé à de nombreux Arabes. Lorsque Eli-yahu Agassi s’est rendu à Haïfa au début du mois d’avril 1948, un ouvrier arabe l’a réprimandé[44] : "Nous vous connaissons, vous les Juifs : vous prêchez une chose et en pratiquez une autre. Quel était le crime des ouvriers arabes de Hawasa et de Balad al-Shaykh que votre peuple a attaqués pendant la nuit et massacrés?"
Le rapport de la commission juive enquêtant sur le massacre de la raffinerie notait que "des incidents isolés impliquant des ouvriers et des employés arabes ont lance des avertissements de diverses manières, et même réussi à sauver plusieurs Juifs, leurs collègues" et ajoutait que "pas tous les ouvriers arabes de l’entreprise n’ont participé au saccage, et qu’un nombre important d’ouvriers et d’employés n’y ont pas participé." Cependant, la commission constata également que "certains [ouvriers arabes de la raffinerie] avaient activement pris part à l’émeute" et qu’"aucun groupe d’ouvriers arabes n’avait tenté d’empêcher d’autres de saccager." Ce ne fut heureusement pas le cas ce même jour aux ateliers ferroviaires, situés non loin de la raffinerie. En décembre 1947, les tensions entre travailleurs arabes et juifs étaient parfois exacerbées, malgré les efforts déployés par les militants et dirigeants syndicaux arabes et juifs pour maintenir la paix. Lorsque la nouvelle de l’attentat à la bombe contre la raffinerie parvint aux ateliers, la tension monta en flèche et certains des ouvriers arabes les plus jeunes et les plus turbulents cessèrent le travail, arrêtèrent les machines et commencèrent à s’armer avec les armes de fortune qui leur tombaient sous la main. Pendant quelques instants de grande tension, on sembla que le massacre de la raffinerie allait se reproduire dans les ateliers ferroviaires. Mais les syndicalistes arabes, dont des militants chevronnés de la PAWS comme Sa’id Qawwas et des sympathisants de l’AWC, intervinrent promptement pour empêcher les violences. Au péril de leur vie, ils parvinrent à convaincre les turbulents de se calmer et maintinrent l’ordre jusqu’à ce que des dispositions soient prises pour que les ouvriers juifs puissent quitter le travail et rentrer chez eux sains et saufs. Un syndicaliste juif présent aux ateliers déclara[45] : "C’est sans l’ombre d’un doute grâce au courage [des syndicalistes arabes] que le sort des ouvriers de la raffinerie n’a pas été le nôtre ce jour-là."
L’intervention efficace des syndicalistes arabes pour prévenir les violences contre les Juifs dans les ateliers ferroviaires n’a guère retenu l’attention du public. Sans surprise, le Yishouv s’est concentré sur le massacre des Juifs à la raffinerie, tandis que la communauté arabe a préféré s’attarder sur les attentats à la bombe perpétrés par des Juifs et sur le raid de représailles de la Haganah, qui a couté la vie à un nombre encore plus grand d’Arabes. La vision de la solidarité ouvrière arabo-juive et de la coexistence pacifique, qui avait autrefois animé tant de personnes, n’a pas survécu aux atrocités et à la déshumanisation mutuelle, conséquences inévitables de la guerre intercommunautaire féroce qui a embrasé la Palestine dans les mois qui ont suivi. Elle a encore moins résisté au déplacement physique d’une grande partie de la population arabe de Palestine. Le 14 mai 1948, date de la création officielle de l’État d’Israël, plusieurs centaines de milliers d’Arabes avaient déjà fui ou avaient été chassés de leurs foyers, de leurs terres et de leurs lieux de travail. Au cours des six mois suivants, les effectifs des personnes déracinées allaient encore doubler, atteignant au total quelque 700 000 personnes, soit la moitié de la population arabe de Palestine.
Ainsi, à l’été 1948, Efrayyim Krisher, militant du Hashomer Hatza’ir employé dans les ateliers ferroviaires de Haïfa, qui avait travaillé en étroite collaboration avec des syndicalistes arabes pendant une décennie et qui leur devait la vie grâce à leur vivacité d’esprit et à leur courage, s’efforça, le 30 décembre 1947, de rassembler suffisamment de Juifs connaissant le fonctionnement des chemins de fer pour remettre en état et remettre en service ce qui était désormais les chemins de fer israéliens. Parmi ses recrues se trouvaient des réfugiés juifs d’Europe, survivants de la campagne nazie d’extermination des Juifs d’Europe, qui venaient d’arriver dans le nouvel État juif. Ces nouveaux arrivants, ainsi que les autres recrues de Efrayyim Krisher, occupèrent des postes qui, quelques mois auparavant, étaient encore tenus par des Arabes, dont la plupart avaient perdu leur maison et leur patrie et commençaient une nouvelle vie difficile en tant que réfugiés.
Table des matières ►
Notes 8
1. Al-Ittihad, 14 janvier, 8 juillet 1945.
2. Al-Ittihad, 9 juin 1946.
3. Voir Joel Beinin, Was the Red Flag Flying There? ch. 2.
4. Al-Ittihad (édition anglaise), 15 aout 1945.
5. HH/AC 9/6, Abba Hushi à Taha, 7 aout 1945, et Taha à Abba Hushi, 20 aout 1945.
7. Concernant les relations de travail à la raffinerie jusqu’en 1943, voir Kol Ha’am (l’organe en langue hébraïque du PCP), février 1942 ; AA 250/40-3-8 : Soudeurs juifs à la direction de la CRL, 7 janvier 1942 ; Conseil des travailleurs de Haïfa à la CRL, 25 novembre 1942 ; Syndicat arabe des travailleurs de la raffinerie au comité juif des travailleurs de la raffinerie, 8 mars 1943, et réponse, 26 mars 1943 ; Département des travailleurs de l’armée de la Histadrut à EC/ H, 4 juin 1943 ; Davar, 1er juillet 1943.
8. Davar, 28 octobre 1945. Mais al-Ittihad du 25 novembre 1945 fait allusion à certaines tensions entre la Histadrut et les syndicats arabes de la raffinerie au sujet de la signature du nouveau contrat.
9. Filastin, 27-28 avril 1946 ; EC/H, 23 mai 1946 ; AA 250/40-3-9, traduction en hébreu du tract PAWS d’avril 1946. Concernant les efforts de la Histadrut pour renforcer son soutien parmi les employés de bureau juifs de Shell, voir AA 250/40-57-83, Syndicat des employés de bureau à sa branche de Jérusalem, 29 novembre 1945 ; les évènements du printemps 1946 allaient permettre à la Histadrut d’exercer un plus grand contrôle sur ces travailleurs juifs.
10. Al-Ittihad, 2 février 1947 ; AA 250/40-3-9, tract du comité des travailleurs du CRL, 6 mars 1947 ; Haqiqat al-Amr, 29 janvier 1947 ; HH/ AC 9/1, procès-verbal de la réunion du département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir et des militants, 24-25 janvier 1947.
11. Voir al-Ittihad et Filastin pour mars 1947 ; EC/H, 13 avril 1947 ; AA 219/15, rapport sur les activités du syndicat des employés de bureau, 1946-mai 1947.
12. CoC/EC/H, 13 avril 1947.
14. EC/H, 23 mai 1945.
15. Dans AA 425/33.
16. Concernant l’attitude et les actions de la Histadrut, voir EC/H, 24 avril 1946, et HH/AC 90/25/2alef, procès-verbal de la réunion du département arabe de la Histadrut, 15 mai 1946.
17. AA 425/33 et la presse palestinienne d’avril 1946.
18. FO 921/296, "Palestine : Employment Problems in Relation to Present Military and Political Trends (Interim Report)", (28 mars 1944) ; FO 921/292, 293, 296, 303, pour les discussions entre responsables britanniques sur le chômage d’après-guerre en Palestine ; EC/H, 24 avril 1946.
19. Al-Ittihad, 17 juin, 30 septembre 1945.
20. Citation tirée du journal Ha’aretz, 25 septembre 1945 ; voir également la presse hébraïque et arabe des 23-25 septembre 1945. Concernant les réponses officielles britanniques à la demande de reconnaissance des comités locaux de travailleurs, voir CO 859/97/8. Les autorités sont ensuite revenues sur leur promesse de reconnaitre les comités de travailleurs des camps et ont cherché à promouvoir à la place des "comités sociaux" dociles (et non élus) qui incluraient un représentant britannique ; voir Haqiqat al-Amr, 25 décembre 1946.
21. EC/H, 10 avril 1946. Sur le rôle du Hashomer Hatza’ir, voir par exemple Hed Hata’arukha, un bulletin ronéotypé publié à l’été 1946 par un groupe de travailleurs de gauche du camp de la foire du Levant, dans AA 1272/28. Concernant le PCP, voir les archives MAKI, les archives Hakibbutz Hame’uhad, Yad Tabenkin (Ef’al), boîte 35.
22. EC/H, 24 avril 1946.
23. CO 733/459/5, Sami Taha au secrétaire colonial ; al-Ittihad, 20 janvier 1946 ; Haqiqat al-Amr, 21 avril 1947. Cette même période a également été marquée par un regain de tensions à la carrière de Majdal Yaba, où, comme je l’ai évoqué dans les chapitres 5 et 6, la Histadrut avait multiplié les efforts (en 1934, puis à deux reprises en 1936) pour chasser les ouvriers arabes de la carrière. Lorsque les travailleurs arabes se mirent en grève à la fin de l’hiver 1947, leurs collègues juifs les soutinrent, défiant les directives de la Histadrut qui exigeait que les grévistes soient remplacés par des Juifs. Al-Ittihad du 9 mars 1947 commenta : "Voici la Histadrut qui prétend, lors du congrès de la FSM, oeuvrer pour la compréhension entre Arabes et Juifs concernant leurs revendications quotidiennes."
24. AA 219/57, procès-verbaux des réunions Histadrut-PAWS et divers tracts en hébreu et en arabe ; CoC/EC/H, 4, 14 et 26 mai 1947 ; EC/H, 28 mai 1947.
25. Al-Ittihad, 25 mai 1947 ; Haqiqat al-Amr, 21 et 28 mai 1947 ; EC/H, 25 juin, 9 et 30 juillet, 19 novembre 1947 ; AA 219/70, tract de l’AWC, 18 aout 1947 ; Filastin, 1er juillet, 5 aout 1947.
26. Des sources du Hashomer Hatza’ir ont également rapporté qu’au cours de l’été 1947, Sami Taha avait suscité la colère du mufti en bloquant un plan visant à utiliser une grève des travailleurs des camps pour déclencher des violences entre Arabes et Juifs à la veille de l’arrivée de l’UNSCOP dans le pays, ce qui était exactement le contraire de l’analyse faite à l’époque par la Histadrut.
27. Voir Filastin, 20, 21 et 23 aout, 13 septembre 1947 ; lettre non signée adressée à l’AHC critiquant Sami Taha et le tract du PAWS du 9 septembre 1947, dans ISA, 65/1595 ; HH/AC 8/6, Bulitin (du Département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir), 15 novembre 1947 ; HH/AC 9/7, "Conversation avec S.H.". Voir Bulus Farah, al-Haraka al-’ummaliyya al-’arabiyya al-filastiniyya : jadaliyyat ba’thiha wasuqutiha (Haïfa, 1987), p. 203-8.
28. Haqiqat al-Amr, 10 septembre 1947 ; CZA, S25/3107, rapport de Y. Lintsky à l’Agence juive, septembre 1947 ; EC/H, 19 novembre 1947 ; AA 219/146, rapport d’Agassi, 4-7 avril 1948.
29. HH/AC 90/25 (2alef) ; EC/H, 23 mai 1946 ; AA 250/40-5-4-8, décisions de l’exécutif du Conseil des travailleurs de Haïfa, 6 juin 1946 ; AA 219/13, Solomon au Conseil des travailleurs de Ramat Gan, 22 mai 1946 ; AA 208/4217alef, réunion du département arabe, 8 mai 1947.
30. Ibid. ; AA 219/15, "Coopération entre travailleurs arabes et juifs", section de "Survey of Histadrut Activities" (Étude des activités de la Histadrut) soumise à l’UNSCOP.
31. AA 208/4217alef, réunion du département arabe, 8 mai 1947.
32. HH/AC 9/1, Bulitin (du département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir), 15 janvier 1946.
33. AA 219/54, Agassi à Saillant, 4 juin 1947. Le titre du brouillon en hébreu de cette lettre fait référence au comité des délégués de section de la PLL, qui n’avait pratiquement jamais existé autrement que sur le papier et qui, de toute façon, n’existait plus à l’époque. Les procès-verbaux des rares réunions du Département arabe qui se sont tenues pendant cette période mentionnent parfois la présence d’un Arabe nommé ’Abbas, mais celui-ci ne semble avoir apporté aucune contribution aux discussions.
34. Concernant la situation à Haïfa en 1948, voir AA 219/46, rapports d’Agassi et d’Alafiya.
35. HH/AC 7/5, notes pour discussion à l’EC/KA, 12 juillet 1945 ; HH/AC 9/1, Bulitin (du Département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir), 23 mars 1947.
36. Sur le nationalisme arabe palestinien, voir, par exemple, Yosef Vashitz, Ha’aravim be’eretz yisra’el (Merhavia, 1947).
37. En 1946, la Ligue semblait enfin avoir trouvé un homologue arabe en la personne de Fawzi Darwish al-Husayni et de son association Filastin al-Jadida ("Nouvelle Palestine"). Mais al-Husayni (un parent éloigné du mufti) fut rapidement assassiné pour avoir trahi la cause nationale arabe palestinienne, et personne d’autre ne se présenta pour prendre sa place.
38. HH/AC 9/1, Bulitin (du département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir), 23 mars 1947.
39. Ibid.
40. Voir Joel Beinin, Was the Red Flag Flying There? 46.
41. Sur la politique de gauche dans la période 1947-1949, voir ibid., chap. 2.
42. HH/AC, Bulitin (du département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir), 18 aout 1947.
43. Le rapport se trouve dans AA 250/40-3-9.
44. Voir la presse palestinienne pour décembre 1947-janvier 1948, et AA 219/146. Concernant l’attaque contre Balad al-Shaykh, voir Walid Khalidi, All That Remains, 152-54.
45. HH/AC 13/90/1, Bulitin (du département arabe du Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir), 10 avril 1948. Le syndicaliste cité était très certainement Efrayyim Krisher, le principal militant du Hashomer Hatza’ir dans les ateliers, dont j’ai évoqué la carrière à la fin du chapitre 4.
Bibliographie
Archives
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● Israel State Archives (Ganzakh Hamedina), Jerusalem
● MAKI papers at Hakibbutz Hame’uhad archives, Yad Tabenkin, Ef’al, Israel
● MAPAI archives, Arkhiyon Mifleget Ha’avoda, Beit Berl, Israel
● Public Records Office, London, Colonial Office and Foreign Office papers
● Trades Union Congress archives, London
Interviews
● Yehezkel Abramov, May 14, 1987
● Eliyahu Agassi, May 6, 1987
● Bulus Farah, May 15, 1987
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Articles, thèses et mémoires non publiés
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Seikaly, May. The Arab Community of Haifa, 1918-1936 : A Study in Transformation. Ph.D. dissertation, Somerville College, Oxford University, 1983.
Tadmor, Yo’av. Brit po’alei eretz yisra’el 1940-1947(The Palestine Labor League 1940-1947). M.A. thesis, Tel Aviv University, 1981.
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Vashitz, Joseph. Jewish-Arab Relations at Haifa under the British Mandate. Manuscript.
Periodicals
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● Ba’avoda (NURPTW)
● Bulitin (Hamahlaka Lepe’ula ’Aravit shel Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir)
● Bulitin Hakibbutz Ha’artzi
● Davar (Histadrut)
● al-Difa’ (journal arabe palestinien)
● Ed Hakatar (URPTW)
● Edim (NURPTW)
● Ehad Bemai (NURPTW)
● Filastin (journal arabe palestinien)
● Haifa (PCP)
● Hakatar/al-Qatar (URPTW)
● ’Al Hamishmar (NURPTW)
● Haqiqat al-Amr (PLL/Histadrut)
● Hashomer Hatza’ir (Hashomer Hatza’ir)
● al-Ittihad (NLL/AWC)
● Ittihad al-’Ummal (Histadrut)
● al-Karmil (journal arabe palestinien)
● Kol Ha’am (PCP)
● Kol Ha’oved (IU)
● Kuntres (Ahdut Ha’avoda)
● Mishmar (Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir)
● Palestine Post
● Qawl al-Haq (Po’alei Tziyon Smol)
● Sawt al-’Amil
● Sawt al-Haq (Po’alei Tziyon Smol)
● She’eilot Hasha’a (NURPTW)
● Tzror Yedi’ot (Hamahlaka Lepe’ula ’Aravit shel Hakibbutz Ha’artzi-Hashomer Hatza’ir)
● Yedi’ot Hamahlaka (Hamahlaka Lepe’ula ’Aravit shel Hakibbutz Ha’artzi- Hashomer Hatza’ir)
Books and Articles
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