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Violences policières : sortir de la confusion

LA VOIX DES COMMUNISTES, no 28, 1er semestre 2021 – p. 13-15

L’actualité récente en France, notamment la fin de l’année 2020, a été marquée par des actes de violences répétés de la part de la police française. Certaines affaires ont été médiatisées plus que d’autres, dont d’une part le démantèlement, le 23 novembre sur la place de la République à Paris, d’un camp de migrants qui tentait de s’installer là en réponse à un premier démantèlement qui avait eu lieu à Saint-Denis le 17 novembre, et d’autre part le passage à tabac par des policiers du producteur de musique Michel Zecler le 21 novembre.

Ces actes de violences se rajoutent à une liste déjà longue de violences policières d’État notamment lors des manifestations contre la réforme des retraites ou encore des gilets jaunes; nous les condamnons fermement comme le font un certain nombre d’organisations. Cependant nous constatons qu’une fois de plus, dans ce domaine comme dans tant d’autres les condamnations très nombreuses et souvent sincères souffrent d’une analyse erronée.

En effet la gauche réformiste sous toutes ses formes ainsi qu’une partie de "l’extrême" gauche (anarchistes, anticapitalistes, libertaires, etc.) constituent les principales forces qui politiquement et idéologiquement impulsent les mobilisations de lutte et de dénonciation des violences policières. Les manifestations actuelles sont aussi fortement influencées par les mobilisations "black lives matter" aux États-Unis contre les crimes racistes de la police américaine – les protestations ayant comme point de départ l’assassinat de George Floyd. L’ensemble de ces facteurs font que les mobilisations actuelles, sous l’influence de ces partis et organisations, s’orientent dans une voie clairement réformiste et petite-bourgeoise de condamnation unanime des "bavures" commises par des "individus isolés", et finalement de la violence en elle-même – d’où qu’elle vienne – comme étrangère aux "valeurs de notre démocratie". De manière plus marginale, mais pas sans trouver de l’écho, se met en place la caricature habituelle de la part des milieux gauchistes sur le "méchant flic", raciste et violent parce que flic et dont on dit d’une façon aussi juste que creuse – pour se donner une caution marxiste plus que frauduleuse – qu’il est au service du Capital.

Quelles que soient les tendances souvent contradictoires qui traversent l’embryon de mouvement politique naissant de ces mobilisations, situé à gauche de l’échiquier politique bourgeois, elles ont pour point commun d’éluder le vrai sujet et donc de conduire ses partisans dans une impasse aussi bien politique que pratique dans la lutte. Se focaliser sur des faits isolés, certes injustes et qu’il est légitime de dénoncer et de combattre, revient à se placer à la remorque des évènements tragiques qui se succèdent sans fin. Se concentrer ainsi sur ce fameux arbre qui cache la forêt conduit en définitive à commettre de graves erreurs d’analyse.

Nous essayerons donc dans cet article de rappeler un certain nombre de notions de base nécessaires à la compréhension profonde de ce grave problème des violences policières inhérent à toute société capitaliste. Nous nous attacherons aussi à démonter les analyses réformistes les plus courantes sur le sujet.

L’État, un appareil de domination d’une classe

Tout d’abord il faut remettre les choses à leur place et dans ce but réaffirmer certains principes fondamentaux. La police en tant qu’institution n’est pas un corps isolé, elle fait partie intégrante de l’appareil d’État au sein duquel elle est une composante essentielle. La police constitue le bras armé de l’État dans sa lutte contre "l’ennemi intérieur", elle assure le pouvoir de cet État en accomplissant ses tâches de répression, qu’elles soient politiques ou plus "conventionnelles", pour la préservation de l’ordre établi (d’où le terme de "forces de l’ordre" pour désigner policiers et gendarmes). Par conséquent la question de la police en tant que telle est indissociable de la question de l’État et de son caractère. Il en ressort donc que pour avoir une analyse juste sur la police en général et les violences commises par elle en particulier, une compréhension de la nature même de l’État est indispensable car la police n’en est jamais que l’auxiliaire.

L’État, quelle que soit sa forme, comme le disait Lénine, n’est jamais autre chose que l’instrument de la domination d’une classe sur une autre. Dans notre cas l’État est l’instrument du pouvoir de la bourgeoisie sur le prolétariat, c’est un État capitaliste bourgeois adoptant la forme d’une république parlementaire. Par conséquent la police d’État ne saurait être autre chose qu’une police qui défend les intérêts de la classe bourgeoise dominante. Dans la lutte opposant exploiteurs et exploités elle constitue le rempart le plus puissant des premiers contre les seconds. Le rôle historique de l’institution policière sous le capitalisme est donc de réprimer toutes velléités contre l’ordre capitaliste en place, et cela principalement par la violence directe contre le mouvement ouvrier et/ou toutes autres mobilisations des masses visant à remettre en cause, même faiblement ou partiellement, cet ordre.

Il s’impose en toute logique que la police en elle- même de par son rôle social est un instrument de pouvoir essentiellement répressif et violent. Bien sûr une fois ce dernier point admis il serait trop simple de dire qu’il explique chaque acte particulier commis par tel ou tel policier ou gendarme, mais il est nécessaire de bien comprendre le lien entre appareil policier et appareil d’État. Seule une compréhension claire du lien entre les deux permet de briser les illusions sur la "police républicaine" qui, à l’instar de l’État, se trouverait au-dessus des classes, étrangère à leurs contradictions. Pour la même raison, tous les discours sur la police qui serait violente parce que raciste ou encore mal formée, telle qu’on peut l’entendre ici là, ne font qu’entretenir l’image d’une police "juste" car ils passent sous silence le caractère violent et répressif de cette institution et son lien avec l’État.

La vision réformiste masque la réalité

C’est ce que beaucoup, et parmi eux nos réformistes, ne veulent pas comprendre. Leur rhétorique sur ce sujet ressemble à s’y méprendre à celle qu’ils ont sur le rôle de l’État. Ils considèrent l’État et sa police, de la même manière l’un et l’autre, comme un instrument du bienêtre commun qu’il faut réformer. Preuve en est la position parmi d’autres de Jean-Luc Mélenchon dans un entretien à BFMTV le 13 décembre 2020 où, déjà en campagne, il dit vouloir "une refonte républicaine de la police […], de la cave au grenier" et prône une "police de gardiens de la paix", dont "le niveau doit monter" par de la formation.

Ces propositions s’inscrivent dans une logique d’amélioration de la société, de "renforcement de la démocratie" tout en restant dans un cadre capitaliste dans lequel l’État et donc la police avec lui doivent "retrouver" le sens de l’intérêt commun. Elles ne sont qu’une chimère qui nie les contradictions internes du capitalisme qui rendent impossible leur réelle application. Dans l’État et la révolution, Lénine fustige cette fausse appréciation et le mensonge qui en découle :

Les hypocrites fieffés, les savants et les curés ne sont pas seuls à entretenir et à défendre le mensonge bourgeois selon lequel l’État est libre et appelé à sauvegarder les intérêts de tous ; beaucoup de gens font leurs, en toute candeur, les vieux préjugés et ne parviennent pas à comprendre comment s’opère le passage de la vieille société capitaliste au socialisme [1].

L’analyse des violences policières telle qu’elle est faite aujourd’hui par les différents courants réformistes correspond parfaitement à ce genre de préjugés décrit par Lénine. En refusant de voir derrière les cas de violences policières le rôle de l’État et de sa police dans l’organisation de l’ordre social capitaliste, les réformistes se retrouvent dans une impasse de laquelle ils croient pouvoir se sortir à grand renfort d’indignations et de proclamations médiatiques contre "certains policiers", contre "le gouvernement", par des propositions de "bon sens". Ils consacrent par un ordre capitaliste pourrissant qui pour se maintenir cultive la violence et la répression des masses par l’État policier à l’intérieur comme il porte les guerres à l’extérieur. Le racisme dans la police par exemple est un facteur aggravant de discrimination et d’oppression d’une certaine catégorie de gens, dans notre cas français noirs et maghrébins. Il doit être combattu résolument par les communistes, mais il ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. En imaginant qu’on supprime tout racisme dans la police, les "bavures" telles que le cas de Michel Zecler en France ou de George Floyd aux États-Unis qui constituent toutes deux des agressions racistes diminueraient surement, mais il n’en resterait pas moins que la police serait toujours armée et prête à la pire violence contre les opposants à l’État capitaliste. De plus la vision très occidentale du problème entretient l’idée que le racisme serait un des facteurs principaux de violence de la part de la police. Cette vision est évidemment fausse; en Afrique noire par exemple les considérations de couleurs de peau qui prévalent chez nous sont sans fondement, pourtant la police d’État ne retient pas plus ses coups. De la même manière en France au XVIIIème siècle, ni "immigration de masse" ni "ensauvagement" de la société, mais déjà la répression policière. Le racisme ou encore la discrimination religieuse ou même politique composent plus largement les divisions d’une société à un moment historique donné, plus ou moins entretenues par le pouvoir politique en place ("diviser pour mieux régner" est un adage qui continu de faire ses preuves). Il est donc naturel que ces discriminations se retrouvent en rapport avec la police comme à d’autres niveaux de la société. Sur le plan des violences policières elles revêtent un caractère second, le premier étant le rôle social de la police sous le capitalisme.

L’ampleur de la violence exercée par le pouvoir d’État et ses organes peut évoluer en fonction de la situation sociale qui lui est plus ou moins favorable, le mouvement ouvrier de classe étant son principal ennemi.

Quelles que soient les formes revêtues par la république, fût-elle la plus démocratique, si c’est une république bourgeoise, si la propriété privée de la terre, des usines et des fabriques y subsiste, et si le capital privé y maintient toute la société dans l’esclavage salarié, […] cet État est une machine qui permet aux uns d’opprimer les autres [2].

On le voit, parler de la police c’est avant tout parler de l’État. Les dissocier c’est commettre une erreur grave, erreur qui nous met en incapacité de bien comprendre et de résoudre le problème posé : le problème de la domination du capital sur le travail. Cette erreur, l’ensemble des forces dites progressistes en France comme ailleurs la commettent à chaque nouvelle affaire de violence. Idéologiquement c’est cette conception erronée qui prédomine aujourd’hui, dans toutes les classes de la société, et cette domination idéologique conduit les travailleurs, ainsi que l’ensemble des masses à subir encore et toujours l’oppression policière sans moyen de lutte efficace. Tant que les prolétaires et les masses opprimées n’auront pas su faire leur le point de vue marxiste-léniniste sur ce sujet comme tant d’autres, ils seront condamnés à pleurer leurs sœurs et frères tués ou emprisonnés pour le seul crime de leur couleur ou de leur engagement.

Les manifestations ne sont pas la source de la violence d’État

Fondamentalement, le degré de violence exercée ouvertement contre la population n’est pas strictement proportionnel au degré de détermination que montrent à un moment donné les travailleurs et d’autres composantes de la société exprimant leur mécontentement et leurs revendications. C’est certes un facteur qui intervient en permanence, mais la bourgeoisie n’agit/réagit pas simplement au jour le jour. Elle est parfaitement consciente que sa position de classe dominante repose sur une violence intrinsèque, celle de l’exploitation de la force de travail. Alors elle est toujours sur ses gardes, même en temps de calme apparent. Et aussi, le "climat" qui règne parmi la population n’est pas la seule source d’inquiétude pour elle : des conflits internes plus ou moins sévères la traversent, qui peuvent la déstabiliser et provoquer une réaction de défense préventive vers l’extérieur.

Depuis un certain temps circule dans les sphères parlementaires l’invocation de l’idée que "la police exerce une violence, certes, mais une violence légitime" (comme le disait le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le 28 juillet 2020). Il semble bien que certains évènements successifs, notamment les mobilisations des "gilets jaunes" et l’épidémie du coronavirus, aient quelque peu déstabilisé politiquement l’appareil d’État et que nos "dominants" prennent le devant pour affirmer leur autorité.

De notre point de vue, celui de la lutte ayant comme objectif le renversement du pouvoir de la bourgeoisie, les récentes manifestations et les attaques auxquelles elles ont été soumises par des opérations possiblement concertées en tout cas combinées selon une complicité objective entre "forces de l’ordre" et "forces du désordre" mettent en lumière que nous devrons de notre côté aussi agir non pas au jour le jour, mais selon une vision à long terme.

 

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Voir également sur le sujet de la violence un article dans le numéro 26 de la Voix des Communistes :
http://rocml.org/wp-content/uploads/2019/09/VDC26-septembre2019-final.pdf



[1]Lénine, De l’État; Œuvres, tome 29; Paris, Ed. Sociales, 1962; p. 491.

[2]. Ibid., p. 492.